Coup de poker

- Parce que le jour même où l'accusation contre le Paradis Blanc a été lancée… mon disciple est venu me parler.

Je restais muette, encaissant la nouvelle sans bouger un muscle. Je te l'ai déjà expliqué, Lecteur Inconnu, j'avais choisi Killian pour remettre la lettre à Camus parce que j'étais persuadée qu'il serait le seul à exécuter mon plan à lettre. Pour Mû, Shion ou Dohko, il y avait un facteur d'incertitude que je m'étais refusée à jouer. Avec le recul, j'ai eu beaucoup de chance de m'être trompée…

- Que t'a-t-il dit ?

- Il m'a montré une lettre. Il m'a parlé des Enfants Sacrés, puis il m'a simplement demandé de te laisser une chance et de t'écouter.

J'aurais voulu savoir exactement ce que Killian lui avait dit, comment le lui avait-il dit et comment Mû avait réagi. Mais il n'étaya pas davantage, me laissant sur ma faim.

- J'ai fait mes propres recherches, continua-t-il. Beaucoup de documents concernant l'alliance entre nos deux sanctuaires ont disparus alors que nous sommes supposés être alliés depuis des siècles. Je n'ai réussi à trouver que quelques bribes ici et là mentionnant votre existence. Insuffisants pour savoir si vous êtes dignes de confiance… mais suffisants pour confirmer que vous n'étiez pas des légendes.

- Voilà un nouveau mystère, soulevais-je perfidement. Qu'est-il donc advenu de ces documents mentionnant les Enfants Sacrés ?

Il releva subitement la tête. D'un pas brusque, Mû s'avança soudain dans ma direction, le regard froid, l'expression glacée. Tous trois étaient visiblement lassés de ce petit jeu de devinette. Je ne pouvais plus me permettre de jouer de cette manière. L'espace d'un instant, j'avais oublié… J'avais oublié qui j'étais à leurs yeux. Une simple étrangère. La représentante d'un sanctuaire que leur Déesse avait déclaré ennemi.

- Killian m'a demandé de te laisser une chance. C'est ce que je fais ! Nous te l'avons dit, nous avons un accord avec Aphrodite. Là où nous sommes, Athéna ne peut pas nous écouter.

Il plaça sa main sur mon épaule et me poussa brusquement sur le lit. J'y tombais assise. Il se pencha alors sur moi, me dominant de toute sa hauteur. Sa voix était à présent autoritaire et glaciale, elle siffla à mon oreille.

- Killian m'a demandé de t'écouter… alors je t'écoute !

…..

Mon Lecteur Inconnu… combien elle me blessa cette réaction de Mû, même si elle était parfaitement justifiée. Étrangère et potentielle ennemie, n'oublie pas qui tu es en cet instant à leurs yeux Swann. Juste une étrangère et une potentielle ennemie…

C'est maintenant que tout allait se jouer…

Mon Lecteur Inconnu, as-tu déjà joué au poker ? Si oui, alors tu vas apprécier cette partie singulière. Le poker a deux règles d'or : le bluff et le silence. C'est une chose que Kanon m'a enseigné en m'apprenant à jouer un jour. Il faut en dire le moins possible, filtrer les informations, toujours garder des cartes en réserves et rester impassible… quoi qu'il arrive, il faut rester impassible. Beaucoup de questions sont restées sans réponse ce jour-là, des deux côtés de la table de poker. Quand on négocie entre ennemis… on ne dévoile pas la totalité de son jeu.

…..

Le Bélier gardait à présent bouche close… C'était de bonne guerre. Chacun d'entre eux avait parlé, maintenant c'était mon tour.

Je pris un instant pour digérer les informations. A travers mes paupières serrées, je pouvais presque imaginer l'apprenti Bélier réagir instinctivement aux accusations lancées par Athéna. Je pouvais comprendre le cheminement qui avait dû se faire dans sa tête

J'étais venue le voir en secret dans sa chambre, de nuit. Il pleuvait. Je l'avais réveillé. Je lui avais donné un collier.

- C'est un présent de la Déesse Athéna.

- Ecoute-moi bien Killian. Un jour, le plus lointain possible j'espère, une terrible malédiction s'abattra sur le sanctuaire et Sorrente et moi seront oubliés de tous. Un jour, tu te réveilleras et tu constateras que pour le reste de l'ensemble des chevaliers, y compris notre maître et le Pope, les Enfants Sacrés n'ont jamais existé. Nous aurons été effacés des mémoires.

- Killian, je sais que ce que je te demande n'est pas facile. Mais j'ai confiance en toi. Tu ne devras jamais mentionner ni mon nom ni celui de Sorrente en face de qui que ce soit. Pas même de Saori !

A partir de là, Killian avait dû faire le lien. Notre disparition. Le collier d'Athéna. Les accusations de Saori…

L'orichalque ne ment pas. L'orichalque lui avait désigné la vraie Déesse de la fausse.

