Chapitre 38 : Nous brûlons dans un incendie fantôme
Pour une raison qui m'échappe encore, on est réapparus serrés les uns contre les autres dans une cabine téléphonique. Hélèna a fini par réussi à ouvrir la porte et on s'est effondrés les uns sur les autres sous les yeux des passants indifférents. Je me suis relevé en regardant autour de nous.
-Ca a intérêt à être le bon Portland. Ce mec avait l'air aussi précis que google earth.
-On vient de tuer le Père Noël, a haleté Peter. Est-ce qu'on ne pourrait pas s'asseoir juste deux minutes ?!
-Et on n'a même pas eu le temps de manger, a gémit Hélèna.
-Hé, quand est-ce que je suis devenu la persévérance du groupe? On est toujours poursuivis par la folle dingue aux mitraillettes, donc non on ne s'arrête pas, et techniquement le Père Noël était déjà mort, donc on a juste tué Noël. Maintenant il faut qu'on trouve ce foutu parc d'attraction abandonné.
-Je comprends mieux pourquoi Georges et Martha nous ont fait prendre ce chemin. Au final, on est passés par un lieu magique qui nous a fait gagner des kilomètres et des… quoi ?
Au beau milieu de la phrase d'Hélèna, Peter s'était brutalement tétanisé, les yeux écarquillés. Sans un mot, il s'est précipité vers le kiosque à journaux le plus proche. Une poignée de secondes plus tard on l'a vu s'effondrer, comme brisé. Hélèna s'est précipité sur lui avec inquiétude. Je l'ai suivi plus lentement. Pour la toute première fois j'ai vu les yeux du Leg de Poséidon se remplirent de larmes. Il s'était laissé tomber sur le trottoir, tremblant, comme en état de choc. Je lui ai arraché le journal des mains. Et j'ai compris. La date. Le salon de Cottos et le Colisée étaient des lieux magiques où le temps s'écoulait différemment. Ca recommençait. Nous étions à plusieurs jours de marche d'Olympie, et demain était le jour où Persée allait s'emparer du Pouvoir des Trois Parques.
-C'est la seule solution, ai-je encore répété en m'efforçant d'empêcher ma voix de se briser. La seule qui a peut-être une chance de fonctionner. Ca va aller.
C'était la catastrophe.
On étaient passés par le jardin botanique de Portland, tous les airs de jeux de Portland et même le parc aquatique de Portland, sans rien trouver. Il ne restait qu'une toute dernière option. Robin des Bois avait prévu le coup, il avait deviné qu'on pourrait manquer de temps, peut-être même que Tirésias avait laissé échapper quelque-chose sur cet avenir quand il était avec lui, dans tous les cas le parc d'attraction abandonné de Portland était notre seule et unique chance, notre dernière. C'était une véritable catastrophe, imaginez ce que vous ressentez à vous rappelez soudainement d'un devoir hyper important quelques minutes avant le cours et multipliez ce sentiment par mille. Percy allait détruire le monde tel que nous le connaissions d'une heure à l'autre, dans moins d'une journée, au Mont Olympe, en Grèce. Nous étions en train d'errer à travers Portland, aux Etats-Unis.
-C'est peut-être déjà trop tard, a murmuré Hélèna. Peut-être qu'au moment même où on parle, il a déjà le Pouvoir.
-Tu te souviens de Thalia ?De Jason, de Léo, de Clarisse ?
-Je… oui. Totalement.
-Hé ben il a pas encore le Pouvoir. Je suis pas sûr de ce qu'il compte en faire mais il aurait commencé par effacer tous ses ennemis, on serait pas là. On recherche pas le Pouvoir de réécrire le monde pour en faire quelque-chose de discret.
-Tu ne comprends pas, a rétorqué Peter, livide. Si jamais Persée avait effacé quelqu'un, on n'en saurait rien, on n'aurait même plus un nom en tête. Si ca se trouve i peine une heure ont étaient quatre jusqu'à ce que Persée efface le quatrième membre de notre quête. Si l'un de nous disparaissait, les autres n'en auraient aucune conscience il serait juste… perdu.
J'ai hurlé :
-Qu'est-ce qu'on peut faire d'autre ?! De toutes façons si c'est foutu y a qu'à s'asseoir là et chialer, quel autre choix on n'a autre que partir du principe qu'on a encore le temps ?!C'est demain, ok ?Pas aujourd'hui !Il FAUT qu'on ait encore le temps, c'est tout, il le faut.
