Reality-Richard Sanderson
6 mars 2016
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Raven était installée dans un fauteuil, bras croisés et face au poste de télévision allumé. « Mutante, et fière de l'être ». Cette phrase résonnait dans sa tête depuis que son amie l'avait prononcée lors de son discours. Elle se souvenait l'avoir elle aussi prononcé à quelques reprises, que ce soit pour mettre en confiance d'autres mutants hésitants ou bien pour se motiver elle-même à ne pas lâcher prise. Elle ne fit pas attention à la porte qui s'ouvrit quelques mètres plus loin et garda les yeux rivés sur l'écran où des images des Stark étaient encore diffusées.
−Tu ne dors pas ? lui demanda une voix masculine.
Elle ne répondit pas dans l'immédiat, cherchant quoi répondre. Tant de pensées se bousculaient dans sa tête. Elle avait l'impression qu'une tempête sauvage éclatait sous son crâne. Son attention était toujours portée sur la télévision, mais elle ne pouvait ignorer plus longtemps la présence du nouvel arrivant.
−… Qu'est-ce que je fous là, Hank ? finit-elle par lui demander.
−Que veux-tu dire ? la questionna-t-il en fronçant les sourcils avant de venir se mettre accroupi devant elle, inquiet par le ton qu'elle avait employé.
−Comment se fait-il que moi, je m'en sois sortie ? Pourquoi moi et pas quelqu'un d'autre ? Pourquoi… Pourquoi pas elle ?
Le scientifique poussa un soupir et baissa légèrement la tête.
−Raven, pourquoi tu te tortures continuellement avec ces choses-là ? Tu sais très bien qu'on ne peut pas revenir en arrière. On ne pourra pas ramener Jean, même si c'est ce que nous voulons tous, et il en va de même pour Alex et tous ceux qui ne sont plus là aujourd'hui. Si toi tu es encore là, c'est parce que tu as eu énormément de chance… Et qu'Em n'a pas hésité à utiliser sa magie pour essayer de te sauver la vie, même si elle connaissait les risques qu'elle prenait.
−J'aurais dû mourir, ce jour-là, et tu le sais très bien.
−Arrête de dire ça, s'il te plait, lui souffla-t-il en attrapant délicatement ses mains. Je n'ai pas envie d'imaginer comment les choses auraient été si tu… Enfin… Si tu n'avais pas pu être sauvée à temps… Mais Em… Madison t'a sauvée comme elle a sauvé Peter l'an dernier.
−Et c'est justement ce que je lui reproche, déclara la jeune femme, ce qui fit tiquer l'homme. Elle passe son temps à mettre en danger sa propre vie pour nous protéger nous. Elle sait qu'utiliser ses pouvoirs pour de tels actes peut être dangereux pour elle mais elle n'a jamais l'air de s'en préoccuper. Le problème, c'est que je pense qu'un jour, la volonté qu'elle a de nous défendre ne suffira plus…
Hank tourna à son tour la tête vers l'écran où le discours de leur amie était rediffusé sur un bon nombre de chaines.
−Et moi, je crois qu'elle sait ce qu'elle fait. Tu n'as pas à t'en faire pour elle ou pour qui que ce soit. Nous ne souffrirons plus jamais comme avant.
−J'ai juste peur de perdre un autre proche, avoua-t-elle d'un ton plus bas. On a perdu Darwin, Sean, et puis… Alex et Jean la même année… Et il est absolument hors de question que cela se produise à nouveau…
−Ça n'arrivera pas, lui dit Hank en se redressant avant d'aider Mystic à faire de même, puis il l'attira contre lui pour la serrer dans ses bras. Je t'en fais la promesse, ajouta-t-il en chassant les mauvais souvenirs qui refaisaient surface, ceux où il voyait Raven à deux doigts de mourir après s'être faite empaler à cause de Jean et de la force destructrice de cette dernière.
Ils restèrent ainsi durant de longues minutes tandis que plus loin, faisant office de bruit de fond, la télévision diffusait toujours la même chose, faisant résonner la même phrase qui avait fini par devenir une sorte de symbole de liberté pour tous les mutants qui arpentaient le sol terrestre. « Mutants, et fiers de l'être ».
