Bonjour/Bonsoir !
Tout d'abord, je vous demande pardon pour le retard, la vie IRL une fois encore, je n'ai pas pu poster plus tôt. Le chapitre suivant est déjà écrit pour moitié, mais je n'envisage pas de le publier avant le 10 Août, car je serai en vacances dès la fin de cette semaine.
Alors, ici, on reprend un chapitre plus politique. On arrive enfin à Dorne, mais pas seulement. Il n'y a pas beaucoup d'action dans ce chapitre, mais je tâche d'y mettre en place quelques bases pour l'arc narratif de Dorne.
Merci encore de continuer à lire et plus encore si vous prenez le temps de laisser une review. Je répondrai, après la publication de ce chapitre, aux reviews identifiées qui ont été postées pour le chapitre 25.
REPONSES AUX REVIEWS ANONYMES :
Guest : Merci pour ta review, je suis content que l'histoire te plaise toujours.
RATING : T
SUGGESTION MUSICALE : aucune en particulier cette fois-ci.
LISTE DES PERSONNAGES (inventés ou sous-développés dans la série mais qui vont avoir de l'importance dans ce chapitre) :
- Brise-Tempête (navire de la Guilde du Blanc)
- Leth Aranoth, 34 ans, guerrier de la Guilde. Originaire d'Essos, ancien habitant de Quarth. Il est le fils de Naath Aranoth, l'ancien membre du trio dirigeant de la Guilde. Arrivé à Tarth à 3 ans, il a été élevé avec Brienne et Leung. Il est le capitaine du Brise-Tempête.
- Leung, 28 ans, enfant de la Guilde. Originaire du continent Yi Ti, esclave affranchie. A été libérée d'un navire d'esclaves par un équipage de la Guilde quand elle était enfant, elle a été élevée avec Leth et Brienne. Elle tient le rôle de capitaine en second sur le Brise-Tempête.
- Ahnne, 14 ans, enfant de la Guilde. Orpheline originaire de Tarth, archère et combattante émérite. Elle s'intéresse aux arts médicaux et est devenue l'élève de lady Gaelyn.
- Autres : Lao Jan, guerrier d'origine yi tienne, Mandor et Mardon, deux frères guerriers d'origine westerosi, Orea, jeune guerrière Dothrakie, Garan, vieux guildien métissé Andal et Dothraki.
- Martyn Qu'un Œil, 63 ans, capitaine de la flotte de Port-Réal, il dirige le dernier navire royal de l'expédition et vogue vers Dorne avec le Brise-Tempête.
- Port-Réal
- Joana Byle, 29 ans, ambassadrice de Hautjardin, opposante à la politique de Bronn, elle lui a finalement été fiancée par Tyrion, bien qu'elle attende toujours l'aval de son père.
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Bonne lecture.
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DES PRINCES DE SABLE ET DE NEIGE
Partie 1
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Les dunes de pluie
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Tyrion
Ce matin-là, la population de Port-Réal se réveilla en sursaut, au bruit d'un fracas terrible qui ébranla ce qu'il restait du Donjon Rouge. Tyrion sauta du lit, hagard. Il avait passé la plupart de son temps à ne dormir que d'un œil au cours des dernières semaines. Les morceaux de glace s'abattaient tous les jours contre les tuiles déjà affaiblis. Les derniers étages des tous et des couloirs de la forteresse étaient devenus absolument impraticables, malgré le temps et l'énergie que les artisans avaient déployés pour tenter de protéger et de renforcer la toiture. La crainte principale de Tyrion à cet égard était de voir les sols se fissurer et lâcher sous le poids de la glace, précipitant ainsi les étages sur les réfugiés qui se massaient un peu partout dans le château. Tant bien que mal, les hommes avaient dressé des échafaudages de fortune pour tenter de consolider la pierre fissurée. Malheureusement, le poids de la glace ne constituait pas le plus grave problème. Le froid qui s'insinuait par les trouées dans la toiture glaçait tous les couloirs et les malheureux qui s'y trouvaient. Les feux brûlaient dans les braseros de métal et les cheminées matin, midi et soir, et des rondes de nuit s'étaient organisées pour s'assurer que les flammes ne s'éteignent jamais. Pour autant, il persistait un froid glacial qui emportait chaque jour quelques survivants parmi les plus faibles. La viande ne dégelait plus qu'à peine et se révélait à peine mangeable.
En quelques semaines, il était devenu impossible de quitter le bâtiment. Les écuries avaient été fermées et des passages internes pratiqués dans les murs pour permettre aux gens d'écurie de se charger des bêtes sans avoir à se risquer au-dehors. Les tentures des chambres inutilisées avaient été prises pour protéger les fenêtres glacées ou les survivants tremblants. Tous les jours, avec une discipline de fer que les soldats du Bief faisaient respecter d'une manière intransigeante, chaque homme, chaque femme et chaque enfant en état de travailler aidait à l'édification des échafaudages, l'entretien des animaux, la préparation et la distribution de la nourriture, et la réparation de ce que les intempéries avaient brisé. Tyrion n'avait pas l'intention de tuer quiconque à la tâche, mais il fallait que chacun fût occupé selon ses moyens, et il manquait de bras pour maintenir le Donjon Rouge dans un état suffisant. Chaque jour, les priorités se redéfinissaient au gré des dégâts apportés par la nuit. Chaque jour, il fallait faire régner toujours plus de discipline pour éviter aux miséreux et aux désespérés de se jeter à la gorge les uns des autres. Il y avait déjà bien assez de victimes du froid sans devoir y ajouter celles des bagarres.
Mais ce fracas n'avait rien de commun avec ce qu'ils avaient affronté jusqu'à présent. On aurait cru que le ciel était en train de s'effondrer. Le nain se recroquevilla sous la couverture en se protégeant la tête. L'instinct lui commandait de se faire le plus petit possible et de ne pas se risquer hors de son lit, dépouillé de tout ce qui n'était pas d'une nécessité vitale. Les murs tremblèrent autour de lui, et il lui sembla entendre le rugissement d'un dragon. Se pouvait-il que Drogon soit de retour ? Ou bien le vent et la glace seuls réussissaient à déchaîner les Sept Enfers sur la ville ?
Est-ce la fin ? songea Tyrion.
Il y avait fréquemment pensé ces derniers jours. Port-Réal n'avait jamais, de mémoire d'homme, connu une telle situation. Il n'y avait plus de réalité économique, de rivalités entre les puissants pour obtenir toujours plus de pouvoir, toujours plus d'argent. Tout cela avait été balayé avec l'ancien monde, enseveli sous des mètres et des mètres de neige et de glace. Tous les hommes et les femmes valides, qu'ils fussent bien-nés ou simples paysans, mouraient pareillement du froid et de la faim. Seul le rôle qu'ils tenaient dans tout cela variait encore, selon leurs compétences.
Quand il songeait que c'était terminé, qu'il n'y avait plus d'échappatoire possible, Tyrion en venait toujours à imaginer le cortège de fantômes de sa famille, le regard méprisant de Cersei, celui, hautain, de Tywin, et Joffrey et sa cruauté effarée de mourir, et Tommen et son désespoir d'avoir tout perdu, et Myrcella et son innocence. Tous morts. Tous, d'une manière ou d'une autre, par sa faute. Même Tommen. Il n'avait pas su le protéger. Il n'avait jamais eu la possibilité de le faire, mais dans les délires de la nuit, cela ne constituait pas un argument. Et Jaime, où était-il ? Allait-il bien ? Parvenait-il à être heureux, enfin ? Et chaque fois, quand il avait pensé longuement à son frère, Tyrion laissait ses pensées dériver vers Sansa. Elle n'avait porté le nom de Lannister que bien peu de temps, et le mariage avait été annulé depuis une éternité, mais d'une certaine façon, d'une façon que Tyrion aurait été incapable de définir avec des mots, elle était de sa famille. Et depuis des semaines, il ignorait tout ce qu'elle devenait. Avait-elle trouvé Ildran Martell et imposé qu'il envoie enfin son aide à la capitale ? Avait-elle réussi à le punir ? Etait-elle en sécurité, maintenant que se déchaînait l'Hiver ? Seul un Stark aurait pu répondre à ces questions, mais les dieux seuls savaient où se trouvait Arya, et sans elle, Tyrion n'avait aucun moyen d'aucune sorte d'accéder à Bran.
A ce moment de ses réflexions, quand il en évoquait les Stark, il tentait de visualiser Winterfell changé en glace, mais il n'y parvenait pas. Car il ne savait comment les choses auraient pu être pires ailleurs qu'elles ne l'étaient déjà ici.
Est-ce la fin ? répéta mentalement Tyrion en tentant d'enfouir son visage dans le matelas.
Il préférait mourir en se persuadant qu'il restait contre le tissu, quelque part perdu dans le lit, le parfum d'une femme, Shae peut-être ?
Le fracas fut à nouveau énorme, comme le bruit terrible qu'avait fait l'une des tours du Donjon Rouge quand Drogon l'avait abattue d'un jet de flammes. Comme la fin des temps.
Puis le bruit décrut, lentement. Le bâtiment tremblait toujours, Tyrion sentait le lit grincer et bouger, malmené par les murs eux-mêmes secoués. Mais peu à peu, les choses se calmèrent. Le visage enfoncé dans son oreiller, le dernier lion de Port-Réal avait fermé les yeux et retenu son souffle. Il exhala profondément.
Ce n'était pas encore terminé, finalement.
De longues minutes s'écoulèrent sans qu'il ne bouge, comme figé par le froid. Mais le froid n'y était pour rien, bien sûr. Il ne voulait tout simplement pas bouger. Pas quitter la sécurité illusoire de son lit, comme l'aurait fait un enfant effrayé par un cauchemar. Combien de temps cela dura-t-il ? Longtemps, sans doute. Jusqu'à ce qu'on ne tambourine soudain contre la porte.
- Monseigneur !
Tyrion s'extirpa des couvertures épaisses, jeta une bûche dans le feu de sa cheminée et ouvrit. Un serviteur dont le visage ne lui disait rien cherchait son souffle contre le montant de la porte.
- Qu'y a-t-il ?
- Lord Bronn et lady Joana vous attendent à l'étage supérieur. Le toit s'est effondré !
C'était déjà le cas depuis deux jours, aussi Tyrion présuma-t-il qu'il y avait pire que cela. Il enfila ses bottes rapidement et se précipita à la suite du serviteur. L'escalier étroit qui montait jusqu'au sommet de la tour de la Main était devenu une arme de mort. Chaque marche était si glissante qu'un rien aurait suffi pour qu'on s'y rompe le cou. Tyrion gravit les marches avec prudence, une main contre le mur. Il préférait avoir le sentiment que la pierre lui gelait les doigts à travers son gant plutôt que de mourir stupidement d'une glissade dans son propre escalier. Enfin, il émergea à l'étage.
Les échafaudages s'étaient effondrés, emportés par une pierre de glace plus grosse que Tyrion lui-même. Celle-ci était tombée avec une telle force qu'elle s'était incrustée dans le sol et provoquait des lézardes impressionnantes qui couraient jusqu'aux murs.
Bronn et lady Joana se tenaient de part et d'autre de la pierre de glace. Ils tentaient d'évaluer les dégâts, mais déjà, Tyrion avait le sentiment qu'ils sautaient aux yeux. Les murs se couvraient de givre. Une multitude de petites pierres de glace accompagnait la plus grosse, et la neige était tombée par paquets entiers, ensevelissant déjà les échafaudages effondrés.
- Tu as eu de la chance que ça ne te tombe pas dessus, commenta Bronn sans se retourner vers le nain. Ça n'est pas passé loin.
En plus de trois semaines de siège par l'Hiver, Bronn avait maigri, comme tout le monde. Son visage s'était creusé, et ses cheveux étaient couverts d'une fine pellicule de givre. Lady Joana, elle, ne quittait plus son air malade, qu'accentuaient son teint bleuâtre et ses cernes sombres. Mais contrairement à ce que Tyrion avait pu craindre, elle n'avait pas rechigné à la tâche, et s'était toujours portée volontaire pour des travaux souvent bien éloignés de sa condition.
- Et les autres tours ? s'enquit Tyrion. Les couloirs ?
- Trois pans de couloirs paraissent avoir été ensevelis totalement, dit lady Joana. J'ignore s'il y a eu des pertes. Personne n'a encore pu dégager les décombres. Les plafonds des salles de garde et de la salle du trône semblent avoir tenu le choc, et je n'ai pas eu d'échos des cuisines.
- Les écuries ont dégusté, par contre, enchaîna Bronn. Plusieurs bêtes sont mortes, et quelques garçons d'écurie aussi.
- Il faut dégager les animaux morts, dit Tyrion d'une voix qui lui sembla pâteuse. Les faire cuire.
- Dès qu'on aura réussi à y accéder, crois-moi qu'on s'en chargera. Priorité est donnée à ton foutu plafond.
Tyrion promena un regard sombre sur les dégâts. Il ne parvenait pas à croire que trois semaines plus tôt, le monde avait encore ses couleurs et un extérieur. Il lui semblait que rien ne différenciait un jour du suivant, si ce n'était une épuisante et constante dégradation des lieux et des vies.
- Faites prévenir les maçons et les métayers, dit-il en adressant un rapide regard aux serviteurs. Qu'ils établissent au plus vite une carte des priorités du Donjon et qu'ils se mettent au travail. Je leur laisse enrôler autant de travailleurs qu'ils le souhaitent.