Enfin, à l'autre bout de la rue, j'ai aperçu le parc d'attraction. Et il n'était pas du tout abandonné. La grande roue tournait lentement sur elle-même, des cris d'enfants par dizaines émanaient des différents stands illuminés de néons multicolores. J'avoue, j'ai failli me mettre à pleurer moi aussi.
-Cottos a parlé d'un parc à l'abandon, a murmuré Hélèna. Celui-là…
-On va voir, ai-je coupé en tremblant. C'est tout ce qu'on a.
On avait à peine franchi l'entrée perdue dans la foule que j'ai senti m'échapper le peu d'espoir qu'il me restait. Cet endroit n'avait rien de magique, à moins d'avoir moins de dix ans, tout semblait… mortel.
-On prend une barbapapa en attendant la mort ?, a raillé Hélèna en se laissant glisser contre un stand de lancé d'anneaux.
Peter ne disait rien. C'était vraiment le plus terrifiant. J'avais toujours été persuadé que Peter ne lâcherait l'affaire que quand il aurait plongé sa lame dans le cœur de son paternel, que rien ne saurait le faire renoncer avant ce jour, mais je ne sais quand, il avait enduré l'épreuve de trop. J'arrivais à peine à réaliser. Nous étions la toute première quête de la Colonie des Sang Mêlés qualifiable d'échec total. Enfin, l'espoir a fait place à la peur. Une peur sourde et grandissante, terrible.
Et puis un mec m'est passé au travers. J'ai bondi en arrière en glapissant d'effroi, Peter a dégainé son épée sans savoir quoi en faire, Hélèna a plaqué une main sur sa bouche, les yeux ronds.
-Vous l'avez vu ?Vous… vous avez vu ca ?
Peter m'a tapoté du bout de sa lame, comme pour être sûr.
-Il est vivant. L'espace d'un instant j'ai crains que t'ai… laissé une partie de ton âme sur l'Île des Bienheureux, je ne sais pas.
Soudain, deux enfants qui jouaient à se pourchasser en riant sont passés à travers nous l'un après l'autre, comme si on n'existait pas, je n'ai rien senti. Ou plutôt comme si eux n'existaient pas. En y regardant de très près, tous ceux qui nous entouraient, les enfants surexcités, les parents qui portaient des peluches et des ballons, les forains, absolument tous étaient légèrement évanescents. Leurs vêtements, aussi, étaient étranges. Vieux jeu, désuets, comme s'ils sortaient tout droit des années 60. Et ce parc était censé être à l'abandon.
-Ce ne sont pas des fantômes…, ai-je murmuré. Ce sont des… des sortes de souvenirs. Le souvenir de tous ceux qui sont passés ici.
-C'est quoi la différence ?!, a couiné Hélèna en s'écartant avec effroi pour laisser passer un homme obèse qui dévorait gaiement une barbapapa.
-Calme-toi, ils ne peuvent pas nous faire de mal. Ils ne sont pas vraiment ici.
Pour autant, Peter n'avait pas l'air soulagé pour un sou.
-Des souvenirs. Si c'est bien ca, alors la personne qu'on nous a envoyés rencontrer, c'est… c'est certainement…
Un vent froid a soufflé sur nous, sans agiter les vêtements de qui que ce soit d'autre. Nous n'étions pas les seuls à être réellement ici. Il y avait quelqu'un d'autre. Quelque-chose d'autre. C'est peut-être pour ca, parce qu'elle était la seule à être vraiment là, que je l'ai soudain vue avec clarté à travers la foule évanescente qui nous entourait comme si elle était la seule à avoir réellement de l'importance.
Une petite fille blonde à l'air calme avec une queue de cheval, vêtue d'une robe blanche. Hélèna s'est levée lentement, regardant dans la même direction. Presque aussitôt, la fillette nous a fait signe de la rejoindre et elle est entrée dans un large chapiteau rayé.
-On fait quoi ?, ai-je demandé, indécis.
-Tu as loupé la partie où il ne nous restait que quelques heures avant la fin du monde ?Qu'importe si c'est un piège, de toutes façons on va bientôt tous mourir.
Etrangement c'est Hélèna qui s'est élancée en avant la première, plus fébrile que je ne l'avais jamais vue. On l'a suivie, plus nerveusement.