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Accoudée à la balustrade, le regard perdu dans le vide, il n'entendit pas son amie le rejoindre. Il ne s'en rendit compte que lorsqu'elle toussa un peu afin de lui signaler sa présence à ses côtés.
−J'imagine que tu te demandes où est passé ton frère…
−Ce n'est pas mon frère, Sif, et tu le sais, souffla le blond d'un air renfermé. Qu'il fasse comme bon lui semble, du moment qu'il ne s'approche plus de Midgard.
−Le détestes-tu à ce point… ?
−Il s'est fait passer pour mort une nouvelle fois, juste après que Mère ait été assassinée et a disparu durant un long moment sans prendre la peine de me prévenir que ce n'était qu'une simple ruse et en revenant parmi nous, il a attaqué un peuple avec lequel nous sommes désormais alliés. Je pense m'être montré trop clément avec lui, et lui accorder mon pardon à de si nombreuses reprises était très certainement une erreur.
−Mais quelque part, tu continues à espérer qu'il se porte bien…
−… Non. Plus maintenant. Il n'a pas besoin de mon aide pour se débrouiller, et je ne veux plus croiser son chemin.
L'asgardienne soupira, fixant elle aussi l'horizon. Voir son ami aussi peiné l'attristait, en plus du fait qu'elle savait que son retour sur Asgard n'était que temporaire, puisqu'elle avait appris qu'il n'avait pas l'intention de monter tout de suite sur le trône de leur Royaume. Elle croisa les bras et sans regarder l'homme qui se tenait debout à côté d'elle, elle reprit :
−Et pour le reste ?
−Quel reste ?
−… Lui as-tu parlé ?
−Pourquoi l'aurais-je fait… ?
−A toi de me le dire, lui répondit-elle en tournant la tête vers lui. Depuis quand gardes-tu tant de choses pour toi ? Et je te pose cette question en connaissant déjà la réponse, sache-le…
Il resta immobile, yeux baissés sur la cité d'Asgard qui s'étendait sous leurs pieds. Physiquement, il était enfin rentré chez lui. Mais intérieurement, il ne s'était jamais senti aussi peu à sa place de toute sa vie.
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Madison était accoudée au balcon et observait les lumières de la ville couverte par un ciel sombre et parsemé d'étoiles scintillantes. La soirée organisée par son frère avait été longue et elle avait été plus que ravi lorsque ce dernier lui avait annoncé qu'ils allaient enfin rentrer. Elle était fatiguée, et même si elle cachait bien son jeu, elle ne s'était toujours pas remise de cette douleur qui la tiraillait depuis que Loki l'avait attaquée après qu'elle se soit infiltrée dans son esprit sans l'accord de celui-ci. Seulement, elle refusait d'admettre en public. qu'elle souffrait Quoique, même lorsqu'ils furent rentrés à la tour, elle n'en avait pas parlé à quiconque, que cela soit Pepper ou Tony. Steve avait regagné son petit appartement, Natasha avait décidé de retourner au Quartier Général du Shield et les jumeaux avaient gentiment été escortés jusqu'à chez eux par l'âme charitable qu'était Rhodes. Vision, quant à lui, avait suivi la fratrie Stark, n'ayant pas vraiment d'autre endroit où se rendre et étant toujours le bienvenu chez eux comme ils le lui avaient signifié. Et pour une fois, tout semblait aller plus ou moins bien. Entre l'instant où ils avaient éliminé Lydra et ce jour, tout était rentré dans l'ordre.