Le serviteur hocha la tête et tourna les talons pour descendre prudemment l'escalier. Tyrion se tourna vers Bronn et lady Joana. Tous deux paraissaient toujours aussi mal assortis. Depuis que Tyrion leur avait proposé une alliance formelle sous forme maritale (bien que l'ancien mercenaire répétât haut et fort qu'il s'agissait d'une obligation de la pire espèce), tous deux avaient encore plus de peine qu'auparavant à se supporter. Mais pour autant, ils avaient passé les dernières semaines à lutter de concert contre la glace et la neige qui envahissaient le Donjon Rouge. Tyrion avait parfois plus que sa dose de leurs échanges tendus et des disputes que Bronn cherchait à faire éclater, mais il avait également eu la preuve à plusieurs reprises de leur compétence.
- Savez-vous où en sont les réparations de la toiture de l'aile Est ? demanda lady Joana, en le ramenant au présent. Ont-elles pu avoir lieu ?
- Les échafaudages tenaient le choc hier soir, répondit Tyrion. Pardon, se reprit-il, ils tenaient encore quand je suis allé me coucher. Je n'en sais pas davantage. Mais nous les avions fait renforcer.
- Tout comme celles de l'aile Nord, dit Bronn en adressant un rapide regard à lady Joana. Et _ça n'a pas empêché le toit de crever par le milieu.
- J'en viens, confirma la jeune femme.
Tyrion se passa une main sur le visage. Au-dessus d'eux le vacarme se poursuivait, oppressant. Le petit lion aurait aimé se boucher les oreilles et fermer les yeux, faire taire enfin ce bruit infernal, cette impression que le ciel s'effondrait, que le monde entier s'abattait sur la capitale. Etait-ce à cela que ressemblait la fin des temps ? La Longue Nuit avait été terrible et atroce de bien des manières, mais au moins n'avait-elle duré qu'une seule nuit. Cela faisait des jours que les conditions météorologiques s'aggravaient, et cette fois-ci, Tyrion avait le sentiment qu'il ne tiendrait plus longtemps à ce rythme. C'était comme un fracas permanent, une peur terrible qui lui frappait le crâne avec la régularité d'un pic-vert. Un fracas qui emplissait ses oreilles, dont les gravas de glace occupaient ses yeux.
- Je suis le seul à loger à l'étage inférieur, dit-il d'une voix lente. La priorité va donc à l'aile Nord et à l'aile Est dont il faut vérifier l'état de toute urgence. C'est là que se trouvent le plus de réfugiés. Il faut faire renforcer les échafaudages de toute urgence et déblayer les dégâts.
- Et j'imagine que quand tu dis ça, soupira Bronn, tu t'inclues pas comme simple superviseur des travaux.
- On manque bien trop de bras pour jouer les grands seigneurs, répliqua Tyrion.
Il s'attendait à des protestations, mais n'en entendit aucune. Il commanda à lady Joana de redescendre avec eux l'escalier glissant, pour qu'elle attende ensuite au bas des marches les maçons et les métayers et leur indique où travailler. Pendant ce temps-là, Tyrion et Bronn se rendraient dans l'aile Nord pour y estimer les dégâts et prêter main-forte à ceux qui en fouillaient probablement déjà les décombres. Sur le chemin, ils croiseraient peut-être les ouvriers et leur demanderaient de se scinder en deux groupes, ou bien lady Joana leur enverrait quelques-uns de ceux qui viendraient la trouver.
L'esprit encore engourdi, le cœur cognant dans sa poitrine au rythme effréné de la glace qui se fracassait sur la toiture, Tyrion précéda Bronn dans les couloirs. Il crut entendre l'ancien mercenaire lui parler, mais rien n'était moins sûr. Il crut voir des corps gelés remuer sur son passage, des regards creusés et inquiets se lever à peine sur lui. Il ne renvoya aucun de ces regards.
Lady Joana et Bronn n'avaient pas menti. L'aile Nord ne ressemblait plus à rien. Un froid polaire y soufflait et Tyrion se sentit instantanément gelé, comme il n'aurait jamais cru pouvoir l'être un jour au Sud de Winterfell. Un trou de la taille d'un dragon avait percé le toit et déversé autant de glace et de neige qu'il était possible d'en amonceler dans le large couloir. La pile de décombres s'élevait plus haut qu'un char. Un vent glacial soufflait violement, et Tyrion se sentit se ratatiner sur lui-même. Une vingtaine d'hommes faisaient déjà rouler les décombres pour espérer en dégager des gens. Çà et là, un membre décharné émergeait, déjà couvert de givre.
Il se déversait toujours plus de glace et de neige mêlées par la trouée, et les éclats se fracassaient dans un vacarme terrible dans le couloir, en arrachant parfois des cris aux hommes.
Tyrion empoigna un gravas de taille modeste et senti ses gants se solidifier au contact de la glace, comme s'ils se changeaient eux-mêmes en glace. Pourtant, serrant les dents pour lutter contre le froid qui se répandait depuis ses doigts jusqu'à son cœur, il poussa le bloc de glace de toutes ses forces. Derrière lui, il entendait Bronn brailler des ordres. Il n'était pas certain d'en comprendre la moitié, mais cela avait-il la moindre importance ? L'ancien mercenaire fut bientôt comme lui, occupé à lutter contre un éboulement gelé qui durcissait au fil des minutes.
Il y avait des gens, sous cette glace. Il fallait les dégager.
On apporta quelques torches péniblement protégées du vent. Tyrion aperçut les flammes que l'on approchait de la glace, qui la faisaient doucement fondre, avant de s'éteindre, soufflées par les bourrasques.
Peu à peu, il sembla à Tyrion que la glace se fracassait moins fort contre le couloir, qu'il n'y avait plus que de la neige. Une neige énorme, à gros flocons, mais de la simple neige. Le fracas pourtant ne semblait pas avoir cessé. Le nain leva les yeux vers la toiture crevée, mais il n'y avait pourtant plus aucun gravats de glace, alors quoi ? Etait-ce dans sa tête que se déchaînaient encore la pierre et le froid ?
A un moment, Tyrion vit du coin de l'œil un échafaudage se monter dans la précipitation puis des hommes s'étirer vers le plafond, à la recherche d'un moyen pour obstruer la trouée. Des ouvriers qui hurlaient des ordres incompréhensibles tentaient de poser une toile et contre le toit.
Au même instant, son pied glissa sur un bloc de glace et le nain bascula en avant. Son front cogna fort contre la neige dure comme la pierre, et il se sentit dévaler la pente froide. Sonné, il ne réalisa pas immédiatement que deux mains l'avaient empoigné sous les aisselles. Le monde se résumait au blanc. Le blanc qui s'engouffrait par le toit, le blanc qui s'amoncelait dans le couloir, le blanc qui grignotait les murs. Il lui fallut une éternité, lui sembla-t-il, pour reconnaître le noir. Une tâche de noir et de pâle qui le surplombait. Une tâche de noir et de pâle que du rouge commençait à envahir.
- Bronn.
- Bouge pas, ordonna Bronn en passant quelque chose sur son front, et c'était douloureux. Tu t'es ouvert. Merde, le sang commence à geler.
Tyrion ne comprenait rien. Il se sentait simplement gelé, avec ce fracas assourdissant et douloureux qui continuait tout autour d'eux, au-dessus d'eux, qui se répercutait jusque dans son front d'où s'échappait du rouge. Du sang.
Il sentit qu'on passait un bras sous ses aisselles, un autre sous ses genoux, puis qu'il quittait le sol. Le monde tangua. Il entendit la voix de Bronn hurler des ordres dont il ne comprenait pas un mot. Tout se mélangeait dans sa tête. A un moment, le noir de Bronn – ses cheveux, réalisa Tyrion – envahit tout et il sombra dans les ténèbres.
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Jaime
- Croyez-vous véritablement nécessaire de faire halte ? insista Sansa pour la deuxième fois.
Jaime garda prudemment les lèvres fermées. Il doutait de témoigner à la jeune reine toute la patience de rigueur, et avait mieux à faire. Se concentrer sur la descente progressive des chaloupes, notamment. Leung lui faisait face, actionnant les poulies avec la force de l'habitude, et elle aussi garda le silence. Comme elle réalisait qu'aucun d'eux n'allait prendre la responsabilité de répondre, Brienne se tourna vers Sansa.
- Nous n'aurons jamais les vivres et le matériel nécessaires pour poursuivre la route jusqu'à Lancehélion. Il ne servirait à rien de mourir aux portes de Dorne s'il venait l'envie au prince de nous contraindre à garder position en mer.
Elle ne s'aventura pas sur les notions de pêche en haute mer qui n'avait jusque-là porté aucun résultat probant. Ils avaient navigué deux nuits et une journée complète avant de se trouver enfin en vue de la côte. Selon les estimations de chacun, les tempêtes les avaient écartés de la route à suivre. Au lieu de descendre en droite ligne ou presque de Tarth jusqu'à Lancéhélion, sur la pointe Est du royaume dornien, les intempéries les avaient entraînés bien trop à l'Ouest, dans le renfoncement de plusieurs centaines de lieues que l'océan avait creusé dans la terre. Les deux navires se trouvaient quelque part en Mer de Dorne, mais ils ignoraient précisément où. A priori, ils s'étaient de beaucoup enfoncés à l'intérieur de cette mer. Au loin, Jaime pouvait même apercevoir les montagnes immenses qui marquaient la frontière terrestre entre Dorne et les Terres de l'Orage. Mais, s'il les avait autrefois aperçues, le chevalier ne les reconnaissait qu'à peine. Après trois jours de calme plat, la pluie était revenue, et la houle s'était levée à nouveau. Heureusement, les intempéries n'avaient pas retrouvé la violence des précédentes, mais le voyage restait épuisant. Et les nuages noirs au-dessus des montagnes déversaient des torrents de pluie sur les hauteurs, à en croire les traînées noirâtres qu'ils laissaient dans leur sillage.
Par beau temps et vent arrière, il aurait fallu quelques jours à peine aux navires pour se rendre à la capitale, mais les vivres étaient en quantités insuffisantes, et les navires avaient connu des jours meilleurs. Après concertation, Leth, Davos et le capitaine Martyn avaient décidé d'accoster au plus vite et de profiter de cette escale autant pour réparer les dégâts et faire le plein de nourriture qu'aller arpenter quelques villages pour s'enquérir de la qualité de vie des dorniens. Varys avait fait valoir qu'avant d'aller accuser le prince Ildran pour sa conduite déshonorante, il fallait prendre quelques informations. Il avait demandé à mettre pied à terre avec les guildiens afin de procéder lui-même à la collecte des renseignements dont il aurait besoin.
Jaime n'avait pas l'intention de courir les villages pour découvrir quoi que ce soit. Il avait simplement l'intention de se dégourdir les jambes sur la terre ferme, et comme Brienne avait fait savoir qu'elle irait à terre, il n'avait pas hésité à lui emboîter le pas. Toutes les chaloupes avaient été mises à la mer, bien qu'une quantité non-négligeable de guerriers restât à bord pour défendre la reine en cas d'attaque. Selon la durée que durerait l'escale, il était convenu d'un roulement pour permettre à chacun de quitter son navire.
En effet, dès l'instant où les capitaines avaient décidé de mouiller au large d'une bande de sable fin au-delà de laquelle se dressaient des collines boisées, les volontaires s'étaient pressés pour mettre pied à terre. Même les navigateurs les plus aguerris avaient émis le vœu de descendre. Qu'ils doivent chasser, laisser paître les rares chèvres qui avaient survécu aux tempêtes ou procéder à l'abattage de quelques arbres pour réparer les navires, il y avait du travail pour chacun.
Hormis, bien évidemment, pour Sansa. Incapable toujours de poser pied au sol, elle avait l'ordre de se tenir calme et de profiter de ce repos forcé pour songer à la meilleure approche qu'il faudrait déployer contre Ildran de Dorne. Varys ne valait guère mieux, et n'avait obtenu de descendre à terre qu'à la condition de se faire escorter d'un guildien où qu'il aille. Davos, lui, resterait à bord en compagnie de Sansa. Il n'accosterait que le lendemain, pour relayer le capitaine Martyn qui supervisait ses hommes à terre, mais aurait lui aussi besoin de repos.
Sans doute les deux navires resteraient-ils à terre deux ou trois jours, ajournant toujours plus le moment de leur arrivée à la capitale dornienne. Même s'il s'était fait une raison, Jaime comprenait l'impatience et le sentiment croissant d'impuissance qui prenaient Sansa à la gorge. Néanmoins, la reine en devenait plus irritante d'heure en heure. Elle ne pouvait admettre qu'il n'était plus en son pouvoir d'aller confronter le prince dissident pour sauver sa population. Même ses conseillers n'arrivaient pas à la ramener à la raison.
- Nous ne cessons de prendre du retard, soupira Sansa, en promenant son regard sur la côte. Jamais nous ne sauverons qui que ce soit à l'allure à laquelle nous allons !
- Mais nous ne vaudrons rien si nous arrivons exsangues et à demi morts à Lancehélion, lui rétorqua Brienne. Nous ferons aussi vite qu'il est possible, majesté, croyez-le bien.
Le regard de Sansa se passait de mot. Elle détourna les yeux, reportant son attention ser Davos qui, assis non loin d'elle, relisait avec attention différentes lettres qui provenaient de la correspondance du prince de sable. Varys avait déjà pris place dans une chaloupe, et fendait les eaux en direction de la plage. Comme la jeune reine paraissait s'être renfermée dans le mutisme, Brienne adressa un regard interrogateur à Jaime, qui lui fit signe d'embarquer dans la chaloupe.