-Je n'arrive pas à le croire, a haleté la fille d'Héra. Comment c'est possible ?Comment elle peut être encore en vie ?
-Ca ne peut être qu'une illusion. Si c'est vraiment celle que je crois…
-Vous connaissez cette gamine ?!, ai-je grogné. Qu'est-ce que j'ai manqué encore ?
Peter a pilé net.
-Cette gamine ?
-Qu'est-ce que tu raconte? Derek, c'était Iris !
-Quoi ?, me suis-je étranglé. Mais… non !C'était une petite fille, avec une robe blanche !Iris a jamais ressemblé à ca.
-Une petite… c'était pas Iris, mais… Moi, j'ai vu ma mère. Vous êtes sûrs qu'on court après la même personne ?
On s'est entreregardés, comprenant peu à peu à la réponse. Oui et non. On avait vu la même créature, mais elle ne nous avait pas montrés la même chose à chacun. C'est avec beaucoup moins d'impatience qu'on est passés par l'entrée du chapiteau pour découvrir un hall de velours. Il y avait un tunnel surmonté de l'écriteau « Palais des Glaces ».
Elle était assise sur le comptoir. Pour moi, c'était toujours une petite fille. C'est là que j'ai réalisé que Peter et Hélèna avaient tous les deux vus une personne de leur passé. Mais moi ?Je n'avais jamais vu cette gosse de toute ma vie.
Peter a rengainé Bravoure avec prudence avant d'aller droit au but, comme toujours :
-Vous êtes Mnémosyne. La déesse de la Mémoire.
La fille a enfin posé le regard sur lui et a sourit.
-Tu as une bonne mémoire, Peter Jackson. Annabeth Jackson. Percy Jackson.
Peter a reculé aussi sûrement que si on l'avait frappé, outragé.
-Je… je ne suis pas…
-Une partie de lui vit en toi. Son courage, sa loyauté. Ce qu'il a été auparavant, avant d'être ce qu'il est. C'est ainsi que nul ne meurs jamais vraiment, parce que tout comme les souvenirs continuent de vivre dans ce parc, ceux que nous avons aimé sont encore en chacun de nous bien après leur disparition.
-Alors c'est vous qui faites ca, ai-je grogné en resserrant ma prise sur mes poignards.
-Calme-toi, m'a transmis Peter en message privé. On a pu vaincre Iris parce qu'elle avait été enfermée dans un corps mortel, on ne peut pas se battre comme une véritable déesse. Et par tous les châtiments des Enfers je t'en conjure soit poli ou elle va tous nous tuer. C'est… c'est la mère des Muses.
J'ai pâli. Il aurait pu commencer par ca !
-J'aime les lieux chargés de mémoire, a poursuivi Mnémosyne sur son ton distrait. De joie, de tristesses. Bien des gens ont laissés ici quelques uns de leurs plus beaux souvenirs d'enfance, de beaux moments emplis de bonheur dont ils se rappellent aujourd'hui avec nostalgie. Et parce qu'ils s'en rappellent, une partie d'eux joue encore ici. Ma présence a tendance à donner à ces souvenirs davantage… d'intensité. Je viens souvent.
Elle a penché la tête sur le côté et sauté du comptoir.
-Vous en revanche, c'est votre première venue.
Elle avait dit ca sur un ton inquiétant, comme si on allait bousiller son truc de petit coin de paradis mémoriel.
-Les gens comme vous laissent rarement de bons souvenirs derrière-eux. Les sang-mêlés.
-On nous a dit que vous pouviez nous aider, a rétorqué Hélèna qui s'efforçait manifestement de faire abstraction de ce que lui montrait Mnémosyne. Qu'il y avait un passage, ici dans ce parc, qui pouvait nous mener en Grèce. Le message était sur une flèche qu'on a envoyé dans le ventre de l'un de nous, mais…
-Je sais tout cela. Je m'en souviens. Je suis la Mémoire.
Tout en parlant, elle s'est rapproché de moi, jusqu'à n'être plus qu'à un souffle de mon visage. Jamais je n'avais vu une divinité d'aussi près. Et je l'avais déjà vue, maintenant j'en étais sûr. Pas vraiment elle, celle qu'elle me montrait, mais seul un désagréable picotement qui parcourait ma peau me rappelait encore que c'était un être d'énergie pure que j'avais en face de moi. Elle a passé une main sur mon visage, lentement, le regard dans le vague.
