Deja pénétra dans la maison. Elle renifla légèrement, s'éclaircit la gorge et se dirigea presque de façon machinale vers la cuisine. Elle trouva la bouilloire et trouva la parfaite opportunité pour s'occuper les mains en préparant du thé. Elle stoppa la manœuvre et laissa son regard vagabonder vers l'extérieur. Grisha était derrière elle et il ferma la porte en entrant à son tour. Il se débarrassa de sa veste, et déposa les clés dans le bol prévu à cet effet.

Il s'était passé quelques jours depuis l'explosion de l'Indulge. Ils rentraient des funérailles de Lindy et depuis, elle était inhabituellement calme et silencieuse. Il savait qu'elle n'était pas bien. Et de savoir que c'était son travail qui était en partie responsable le tuait à petit feu.

Pour la jeune femme, ce qui était insupportable était le fait qu'elle ne pouvait parler à personne de la véritable raison pour laquelle son café-restaurant avait explosé. Elle ne pouvait pas dire à Ted que c'était en partie de la faute de son compagnon à elle, parce qu'il n'avait pas été vigilent sur leurs alentours. Elle ne pouvait dire à personne que la raison pour laquelle elle avait perdu le même jour sa meilleure amie et son restaurant, était parce qu'il n'avait pas été capable de la protéger comme il aurait dû.

Grisha l'observait à distance. Les épaules de la jeune femme étaient droites, la même posture depuis qu'ils avaient quitté la planque. Il se disait que la meilleure chose à faire était de lui donner du temps, le temps d'assimiler, de digérer, tous les événements qui s'étaient produits ces deux derniers jours. Bien sûr que la jeune femme était à bout, mais il ne voulait pas la pousser à parler avant d'être sûr qu'elle soit prête pour cela.

S'il devait se montrer honnête avec lui-même, le sentiment qui prédominait chez l'agent sénior était la peur de ce qu'elle dirait quand elle se sentirait prête à communiquer verbalement. Il ne voulait pas la perdre, et en dépit de la promesse qu'elle lui avait faite qu'elle ne le quitterait jamais à cause de son travail, quelque chose au fond de lui disait que ce qui s'était passé, serait peut-être rédhibitoire pour la suite de leur histoire.

Il réalisa aussi qu'il ne pourrait pas forcer la jeune femme à tenir sa promesse. Soit elle décidait de rester et affronter le problème, affronter son compagnon, aller au travail tous les matins, ou alors elle ne pourrait pas et le quitterait. Et il ne pourrait pas lui en vouloir si elle décidait que c'était trop pour elle. Il aura certainement le cœur brisé, et cette fois ci pour de bon, mais jamais il ne forcerait à rester à ses côtés, si elle n'en avait plus envie.

Il détendit la cravate, et rejoignit la jeune femme dans la cuisine. Il avait une envie irrépressible de la toucher, de la prendre dans ses bras, mais il ne voulait surtout pas la voir se raidir. Alors il préféra s'installer sur une chaise. Sans un mot, Deja finit la préparation du thé, et lui tendis une tasse. Elle se retourna immédiatement plus tard, pour fixer un point qu'elle seule pouvait voir à l'extérieur.

La tension était plus que palpable et elle ne faisait qu'augmenter au fil des secondes, et si elle n'avait pas commencé à parler, c'est lui qui aurait finit par briser ce silence pesant.

« Jay va s'en sortir. » commença elle doucement.

« C'est une bonne nouvelle. »

Elle opina. « Oui en effet. »

Le silence reprit ses droits. L'agent sénior crut qu'il allait suffoquer tellement la tension était importante. Il n'en pouvait. Il avait besoin de savoir si elle comptait rester ou elle si allait préférer s'en aller. Les deux derniers jours avaient été insupportables. Elle s'était recroquevillée dans sa coquille, où il ne pouvait pas l'atteindre, peut importe ce qu'il faisait. Et il détestait cette impuissance. La femme à ses côtés était celle qui lui avait apprit à parler, à se confier, et le fait qu'il ne pouvait pas le faire pour elle, le faisait souffrir plus que jamais. Dee prit une profonde respiration. « La compagnie d'assurance m'a appelé ce matin. Ils viennent faire une évaluation des dégâts mercredi. »

« C'est rapide. Tu veux que je vienne avec toi ? »

« Non, ça ira. » répondit elle par la négative, en sirotant son thé. Elle reprit la parole quelques instants plus tard. « Tu sais, tu n'es pas entièrement responsable de ce qui s'est passé. »

Il leva la tête. « Non peut être pas entièrement. Mais je dois prendre la responsabilité d'une grande partie. » les mots n'étaient pas suffisants pour décrire à quel point il se sentait coupable de voir la jeune femme souffrir. Peut importe le prix, il allait se rattraper.