Ils avaient longuement discuté de ce qu'il convenait de faire cesser dans ses activités, mais Jaime ne pouvait s'attendre à ce qu'elle ne fasse rien de ses journées et n'avait opposé aucune résistance à ce qu'elle se rende à terre. Lui-même ne serait certainement d'aucune réelle utilité pour la chasse ou l'abattage, après tout. Et il avait également abandonné pour l'instant le port de l'épée. Il aurait aimé que Brienne y renonce, mais c'était certainement encore trop tôt. Elle avait déjà promis de ne prendre part à aucun combat tant qu'elle n'y était pas contrainte pour défendre sa vie et de ne plus porter son armure même une fois que son bras serait tout à fait remis de sa blessure.
- J'aime bien votre reine, commenta Leung une fois qu'ils furent tous assis dans la chaloupe et que celle-ci fut en contact avec l'eau agitée. Mais elle a la manie des gens de la haute : elle croit toujours pouvoir commander à tout.
- Tu généralises, contra Brienne en lui tendant les rames.
- Je ne pense pas. Regarde-toi. Regarde-le, insista la Yi Tienne en désignant Jaime. Vous avez tous le même penchant au commandement, chacun à un degré différent. Même sans vous avoir jamais vu et n'avoir jamais entendu parler de vos familles, c'est facile de deviner de quel milieu vous provenez. Vous avez toujours l'ambition de faire entendre votre point de vue même aux dieux.
Jaime garda à nouveau les lèvres scellées. Depuis quelques jours, Leung paraissait plus loquace, mais aussi plus prompte à le narguer de commentaires en langue commune ou en yi tien, et auxquels il n'était pas toujours certain de comprendre grand-chose. Tout au plus avait-il retenu que la jeune femme avait la ferme intention de le clouer au mât à la première incartade.
Leur chaloupe ne comportait que six places et, bien évidemment, ni Jaime ni Brienne n'était en possibilité de ramer. L'épaule démise de la guerrière reprenait peu à peu du mieux, mais elle en supportait toujours le poids avec une écharpe. Quant au moignon du chevalier, il était encore interdit d'y visser sa main de bois et le serait jusqu'à nouvel avis. Quand Ahnne avait enfin pris le temps de les examiner, elle leur avait servi un sermon tel que Jaime n'aurait jamais cru possible d'en subir hors du giron familial. S'il avait vécu quelques années de plus, j'aurais dû lui présenter mon père, avait-il songé quand enfin, la jeune fille avait cessé de leur rebattre les oreilles. Ils se seraient bien entendus.
Leung et Akharoh, un guildien d'une quinzaine d'années qui dépassait Jaime d'une demi-tête, ramèrent jusqu'à la côte dans un silence relatif. Pendant ce temps, le chevalier parcourut le paysage des lieux. Il n'arrivait pas à croire qu'ils allaient accoster Dorne. Le pays s'était toujours caractérisé par ses interminables étendues de sable, ses montagnes sèches, son aspect désertique et peu accueillant. Jaime avait autrefois entendu parler de la saison des pluies, mais il n'en avait jamais vue et se sentait à la fois curieusement rassuré que Dorne ne se ressemble plus et étrangement inquiet à cette idée. Westeros avait irrémédiablement changé. Westeros était en train d'irrémédiablement changé. Jamais Hiver n'avait paru aussi étrange.
Enfin, la chaloupe s'enfonça contre le sable humide et les guildiens y sautèrent pour achever de traîner l'embarcation à terre. Des dizaines d'hommes, de femmes et de jeunes gens se pressaient déjà au gré des instructions des deux capitaines. Une vingtaine de chèvres bêlaient avec enthousiasme, prêtes à partir en courant pour se dégourdir les pattes. Debout l'un près de l'autre, Leth et le capitaine Martyn donnaient leurs instructions d'une voix forte.
- Il faut une quinzaine de chasseurs pour renflouer les réserves de nourriture, une dizaine de gardes qui devront établir la sécurité de cette plage. Nous ne savons pas quelle est la situation de la région ni si nous sommes ici les bienvenus. Quelques autres viendront avec le seigneur Varys pour aller explorer le village que nous avons aperçu depuis les navires. Et je veux deux à trois volontaires pour faire paître les chèvres. Les autres seront dévolus au chantier des réparations. Répartissez-vous !
La discipline des guildiens semblait peu à peu se répandre des les rangs des hommes de Sansa, même s'ils agissaient avec quelques instants de retard. Jaime vit les groupes se former. Il se demanda distraitement si Brienne allait se placer dans le groupe des explorateurs qui constitueraient l'escorte de lord Varys. Il y avait de nombreuses réparations à faire, des voiles déchirées, des mâts endommagés, et des dégâts multiples causés par les chocs à répétition. Il y avait à faire, même si Jaime n'appréciait pas beaucoup l'idée que Brienne participe aux travaux d'abattage. Il doutait qu'elle puisse le faire sans se blesser. Et il n'avait pas non plus très envie qu'elle se présente en qualité d'escorte auprès d'une population potentiellement hostile. Mais à sa grande horreur, elle s'approcha des chèvres.
- C'est une plaisanterie ? s'exclama-t-il en la voyant échanger quelques mots avec Orea, la guildienne qui avait jusque-là surveillé les bêtes.
- Tu refuses que je prenne part à tout ce qui comporterait un risque de près ou de loin, répondit Brienne. Le couvert des arbres n'est pas si lointain, et ceux qui travailleront à la réparation des navires s'y rendront aussi pour y trouver du bois. Garder les chèvres ne devrait pas comporter de plus grands risques que de respirer.
Jaime lui adressa un regard ahuri, mais déjà Brienne saisissait le bâton de berger qu'Orea lui tendait. Consterné, le chevalier se retrouva avec le bâton en main. Il ne vit même pas le regard moqueur que lui dispensèrent quelques guildiens. S'éloignant du groupe, il suivit Brienne avec le sentiment qu'une force cosmique venait de trouver une nouvelle activité en le tournant en ridicule. Les bêtes, dociles, suivaient le bâton et escaladaient déjà la première dune qui les séparait de l'herbe.
- Remets-toi, sourit Brienne. Ce n'est pas la mort.
- Ce que tu me fais faire, tout de même…
- Pauvre Lannister que la plèbe maltraite, ironisa la chevaleresse. Presse-toi un peu, où elles vont nous larguer.
En effet, les chèvres, prises d'un soudain enthousiasme, les avaient dépassés et se précipitaient à présent sur les brins d'herbe.
Les deux chevaliers s'éloignèrent dans les dunes. Jaime sentait ses bottes s'enfoncer dans le sable. Il chancelait par instants, incertain. En près de trois semaines, son corps avait perdu l'habitude de la terre ferme. Il avait le sentiment permanent de perdre l'équilibre. Au moins Brienne ne valait-elle guère mieux. Seules les chèvres, finalement, paraissaient à leur aise, comme si reprendre les habitudes de leur sang était aussi simple que de respirer.
Le vent soufflait doucement alors qu'ils remontaient vers les arbres. Jaime agita le bâton qu'on lui avait remis, sans beaucoup de conviction. Au moins, les guildiens et les soldats qui se pressaient eux aussi vers les arbres se trouvaient loin. Cela le préservait d'une humiliation de plus.
- Jamais je n'aurais cru conduire un jour des chèvres comme le dernier des bergers, avoua-t-il avec un sourire aigre. Si mon père était là, sans doute en avalerait-il sa langue.
- Cela lui épargnerait d'autres commentaires, dit Brienne avec un sourire. Imagine donc : il te verrait affublé d'un bâton de berger, escorté par la Pucelle de Tarth, et au service de la reine Sansa et des guildiens. Il aurait certainement bien des choses à dire.
- Et j'aurais certainement autant à lui en rétorquer.
La chevaleresse ébaucha un sourire, puis son regard se fit lointain. Jaime se détourna, pour apercevoir les montagnes gigantesques qui écrasaient le paysage. Leurs cimes étaient en partie masquées par les nuages gorgés de pluie. Ajoutées à la végétation qui se densifiait, sans pour autant ressembler à celle dont Jaime avait l'habitude, et le paysage dessinait un monde étrange.
- Tout va bien ? demanda Brienne d'une voix prudente.
Jaime haussa les épaules.
- Dorne ne se ressemble pas. Et je n'ai jamais visité cette partie du pays. Je ne suis venu que deux fois à Dorne, la première fois par la Passe du Roi, plus à l'Ouest. Imagine des gorges rocheuses immenses, en pierre rouge, au sol de sable, sur tant de lieues qu'il faut au minimum treize jours pour enfin en voir le bout. A compter du moment où tu pénètres dans les montagnes, c'est comme si elles n'avaient jamais de fin.
- Ce doit être impressionnant, commenta Brienne.
- C'est le cas. Quant à la seconde fois, nous avions accosté non loin des Jardins Aquatiques, à une ou deux journées de cheval de Lancehélion.
Il n'en dit pas plus. Il ne sentait pas sa poitrine le lancer douloureusement comme c'était souvent le cas au souvenir de sa mission avortée. Il n'aimait pas penser à Myrcella, et ces temps-ci, il ne se passait pas une nuit sans qu'il ne voie le visage de sa fille apparaître sous ses yeux, au dernier moment, quand elle était morte dans ses bras.
Ils ne dirent rien de plus durant quelques minutes, tandis qu'ils se faufilaient entre les dunes et entraient peu à peu sur des terres légèrement fertiles, à la végétation rase mais verte et vive, parsemée de quelques cactus et oliviers. Les chèvres, qui n'avaient été nourries qu'au fourrage pendant des semaines et avaient été ballottées de la pire des manières pendant les tempêtes, semblaient plus heureuses que jamais. Jaime les regarda s'éloigner, courir d'un brin d'herbe à un autre. Il y avait eu quelques pertes durant la traversée, mais la plupart des animaux était encore en bonne santé. Au moins les marins auraient-ils du lait de chèvre à leur disposition…
Comme ils arrivaient en vue des premiers arbres, des oliviers, les chevaliers s'adossèrent aux troncs pour s'abriter de l'averse encore timide, mais dont les gouttes creusaient des trous dans le sol sablonneux. Les chèvres, indifférentes à la pluie, continuaient de se repaître d'herbe humide.
- Et toi ? demanda Jaime. Tu es sûre que tout va bien ?
En dépit de leur réconciliation – et, pour être honnête, de la multitude de preuves physiques de ladite réconciliation chaque fois que les deux chevaliers s'étaient retrouvés dans le secret de la chambre – Brienne avait la mine sombre depuis le matin. Pendant un moment, elle sembla hésiter à répondre, puis les mots lui tombèrent des lèvres :
- Je n'ai plus vomi depuis la vague scélérate.
Il y avait tant de peur et de douleur dans cette seule phrase que Jaime se sentit malade tout à coup. Il avait soigneusement évité de penser à la grossesse de la chevaleresse depuis qu'ils avaient longuement discuté à ce propos. Mais il avait entendu, lui aussi, le silence du sommeil là où, d'ordinaire, Brienne était en proie à des nausées. Il avait vu, chaque matin, la bassine de bois immaculée. Il n'avait tout simplement pas cherché à y penser. Mais malheureusement, de la même manière que tout ce qui avait trait à Brienne depuis des années, ne pas y penser était aussi aisé que de cesser de manger, de boire ou de respirer. Alors, il avait fait en sorte de se montrer assuré et souriant, dans une tentative de compensation particulièrement ardue.
Il promena rapidement son regard autour d'eux, pour s'assurer qu'on ne pouvait pas les entendre. Mais les guildiens les plus proches se trouvaient déjà loin, occupés avec des arbres anormalement détrempés pour la région. Des ordres se criaient en plusieurs langues, mais Jaime n'y prêtait pas suffisamment attention pour les comprendre.
- Tu n'as pas non plus déclaré le moindre signe d'une fausse-couche, contra-t-il. Tu n'as pas saigné, tu n'as pas eu de douleur au ventre… Tu n'as pas perdu l'enfant.
- Peut-être que non, murmura Brienne. Peut-être est-ce encore pire.
Pendant un instant, le chevalier ne vit pas où elle voulait en venir. Il n'avait pas l'habitude de discuter de ce genre de choses, même si c'était devenu l'une de ses prédilections ces derniers jours. Mais quand il comprit, il sentit les couleurs lui quitter le visage. Il avait déjà entendu parler de ces femmes qui, sans perdre leur enfant dans le sang et les cris, gardaient dans leur ventre un enfant mort durant des semaines, avant de l'expulser dans la douleur, le sang et les hurlements, et l'enfant alors était difforme, partiellement construit, comme si les dieux avaient abandonné le projet de création en cours de route. Malgré lui, Jaime sentit un frisson lui remonter le long de l'échine.
- Ahnne a certifié que tout allait bien, dit-il d'une voix forte. Tu vas bien, le bébé va bien. En tout cas, jusqu'à preuve du contraire.
Brienne acquiesça sans conviction. Jaime aurait aimé pouvoir l'en convaincre, mais il sentait que c'était impossible. Lui-même ne savait rien, ne pouvait jurer de rien. Tout au plus pourrait-il lui promettre de lui faire un autre enfant, si celui-ci ne survivait pas. Si elle en voulait un. Et elle en voudrait un, il le savait. Si elle perdait le bébé, elle serait bien assez bornée (et lui-même lui avait craché des choses bien assez horribles) pour qu'elle se persuade qu'elle était la seule fautive, et hormis porter un nouveau bébé à terme, il n'y aurait sans doute pas de remède.