La jeune femme poussa un profond soupir et son regard se perdit dans le vide durant quelques instants. Elle aimait venir jusqu'à cet endroit. Elle se sentait libérée de tout ce qui la tracassait habituellement. Ce qui pesait sur ses épaules s'envolait subitement, la laissant ainsi respirer plus facilement, sans qu'elle n'ait à craindre quoi que ce soit. Quelque part, elle se doutait que ces quelques secondes de répit ne seraient malheureusement que de courte durée, car rien ne restait jamais tranquille en ville, qu'il y avait toujours un problème qui survenait lorsqu'ils s'y attendaient le moins. Mais en attendant, elle profitait. Le combat qui avait eu lieu en Islande était loin de l'avoir laissée indifférente. A vrai dire, jamais elle ne s'était sentie aussi vulnérable en situation de crise. En un claquement de doigts, elle avait perdu tous ses moyens et avait eu l'impression de se sentir inutile. Elle prit momentanément son visage rougit par le vent frais entre ses mains et soupira à nouveau.
−Ne risquez-vous pas d'attraper froid ? retentit une voix attentionnée dans son dos.
Elle redressa lentement la tête et parvint à esquisser un sourire en reconnaissant aisément la personne qui s'était adressée à elle. Elle entendit ensuite l'individu s'approcha et le vit, du coin de l'œil, s'accouder également à la barrière de sécurité qui entourait la plateforme. Ce fut lui qui parla en premier, à nouveau.
−Quoique, vous semblez supporter sans gêne tous types de températures.
−Exactement, confirma-t-elle en tournant la tête vers son interlocuteur. Je pensais que tu étais avec Tony ?
−Votre frère est parti se coucher avec Mademoiselle Potts, lui expliqua Vision. Il pensait par ailleurs que vous étiez en train de vous reposer après tout ce qu'il s'est passé récemment. Il a affirmé que vous deviez éviter de faire un trop grand nombre d'efforts pour le moment.
−C'est bien aimable à lui de s'inquiéter, mais je vais bien, déclara presque naturellement la mutante en souriant une nouvelle fois, et elle s'empressa de poursuivre sa phrase en s'apercevant que l'intelligence artificielle s'apprêtait à ajouter quelque chose. Honnêtement, tout va bien. Je m'en remettrai, tu sais.
−Vous avez été…
−Poignardée, je sais, soupira-t-elle.
−J'allais plutôt dire « mentalement déstabilisée », la corrigea gentiment Vision avec un regard presque compatissant. Je pense que ce que vous avez dû traverser n'est pas anodin. Une part de vous vous a été brutalement arrachée et j'imagine que cela n'a pas été simple de la récupérer. Que de lourds sacrifices ont dû être faits… Que tourner la page était loin d'être une chose simple pour vous.
Elle leva les yeux vers lui et pencha légèrement la tête sur le côté.
−… Comment… Comment sais-tu cela ?
−Il n'a pas été très compliqué de deviner que ce qui vous empêchait d'exprimer pleinement vos dons était que vous viviez dans le passé, ce qui est cependant tout à fait compréhensible, lui répondit-il. Vous avez traversé des moments très éprouvants tout au long de votre vie, et je ne crois pas me tromper en affirmant que vous avez éprouvé quelques difficultés à vous décider à aller de l'avant en laissant derrière vous ce sur quoi vous ne pouviez revenir. J'espère cependant que vous avez eu l'occasion de les saluer une dernière fois…
Elle récupéré un sourire un peu plus triste cette fois-ci, mais un sourire quand même.
−Et effet, j'ai… Je les ai vus avant de rejoindre Steve… Mais je sais que cette fois-ci, c'était bel et bien la toute dernière fois… Eléa avait raison, je ne faisais que me torturer moi-même en les gardant fermement ancrés dans mon esprit. J'espère simplement qu'où qu'ils soient, ils ne m'en voulaient pas trop pour tout ce que j'ai pu foirer dans ma vie…
−Je suis persuadé que non, déclara Vision avec sincérité. J'ai plusieurs fois eu l'occasion de vous voir à l'œuvre, et tout ce que vous faites est bénéfique pour ce monde. Vous n'hésitez jamais à mettre votre vie en danger pour celle des autres, en dépit des mises en garde de votre frère, ajouta-t-il, et cela amusa un peu la jeune femme. Vous êtes dotée d'une grande bonté d'âme et d'un cœur immense, n'en doutez jamais, Madison.