« Pourquoi tu dis cela ? »

« Parce que j'aurais dû te protéger, et te garder en sécurité. » souffla-il. « Je me met en danger tous les jours, afin que le monde soit plus sûr, et aussi pour te protéger. Et là maintenant, je ne peux même plus faire ça. Je ne peux même pas te protéger, parce que je n'ai pas été assez vigilent sur les choses qui nous entourent. » il prit une profonde respiration, et sa voix se brisa, il ne pouvait plus occulter ses émotions. « Parce que quand je suis avec toi, je ne vois rien autour, juste toi et donc je ne fais pas assez attention au reste. Et tu as été blessé parce que je n'ai pas été vigilent. »

Il vit qu'à cette déclaration, elle devait à nouveau lutter contre les larmes. « Je n'ai pas envie de t'en vouloir… »

« Tu devrais pourtant. »

« … parce que je sais que tu n'es pas entièrement responsable. Keira a essayé de nous protéger autant qu'elle a pu, et toi tu m'as gardé en lieu sûr. » argumenta elle, prenant le temps de trouver les mots, qui n'allaient pas le blesser. Mais la tâche n'était pas évidente, alors elle poursuivit. « Je n'ai pas envie de t'en vouloir, je sais que tu t'en veux énormément, et je ne veux pas ajouter encore plus de culpabilité. Je ne veux vraiment pas. Mais à chaque fois que je te regarde, tout ce que je vois, c'est les gens que j'ai perdu… » finit elle en larmes, mais elle se reprit rapidement. « Je t'aime, mon Dieu si tu savais comme je t'aime. Mais là en ce moment, je ne sais pas comment t'aimer. »

Lui-même n'arrivait même pas à se regarder en face. Et il était en colère, la culpabilité le faisait revenir dans des zones dans lesquelles il ne voulait absolument pas retourner. Silencieusement il opina. « Crois moi Dee, je ne me supporte pas moi-même. Et je comprendrais que ce soit trop pour toi. Cela n'était pas supposé arrivé, enfin pas de cette manière. Normalement le risque devait rester à distance, quelque part où tu savais qu'il était présent mais où tu ne risques rien. » il leva les yeux vers elle. « Je ne vais pas te forcer à tenir ta promesse, si tu veux t'en aller. »

Elle ouvrit la bouche pour protester, mais les larmes lui bloquèrent la parole. « Ne dis pas ça… »

« Je le pense. » il se leva et ne put résister se diriger vers elle, il en profita pour déposer sa tasse sur le comptoir. « Je ne peux pas te laisser tenir cette promesse. Et peu importe si cela me brise le cœur, parce que la seule chose qui m'importe c'est que tu sois heureuse. Et si je ne peux pas y parvenir, je vais te laisser partir. »

« Ce n'est pas toi qui me malheureuse. C'est cette situation. »

« Oui, une situation dans laquelle je t'ai mise. »

« Ce n'est pas vrai »

« Vraiment ? »

Elle pleurait à chaude larmes. « Oui vraiment. Je vais choisir de penser que oui. Mais je ne vais pas te mentir, une petite voix dans ma tête n'arrête pas de persifler que si je ne t'avais jamais rencontré, si je n'étais pas tombée amoureuse de toi, rien ne tout ceci ne serait arrivé. Mais avec si, on refait le monde, et si je ne t'avais pas rencontré, je n'aurais pas connu cet amour qui nous unis, et on ne serait pas ensemble aujourd'hui. Et ce serait vraiment dommage parce que notre histoire est magnifique. »

« Oui, ce serait dommage. » murmura il « Notre histoire est tellement belle. »

Elle opina. « Et je t'aime, mais c'est extrêmement difficile. »

« Je sais. » Prudemment, il toucha son bras. Elle ne raidit pas au contact, elle ne chercha pas non plus à se retirer, alors il enveloppa son bras autour de ses épaules. Pour la première fois depuis ces derniers jours, elle se laissait aller dans ses bras. Grisha savoura le moment, tout en avalant douloureusement sa salive. « J'aimerai que tout soit facile, mon ange. »

Le silence reprit ses droits quelques instants. Grisha releva les épaules et inspira profondément. « Demande moi de démissionner. »

Ses yeux s'écarquillèrent à cette requête. « Quoi ? »

« Demande moi de quitter mon travail, et je le fais. »

Hésitant quelques instants, Dee prit une grande inspiration. Elle secoua la tête. « Non. »

« Je suis sérieux. »

« Non. » la réponse de la jeune femme ne changea pas.

« Pourquoi ? Tout ce que ce te cause ce travail c'est de t'inquiéter, du stress. Cela t'a coûté ta meilleure amie et ton travail. Ce n'est pas juste pour toi… »

Elle lui mit un doigt sur les lèvres pour l'empêcher d'aller plus loin. « Te demander de quitter ton boulot, n'est pas juste non plus. Tu le sais, j'ai quelques soucis avec la confiance, parce que ton boulot est dangereux, encore bien plus que je croyais initialement. Et je vais devoir vivre avec le fait, qu'il y aura des moments comme celui dans le futur, bien plus que qu'on voudrait tous les deux. Mais il est hors de question que tu arrêtes de protéger les autres parce que j'ai peur. »

« Je ferai encore plus attention. » répondit Grisha. « Je serai encore plus vigilent, et je te protégerai. »

« Tant que tu restes raisonnable. » sourit elle, même si ce dernier n'atteint pas les yeux de la jeune femme. « Tu me donneras du temps ? »

Il lui offrirait l'éternité, si c'était de dont elle avait besoin. « Bien sûr. »

Un autre silence. Dee joua machinalement avec les boutons de sa chemise. « Nous allons devoir déménager, n'est-ce pas ? »

Il pensait avoir plus de temps, avant d'aborder cette question, mais apparemment elle avait déjà compris. « Oui. » il enveloppa encore plus la jeune femme. « En soi, ce n'est pas forcément une mauvaise chose. »

« Ha non ? »

« Ce sera la première maison qu'on choisira ensemble. On peut décider ce qu'on veut exactement et se faire de nouveaux souvenirs. Ce serait un nouveau départ, après tout ce qui vient d'arriver cette semaine. »

Il l'embrassa tendrement sur le front. « Mais une chose à la fois. On s'occupera de la maison après ça. »

« Okay. »

Ce simple petit mot prononcé par la jeune femme lui donna de l'espoir. « Okay » répéta-il.