Jaime promena rapidement son regard sur les chèvres qui paissaient au milieu des herbes rases à la couleur sombre, presque malade. Le chevalier se demanda brièvement si cela ne rendrait pas les bêtes malades, et ils auraient alors l'air bien fin, tous les deux, de revenir avec des animaux abîmés qui ne manqueraient pas de fournir un lait de mauvaise qualité. Mais il n'était pas vraiment capable de se concentrer sur un problème aussi trivial. Adossée à un arbre, l'air sombre, Brienne évitait son regard avec bien trop d'insistance. Délaissant son bâton ridicule de berger, Jaime s'adossa au même tronc qu'elle, appuyant intentionnellement contre son épaule saine. Comme Brienne ne bougeait pas, il appuya une fois, brièvement, avec plus d'insistance. Puis une deuxième fois. Une troisième. Lassée d'ignorer le poids qui pesait contre son flanc, Brienne leva enfin les yeux, lui dégainant un regard noir. Jaime esquissa immédiatement son sourire le plus charmeur.
Une dizaine de secondes plus tard, Brienne détourna les yeux, les lèvres incurvées malgré elle dans un début de sourire.
- Tu as l'air d'un imbécile, dit-elle sans beaucoup de conviction.
- Je suis un imbécile. Dis-moi plutôt une chose que j'ignore.
Sa main avait trouvé le chemin de celle de Brienne, et jouait désormais avec ses doigts. Sans le regarder, la chevaleresse se laissa faire, puis pressa sa main. Une réponse en soit.
Ils gardèrent à nouveau le silence quelques minutes, puis Brienne cessa de lutter et s'appuya à son tour contre le chevalier, sa tête échouant naturellement contre la sienne. Au-dessus d'eux, la pluie forcissait. Ils seraient bientôt trempés, en dépit des arbres.
- Ao ȳdragon yi tien daor quba, dit soudain Brienne. Yn kostan ȳdragon Valyrio Eglie mirrī.
Jaime fronça les sourcils.
- Pardon ?
- Tu m'as demandé de te dire une chose que tu ignores. C'est chose faite.
- C'est réussi, commenta le chevalier. Je n'ai pas compris le moindre mot. Quelle langue est-ce ?
- Je t'ai dit « Tu ne parles pas mal le yi tien. Mais moi, je peux parler un peu haut valyrien. »
Cette fois-ci, Jaime fut certain de présenter un regard effaré des plus ridicules.
- J'ai dû attendre près de six ans pour apprendre que tu parlais dothraki, plus encore pour découvrir que tu parlais le yi tien presque couramment, et ce n'est que maintenant que tu me dis que tu parles valyrien ?
- Tu grossis largement le trait, rectifia Brienne. Je comprends le dothraki et j'ai rattrapé un peu de mon niveau depuis que nous sommes à la Guilde, et j'ai un accent yi tien abominable et il me manque encore tellement de mots de vocabulaire que chaque fois que Leth et Leung parlent trop vite ou s'expriment sur un sujet inhabituel, je suis obligée de leur demander de ralentir et de me préciser le sens de leurs mots. Et pour ce qui est du haut valyrien, c'est bien davantage une plaisanterie entre mes tantes et moi qu'un réel apprentissage. Certains guildiens le parlent couramment. J'ai tenté de l'apprendre durant mon adolescence, mais j'ai rapidement abandonné. Je n'avais pas le temps d'étudier convenablement trois langues étrangères en plus du reste, et Leth et Leung ne parlaient pas alors le haut valyrien. Alors, j'ai préféré me concentrer sur le dothraki et le yi tien. Aujourd'hui, ils ont un niveau bien supérieur au mien.
Jaime secoua la tête. Il aurait été incapable de dire quel sentiment l'emportait, mais il était partagé entre l'affliction et l'attendrissement. Combien de chevaliers westerosi pouvaient se targuer de connaître trois autres langues en plus de la langue commune ? Et il fallait encore que Brienne trouve le moyen de faire preuve d'humilité.
- Tu dis des bêtises, dit-il en souriant. Et en plus, je suis loin d'avoir un bon niveau de yi tien. Leung n'a de cesse de me reprendre.
- Pour un homme qui n'a commencé à l'apprendre que depuis sept mois, ton niveau est tout à fait honorable, contra Brienne. Tu n'auras certainement jamais un niveau parfait, ni même un très bon accent. Mais peu d'hommes de ton âge peuvent se vanter d'avoir tant appris en si peu de temps.
- « Mon âge » ? Comment dois-je l'interpréter ?
Au moins cela attira un réel sourire sur les lèvres de Brienne. Bien déterminé à jouer de sa puérilité pour poursuivre sur cette voie, Jaime en oublia un temps la pluie, les chèvres, le berger idiot et risible qu'il était devenu pour cette occasion.
- . -
Leth
Il n'y avait plus d'ordre à donner à quiconque. Le capitaine Martyn avait fait le choix de rester sur la plage pour y surveiller l'avancée des réparations, dont il estimait la durée à deux ou trois jours au moins, le temps que les deux navires soient pleinement en état de reprendre la mer. « Nous ne savons pas au-devant de quoi nous voguons » avait-il déclaré. « Il serait mal avisé de s'y rendre avec des réparations de fortune. » Leth était de son avis. Mais, plus que cela, il avait depuis la veille un mauvais pressentiment.
De la même manière que ser Jaime Lannister, quoi que pour de bien d'autres raisons, il considérait que le pays de Dorne ne se ressemblait plus. Et de tels bouleversements devaient forcément engendrer des conséquences. Mieux valait que les navires soient dûment préparés à toutes les éventualités quand ils entreraient dans le port de Lancehélion. Mais mieux valait aussi s'enquérir de « certaines affaires du monde », comme avait coutume de le dire lady Oldvalon.
Aussi, Leth décida-t-il de confier à Leung les différentes tâches qui auraient dû lui incomber, et accepta-t-il d'accompagner lord Varys au village qu'ils avaient aperçu depuis le large. Il n'était pas certain de comprendre de quelle manière fonctionnait l'eunuque et comment il savait tisser ce qu'il nommait son réseau « d'oisillons », mais il acceptait volontiers d'assurer la sécurité du ministre. La région paraissait désertée et malade, anormalement gorgée de pluie, et Leth n'avait que trop côtoyé de gens désespérés pour savoir qu'un homme grassouillet pouvait facilement attirer la jalousie et la haine.
Il se félicita de son instinct, car alors que l'eunuque et son escorte prenaient la route d'un maigre village dont on apercevait les toitures à l'horizon, Leth réalisa à quel point les lieux avaient été malmenés par les éléments. Il n'y avait pas de route, mais ce qui aurait dû être des champs exploités pour leurs maigres ressources se résumaient à présent à des mares noirâtres où l'eau avait changé la terre en bouillasse et ruiné les récoltes. Par endroits, Leth voyait que le blé dornien, connu pour sa résistance, avait pu être récolté. Mais à d'autres, les voyageurs évoluaient dans un marasme nauséabond où les tiges pourrissaient. Même en prenant garde où ils mettaient les pieds, Leth savait déjà que tous devraient aller se laver à leur retour. Une main devant le visage, lord Varys s'efforçait de faire bonne figure tandis que ses bottes s'enfonçaient dans la boue.
Le village, bâti entre deux dunes, sous le couvert d'une poignée d'arbres exotiques, avait un air terne. Les palmiers paraissaient ployer sous le poids de ses feuilles gorgées d'eau. Le sable était humide et les bottes s'y enfonçaient. Alors que le groupe franchissait le dernier col de sable avant les premières habitations, deux hommes glissèrent et furent emportés au bas de la dune. Sous leur poids, le sable s'était affaissé et la dune les avait précipités comme un éboulement. Leth aida l'un des hommes, un guildien d'une cinquantaine d'années nommé Garan, à se relever.
- J'ai visité plusieurs fois Dorne en pleine saison des pluies, confia-t-il en repoussant ses cheveux grisonnants en arrière. Mais je ne crois pas avoir jamais vu de tels spectacles si près de la mer.
- Vous connaissez ce village ? s'enquit Leth en désignant l'amas branlant de maisonnettes au loin.
- Non, mais je connais nombre d'autres qui lui ressemblent. Ou lui ressemblaient, avant que cet Hiver de malheur ne s'abatte sur eux. On y vit de la pêche et de la culture, car quelques arbres fruitiers poussent d'ordinaire dans les collines, là où pousse l'herbe.
Leth hocha la tête sans rien ajouter, et le groupe se remit en route. Ils étaient une dizaine. Ils avaient convenu de se présenter comme des voyageurs rejetés sur la côte par les tempêtes, en taisant évidemment le fait qu'ils puissent avoir quoi que ce soit à faire avec la haute. Il n'était pas toujours de bon ton, dans les provinces en proie aux éléments et à la famine, de se prévaloir d'un lien avec la noblesse ou les dirigeants du monde.
Leth et de nombreux autres guildiens s'étaient rendus à Dorne durant des années, de manière ponctuelle. Ils n'y effectuaient pas de missions longues, mais Leth avait malgré tout joui d'un certain respect et même d'une forme d'amitié de la part du prince Doran et de certains de ses capitaines. Ils n'avaient jamais été amis ni même réellement compagnons d'armes, mais ils avaient organisé des attaques en mer de concert, et avaient toujours observé un grand respect les uns pour les autres. Depuis qu'Ellaria Sand avait pris la place de princesse de Dorne, Leth n'avait pas remis un pied dans le pays. Mais il se souvenait parfaitement de celui-ci et savait qu'aucune saison des pluies à laquelle il avait pu assister ne lui avait laissé cette impression de désolation. Quelque chose avait changé. Quelque chose qui ne tenait pas entièrement à la guerre. Cette sensation croissait de minute en minute, et s'intensifia de façon intense quand ils furent enfin à l'entrée du village.
Un village qui n'en méritait pas le nom. Ce n'était qu'un amas de maisons étroites et branlantes, aux toits profondément enfoncées par la pluie. Les ruelles étaient des amas de boue, et les visages creusés montraient des yeux écarquillés, des visages affamés. Une habitation avait la porte grande ouverte, et à la vue des voyageurs, une femme au visage émacié se précipita sur le seuil pour brailler :
- Vous cherchez où dormir ? Vous cherchez le manger ?
Lord Varys présenta un sourire poli tout en s'approchant de la vieille femme.
- Nous avons besoin d'un peu de nourriture, oui. Mais nous cherchons aussi à savoir où nous sommes. Notre bateau a accosté à quelques lieues d'ici.
Leth regarda du coin de l'œil l'eunuque amadouer la femme, s'enquérir de choses simples, endormir peu à peu sa méfiance. Il n'avait jamais vu l'homme procéder, mais il avait suffisamment observé son comportement lorsqu'ils se trouvaient à la Guilde pour comprendre de quelle façon lord Varys usait de sa bonhommie naturelle pour arriver à ses fins. Sur un signe de tête de sa part, les autres guildiens se plièrent eux aussi à l'exercice, apostrophant les gens avec modestie, posant des questions ordinaires, simples. Ils n'avaient pas à feindre l'ignorance. Il suffisait de se montrer honnête – du moins pour la bonne part.
Lui reprit la route principale sur quelques mètres. Des mules malades s'étaient tassées sous un toit abîmé. L'abreuvoir présentait des moisissures rebutantes, et la mangeoire, un foin qui avait viré au verdâtre. Le sable de la route, mêlé à la terre friable du pays, était à peine moins boueux que ne l'avaient été les dunes précédentes.
Leth fut néanmoins surpris, alors qu'il continuait lentement son chemin, d'apercevoir deux chevaux. C'étaient de belles bêtes, élancées, aux muscles puissants, à la robe sale mais au corps vigoureux. Des bêtes familières des longs voyages. Des montures de messagers, probablement – mais certainement pas des bêtes de somme. Que pouvaient-elles bien faire au village ? Leurs propriétaires avaient-ils demandé l'hospitalité ? Etaient-ils morts ?
- Vous êtes venu enrôler ?
La voix avait surgi de l'embrasure d'une maison mansardée, dont la toiture s'était presque entièrement affaissée, et dont la porte s'enlisait dans un amas de boue qui avait partiellement séché.
- Je n'ai pas besoin de plus de bouches à nourrir, répondit Leth. Mon navire a été poussé par les tempêtes jusqu'à une plage, à quelques lieues d'ici. Nous cherchons à comprendre où nous sommes, et comment nous pourrions nous procurer de la nourriture, rien de plus. Qui vient ici enrôler des gens ? Je croyais le pays en paix depuis la nomination de la reine des Six Couronnes.
L'homme lui adressa un regard méfiant. Leth pouvait voir ses muscles maigres tendre sa peau sous sa tunique légère, comme s'il s'apprêtait à se jeter sur l'inconnu pour se défendre – ou défendre ceux qui se cachaient dans la maison. Leth fit deux pas en arrière, pour ne pas l'effrayer.
- Y a pas eu de paix, grogna l'homme. Pas longtemps.
- Qui enrôle la population ? répéta Leth.
- Les gens d'la Sand. Les gens du prince. Ceux qui veulent se battre. Mais ici, on est protégé par l'seigneur Ferboys. Si vous venez encore pour nous embarquer, il vous poursuivra. Il a fait passer l'envie aux derniers qui sont venus.
Leth suivit des yeux un enfant malingre qui évoluait en rasant les murs, comme s'il craignait que les guildiens ne le harponnent soudain. Le gamin, qui ne devait pas avoir plus de dix ans, venait de la rue et cherchait visiblement à entrer dans la maison. Quand il fut à la hauteur de l'homme, une main jaillit de l'obscurité et l'attira dans la maison. Leth entendit une exclamation étouffée, une voix féminine qui suintait de colère. Il reporta son attention sur l'homme, qui s'était décalé pour faire barrage de son corps.
- Qui est la Sand ?