−Je te remercie, souffla-t-elle, touchée par ses propos. Je suis heureuse que tu sois aujourd'hui parmi nous. Tu m'aides beaucoup plus que tu ne le penses à avancer et faire ma part des choses pour défendre un minimum ce monde qui part dans tous les sens…
−Je suis ravi de pouvoir vous venir en aide, affirma-t-il en inclinant légèrement la tête. En revanche, malgré le fait que je vous trouve incroyablement courageuse à tenir debout aussi longtemps après tout ce qu'il s'est passé, je pense qu'il serait peut-être préférable pour vous d'aller vous allonger un peu. Vous avez beau être incroyablement puissante, je ne pense pas qu'un être humain soit suffisamment fort pour résister durant autant de temps sans se reposer.
−Merci pour ce conseil avisé, Vision, soupira Madison en baillant un peu, puis elle commença à s'étirer avant de se rappeler qu'avec sa blessure, c'était une mauvaise idée, je crois que je vais en tenir compte… Et… Merci de te préoccuper de moi comme tu le fais.
−C'est tout à fait normal, répondit-il solennellement en esquissant un sourire en coin tout en la regardant se retourner afin de regagner l'intérieur, alors il lui ouvrit la porte et la maintint afin qu'elle puisse passer. Vous avez fait d'innombrables choses pour moi, il est donc juste que je vous rende service à mon tour.
−Tu sais, tu ne nous dois rien, l'informa-t-elle gentiment. Tu es entièrement libre de faire ce que bon te semble, du moment que ce n'est pas illégal, ajouta-t-elle avec un brin d'amusement. C'est plutôt nous qui te devons beaucoup, pour tout ce que tu as fait pour nous. Mais merci d'être resté, même si ce n'était pas toujours facile.
−Je vous en prie, Madison, lui dit-il lorsqu'ils furent arrivés dans la salle de séjour. Je vous souhaite une bonne soirée, enchaina-t-il en s'éloignant après l'avoir brièvement saluée, puis il quitta la pièce sans rien ajouter, laissant la mutante seule avec ses pensées confuses.
Une fois qu'elle fut certaine que Vision ne pouvait plus la voir, elle soupira et s'appuya maladroitement au rebord de la table, tête baissée. Jouer le jeu et paraitre en pleines formes ne lui réussissait pas trop, mais elle refusait qu'on la voie dans un tel état. Elle détestait paraitre vulnérable aux yeux des autres.
Elle fut alors surprise de voir une sorte de halo apparaitre, et une espèce de parchemin se matérialisa devant elle. D'un geste prudent, elle tendit la main vers celui-ci et s'en empara, curieuse. Il continua à briller entre ses doigts, et elle put y lire une écriture soignée et légèrement penchée vers la droite.
« Elles auraient souhaité que cela vous revienne. »
C'était signé de la main de Lenrad. Elle fronça les sourcils, ne comprenant pas trop, puis un ouvrage lui tomba dans les mains, sorti de nulle part, et la lumière s'estompa. Elle reconnut alors la couverture de ce livre qu'elle avait parcouru lorsqu'elle se trouvait sur Arcturus IV, celui qui parlait des Trois Sorcières. Elle eut un petit sourire, touchée par le geste, et posa le livre sur la table, après y avoir glissé le mot qui avait précédé son « arrivée ».
Ses yeux se posèrent ensuite sur son transmetteur qu'elle avait laissé trainer sur la surface en bois clair en début d'après-midi sans s'en soucier pendant le reste de la journée. Après cela, elle se dirigea d'un pas très lent vers le long canapé et se laissa tomber dedans sans quitter des yeux l'appareil. Elle eut un temps de réflexion puis elle se décida à activer la retranscription vidéo. Un écran holographique apparut, avec une série de chiffres sur le côté de celui-ci et Madison commença à parler.
−Salut Bruce… Voici un énième message de ma part que tu ne recevras peut-être pas, mais où que tu sois, je continue à me dire que tu aimerais être tenu au courant de ce qu'il passe sur Terre… Et il se trouve que j'ai beaucoup de choses à te raconter.