-Tant de souvenirs… ce qu'ils t'ont fait… deux vies maudites par une troisième, un millions d'années de connaissance, de haine, et pour autant, tu ne brûle pas. C'est contre-nature.
Sa main est devenue plus chaude contre ma joue, puis brûlante, comme si j'avais plaqué le visage contre un radiateur en laissant monter la température. Mnémosyne avait l'air de réfléchir.
-Peut-être devrais-je…
J'ai reculé précipitamment, terrifié. Sa main est restée en l'air un instant, comme si j'étais encore là, puis son bras est retombé le long de son corps.
-… et donc ?, a osé Hélèna. Vous allez nous aider ?
-Si Persée n'est pas stoppé beaucoup de gens vont sûrement être effacés, a ajouté Peter à la hâte. Plus personne ne se souviendra d'eux.
Une lueur d'inquiétude s'est allumée dans les yeux de la déesse des souvenirs.
-Je le peux. Vous aider. Je me souviens du temps qui vous était imparti, et de celui qui appartient à présent au passé. Il vous en reste peu… et le temps qui passe fait de chaque seconde encore entre vos mains un autre de mes souvenirs. Il existe un chemin. Un chemin par-delà un espace où la distance n'est qu'illusion, qui pourra peut-être vous mener plus près de votre but. J'ignore en revanche si vous y survivrez. Je suis le Passé, non l'Avenir.
-On le prend, ai-je annoncé. Le, le truc de l'espace-temps illusion là.
Elle a fait un pas de coté, les mains dans le dos, comme pour nous laisser l'accès au palais des glaces.
-Là-dedans ?, ai-je sifflé avec méfiance. Dans une attraction de fête foraine ?
-Avez-vous encore le temps de vous défier de quiconque ?
J'ai grogné. Elle avait raison. On aurait fait absolument n'importe-quoi, de toutes façons ont étaient comme déjà morts. Je me suis avancé aux cotés de Peter et Hélèna. Du moins, je crois. Dés qu'on a fait un pas à l'intérieur j'ai été incapable de déterminer où ils se trouvaient exactement, dix mille chemins et autant de versions de moi-même se reflétaient partout autour de moi, il y en avait même qui recouvrait le sol et le plafond, on se serait cru enfermés dans un diamant. Au bout d'à peine dix pas, je me suis carrément prit un mur.
Ca faisait longtemps que je n'avais pas vu mon reflet. Je faisais peine à voir. J'étais dépenaillé, tout sale, mes vêtements déchirés par endroits dévoilaient des cicatrices qui n'étaient pas là ne serait-ce que le mois dernier. On aurait dit un enfant battu. Même ma queue pendait lamentablement derrière moi comme de la fausse fourrure. Mon regard toujours faussement innocent au milieu de mon visage enfantin ne parvenait plus à cacher une sorte de colère qui avait toujours brûlé en moi mais qui maintenant transparaissait dans mes prunelles. J'étais toujours un rien mignon, relativement attendrissant pour mieux voler votre portefeuille comme tous les enfants de la Ruse, mais j'avais l'air d'un petit SDF à la rue depuis au moins un an.
J'ai senti Hélèna me prendre la main.
-On ne se lâche pas.
-C'est super perturbant !Je vois même pas le chemin !
-Parce qu'il est tracé par votre passé, a rétorqué la douce voix de Mnémosyne en écho au-dessus de nos têtes. Tout s'éclairera lorsque vous y ferez fasse.
Je me suis aussitôt arrêté. Et voilà. Y avait un truc louche, une fois de plus.
-Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?!, ai-je crié le nez en l'air. Vous aviez dit que vous alliez nous aider.
-Et je le ferais. Mais je me dois aussi de faire mon devoir. Je suis la déesse de la Mémoire, et les uns comme les autres vous avez reniés vos souvenirs et les vérités qui les accompagnent. Vous avez reniés ceux que vous êtes en réalité, d'une façon ou d'une autre. Depuis les temps anciens, ma mission ancestrale est de lever ce voile.
-C'est bon, laissez le voile !, a rétorqué Hélèna nerveusement. Il est super bien, ce voile, très tendance !On veut juste aller en Grèce, même si quand je le dis à haute voix ca semble… un peu trop demander.
-Vous ferez face à la mémoire que vous avez fuit. Ensuite seulement, le chemin vous paraîtra clair.
-Oui mais non merci en fait !C'est gentil, mais vraiment vous donnez pas la peine !