Le visage de l'homme se tordit de dégoût.
- L'amante du pauvre Oberyn Martell. La putain qu'a tué le prince Doran. Ellaria Sand.
- . -
Bronn
Il n'entendit pas approcher la jeune femme. Malgré les gémissements qui s'élevaient çà et là et les multiples bruits que produisent des hommes et des femmes entassés les uns contre les autres, Bronn avait l'impression de ne voir et de n'entendre que ce qui s'échappait des lèvres bleuies de Tyrion. Il l'avait porté jusqu'à un mestre et l'avait veillé durant les soins, bien maigres malheureusement. Depuis, il donnait des ordres, suivait du coin de l'œil les réparations sans s'éloigner du petit corps enroulé dans deux énormes couvertures. Il avait vaguement suivi les directives données par Tyrion mais s'était avoué vaincu quand certains maçons étaient venus lui soumettre les problèmes qu'ils rencontraient. Bronn n'y comprenait rien. Il ne savait rien de la construction des murs du Donjon, des piliers porteurs et des répartitions de poids. Il s'en fichait comme d'une guigne. Il avait renvoyé les maçons à leur travail en leur disant que s'ils pensaient pouvoir faire tenir le toit, lui se fichait bien de savoir comment, pourvu qu'ils le fassent.
- Qu'ont dit les mestres ? demanda doucement lady Joana, en attirant son attention.
Bronn leva les yeux vers elle. Il avait installé Tyrion près de l'une des grandes cheminées de la salle des gardes, où se pressaient une soixantaine de miséreux hagards. Malgré ses vêtements abîmés et son visage rongé par le froid, lady Joana n'aurait jamais pu passer pour l'une de ces malheureux. Elle avait un port de tête de la haute, et une santé qu'on devinait bien meilleure que la moyenne des gens du peuple. Même si, comme tous ici, elle souffrait de sévères engelures et de la faim, car le rationnement des vivres valait autant pour la plèbe que pour les puissants. Ça lui donnait un air moins humain, mais moins hautain aussi.
- Il faut veiller sur son réveil et lui faire boire du bouillon, récita Bronn d'un ton moqueur. Et les prévenir si jamais il dégobille. Me v'là garde-malade jusqu'à nouvel ordre !
- Vous pourriez très bien confier ce rôle à quelqu'un d'autre. Je ne doute pas que nous ayons des mestres compétents.
- Pour qu'on m'le rende en morceaux ? Vous savez ce que ces gens ont fait à mes hommes quand ils ont compris que la seule manière d'avoir à manger c'était de servir à même l'os ? J'ai pas l'intention de laisser seul tant qu'il sera pas en état de se barricader dans sa chambre.
Un léger sourire étira les lèvres de lady Joana. Elle paraissait épuisée.
- Vous faites un bon garde-malade, lord Bronn.
- Je suis qu'je suis un meilleur garde-malade à vos yeux qu'un seigneur, pas vrai ?
La jeune dame ne fit même pas semblant de sembler gênée.
- Votre gestion des ressources est calamiteuse et vous l'avez encore prouvée avant-hier avec la répartition de la nourriture dans l'aile Ouest.
- J'ai parfaitement bien réparti la nourriture à tous ces abrutis ! Ce sont eux qui n'ont pas su se tenir, et c'était à vos hommes de m'aider à les gérer !
- Et quels ordres leur avez-vous donnés ? rétorqua lady Joana.
Bronn ravala une insulte. Il se souvenait parfaitement de ses directives, ça oui. Certes, ça avait occasionné une dizaine de décès supplémentaires avant de porter ses fruits, mais au moins, cela avait calmé les tensions, non ? Ce qui comptait, c'était le résultat, pas la méthode. Même si la sienne avait fait entrer lady Joana dans une colère noire et avait même réussi à tirer quelques cris furieux à Tyrion, qui était pourtant franchement hagard depuis quelques jours.
- Il fallait qu'ils soient calmes, ils l'ont été, marmonna Bronn. Et je n'ai pas besoin que vous en remettiez une couche, je crois que vous étiez présente quand lord Tyrion m'a fait part de son avis. Maintenant, et ça doit vous faire plaisir, je peux vous déléguer la diplomatie durant les jours à venir, histoire que vous soyez satisfaite !
- Je n'ai pas l'intention d'être satisfaite, soupira lady Joana. Je me suis engagée auprès de la Main de la reine à vous prendre pour époux si mon père accepte de bénir cette union. Je ne tiens pas à vous déposséder de vos terres ou de votre autorité. Il faut que nous parvenions à travailler de concert, et sans nous envoyer continuellement nos hommes avec des ordres contradictoires. Nous y parvenons bien, quand lord Tyrion nous y contraint.
Le regard de Bronn se porta sur le nain. Il paraissait terrassé par la fatigue. Cela faisait déjà quelques jours que l'ancien mercenaire lui trouvait un œil fiévreux et une démarche mal assurée. Il avait certainement réussi à tomber malade, comme tant d'autres. Le choc qu'il avait reçu à la tête en début de journée – ou de nuit, le temps se confondait encore et toujours – n'avait fait que précipiter un repos forcé inévitable.
Ça ne lui plaisait pas, que son mariage ait été arrangé comme ça, sans qu'on lui demande son avis, et avec une femme qu'il considérait comme une harpie de la haute qui ne cesserait jamais de lui mettre des bâtons dans les roues. Mais ça ne lui plaisait pas non plus que le monde décide de s'abattre sur Port-Réal, que plus rien ne soit comme avant, quand il faisait encore chaud par ici, et encore moins que Tyrion ne se soit blessé. Pourtant c'était le cas, et Bronn avait toujours appris à vivre selon les circonstances.
Il poussa un profond soupir.
- Très bien, capitula-t-il. Où en sont les travaux de soutien pour la toiture ?
- La plupart des échafaudages et des bâches a pu être placé, répondit lady Joana. Les ouvriers se relayent depuis des heures pour réussir à maintenir le plafond au-dessus de nos têtes. Ils n'ont cependant pas pu sécuriser la tour de la Main. Le sol se lézarde à chacune de leur tentative pour consolider le toit. Et il fait bien trop froid pour faire fondre la glace. J'ai pris la décision de condamner l'accès à la tour de la Main jusqu'à nouvel avis.
Bronn hocha la tête. Ça ne semblait pas idiot, et mieux valait concentrer les efforts sur les zones susceptibles d'être sauvées.
- J'ignore si vous y avais prêté attention, reprit lady Joana, mais la tempête de neige s'est un peu calmée. Je n'ose pas dire pour autant que cela sera toujours le cas dans une heure, mais au moins avons-nous droit à une accalmie. Et les cuisines n'ont pas été touchées. On continue à y cuire de quoi tenir. Bien que j'ignore jusqu'à quand. Ni même ce qu'il restera une fois que tout cela sera terminé.
- Simple, dit Bronn. Il restera les survivants. Et ils remettront cette cité en état. Ils remettront ce pays en état. Ces pauvres types ont beau ne pas savoir ce que c'est qu'un royaume, ils ne savent pas comment vivre sans.
Lady Joana porta sur lui un regard pensif, puis ses yeux se tournèrent vers les flammes qui dansaient paresseusement dans l'âtre.
- Comment faites-vous pour conserver une telle foi en notre survie ?
- Simple, répéta Bronn. Vous arrêtez pas de geindre, vous les grands, ceux à qui on a donné une cuiller en argent dès le berceau. Je parie que vous connaissiez pas l'odeur d'un mort avant cet Hiver. Je parie que vous saviez pas qu'un homme se chiait dessus quand il mourait, et que vous n'aviez jamais manqué de quoi que ce soit avant de faire la queue aux cuisines pour avoir le droit de manger cette viande dégueulasse avec un verre d'eau sale. J'ai peut-être jamais reçu de leçons de bienséance, mais moi je sais comment survivre quand je fais face à une bande de types affamés et prêts à tout pour manger un morceau, tirer un coup et égorger un autre type pour prendre sa part de bouffe et son tour avec la fille. Alors franchement, tout ça, c'est pas que je l'ai déjà vu, mais disons que j'y ai peut-être été un peu plus préparé que vous.
Il marqua une pause presque inaudible, hésita, puis se jeta à l'eau. Après tout, Tyrion les avait déjà liés l'un à l'autre.
- Quand ces pauvres types deviendront fous, parce qu'y en aura forcément pour le redevenir à un moment ou à un autre, je vous conseille de rester près de moi.
- Deviendriez-vous galant ? dit lady Joana d'un ton moqueur.
- Je pense à mon investissement, répliqua Bronn. Quand ça redeviendra l'enfer avec ces types, je sauverai ma peau, celle du lion (il désigna Tyrion d'un signe de tête) et la vôtre si vous êtes à portée de mains, comme ça je suis sûr que personne ne me jettera hors de mon propre château et que j'aurais toujours moyen de me retourner.
- Vous ne perdez pas le Nord.
Bronn lui renvoya un sourire fier, puis reporta son attention sur Tyrion. La vieille balafre qu'il avait prise durant l'attaque de Port-Réal sept ans plus tôt avait été rejointe par une autre, plus petite, mais rouge vif sur la peau blafarde. Elle n'avait pas l'air si profonde que ça. Difficile de croire que c'était elle qui avait fait perdre connaissance au petit lion.
Lady Joana fut soudain parcourue d'un grand frisson. Bronn arqua un sourcil. Il faisait une température abyssale, mais il parvenait à peu près à tenir, pour sa part.
- Vous devriez aller vous faire chauffer un peu de lait chèvre.
- J'ai donné ma portion du jour à une mère et son enfant, avoua lady Joana. Je n'aurais pas le droit à une boisson chaude avant demain.
- Je peux toujours vous faire une proposition, dit Bronn en haussant les épaules. Je sais peut-être pas bâtir un mur ou me conduire en grand seigneur, mais je sais comment réchauffer une femme.
Le visage de lady Joana se colora brutalement et elle bondit ses pieds, hors d'elle.
- Espère de goujat !
Le coup fut si soudain que Bronn ne vit même pas le châle de bure que portait la lady voler dans sa direction – il se prit simplement le bout du tissu en pleine figure, et glapit de douleur. Comme beaucoup de vêtements trop grands dont les extrémités traînaient çà et là, le châle avait partiellement gelé, et avait frappé la peau comme une dague.
- Je ne vous permets pas de dire une chose pareille ! Où avez-vous appris à vous comporter avec les femmes ?
- Au bordel, répondit Bronn d'un ton laconique.
Si le regard de lady Joana avait pu le tuer, il aurait déjà certainement poussé son dernier souffle.
- C'est bon, ça va… Si on ne peut même plus plaisanter…
Outrée, lady Joana tourna les talons et s'éloigna à grandes enjambées. L'ancien mercenaire se laissa aller contre le manteau de la cheminée. Par les Sept, c'était pas gagné leur affaire… Il posa les yeux sur Tyrion, qui dormait toujours, le visage éclairé par les flammes.
- J'ai hâte que tu te réveilles, foutu Lannister. Que je puisse t'envoyer moi-même auprès de ton putain d'Aïeul.
- . -
Jaime
L'averse était devenue violente, condamnant les deux chevaliers à se tasser sous le plus grand des oliviers pour ne pas éprouver une certaine douleur au contact de la pluie chaude et pointue comme l'aurait été un déluge de flèches. Les chèvres aussi finirent par se masser sous les arbres pour se préserver des intempéries, et au fil de la conversation (qui oscillait entre puérilité sans nom et détails martiaux au sujet des batailles auxquelles avaient participé le chevalier), les heures s'écoulèrent, humides et venteuses. Le sol se détrempait, mais sous le couvert de la végétation, les chevaliers et les animaux étaient suffisamment abrités pour ne pas être pris dans une coulée de boue. Quand enfin l'averse se calma, Jaime avait le sentiment que la journée s'était déjà écoulée pour moitié.
- Je pense que nous pouvons y aller, dit Brienne en observant la course des nuages d'un gris sombre, qui s'éloignaient vers l'Ouest.
- Il n'y a plus qu'à rassembler toutes nos maudites chèvres, soupira Jaime en s'emparant de son bâton de berger.
Où donc avaient bien pu passer ces satanées bestioles ? Combien en avaient-ils au départ, d'ailleurs ? De longues minutes durant, Jaime sillonna les oliviers pour rassembler les bêtes. Il entendait Brienne les appeler de son côté, les compter.
- Il en manque une, cria-t-elle pour se faire entendre. Tu la vois ?
- Je cherche.
Où avait pu passer le damné animal ? Jaime s'enfonça davantage dans la végétation en lâchant une bordée de jurons. Il n'avait jamais eu beaucoup de patience pour les animaux, et ce n'était pas de courir après une chèvre égarée qu'il allait se découvrir une passion pour ces foutues bêtes. L'unique intérêt qu'elles revêtaient à ses yeux, c'était de pouvoir fournir du fromage aux marins. Et surtout, de fournir du fromage à Brienne. Lui-même n'avait jamais pu supporter la saveur des aliments issus du lait de chèvre.
Il fouilla des yeux les troncs environnant en maugréant. Ou était-elle passé, par les Sept ? Il descendit précautionneusement une dune herbeuse transformée en coulée de boue, et parce que ça devait arriver, son pied glissa et il dévala la pente sur les fesses. Sa tunique remonta dans son dos et il sentit la boue lui glacer l'échine. Enfin, il s'arrêta, à moins d'un mètre d'un tronc.
Maudite chèvre.
Furieux, Jaime se releva en titubant. A n'en pas douter, il entendrait les guildiens se moquer de lui quand ils le verraient revenir pareil à un monstre boueux.