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Bucky ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il avait regagné sa chambre assez tard mais ne parvenait à penser à rien d'autre que tout ce qui leur était arrivé dernièrement, à sa conversation avec Natasha, et à ce qui se passerait par la suite pour lui. Il fallait qu'il s'en aille, qu'il prenne le temps de rassembler tous ses souvenirs manquants, de remettre un peu d'ordre dans son esprit. La première fois qu'il avait songé à s'en aller, c'était après la bataille qui était survenue à North Olmsted. Pourtant, à chaque fois qu'il avait repensé au fait qu'il devrait se séparer des autres, quelque chose l'avait poussé à ne rien faire, à se tenir tranquille et ne plus chercher à savoir. En réalité, même s'il était tout bonnement incapable de l'avouer à quiconque, il avait peur parce qu'il savait déjà à quoi s'attendre. Il savait, mais évitait à tout prix d'en parler. Il préférait se terrer dans l'ombre comme à son habitude et garder le silence jusqu'à ce que la vérité explose sans que cela vienne de lui ce qui pouvait s'avérer cent fois pire. Seulement il n'arrivait pas à trouver les mots juste pour s'exprimer de manière convenable sur de tels sujets.
Face à la fenêtre qui entourait une partie du vaste salon de la tour Stark, il observait la ville de New-York plongée dans la pénombre, pensif. Il sentait que quelque chose se préparait. Quelque chose qui risquerait rapidement d'échapper au contrôle de tout le monde, et c'était pourquoi il préférait ne pas être dans les parages lorsque cela tomberait. Il n'avait pas envie d'être un fardeau supplémentaire pour l'équipe. Détachant son regard de la ville, il tourna les talons et marcha vers les escaliers, se mettant ensuite à gravir les marches, toujours perdu dans ses pensées. Sans faire de bruit, il arpenta ensuite un long couloir à peine éclairé, les yeux rivés sur le sol clair qu'il foulait rapidement. Dépassant porte après porte, il ne faisait que réfléchir à ce qui l'attendait. Soudainement, il s'arrêta, quelque chose ayant marqué son attention, et revint lentement sur ses pas, observant toujours le sol. Il vit donc mieux cette lueur verte qui avait attiré son regard, passant sous l'une des portes. Il fronça les sourcils et, intrigué, frappa contre le bois en appelant la personne qui occupait la chambre.
–Madison ? dit-il afin de ne pas réveiller ceux qui seraient susceptibles de déjà dormir, mais n'obtenant aucune réponse, il répéta son geste et cette fois-ci, la porte s'entrouvrit d'elle-même, à son plus grand étonnement.
Il put donc remarquer, à travers la mince ouverture, que l'intégralité de la pièce baignait dans cette lumière verte. Hésitant, il poussa délicatement la porte, examinant murs, sol et plafond, qui reflétaient des rayons étranges et lugubres. Après avoir visuellement effectué le tour des lieux, il vit que la mutante semblait être en train de dormir. En revanche, elle demeurait un peu agitée, comme si elle était en proie à un cauchemar. Il s'approcha à pas de loups, un peu inquiet, puis il se mit accroupi à côté du lit dans lequel la brune se reposait. Il scruta son visage, la trouvant crispée et tendue, avant de prononcer son nom d'un ton assez bas, cherchant à la réveiller sans la brusquer.
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–Avancez.
Suivant l'ordre qui lui avait été donné, la mutante mit calmement un pied devant l'autre, mains solidement attachées dans le dos et étant fermement tenue par deux hommes à chaque bras. Tandis qu'elle marchait au rythme qui lui était imposé, elle sentit l'aiguille d'une seringue se planter dans son cou avant d'être retiré quelques secondes plus tard, mais elle ne broncha pas. Un homme vêtu d'une blouse blanche justifia son acte en affirmant que c'était simplement pour qu'elle évite de « s'en prendre à qui que ce soit avant qu'elle soit enfermée ». Elle ne prit pas la peine de lui répondre, refusant de lui offrir cette satisfaction. Elle était bien trop fière pour ça, et même si elle avait peur, elle ne voulait pas que tous ces gens qu'elle méprisait au plus haut point sachent ce qu'il se passait actuellement dans sa tête. Elle se doutait, de toutes façons, qu'ils finiraient tôt ou tard par le savoir. Elle souhaitait juste repousser au maximum cet instant.