Mnémosyne n'a rien répondu. Peter avait dégainé Bravoure depuis longtemps. Je craignais plus que tout d'avoir compris ce que la déesse allait nous faire. Elle allait nous forcer à faire face à nos souvenirs les plus sombres, l'un après l'autre. Aussitôt, j'ai su où allait nous mener ma propre mémoire. Une terreur glaciale a gelé le sang dans mes veines. Non. Non, pas ca, tout mais pas ca. J'en serais incapable.
C'est alors que les miroirs ont cessés de nous refléter. Ils ont commencés à nous montrer mille et unes images différentes, des images d'une petite rouquine qui regardait la télé, discutait avec ses amis, s'entraînait à l'épée. Ce n'est que quand j'ai vu les images les plus récentes que j'ai compris. Je me suis tourné vers Hélèna qui gardait la bouche grande ouverte, stupéfaite. C'était elle. Toute sa vie, tous ses souvenirs !
Soudain, les miroirs ont commencés à se rapprocher de nous, de plus en plus vite. On n'a même pas eu le temps de hurler : j'ai eu l'impression d'être pris dans un kaléidoscope de couleurs et de sons avant de fermer les yeux, incapable de soutenir tout ce que je voyais en même temps. Puis, j'ai rouvert les yeux dans la Grande Maison, à la Colonie. Peter et Hélèna étaient toujours avec moi, tout aussi stupéfaits que je l'étais. Tout paraissait plus vrai que nature.
-Ne vous laissez pas avoir, a grogné le petit-fils de Poséidon. C'est une illu…sion.
Une Hélèna translucide venait de lui passer au travers. Elle devait avoir aux alentours de dix ans, et elle gambadait gaiement dans une robe en dentelle plus ridicule que tout ce qu'il m'ait été donné de voir. La gamine a grimpé les escaliers en appelant :
-Minou minou !Minou !T'es où ?!
-Je m'en souviens !, s'est émerveillé la vraie Hélèna en suivant le fantôme. J'avais trouvé un chat, je voulais le brosser et lui mettre une robe et tout plein de rubans trop mimi !
-…c'est ca les pans les plus noirs de ton passé ?T'as mis une robe à un chat ?
-Non, je…
Elle a froncé les sourcils.
-Je… je ne me souviens plus de la suite, en fait.
La petite Hélèna a grimpé les escaliers jusqu'au grenier, là où était autrefois entreposé l'oracle de Delphes. On est restés derrière-elle alors qu'elle s'apprêtait à ouvrir la porte. Soudain, on a entendu une autre voix :
-J'ignore où il se trouve.
On a tous les trois reculés. C'était la voix de Persée Jackson. Glaciale, sans vie. Peut-être juste avant qu'il ne quitte pour de bon le camp des gentils. La gamine est restée derrière la porte et a risqué un œil dans l'ouverture, curieuse. On en a fait autant. Mais ce n'était pas Persée, qu'on voyait. On ne pouvait apercevoir que son interlocuteur. C'était un homme dans la trentaine, aux cheveux absolument blancs comme neige et aux yeux dorés. Il était incroyablement beau, n'importe-quel mec en aurait été malade. Ses traits étaient d'une telle élégance, d'une telle finesse qu'ils étaient inhumains. Un léger halo d'une magnifique lueur de la couleur de l'or émanait de lui dans la semi-obscurité du grenier. Il se tenait assis sur une commode, un chat ronronnant sur ses genoux.
-C'est jamais arrivé…, a soufflé Hélèna confuse. Je vous assure, j'aurais jamais oublié ca, je…
-Chut, ai-je grogné.
-C'était pourtant notre prix, a rétorqué l'inconnu avec calme et gentillesse.
-Mes désirs ont changés, a rétorqué Persée. Notre marché s'adaptera en conséquence.
-Nous avons déjà respecté notre part de ce marché. Nous voulions le Livre, vous vouliez Annabeth Jackson. Qu'avez-vous décidé, à ce propos? L'avez vous laissé vivre ?
Persée n'a rien répondu. L'homme a poursuivit, avec plus d'impatience :
-Avez-vous trouvé le Livre ?
-Vous l'aurez. Mais il me faut quelque-chose de différent, à présent.