Il déambula entre les arbres, indifférent à la gadoue qui lui montait sur les bottes. Il en était à se demander comment on faisait pour appeler une chèvre quand il se figea contre un tronc, à l'orée de ce qui aurait dû être une petite clairière.
La chèvre perdue gisait sur le flanc, la gorge tranchée d'un coup sec mais sale. Autour d'elle, trois hommes relevèrent les yeux en l'entendant approcher. Ils avaient l'air malade, le visage rongé par la faim, les joues mangées par la barbe, des guenilles détrempées sur le dos. Ils étaient couverts de boue, changés en créatures de légendes qu'on disait nées de la roche. Avaient-ils été contraints de traverser une mer de boue ? Cela y ressemblait. Mais ce n'était pas le plus inquiétant. Jaime avait suffisamment vu de survivants de guerre pour repérer au premier coup d'œil des hommes maladivement affamés et désespérés. Il porta inconsciemment une main à sa ceinture. Winter's End y était sanglée, prête à être dégainée. Les hommes le dévisageaient, et leurs yeux cherchaient sur lui une chose à manger, à voler, à vendre. L'un des hommes avait déjà les mains dans la gorge de la chèvre, et du sang plein les lèvres. Il s'était jeté sur elle à pleines dents, peut-être même avant que l'animal n'expire. Un autre homme, celui qui tenait un couteau mal aiguisé, portait un sac plat, en partie déchirée.
- Je n'ai pas l'intention de me battre, dit Jaime. Gardez la chèvre.
- Où c'que vous avez eu c't'épée ? demanda l'homme au couteau.
- Vous en avez pas b'soin, dit celui aux chicots ensanglantés.
Ma main, réalisa Jaime avec horreur. Il ne portait plus sa main de bois depuis que Leung la lui avait interdite. Son infirmité n'en sautait que plus fort aux yeux. Et qu'est-ce que trois pauvres types affamés et à moitié fous voyaient en l'apercevant ? Un manchot au ventre visiblement plein, avec des vêtements en bon état, sans la moindre armure ou bouclier, et avec à la ceinture une épée d'excellente qualité. Une arme pour tuer, ou une arme pour vendre. Pour payer à manger.
- J'en ai besoin, dit Jaime en prenant une voix assurée. Mais je vous laisse la chèvre. Je n'ai rien d'autre à vous donner.
Il aurait pu se débarrasser des trois aisément, autrefois. Mais il n'était pas préparé, et même si les trois pauvres hères n'avaient que la peau sur les os, ils étaient armés. Et celui dont la bouche était pleine de sang n'hésiteraient pas à lui sauter à la gorge.
Ce sont trois pauvres types, songea-t-il en portant la main au pommeau de Winter's End. C'est largement à ma portée.
- Z'en avez pas b'soin, répéta le troisième homme.
Jaime dégaina, et le regard des hommes suivit le fil de l'épée. Autour d'eux, la pluie avait repris. Le chevalier retint un grognement en sentant ses cheveux envahir ses yeux. Il faudrait qu'il les fasse couper.
Les hommes se jetèrent sur lui. Jaime leva Winter's End, et la pointe de l'épée s'enfonça profondément dans un ventre creux, crevant la peau. Mais deux autres corps le percutèrent de plein fouet et une mâchoire furieuse claqua près de son oreille. Il se sentit partir en arrière et jeta son moignon en avant. Sans poing, le poignet nu frappa contre un visage, mais la blessure qui le zébrait lui renvoya une douleur fulgurante. Emporté par les trois corps contre lui, Jaime s'écrasa contre le sol boueux. Deux mains le saisirent à la gorge, une autre se jeta à l'assaut de sa tunique, chercha une prise. L'homme qui l'avait embroché pesait contre lui, coinçait son bras et son épée.
Il se débattit, de la panique dans la gorge, mais plus il s'agitait, plus son corps s'enfonçait dans la boue. Une douleur fulgurante lui déchira l'épaule et il poussa un cri. L'homme aux dents ensanglantées venait de le mordre. L'autre avait trouvé sa carotide et commençait à presser.
Un bruit de déchirure brutale coupa l'étrangleur dans son élan. Une épée venait de lui traverser le crâne d'une tempe à l'autre. Le mordeur se redressa, poussa un cri et bondit. Crachotant, la gorge en feu, Jaime repoussa l'homme embroché. Une gerbe de sang lui coula de la bouche et échoua sur la tunique du chevalier. Des bruits de lutte lui parvenaient. Roulant de côté, il parvint enfin à dégager Winter's End et se mit à genoux. Brienne venait de pousser un cri. Le mordeur s'était jeté sur elle et avait planté ses dents dans son poignet, lui faisant lâcher Oathkeeper. Elle lui envoya un coup de pied en plein ventre qui le projeta dans la boue. Avant que Jaime n'ait pu lui régler son compte, Brienne brandissait un couteau. Elle planta un genou dans le ventre du mordeur et lui trancha la gorge d'un geste vif. Un flot de sang en jaillit et l'homme se figea un instant, les bras en l'air, avant de retomber dans la boue en émettant un gargouillis morbide.
Jaime poussa un soupir. A ses pieds, l'homme qu'il avait embroché émit un râle. D'un coup sec, le chevalier lui transperça le cœur, puis dégagea Winter's End. Autour d'eux, la boue s'était teintée de sang. Brienne se releva lentement, manqua de glisser.
- Tu vas bien ? lança-t-elle en lui adressant enfin un regard.
Jaime hocha simplement la tête. Sa gorge le lançait douloureusement et l'air lui donnait l'impression de pousser contre sa peau et ses muscles pour se frayer un chemin jusqu'à sa poitrine. Mais la perspective de mourir étouffé par un gueux affamé étant écartée, il se sentait curieusement optimiste. Son regard tomba sur le couteau ridicule – à peine assez grand pour être une dague – qui pendait au bout du bras de Brienne. Au-dessus de la main, la tunique était malmenée, mais il ne voyait aucune trace de sang.
- Je croyais, dit Jaime en cherchant son souffle, que tu ne portais plus que ton épée ?
Elle le fixa une seconde avec des yeux ronds, puis son visage se tordit dans une expression outrée.
- Je viens de te sauver la vie !
- Comme si cela changeait de tes habitudes, railla Jaime en marchant jusqu'à elle. Ote-moi d'un doute, ce couteau est à moi, pas vrai ? Je suis certain qu'il y a une tête de lion gravée sur le pommeau.
- Possible, admit Brienne d'un ton prudent.
Jaime secoua la tête, incapable de réprimer son sourire, et comme il rengainait Winter's End, il se pencha pour ramasser Oathkeeper. Le couteau avait certes été efficace, mais il semblait ridicule dans la grande main de Brienne. Le chevalier essuya l'épée contre ses vêtements, sans parvenir à en retirer toute la boue.
- Quand as-tu pris la liberté de me dérober un couteau ?
- Quand as-tu déclaré que je ne devais plus porter que mon épée ? renvoya Brienne d'un ton bravache.
Jaime aurait presque voulu s'énerver et lui rappeler que ce n'était pas sans raison qu'ils étaient tombés d'accord sur le seul port de l'épée, mais il en était incapable. Il s'immobilisa face à elle et laissa son sourire s'accentuer.
- Espèce de tête de pioche, soupira-t-il en lui dispensant un baiser rapide sur la joue – il avait la certitude de n'être plus qu'un amas de boue.
- Tu es bien placé pour parler, tiens, rétorqua la chevaleresse alors qu'il glissait Oathkeeper dans son fourreau.
- Si je n'étais pas aussi buté que toi, tu n'aurais jamais voulu de moi.
Jaime s'empara du couteau pour essuyer la lame contre sa manche sans attendre de réponse. Il avait dans l'idée que Brienne n'avait rien à lui répliquer, si ce n'était peut-être que cette phrase leur convenait à tous les deux.
- Deux chevaliers géants, plus têtus que des mules, et qui comptent à peine deux bras en état de fonctionnement à eux deux, résuma Brienne en secouant la tête, faussement affligée. Je ne vois pas très bien comment nous pourrions un jour passer inaperçus.
- Tant pis, dit Jaime. Cela me convient.
Il avisa la manche couverte de boue.
- Il t'a mordue ?
- Je ne crois pas que je saigne.
Mais déjà, Jaime s'était emparé de la manche et la roulait le long du poignet comme il pouvait. Brienne soupira, leva le bras et mordit dans le tissu pour l'aider à dégager la peau. Quand ils y parvinrent enfin, celle-ci se révéla sertie d'une belle marque de morsure, mais dépourvue de la moindre trace de sang.
- Je l'ai repoussé en même temps, dit Brienne. Je pense que je n'aurais pas pire qu'un bel hématome. Au point où j'en suis, cela ne fera pas grande différence. Fais voir ta gorge.
Jaime se laissa docilement inspecter à son tour. Il refusait de se plaindre et d'ajouter au regard inquiet qui détaillait sa peau et les marques qu'il sentait presque se former. Une fois passée la vérification, Brienne laissa traîner ses doigts contre la gorge. Le contact aurait dû être agréable, mais Jaime ressentait essentiellement de la douleur.
- Il faudra que tu voies Ahnne à notre retour, soupira-t-elle.
Jaime hocha la tête, puis reporta son attention sur les cadavres qui se vidaient de leur sang dans l'herbe rase. Ces pauvres bougres manqueraient-ils à quelqu'un ? Ce n'était pas une question que Jaime avait l'habitude de se poser, mais il n'était pas préparé à recevoir plusieurs gaillards furieux et avides de sang. Il ne saurait pas les éliminer, et il ne pouvait pas laisser Brienne se charger de tout. Si elle n'avait pas bénéficié de l'effet de surprise, elle aurait facilement pu se faire déborder. Et avec un bras en écharpe…
- Il faut cacher les corps, dit-il. Les enterrer, ou quelque chose.
- C'étaient des vagabonds, dit Brienne en désignant le sac abîmé de l'un d'eux. Je ne pense pas qu'ils étaient du coin. On ne fera probablement pas face à une horde de villageois en furie.
- On n'est jamais trop prudent, insista Jaime. Vu ma pitoyable performance, j'aimerais si tu veux bien préserver mon honneur et ne pas me faire sauver par une femme enceinte deux fois dans la même journée.
Brienne leva les yeux au ciel et arrachant son sac au cadavre pour en inspecter rapidement le contenu.
- Très bien, grand chevalier Lannister. Mais je te préviens tout de suite, je n'ai pas de pelle et je ne compte pas creuser toute seule.
- . -
Leth
Les guildiens encore à terre travaillaient d'arrache-pied sur les quelques arbres qu'ils avaient abattus quand Leth et les autres revinrent du village. Adressant quelques mots en dothraki à Leung, pour s'assurer qu'une surveillance accrue soit mise en place pour la nuit, le guildien prit une chaloupe et lord Varys et lui entreprirent de rallier les navires.
- Avertissez ser Brienne quand elle reviendra, glissa-t-il à Garan en le laissant sur la plage.
Le vieux guildien hocha la tête.
Quelques minutes plus tard, Leth et lord Varys remontaient à bord du Brise-Tempête. Ser Davos et la jeune reine s'étaient retirés dans la cabine du capitaine pour se mettre à l'abri de la pluie qui avait repris. L'eunuque frappa à la porte et attendit d'être invité à entrer, et les deux messagers saluèrent respectueusement la reine tandis que ser Davos refermait la porte derrière eux.
- Avez-vous découvert des choses intéressantes ? s'enquit Sansa.
- Je le pense, répondit Leth. Mais je ne suis pas certain que vous trouviez cela très rassurant. La situation n'a pas grand-chose à voir avec ce que nous pensions trouver. Nous avions présumé que le pays était en paix, mais il n'en est rien. L'Hiver a frappé ici visiblement avant de frapper la capitale ou les Terres de l'Orage. Et la gouvernance du pays est soumise à la guerre civile depuis déjà plusieurs mois. Ellaria Sand s'est échappée de la prison dans laquelle elle était recluse depuis votre élection en tant que reine. Ildran Martell l'avait assignée à résidence dans une tour de garde aménagée pour son rang, et y avait placé ses filles cadettes. Nous ignorons où se trouvaient les autres filles d'Oberyn Martell, mais elles avaient visiblement été tenues à l'écart bien qu'elles soient favorables à la compagne de leur père. La situation de Dorne a commencé à se dégrader il y a plus de trois mois, et Ellaria Sand s'est échappée de sa résidence surveillée. Elle et ses filles ont levé des troupes pour conquérir le trône. Il semble qu'aucun des deux camps ne soit encore parvenus à l'emporter.
- Ainsi donc, résuma Sansa, l'excuse d'Ildran de Dorne pour nous avoir laissé dépérir serait qu'il avait trop à faire avec ses propres querelles de pouvoir.
- Majesté, dit lord Varys, je crains que cela n'aille plus loin que cela. Les tempêtes que nous avons affrontées ont eu leur pendant ici aussi. Les pluies diluviennes qui se sont abattues sur Dorne vont bien au-delà de celles de la saison des pluies qui tient ici lieu d'Hiver, en temps normal.
- Qu'entendez-vous par là ?