Ses longs cheveux bruns étaient détachés, retombaient sur ses épaules et dissimulaient partiellement son visage car elle gardait la tête légèrement baissée. Elle mourrait d'envie de se servir de ses pouvoirs, qui étaient pour le moment « endormis » à cause du sérum qu'on venait de lui injecter. Elle savait plus où moins où on la conduisait, et cela ne faisait qu'intensifier les craintes autrefois enfouies qui resurgissaient brusquement de l'ombre, lui donnant un mal de crâne affreux par la même occasion. Cela faisait plus de vingt ans qu'elle n'avait pas vu certains des visages qu'elle avait aperçus lorsqu'elle s'était réveillée, et pourtant, jamais ils n'avaient quitté son esprit. Ils y étaient ancrés et elle craignait qu'ils ne puissent un jour disparaitre pour de bon. C'est lorsque la prise sur son bras droit se raffermit qu'elle sortit de ses pensées et accéléra, se rendant compte qu'elle avait commencé à ralentir.
–Je suppose que je n'ai pas besoin de vous faire un schéma explicatif de ce qu'il va se passer, reprit l'individu en blouse, marchant devant elle et les deux soldats qui l'empêchaient de prendre la fuite. Si vous restez calme, ça devrait aller, ajouta-t-il d'un ton glacial. Compris ?
Une fois encore, elle ne prononça pas le moindre mot. Il était pour elle hors de question de se montrer plus faible qu'eux, alors qu'avec ses pouvoirs, elle les aurait tous les trois réduits en cendres sans hésitation, ne se préoccupant plus le moins du monde des dommages collatéraux. Le scientifique s'arrêta et se tourna vers elle, puis il s'approcha et d'une main, la força à relever la tête.
–Est-ce que c'est compris ? répéta-t-il, à la fois mécontent qu'elle se taise, mais également ravi de lire de la peur le regard de sa prisonnière, et pourtant, ce fut à nouveau le silence qui se chargea de lui répondre. Toujours aussi coriace, à ce que je vois… Nous allons remédier à ça, affirma-t-il, reprenant ensuite sa route comme si de rien n'était et les deux hommes qui retenaient la jeune femme la forcèrent à avancer elle aussi, ne la lâchant pas.
Elle n'avait jamais autant haï quelqu'un, à part peut-être Sabah Nur et Vuk, à cause de qui Alex et Jean avaient été tués. Lui, c'était différent. Il était le premier être humain -elle ignorait s'il était encore possible de le qualifier de tel, après tout ce qu'il avait pu commettre comme atrocités- dont elle s'était jurée de se débarrasser une fois qu'elle en aurait l'occasion. La seule raison pour laquelle elle n'avait pas encore agi était qu'il demeurait le seul à savoir d'où elle venait. Qui elle était. Elle cherchait la réponse depuis des années, et il semblait être le seul à être au courant.
Marchant toujours à un rythme normal, elle bougea imperceptiblement la tête en entendant un cri lointain. Elle se souvenait que longtemps auparavant, c'était nuit et jour qu'elle entendait les gens hurler à la mort, si bien qu'elle avait presque fini par s'y faire et trouver ça « normal ». Il lui avait fallu plusieurs années pour parvenir à s'endormir sans percevoir à nouveau tous ces hurlements qui ne provenaient que de son imagination, de ses souvenirs les plus sombres. Il y eut un nouveau cri, et cela parut amuser le scientifique, qui sans la regarder, continua à marcher en riant doucement.
–Quand je pense qu'il a toujours autant de mal à supporter la douleur… soupira-t-il, avant de s'adresser, restant de dos, à ses employés. Conduisez-la au bloc C, déclara-t-il avant d'ouvrir une porte et s'engouffrer dans une pièce dont la lumière qui émanait des néons était criarde et désagréable, après quoi il s'y enferma et les deux colosses forcèrent la brune à se déplacer.