L'homme aux cheveux blancs a éclaté de rire. Puis ses yeux ont commencés à luire d'une lueur dorée dans l'obscurité. Le chat a soudainement feulé et a sauté sur le sol avant de filer par la porte pour redescendre au rez de chaussé. Malin, ce chat. La lumière s'est propagée aux mains de l'homme aux cheveux blancs et s'est concentrée dans ses paumes, projetant des ombres inquiétantes sur son beau visage.
-Je comprends. Ainsi vous sous-estimez l'Ordre de Lumière ?Vous pensez pouvoir conclure un accord avec Lui sans lui donner son dû ?Nous savons fort bien que vous possédez le Trident depuis peu, mais un Artefact grec n'aura pas le pouvoir de nous soumettre de la s…
Soudain, l'obscurité a englouti le grenier et avalé la lumière du mec, tout simplement. Son halo, le pouvoir dans ses paumes, ils ont disparu. L'interlocuteur de Persée a été écrasé au sol comme frappé par un poing géant et a craché de l'ichor, tremblant de douleur, les yeux écarquillés.
-C'est… c'est imposs…
Tout à coup, il a été précipité contre le mur avec une telle force qu'il y a laissé un cratère. L'obscurité elle-même a commencé à grimper sur sa peau, ses vêtements, prête à l'engloutir. Il n'hurlait même pas. Il était comme paralysé, tétanisé, la bouche grande ouverte sur un cri de douleur muet.
-Je suis au courant pour le Sortilège. Il empêche nos mythologies respectives de se voir, de se croiser, d'interagir. Un sort tissé par les entités les plus puissantes de la Création, si puissant qu'elles même ne pouvaient voir à travers. Si puissant que même les Parques ne le peuvent. Vous savez ce que cela signifie ?Quoi que fasse un grec, les Parques en ont connaissance ou même en ont décidés ainsi, mais lorsque je me trouve dans cette pièce avec vous, je suis hors de leur portée. Parce-que vous n'êtes pas grec. Parce-que vous êtes un ange.
Un ange. Le mot était lâché.
-C'est pourquoi elles sont invulnérables, n'est-ce pas ?Aucuns grecs ne peut leur nuire car elles ont maîtrise de toutes choses et seuls les grecs peuvent les voir. Du moins, c'est ce qu'elles croient. Vous, vous le pouvez. Voilà leur faille. Vous allez me trouver les Parques.
-Pourquoi voudriez-vous rencontrer les Parques ?!
-C'est mon problème. Si je suis encore d'humeur à obtempérer le moment venu peut-être vous cèderais-je le Livre, mais pour le moment vous allez m'obéir. Sans quoi je vous détruirais tous. J'ai cru comprendre que les anges ont d'abord été des humains. Allez-vous mourir, si je vous fais exploser, ou pouvez-vous vous reconstituer à partir de cette Lumière dont vont êtes si fiers ?
L'ange a ricané entre ses dents serrées d'où continuait de s'écouler du sang.
-Quel que soit… la nature de vos nouveaux pouvoirs… jamais ils n'égaleront… les Siens…
Il a hurlé quand l'ombre qui l'enveloppait a commencé à glisser sur son visage. On aurait dit qu'elle le brûlait.
-C'est peut-être vrai. Mais votre plan repose en grande partie sur la discrétion. Voulez vous vraiment trouver sur votre chemin les forces que je contrôle ?
-Ce n'est pas si simple, a balbutié l'autre. Les… les créatures que vous cherchez… elles n'apparaissent qu'en temps de terribles troubles, de carnages, des évènements qui influencent des milliers de destins à la fois. Le reste du temps elles… elles sont comme en sommeil, même nous… ca pourrait prendre des années, deux ans, peut-être trois !
-J'attendrais le temps qu'il faudra. Et je créerais ces carnages.
-Vos amis. Ils ne vous abandonneront jamais, quoi que vous fassiez ils se battront pour retrouver l'homme que vous étiez. Ils représenteront une gêne, ils vous empêcheront de mener à bien votre tâche.
-Alors je les tuerais tous. Contentez-vous de débusquer les Parques.
La petite Hélèna a laissé échapper un gémissement de terreur à ces mots. Aussitôt, en un éclair l'ombre qui dévorait l'homme aux cheveux blancs s'est évaporée comme si elle n'avait jamais été là. L'ange est tombé à terre en se tenant le visage, haletant, alors que la porte s'ouvrait brusquement pour dévoiler la gamine. Hélèna, la vraie, a reculé en tremblant.