- Les pluies ont entraîné des inondations près des côtes, mais aussi des coulées de boue meurtrières partout dans les montagnes. La Passe du Prince n'est plus empruntable depuis des jours. La forteresse de Wyl est tombée, dit-on, ensevelie sous la boue. La rumeur veut que nul de ses habitants n'en ait réchappé. Il en va de même pour La Tombe du Roi, qui comportait une petite garnison et quelques familles. On dit que certains voyageurs avaient cherché à se réfugier à la Tour de la Joie, mais les derniers rôdeurs à avoir pu partir en éclaireurs dans cette direction n'ont trouvé que des cadavres. Il semble que la forteresse de Perche-Vautour ait tenue miraculeusement. Une centaine de personnes y auraient trouvé refuge, mais tous les corbeaux qu'ils ont envoyé pour recevoir de l'aide n'ont reçu aucune réponse. Il est tout à fait impossible de leur envoyer des secours.
- De plus, enchaîna Leth, les pluies semblent aussi avoir causé de nombreux ravages dans les plaines. Les cultures ont toujours été délicates à Dorne, le sol aride ne s'y prête pas aisément et c'est par la pêche que la plupart des villes et des villages situés près de la mer parviennent à survivre en temps normal. Mais les rares cultures ont été partiellement ravagées par la pluie, et là où les habitations n'ont pas été emportées par la boue, elles semblent avoir été inondées. Et inutile de vous dire qu'il était également impossible aux pêcheurs de sortir en mer les jours de tempête. Peut-être Lancehélion et quelques autres grandes cités sont-elles parvenues à se mettre à l'abri du besoin, mais des villages comme celui que nous avons exploré aujourd'hui n'ont que très peu de chances de survie.
- Les villageois nous ont fait savoir, reprit lord Varys, qu'un seigneur local, de la Maison Ferboys, leur faisait acheminer deux fois par mois des dattes et de la viande séchée.
Sansa paraissait pensive. Comme il sentait qu'il n'aurait peut-être pas de meilleure ouverture, Leth en profita pour ajouter :
- La principauté de Dorne est toujours aux mains d'Ildran Martell, mais il semble ne pas faire cas des malheurs qui frappent sa population.
- A sa décharge, il ne peut rien contre les coulées de boue, dit ser Davos.
- Certes, admit le guildien, mais il apparaît que la guerre civile et la famine faisaient déjà des ravages bien avant que ne surviennent les catastrophes les plus dramatiques. Les réserves de nourriture des villages ont été pillées par les différentes armées alors qu'elles tentaient de prendre l'ascendant sur le camp adverse. Et il semble que l'Hiver se soit manifesté ici plus tôt qu'ailleurs. Il aurait neigé sur les hauteurs des montagnes il y a un peu plus de trois mois, et la sécheresse aurait été paradoxalement particulièrement terrible dans le Sud du pays depuis votre couronnement. Plusieurs récoltes ont été perdues, et des points d'eau se sont asséchés. Et les villageois disent que cela fait six ou sept semaines que des pluies diluviennes s'abattent presque chaque jour sur cette partie du pays.
- Ainsi, dit lentement Sansa, la situation dornienne ne serait pas moins critique que la nôtre.
Elle paraissait soudain très lasse, et le pli soucieux que Leth lui voyait d'ordinaire sur son visage s'était accentué. Elle n'avait pas l'air de ses vingt ans.
- Non, dit doucement Leth. Et les conflits des puissants ne font qu'affamer un peu plus la population. Ceux avec qui nous avons discuté se fichent de savoir qui gouverne mais n'en peuvent plus d'être simplement laissés à l'abandon et enrôlés de force pour servir un camp ou un autre. Leur reconnaissance va seulement au seigneur local qui tente de les protéger des deux armées. Il semble aussi que l'idée se soit répandue dans la population qu'Ellaria Sand avait conduit Dorne à sa ruine en mettant son armée au service de la reine des dragons, alors que les Martell avaient maintenu la paix depuis des années.
- Le peuple ne voulait-il pas lui-même la guerre après la mort d'Oberyn ? s'enquit Sansa.
- Il semble qu'il ait changé d'avis, dit lord Varys. Il se murmure même chez certain que le fils de Doran Martell pourrait mériter de reprendre le trône de son père, comme cela aurait dû être le cas.
La reine fronça les sourcils, perdue, et se tourna vers ser Davos, qui secoua la tête.
- Trystane Martell a été tué voilà des années, dit-il. En même temps ou presque que son père. Ellaria Sand et les Aspics des sables s'étaient assurées qu'il ne reste aucun prétendant au trône.
- Je ne pensais pas à lui, expliqua l'eunuque, mais à son frère aîné Quentyn. Leur père avait dû le confier à la Maison Ferboys pour une question d'honneur, après qu'Oberyn Martell ait tué involontairement un Ferboys lors d'un duel judiciaire. Comme Oberyn n'avait pas de fils, c'est son frère qui a choisi de placer son premier-né chez les Ferboys en qualité de pupille. Il y vit toujours et semble se démener pour venir en aide à sa population dans ces temps difficiles.
Sansa prit un instant pour réfléchir. Un pli soucieux lui plissait le front. Leth attendit avec patience. Ils avaient passé, lord Varys et lui, des heures à arpenter les maisons et à venir en aide à qui le demandait pour collecter discrètement et poliment les informations dont ils avaient besoin. Qu'était un instant de plus ?
- Quel âge à Quentyn Martell ? demanda ser Davos.
- Dix-neuf ou vingt ans, je crois, répondit lord Varys en fouillant visiblement sa mémoire. Il n'avait nourri aucune prétention pour le trône de Dorne jusqu'à présent, mais la politique de son cousin semble l'avoir poussé à agir de manière plus princière. Légalement, en qualité de premier-né du précédent prince, il est un candidat sérieux, en dépit de l'accord autrefois passé entre son père et la Maison Ferboys. Si Trystane avait vécu, il aurait hérité du titre, mais en son absence, c'est à Quentyn que revient le trône. Il n'a pas encore fait valoir son droit, mais il semble que de plus en plus de gens du peuple soient prêts à se tourner vers lui. Il va sans dire qu'Ellaria Sand n'a aucune légalité dans sa démarche.
- A-t-il des appuis ? s'enquit Sansa. Des Maisons qui soient prêtes à le suivre s'il décide de prendre les armes ?
- Cassian Sand, bâtard de la Maison Ferboys, a repris sa gestion après la mort des derniers héritiers directs, déclara lord Varys. C'est lui qui protège la région et le village que nous avons visité. Il a également fait rapatrier dans sa demeure la sœur de Quentyn Martell pour la mettre à l'abri et a mis à la disposition de Quentyn ses hommes et son soutien. Mais il semble que pour le moment, leur position politique se limite à la protection de la région, dans la mesure de leurs moyens.
- Mais légalement, insista ser Davos, a-t-il la moindre chance d'accéder au trône ?
Lord Varys hocha la tête.
- Il est le dernier fils de Doran Martell. Et sa sœur, Arianne si je me souviens bien, aurait aussi le droit de régner sur Dorne si son frère était amené à mourir. Elle est l'aînée, bien qu'il semble que Doran est toujours envisagé de se tourner vers ses fils pour sa succession. Il faudrait aller explorer davantage de village et s'enquérir de plus de points de vue, mais l'avis majoritaire de celui que nous avons visité est que les Martell sont encore de meilleurs seigneurs que ceux qui prétendent au trône.
- Je n'ai pas l'intention d'entrer dans la bataille pour le trône de Dorne, le coupa Sansa d'un ton sec. Nous avons bien assez à faire de notre côté. Vous me l'avez-vous-mêmes fait remarquer à plusieurs reprises, messeigneurs, nous n'avons pas les moyens humains et financiers de mener une guerre en ce moment. Nous étions venus ici pour obtenir de quoi soutenir le peuple de Port-Réal, et ce que vous m'apprenez, c'est qu'il n'y a aucun moyen de l'emporter sur ce point.
Leth vit lord Varys et ser Davos échanger un regard. La jeune reine avait le visage dur, entre lassitude et colère. Ses yeux avaient terni, et le guildien savait reconnaître l'éclat d'une personne épuisée de se battre contre le vent. Pendant quelques instants, le silence régna dans la cabine. Puis Sansa soupira :
- Sommes-nous loin de la demeure des Ferboys ?
- Avec un cheval frais, et en temps normal, je dirais deux jours, peut-être deux et demi, dit Leth. Mais il est impossible de connaître les dangers actuels qui se dressent sur la route. Sans doute faudrait-il trois ou quatre jours, majesté.
- En ce cas, j'aimerais que vous fassiez le tour de vos guildiens pour en trouver qui soient capables d'aller porter une lettre en mon nom. Trouvez des chevaux. Il faut que nous parvenions à trouver des sources plus fiables que des villageois affamés. Je vais écrire aux Martell et au seigneur de Ferboys, et quand les navires seront pleinement en état de reprendre la mer, nous iront accoster la ville. Je veux être certaine de ce que vous m'avancez et du fait que nous n'avons plus aucun espoir de voir arriver les réserves de nourriture promises. Ildran de Dorne n'a répondu à aucune des missives que nous lui avons envoyées. Ellaria Sand devra être contactée, mais je peux déjà deviner la nature de ses exigences. Pour le moment, les seuls que nous sachions trouver sont les Martell, alors nous commencerons par eux.
- Cela pourrait être perçu par les autres camps qui se disputent le trône comme une façon pour vous de vous mêler des affaires dorniennes, dit Leth.
Il voyait déjà se dessiner l'esquisse d'une guerre civile aux relents de politique. Et cela ne lui plaisait pas. Il avait eu sa part de combats et de guerre, suffisamment pour pouvoir deviner quels seraient les dégâts que provoqueraient une guerre.
Mais Sansa secoua énergiquement la tête.
- Je n'ai pas l'intention d'entrer dans cet engrenage. Les dorniens ne peuvent rompre les engagements qu'ils ont pris, mais je ne veux pas davantage affronter l'un ou l'autre des camps avec tout ce que cela laisse présumer comme dangers. Mais j'ai l'impression que nous avons cru des mois durant nous préparer à une réalité qui n'existe pas. Nous devons prendre la pleine mesure de ce qu'il se passe ici. Et un entretien ne promet rien. Nous pouvons faire connaissance avec Quentyn Martell et entendre ce qu'il a à dire. Je refuse que nous restions ici à attendre sans savoir quoi, et plus encore que nous repartions. Vous dites que nous en avons pour quelques jours avant de pouvoir reprendre la mer. Contactez Quentyn Martell, remettez-lui ma lettre et faites-moi renvoyer un corbeau messager pour que nous entendions sa réponse. Après cela, nous ferons voile vers lui et nous arrêterons à Ferboys sur la route de Lancehélion. Mais je veux vraiment connaître les détracteurs d'Ildran avant que nous soyons confrontés à lui.
- J'irai avec vos gens, dit ser Davos. Un messager direct de la reine pourrait contribuer à l'impression auprès des Martell, et je ne suis d'aucune utilité réelle ici. Le capitaine Martyn peut fort bien se débrouiller seul.
Sansa hésita un instant, puis acquiesça.
- Je crois me souvenir qu'il y avait deux chevaux au village, dit lord Varys. Deux chevaux qu'il serait possible d'acquérir, j'imagine. Il nous reste quelques pièces, ou un peu de viande que ces gens ne dédaigneront pas. Si vous partez à trois, deux d'entre vous devront partager une monture, mais j'imagine que cela reste possible…
Leth croisa le regard de la jeune reine. Sa décision était prise, et ce n'était pas lui qui pourrait l'en faire revenir. Il porta le poing droit à sa poitrine et salua, sentant son congé. La reine et ses conseillers avaient à parler, et lui devait se préparer pour la journée du lendemain.
- . -
Brienne
- Franchement, vous avez une poisse comme j'en ai rarement vue, commenta Leung en les dévisageant tour à tour. On débarque au milieu d'une région ravagée par les pluies, on ne croise que des pauvres types à peine capables de tenir debout et vous réussissez, en faisant paître des chèvres, à tomber sur les seuls gars suffisamment désespérés pour se jeter sur vous. J'imagine qu'on vous a enseigné les mathématiques ? Tous les nobles apprennent ça. Je serai curieuse de connaître les statistiques de votre malchance.
Brienne adressa un regard noir à Jaime. A peine étaient-ils retournés à la plage avec les bêtes, après avoir abandonné les corps de leurs agresseurs dans une épaisse mare de boue qui croissait au pied d'une dune, que le chevalier avait apostrophé Leung pour lui narrer leur mauvaise rencontre. Un instant plus tard, Ahnne avait surgi, furibarde, et commandé d'un ton qui ne souffrait aucune réplique que la chevaleresse la plus bornée de Westeros s'asseye sur une souche et se laisse examiner le ventre. Suivrait un inévitable examen plus poussé une fois qu'elles se trouveraient à bord du Brise-Tempête, mais Brienne se sentait déjà suffisamment agacée. Elle n'avait pas même une morsure sanglante, tandis que Jaime arborait des marques de strangulations violacées, et nul ne lui tombait dessus pour exiger un examen médical.
- Par les Sept, je n'ai pas pris le moindre coup !
- On n'est jamais trop prudent, rétorqua posément Leung en fouillant le sac de l'agresseur. Je ne sais pas ce que tu as fait à tes dieux dans une vie antérieure, mais tu devrais te rapprocher d'un septon pour te renseigner.
- J'ai prévu d'en capturer un bientôt pour régler un contentieux, commenta Jaime. Je verrai s'il peut répondre à vos questionnements théologiques.
- Oh vous savez, c'est pour vous ! Ce serait dommage de se retrouver enchaîner à quelqu'un de maudit sans le savoir, vous ne croyez pas ?