Je ne savais pas quels étaient les mots exacts que Kiki avait choisi pour parler à Mû, ni quelles furent ses explications concernant cette lettre. A ce moment-là, je pris simplement le pari que malgré tout, il avait cherché au mieux à respecter mes consignes et donc, à en dire le moins possible. Un cri d'enfant dans un premier temps pour défendre sa mère, puis le chevalier refait surface. Il est en mission et il le sait… je veux parier là-dessus. A ce moment de l'histoire, dans cette chambre à Kouklia face à trois chevaliers suspicieux et muets, je n'ai d'autre choix que de parier là-dessus.

Les cartes s'abattent les unes après les autres. Les joueurs se regardent. A moi de parler… A mon tour de miser… Certaines cartes sont sur la table, d'autres, ils les tiennent cachées. Mon jeu est mauvais mais le bluff est devenu ma spécialité. Je prends une profonde inspiration et j'abats ma première carte. Comme prise en faute, je baisse la tête, baisse la voix.

- En effet, ce n'est pas un hasard si j'ai pris le risque de te voir aujourd'hui. J'avais besoin de te parler.

Je regarde mon frère se raidir sous la révélation. Je le sens déçu, les retrouvailles étaient orchestrées. Ce que je fais est cruel, j'en ai conscience, mais je mens mieux en disant la vérité.

- Nous ne sommes pas en guerre, Gabriel, pas encore. On peut encore éviter ça et pour cela… j'avais besoin de vous parler à vous deux. A toi, mon frère et à toi chevalier d'Athéna.

Je me tourne vers lui. Je me lève et je lui fais face de toute ma hauteur.

- Camus, chevalier d'or du Verseau… lui dis-je en plaçant une main sur mon cœur et en me penchant en avant pour le saluer. Je suis Swann, l'Enfant Sacré de la Lune d'argent.

Il parait un instant déstabilisé mais se reprend bien vite, esquisse un sourire. A ce moment-là, l'atmosphère change. C'est comme si lui et moi avions soudainement respiré un peu plus librement. Finies ces scènes adorables de réunion familiale qui nous embarrassaient l'un l'autre. Les bases étaient posées. Retour sur un terrain plus connu. Commence le face à face entre guerrier et chevalier.

- Est-ce là une autre forme de présentation ? me demande-t-il en me rendant mon salut. Auquel des deux veux-tu parler ?

- Choisis celui qui sera le plus apte à cette conversation, répondis-je.

Je le vois sourire plus franchement.

- Et quelle en est la finalité ?

Je garde mes cartes en main. J'inspire et je tente mon coup de poker le plus audacieux.

- Je suis venue pour négocier.

….

Mon Lecteur Inconnu, béni soit le Dieu qui m'inspira cet éclair de génie que j'eus à cet instant. J'avais au départ, tu le sais bien, l'intention de miser la carte de la fraternité, la carte « Gabriel et Gabrielle », mais au fur et à mesure de la conversation, je m'étais rendue compte que cette carte-là était vouée à l'échec. Elle m'avait permis tout au moins de me réintroduire dans sa vie, de ne pas être considérée d'emblée comme un ennemi. Toutefois c'était là une carte à la durée éphémère. Un fugace sourire. Une brève nostalgie… gênante pour nous deux. Ni l'un, ni l'autre n'étions doués pour ces effluves de tendresse familiale. Dans une vie comme dans l'autre…

Mais les bases étaient néanmoins posées. La communication se lançait et pour continuer, c'est à Camus, c'est au Verseau, que j'avais besoin de parler. Dans une vie comme dans l'autre, je connais mieux Camus que Gabriel. Lui aussi semblait soulagé que je me dresse finalement face à lui comme son égal, pas comme sa petite sœur mais comme ce que je suis en définitive, un guerrier.

….

Je le vois simplement hocher la tête.

- Négocions.

Un regard derrière lui et je vois Mû et Milo se placer à ses côtés. Il n'est plus question de retrouvailles fraternelles. A trois contre un, la partie s'annonce serrée. Je bluffe, j'avance en terrain miné, entre informations que je ne suis pas censée connaitre et informations que je ne connais pas. Mon Lecteur Inconnu… j'ai vraiment intérêt à bien bluffer et pour bien bluffer, il faut en dire le moins possible.

Je relève fièrement la tête. Je hausse la voix.

- Les Enfants Sacrés ne sont pas des voleurs. Je suis prête à vous jurer sur tous les Dieux que nous n'avons pas le bouclier.

Je laisse mes paroles flotter dans les airs quelques secondes. Je leur laisse le temps à tous trois de douter de moi.

- Cependant, continué-je en me tournant à nouveau vers Camus, je ne te demande pas de me croire sur parole. Accompagne-moi.

- Où donc ? demande Milo.

- Au Paradis Blanc.

L'air commence à me manquer mais je tâche au mieux de rester impassible. Dans ma tête, mon cerveau tourne à toute vitesse, envisage toutes les possibilités.