-C'est… c'est forcément un souvenir, a bredouillé Peter.
-Je te dis que ce n'est jamais arrivé !
- Calme-toi. Il ne peut pas t'avoir tué, sans quoi tu ne serais pas ici.
-Pitié…, a murmuré mini Hélèna dans un souffle. Je… je…
-J'ai besoin de celle-ci en vie, a simplement fait Persée sans même lui accorder en regard. Elle fera partie de la prophétie, je ne veux pas avoir à deviner l'identité de celle qui prendra sa place si elle disparaît maintenant, le petit Démon a été suffisamment difficile à localiser. Effacez sa mémoire, puis disparaissez de ma vue.
Là-dessus, il est passé devant Hélèna comme si elle n'était pas là et il a quitté le grenier. Hélèna est resté paralysée alors que l'ange se relevait, encore tremblant de douleur. La moitié de son visage était comme calciné, noircie, rongé par les ténèbres, mais le plus terrifiant était que par une étrange magie, il continuait d'être beau. Il a jeté à la fillette un regard haineux. Un signe lumineux a surgi dans sa paume.
-C'est drôle. Tu n'auras jamais la moindre idée de la chance qui a été la tienne aujourd'hui, sang-mêlée.
Et soudain, la Lumière a explosé, aveuglante. Hélèna a poussé un cri de terreur sans que je sois capable de savoir s'il était réel ou celui de son double du passé, puis soudain, on a à nouveau été entourés de miroirs réfléchissants. La fille d'Héra était à genoux, sous le choc.
-Je ne me souviens pas de ca. C'est pas arrivé, je… je…
-Une mémoire volée aujourd'hui rendue, a murmuré la voix de Mnémosyne dans l'air. Accepter de se souvenir pour faire face à ce qui fût.
-C'était juste avant la Nuit du Traître, a soufflé Peter. J'en suis certain. Mon p… Persée a détruit la Colonie ce jour-là, il l'a fait pour être certain qu'on ne se mette pas sur son chemin. Mais ca n'a pas fonctionné.
-Quoi, c'est ca le truc qu'on va retenir ?!, me suis-je écrié. Les anges existent !Persée a conclut un marché avec les anges pour retrouver Annabeth puis il les a forcés à lui trouver les Parques !Non mais vous vous rendez compte ?!
-Un ange a effacé ma mémoire, a fait Hélèna sidéré. Un ange a effacé ma mémoire !
C'est alors que les miroirs ont recommencés à briller. Je me suis figé. Ils réfléchissaient les images de la vie d'un petit garçon jovial, blond, qui jouait, criait, lisait. Le passé de Peter. Il a reculé en secouant la tête, livide. Cette fois, j'avoue, j'ai été curieux. Aucune image ne restait suffisamment longtemps pour bien l'observer, mais ce gamin n'avait rien à voir avec ce que Peter était devenu. Le gosse qu'on voyait là était heureux. Enfin, les miroirs ont tous réfléchis la même chose, et on a été comme aspirés à l'intérieur.
J'ai ouvert les yeux. On était dans une cave, cette fois-ci. On aurait dit un repère de psychopathe. Une chaise et un repas à peine entamé étaient poussés dans un coin, et sur tout un mur s'étendait des photos, des articles de presse, des notes, le tout reliés par des fils de tellement de couleurs différentes que ce schéma ne pouvait plus avoir de sens que pour l'esprit malade qui l'avait construit. Un homme dépenaillé et décoiffé épinglait de nouvelles photos. Sans son manteau noir et son regard vide, il m'a fallut un moment pour reconnaître Percy Jackson.
Peter a encore secoué la tête, les larmes aux yeux, reculant toujours plus. Mais il n'y avait aucunes issues. Je me suis approché pour voir les photos qu'accrochait son père. Annabeth, un mur de pierre sur lequel était gravé « 9+0=1 », le Livre, Carter et Sadie Kane. C'était tout ce qu'il savait sur la disparition de sa femme.
-C'est le bungalow neuf…, marmonnait-il. Celui d'Athéna, celui d'Annabeth… 9+0=1, Annabeth est le 9… qui est le 0 ?
Des petits pas ont résonnés dans l'escalier. Si on pouvait voir ca, alors Peter était déjà ici. Percy a poussé un long soupir d'agacement, sans s'arrêter d'examiner son mur du complot. C'est là que je l'ai vu. Peter – pas celui qui fermait les yeux pour tenter de revenir à la réalité, le petit Peter, un gosse en pyjama qui serrait un ours en peluche dans ses bras. Il devait avoir six ou sept ans et, j'avoue, il était trop mignon.