Brienne foudroya des yeux sa sœur de Guilde, ignorant Ahnne dont les mains palpaient son ventre. L'adolescente n'avait pas l'air particulièrement inquiète, mais elle était devenue très protectrice depuis la vague scélérate. Leung, debout derrière la petite rouquine, commentait ses trouvailles. Le malheureux agresseur n'avait pas emporté grand-chose avec lui, à part quelques morceaux de pain sale et de fruits à demi pourris. Jaime, lui, s'efforçait de ne pas sourire. Que la chevaleresse fut obligée d'obéir à une enfant de quinze ans sans nom de naissance ni pouvoir était un spectacle visiblement très amusant.
Au moins leur mésaventure avait eu le mérite de donner quelques informations à Leth quand il était revenu de sa propre excursion, ainsi qu'à Leung et aux autres. Les trois agresseurs n'avaient que la peau sur les os, et une fois que les chevaliers les avaient eus ensevelis à demi dans une dune humide. Du peu que Brienne en avait vu, ils étaient affamés depuis un moment. Et du peu qu'elle avait pu arracher aux guildiens partis explorer le village voisin, cet état était apparemment partagé dans la région. Garan avait laissé échapper quelques informations avant d'aller prêter main-forte aux chasseurs qui ramenaient une maigre prise, et aucune de ces informations ne laissait entendre une suite très positive.
Mais avant d'en savoir plus, Brienne devait se plier aux examens d'Ahnne et les subir sous le regard moqueur de Leung.
La nuit était tombée, de même que les ordres : il fallait presser la cadence, et se tenir prêts à repartir au plus tôt. Deux cavaliers guildiens avaient été désigné et un groupe était retourné au village pour acheter les seuls chevaux encore vivaces. Brienne avait écouté le résumé de Leth avec attention, et classé mentalement tout ce qui, elle le savait, tiendrait une place capitale dans les prochains jours. Elle avait tenté de surveiller Jaime tandis qu'il apprenait avec elle ce que Leth et Varys avaient découvert, mais elle ne parvenait pas encore à lire son expression. Il faut dire que les ténèbres du ciel nocturne et la faible lueur du feu de camp tout proche ne l'y aidaient pas.
- Qui parle de malédiction ? s'enquit Leth en approchant, et Brienne se retint de grogner.
Pourquoi fallait-il que se présentent à elle ceux qu'elle n'avait aucun moyen de réduire au silence ? Pourquoi fallait-il que tout le monde s'attache à ce qu'il advenait d'elle quand il se passait visiblement des choses bien plus graves de l'autre côté des dunes ?
- Leung, répondit Jaime. Il semble que je doive m'enquérir de l'expertise d'un septon sous peu pour m'assurer que ser Brienne n'est pas maudite.
- Je n'ai nul besoin que vous fassiez alliance contre moi, siffla-t-elle en foudroyant les deux hommes des yeux.
- Rassure-toi sur ce point, ce ne sera pas pour ce soir, répondit Leth. Leung, je te confie les commandes du Brise-Tempête. J'accompagne la lettre de la reine jusqu'à Ferboys.
- Je croyais que tu enverrais Garan et Mardon, dit Brienne en fronçant les sourcils. Ce sont de bons cavaliers, et ils ont déjà traités plusieurs fois avec Dorne.
- Mardon est encore trop salement blessé à la cuisse pour supporter une chevauchée de quatre jours au galop. Je préfère m'en charger. Et j'ai moi-même souvent traiter avec Dorne. Peu importe sa réponse, vous passerez nous récupérer quand vous voguerez vers Lancehélion. Sa majesté estime que vous ne pourrez vous permettre le luxe d'attendre notre retour.
- Elle devra bien attendre, dit Leung. Surtout si les tempêtes se réveillent. Soyons honnêtes, cela nous pend au nez.
- Peut-être, admit Leth, mais il faut tout de même que nous fassions notre possible pour aller au plus vite. La situation de Dorne est bien plus instable que nous ne le pensions et il est exclu que nous demeurions ici si nous devons nous attendre à des affrontements. Ce n'étaient pas les termes de notre accord.
Brienne ne dit rien, pensive. Elle s'était attendue à cette conclusion de la part de Leth dès l'instant où Garan lui avait fourni quelques-uns des éléments qu'ils avaient découvert en posant des questions dans le village. Leth avait trop d'honneur et de sens du devoir pour risquer la vie des guildiens inutilement en les entraînant dans un territoire hostile. Brienne aurait aimé être du voyage, mais elle devinait aisément qu'elle n'aurait jamais l'autorisation de quiconque pour accompagner son frère de Guilde – et pas même sa propre approbation. Elle savait que cela ne serait que de la folie. Elle ressentait encore des élancements douloureux dans l'épaule, et ne voulait pas risquer la santé de son bébé en parcourant une si longue route au galop. S'il restait quoi que ce soit de vivant encore dans son ventre, elle ne pouvait prendre le moindre risque.
Machinalement, sa main libre se porta sur la bosse invisible qui lui tendait la peau du ventre. Ahnne s'était enfin détournée, tout en scrutant les chaloupes avec la ferme intention de traîner la chevaleresse à bord du Brise-Tempête pour pousser son examen plus loin.
Mais il n'y avait rien dans son ventre. Rien qu'un silence assourdissant. Elle avait vu et entendu des femmes dire que les nausées cessaient après quelques mois de grossesse, mais elle ne pouvait s'ôter de l'esprit que leur disparition était liée à la vague scélérate. Au choc qu'elle avait subi.
- Brienne ?
Elle leva brusquement les yeux vers Leth. Elle ne se souvenait pas l'avoir entendu parler, mais il la fixait avec insistance.
- Pardonne-moi, j'étais plongée dans mes pensées. Qu'y a-t-il ?
- Je confie le commandement du Brise-Tempête à Leung en mon absence, reprit Leth. Mais s'il vient à survenir le moindre affrontement, il te faudra la seconder. Crois-tu pouvoir le faire sans prendre toi-même part au combat ?
- Evidemment.
Leth la dévisagea avec insistance, et elle lui renvoya un regard appuyé. Elle ne prendrait plus de risques inconsidérés, elle l'avait juré à Jaime quelques nuits plus tôt, et s'il y avait bien un serment qu'elle ne pouvait se permettre de rompre, c'était bien celui-là.
- Vous craignez une attaque ? s'enquit Jaime en se tournant vers Leth.
- Les deux armées s'affrontent à bonne distance d'ici, apparemment. Mais il semble que des milices enrôlent de force des villageois pour grossir les rangs de leurs partisans. Le village que nous avons visité se dit sous la protection du seigneur de Ferboys, mais il semble qu'il ait dû repousser des soldats il y a une douzaine de jours. Peut-être les aura-t-il renvoyés plus loin, peut-être les intempéries les ont-elles chassés, mais je ne préfère pas prendre le moindre risque.
Leth marqua une pause, et son regard se leva sur les nuages gris qui masquaient les étoiles. La pluie s'était arrêtée, mais au loin, Brienne entendait le fracas des gouttes qui s'abattaient sur la surface de la mer. Ce n'était guère que l'affaire de quelques centaines de mètres.
- L'Hiver prend ici des traits étranges, reprit Leth. Mais je veux que vous soyez très prudents. Plusieurs villages et forteresses des montagnes ont été emportés par des coulées de boue et des inondations. Les montagnes sont devenues des tombes, et les villageois ont perdu l'ensemble de leurs récoltes. Cultiver quoi que ce soit à Dorne est déjà plus ardu que nulle part ailleurs à Westeros, à l'exception peut-être du Nord. Nous nous sommes présentés comme des voyageurs dont le navire mouillerait à quelques lieues d'ici. Je ne veux que personne ne reste sur la plage ce soir. Nous laisserons le chantier en place et regagnerons les navires. Inutile de risquer un affrontement avec des malheureux affamés. Je n'ai pas l'intention de tuer des innocents.
Sont-ce seulement des innocents quand ils en arrivent à des extrémités comme celle de ces trois hommes que nous avons tués ? songea Brienne, mais elle n'avait pas l'énergie de débattre.
- Voilà une nouvelle qui va mettre la reine en joie, commenta Leung d'un ton ironique.
- Moins que tu ne le crois, répondit Leth. Ser Davos et lord Varys sont en plein conciliabule avec elle pour estimer les différentes possibilités qui s'offrent à eux. Je crois qu'en fonction de ce que répondra le seigneur de Ferboys, ils reverront leur politique et leurs positions.
Au regard de Leth, Brienne comprit que cette perspective ne l'enchantait pas. L'homme n'avait jamais aimé la politique, et il avait développé une aversion tenace contre les guerres depuis le massacre de la flotte dornienne par les Fer-Nés d'Euron Greyjoy.
- Il nous faudra quelques jours pour refaire les stocks de nourriture, dit Leung. La chasse n'a pas donné de bons résultats, aujourd'hui. La faune semble avoir déserté la région. Mais nous repartirons dès que possible.
Leth hocha la tête, puis poussa un profond soupir.
- Je dois prévoir notre voyage avec Garan.
- Fais bonne route, dit Brienne.
Leth hocha la tête, et d'un même geste, Leung, Ahnne et la chevaleresse portèrent le poing à la poitrine. Jaime lui-même apposa avec un temps de retard son poitrine contre son cœur, avant d'incliner la tête en silence. Leth les regarda un instant avant de braquer son regard sur Leung.
- Gaomagon zirȳla ȳgha, dit-il en inclinant la tête de côté.
Brienne tiqua. Les guildiens savaient parfaitement que sa maîtrise du valyrien était très limitée. Elle comprenait le sens de « zirȳla », qui désignait un « la » ou un « sa » selon le contexte, mais le reste lui était inconnu. Elle n'avait cependant pas besoin de comprendre factuellement la phrase pour en deviner le sens. Il n'y avait pas beaucoup d'instructions que Leth puisse vouloir donner dans la seule langue que Leung et lui parlaient couramment et pas elle.
- Nyke kivio, répondit Leung.
Et comme Brienne lui adressait un regard sombre, elle ajouta en langue commune :
- Travaille ton valyrien, ma grande.
- Se gaomagon zirȳla doru-borto valzȳrys ȳgha tolī, ajouta Leth.
- Hen rhinka, dit Leung.
- Anha fejat yer, déclara Brienne d'un air sombre, en articulant soigneusement son dothraki. Je vous déteste.
- Anha zhilak yera ale, naqis Andal, rétorqua Leth avec un large sourire. Je t'aime aussi, petite Andal.
Il tourna les talons sans en attendre davantage, et Brienne le regarda rejoindre un autre groupe. Au même instant, Ahnne se planta devant elle.
- Il est temps de retourner à bord du Brise-Tempête, ser. Je dois procéder à votre examen et je ne cesserai pas d'insister tant que je ne l'aurai pas fait. Me fais-je comprendre ?
Brienne réprima un soupir. Elle avait autrefois enseigné à une fillette aux cheveux roux comment se faire une place à la Guilde et obtenir le respect qu'elle méritait. Jamais elle n'aurait cru que cela se retournerait contre elle de cette manière. En dépit de son jeune âge et de sa petite taille, Ahnne avait un air redoutable. Et mieux valait ne pas chercher du soutien du côté de Jaime ou Leung, qui se feraient une joie de la contraindre plus encore.
- Pour la énième fois, je n'ai reçu aucun choc ! s'exclama-t-elle en se levant. C'est ser Jaime que tu devrais examiner, pas moi !
- Lui n'est pas mon patient attitré, répliqua Ahnne. Hâtez-vous !
En croisant le regard de Jaime, Brienne lui vit une expression raisonnable agaçante. Elle lui adressa un regard noir et le dépassa à grandes enjambées pour rejoindre Ahnne, qui avait déjà empoigné l'une des chaloupes fraîchement revenues des navires.
Brienne entendit un soupir profond derrière elle.
- Comment dit-on « tête de pioche », en yi tien ?
- C'est plus ou moins intraduisible, mais essayez Gǎotou, proposa Leung avec un sourire dans la voix.
…
..
.
Voilà !
Avant tout, voici une transcription du dialogue en valyrien de Leth et Leung.
- Garde-la en sécurité, dit-il.
- Je le promets, répondit Leung.
- Et garde aussi en sécurité son imbécile de mari.
- Bien sûr.
Pour l'écrire, je me suis basé sur l'un des dictionnaires en ligne anglais/valyrien. Après réflexion, je me suis dit que ce ne serait pas très cohérent qu'aucun guildien n'ait de notion de valyrien. Brienne ne deviendra pas davantage linguiste qu'elle ne l'est déjà, et c'est pourquoi j'ai opté pour que la traduction du dialogue ne soit pas à même le texte, pour expliciter qu'elle ne peut pas suivre l'échange.
Concernant le reste, j'ai décidé de couper en deux ce qui n'aurait dû être qu'un seul chapitre. Donc je pourrais vous poster un chapitre le 10 Août, je pense.
J'espère que ce chapitre vous aura plu. Le suivant se déroulera presque intégralement à Dorne et permettra de développer un peu la situation politique. Pour celles et ceux qui n'auraient pas lu les livres, sachez que j'y ai pioché la Maison Ferboys et le début de l'histoire de Quentyn Martell, qui existe bel et bien et a été confié comme pupille à un Ferboys. J'ai cependant pris des libertés pour la suite, car la série s'est défaite de nombreuses lignes narratrices des livres et a abandonné pas mal de personnages, donc je vais leur concocter un nouveau destin.
Concernant les personnages que j'ai inventés, Leth et Leung vont peu à peu prendre une autre dimension, et en scindant le groupe, je vais tenter de faire en sorte que chacun ait « son » moment. Pour autant, Jaime et Brienne ne seront pas en reste, puisque les voilà de nouveau à la tête d'une petite armée, même s'ils n'y sont pas seuls.
Merci de continuer à me lire.
A bientôt,
Kael Kaerlan