- Cette approche pacifique qu'Athéna prétend que nous lui avons refusée, je te l'accorde. Je te donne un droit d'entrée au Paradis Blanc et même je t'autorise à chercher le bouclier que nous avons soi-disant dérobé.

Il reste sans voix un instant, pesant vraisemblablement le pour et le contre au fond de lui. Je connais Camus, il cherche le piège. Piège il y a en effet, mon frère, pensé-je, mais sois sans crainte, il ne t'est pas destiné.

J'ai posé les cartes que j'ai choisies sur le tapis de jeu, j'ai misé. A eux à présent de voir s'ils me suivent ou non… Je suis confiante. Ils suivront. S'ils veulent voir mon jeu, voir mes cartes, ils doivent suivre. C'est la règle.

Néanmoins, ils contre-attaquent. Ce n'est pas un jeu ordinaire.

- Pourquoi ne pas faire cette proposition directement à la Déesse Athéna ?

Milo avance une carte. Je la balaie immédiatement d'un revers de main.

- Athéna nous a offensés. Elle s'est permis une accusation grave envers notre sanctuaire.

Puis je reporte mon attention sur le Verseau.

- Cependant, nous sommes prêts à accueillir un médiateur pour prouver notre bonne foi. Acceptes-tu ?

Une fois de plus, je relève la tête, sûre de moi. Je fais tout mon possible pour les prendre de vitesse. Volontairement, je cache mes cartes, j'accélère le jeu. Il ne faut surtout pas leur laisser le temps de réfléchir. Ne pas leur donner l'opportunité de se rendre compte qu'il y a encore trop de questions sans réponse, trop de blancs dans mon histoire.

- Quand ? me demande tout de même Camus avec prudence.

Je le sens prêt à miser. Après tout, s'il s'est assis à cette table de jeu, c'est pour voir mes cartes. Il paiera ce que j'en demande. Il n'a pas le choix.

Je fais monter la pression d'un cran.

- Maintenant.

- Ou sinon ?

Je tente le tout pour le tout. Je gonfle la mise. Je pose mes deux dernières cartes : l'autorité et le lien familial. Je lâche le couperet sans aucun état d'âme.

- Séléné acceptera la guerre !

Je le vois soudainement pâlir. Camus ne veut pas d'une guerre, je le sais. Encore moins d'une guerre qu'il sait parfaitement que je n'ai aucune chance de gagner. Soyons réalistes… le Paradis Blanc contre le Sanctuaire d'Athéna… C'est le massacre des Enfants Sacrés assuré.

Du coin de l'œil, je vois sa main droite légèrement trembler et j'en souris intérieurement. J'ai gagné ! Camus aurait obéi aux ordres d'Athéna. Il serait parti en guerre pour sa Déesse et aurait châtié ce sanctuaire renégat sans se poser de questions… mais Gabriel a vu un autre côté de cette guerre. Un visage… un nom… un être aimé.

Il se questionnait déjà. Avant même de recevoir ma lettre, il se questionnait déjà sur la légitimité de cette guerre. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas ce qui l'a fait douter. De mon côté aussi, certaines questions sont destinées à rester sans réponse. Pourquoi Aphrodite ? Pourquoi Killian ? Le silence est d'or, la règle est respectée.

Je le vois simplement hocher la tête. J'ai gagné. Il paie. Il ne discute pas.

Milo se couche. Mû se couche. La partie est terminée.

- Je vous donne douze heures pour revenir Camus et toi ici même à Kouklia.

La voix de Milo est hargneuse. Il n'est pas dupe. Il sait parfaitement que le Verseau a été manipulé. Ils le savent tous les trois.

- Soyons clair sur ce point : si Camus n'est pas de retour dans douze heures maximum, ce sera considéré comme un acte d'agression envers le sanctuaire d'Athéna et les représailles seront en conséquence.

J'acquiesce d'un signe de tête.

- Ce ne sera pas nécessaire. Dans douze heures au plus tard, nous serons tous deux de retour.

Sans plus de cérémonies, je lance le signal du départ. Je me tourne vers Camus et je lui tends la main…

….

Pardon Gabriel… pardonne-moi mon frère… Je te mens. Toi qui fais tout pour éviter une guerre, tu ne peux pas savoir qu'elle a déjà commencé il y a des années. L'enjeu de cette partie n'a jamais été la paix entre nos deux sanctuaires. L'enjeu de cette partie… c'est toi, juste toi. C'est de te faire venir au Paradis Blanc. C'est de te faire comprendre que nous n'avons pas le bouclier mais que nous avons caché le casque. C'est de te pousser à nous trahir pour que tu dévoiles à Saori l'existence de la grotte de Pottenstein. Encore une fois, je n'ai pas la moindre idée de comment je vais m'y prendre pour faire ça. J'avance à l'aveugle, les mains en avant.

Pardon Gabriel… pardonne-moi mon frère… mais tu nous trahiras. Pour ton bien, pour celui des chevaliers… tu nous trahiras, j'en fais serment.