Ils lui faisaient mal à force de serrer, mais la douleur était supportable. Elle avait connu pire, alors ça, pour elle, ce n'était rien. Elle avait connu l'échec. La perte d'être chers. L'impression de ne servir à rien, d'être incapable de protéger les autres.
–Il ne se fatigue jamais à crier comme ça ? lança l'un des soldats à son collègue sans se préoccuper du fait que la mutante les écoutait.
–A force de résister, il ne reçoit que ce qu'il mérite, commenta l'autre en haussant les épaules. Ce n'est pas parce que c'est le plus vieux ici qu'il est le plus fiable, poursuivit-il.
Il y eut un troisième cri. Et elle comprit.
Elle redressa brusquement la tête et contre toute attente, parvint à repousser les deux soldats avec une force surhumaine en leur donnant des coups à l'aide de ses genoux et de ses épaules, avant de briser les liens qui retenaient ses mains attachées. Lorsque les hommes revinrent à la charge, elle les propulsa violemment contre les murs gris et ternes du couloir afin de gagner du temps et se mit à courir vers la provenance du bruit qu'elle avait entendu et qui lui avait glacé le sang, sachant néanmoins qu'elle était suivie par ses assaillants. Plus de deux décennies qu'elle attendait ce moment ; celui où elle le retrouverait. Elle n'avait jamais vraiment su si ce serait en se faisant capturer, ou si, une fois dehors, elle lui tomberait dessus au beau milieu de l'une de ses missions. Elle s'en était toujours pas mal fichu, puisqu'elle n'avait souhaité que lui remettre la main dessus et le sortir d'où il était enfermé.
Elle ne connaissait pas la base où elle se situait. Elle dût malheureusement se fier aux cris qu'elle percevait pour se guider, son angoisse augmentant davantage au fur et à mesure qu'elle se sentait approcher de l'endroit qu'elle cherchait à atteindre. Au bout d'un moment, se perdant dans cet immense dédale, et paniquant, elle hurla son nom avant de reprendre sa course. Elle ne mit alors que quelques secondes supplémentaires avant d'arriver devant une grande vitre qui donnait sur une autre pièce, gardée par des soldats armés de pistolets à l'allure sophistiquée. En la voyant arriver, ils pointèrent leurs armes sur elle, sans tirer. Ils ne faisaient que la mettre en garde, la laissant comprendre qu'elle devait se calmer sur le champ ou les conséquences risqueraient d'être désastreuses.
Sans prendre le temps de réfléchir, elle s'élança vers l'un d'eux avant qu'il n'ait eu le temps de tirer, se battit avec lui à mains nues et se servit de lui comme bouclier face aux deux autres, qui tirèrent malheureusement sur leur partenaire de travail, n'ayant pas réussi à viser la jeune femme qui se déplaçait rapidement, de manière très fluide et sûre d'elle. Elle repoussa ensuite le corps de ce soldat qui tomba à terre, distrayant momentanément les deux autres et elle en profita pour les attaques, les désarmer et les mettre au tapis avec aisance. Sa colère était si grande qu'elle la laissait la consumer, la diriger, lui dire quoi faire. Après s'être assurée que les trois individus ne bougeaient plus, elle s'empara de l'une des armes et la pointa directement sur la vitre, sur laquelle elle tira sans sourciller.
Dans la pièce voisine, les scientifiques sursautèrent et les cris cessèrent. Les balles heurtaient la vitre sans la traverser, mais l'abîmaient et la fragilisaient tout de même. Ils purent voir dans le regard de celle qui les attaquait une rage terrifiante et lorsque l'une des balles tirées parvint à passer au travers de la paroi transparente, la prisonnière fonça droit dessus, donna un coup de poing magistral dedans, ce qui la fit se briser. Après cela, elle entra dans la pièce, abattit avec précision les cinq personnes vêtues de blouses qui s'y trouvaient d'une balle chacun, avant de poser les yeux sur le dernier individu présent, qui avait été installé dans un siège à l'air peu confortable et solidement attaché. Elle laissa l'arme à feu tomber au sol et se plaça face au détenu, qui regardait dans le vide, avant de le débarrasser de son bâillon.
–Bucky ? Bucky, c'est moi ! s'exclama-t-elle tout en agissant, espérant qu'il réagisse. Regarde-moi !
Essoufflé et fatigué après sa séance de torture, il parvint néanmoins à croiser son regard, mais ne prononça pas le moindre mot. Elle prit son visage entre ses mains, entendant les pas des soldats qui s'approchaient dangereusement de l'endroit où ils étaient.
–C'est Em… lui murmura-t-elle. Tu m'entends, c'est Em, répéta-t-elle, sentant sa voix se briser.
Il ne fallut pas longtemps à ses ennemis pour la retrouver. Une quinzaine d'individus fit irruption dans la pièce, la menaçant avec des armes. Trois hommes s'approchèrent et la saisirent violemment par les deux bras afin de l'éloigner de Bucky, qui n'avait toujours réagi, et bien qu'elle fasse son possible pour se débattre, ils parvinrent à la maitriser et à la sortir de la salle, les cris de désespoir de cette dernière se répercutant sur les murs ocre et résonnant aux oreilles de tout le monde. Elle avait retrouvé un allié. Un ami. Et une fois encore, on essayait de les séparer. Elle hurla le prénom du soldat américain jusqu'à ce qu'on la sédate, puis elle plongea dans un cauchemar sans fin.
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C'est en prononçant le prénom du Soldat d'Hiver que Madison se redressa vivement dans son lit, le souffle court, le rythme cardiaque élevé. Le concerné fut à la fois surpris d'entendre cela, rassuré de voir qu'elle s'était enfin réveillée mais également inquiet pour elle. Elle tourna la tête, se rendant compte que quelqu'un tenait sa main gauche, et fut un peu étonné d'apercevoir son ami qui se tenait toujours accroupi à côté de son lit, tenant sa main dans la sienne et passant l'autre dans son dos d'un mouvement lent et chaleureux pour l'apaiser. Lentement, sa respiration s'ajusta, et elle ferma les yeux un instant afin de se calmer, ce qui fonctionna plus ou moins, après quoi elle jeta un bref regard en biais à l'homme, gardant cependant la tête baissée.
–C'est rien… assura-t-elle dans un souffle. Juste un cauchemar, c'est rien…
–… Ce n'était pas qu'un cauchemar, affirma-t-il après quelques secondes de réflexion, ne la lâchant pas des yeux, tandis qu'elle se sentie obligée de le regarder également en l'entendant lui parler. N'est-ce pas ? ajouta-t-il calmement mais fermement en la fixant sans ciller.
Lui mentir ne servait à rien, elle le savait. Elle se contenta alors d'hocher simplement la tête sans rien dire, baissant les yeux. Il la connaissait suffisamment pour comprendre. Il serra sa main d'un geste réconfortant, et elle soupira.
–C'était… Exactement pareil, précisa-t-elle.
Lui qui n'avait pas l'habitude de se montrer « amical » ou affectueux, ce fut pourtant lui qui effectua le premier geste et posa sa main gauche, faite de métal, sur la joue de la mutante, l'incitant ainsi à le regarder, ce qu'elle fit. Elle-même réagit en posant par-dessus sa propre main métallique et ferma les yeux en soupirant une nouvelle fois. Après quelques secondes, ils se regardèrent à nouveau, tous deux déstabilisés et d'atroces images traversant leurs pensées.
–… Ça ira… souffla-t-elle soudainement, soutenant son regard. Pour nous deux… assura-t-elle à voix basse, ce à quoi il finit par acquiescer lentement, et elle reprit davantage d'assurance. Ça ira.
Et voilà, nous arrivons au terme de ce tome 2 ! L'épilogue sera posté le mercredi 26 août. En espérant que cette seconde partie ait été aussi plaisante à lire pour vous qu'à écrire pour moi !
A bientôt
-L