-Papa ?Tu fais quoi ?
-Va te coucher. Y a école, demain.
-On est Samedi.
Son père ne s'est même pas retourné. Même à moi, il me foutait la trouille. Il était maigre à faire peur, on aurait dit un junkie.
-Je… Tonton Grover a appelé. Il a dit qu'il y avait un problème avec votre lien d'empathie, qu'il ne te sentait presque plus. Je voulais te passer le téléphone, mais j…
-Je n'ai pas le temps, on en parlera plus tard.
-Papa… tu me fais peur, depuis que t'es comme ca
-J'ai pas le temps je te dis, va te coucher.
- Je… tu deviens comme Maman avec son livre. Juste avant qu'elle soit plus là. Et tu me fais plus à manger, j'ai dû apprendre à le faire tout seul et t'as même pas dis que c'était bien, tu veux plus jouer ni rien, et moi ca me fait comme si en plus de plus avoir de maman j'avais plus de papa. Et je l'ai dis à tonton et il dit… il a dit fallait que je te le dise à toi. Et que c'était important.
Percy n'a rien répondu. Alors, en désespoir de cause, l'enfant a fait la seule chose qui lui était encore possible pour tenter de comprendre ce que personne n'avait jamais été capable d'expliquer, une chose que n'importe-qui en ayant le pouvoir aurait été incapable de résister à la tentation de faire. Il a essayé de lire dans les pensées de son père, de s'immiscer dans son esprit à travers les brumes de la fatigue, la peur et ce qui deviendrait de la folie.
Il a dû lui faire mal accidentellement, parce qu'aussitôt Percy a fait volte-face, fou de rage :
- SORS DE MA TÊTE, PETER !
Le gamin a reculé et trébuché en arrière, terrifié, le visage déjà baigné de larmes. Ce n'était pas simplement l'agacement d'un père qui avait du boulot. Ce hurlement avait quelque-chose d'abominable, de traumatisant. Le visage qu'il tournait enfin vers le petit Peter était celui d'un fou. Un visage que Peter lui-même semblait ne pas reconnaître. A cet instant, j'ai compris que déjà à cette époque, quelque-chose s'était brisé entre Peter et son père. Ce n'était déjà plus lui, et c'était ce jour-là que le petit blond l'avait compris. Peter avait perdu son père bien avant le jour où celui-ci s'était retourné contre son propre camp. J'ai regardé le vrai Peter. Il pleurait, les poings serrés. Jamais je n'avais vu la haine déformer son visage à ce point-là.
Devant le regard horrifié de son fils, Percy a semblé s'adoucir. Il a soupiré, un soupir désespéré. Et fatigué, très fatigué. Il s'est agenouillé et a posé ses mains sur les épaules de Peter. Le gamin a violemment sursauté à ce contact, comme s'il avait peur d'être frappé. Pour la première fois, je me suis demandé jusqu'où était allée la négligence de Percy Jackson envers son fils avant qu'il ne finisse par l'abandonner à la colonie.
-Ecoute, j'essaye de retrouver maman, d'accord ?Pour qu'on soit à nouveau une vraie famille. Tu veut revoir Maman, pas vrai ?
Peter a hoché la tête en retenant ses larmes, son ours en peluche serré dans ses petites mains tremblantes.
-Alors il faut me laisser travailler. Papa est très occupé, pour l'instant, mais bientôt tout ca sera terminé. On la reverra bientôt, Peter. Je te le promets. Tout sera à nouveau comme avant.
C'était faux. Même si Percy avait pu retrouver Annabeth quelque-chose c'était brisé en lui, quelque-chose que pas même la fin de ce qui avait causé cette blessure n'aurait pu réparer.
Et ca s'est arrêté là. Percy avait les mains sur les épaules de Peter. Ils semblaient encore réels, mais ils ne bougeaient plus. Hélèna a regardé autour de nous sans oser s'arrêter sur Peter.
-Est-ce que c'est fini ?
-Mnémosyne veut que nous fassions face à notre passé. Pour toi Hélèna ca voulait simplement dire se souvenir de ce qu'on t'avait fait oublier. En ce qui me concerne je… je crois que je dois… je repense à ce moment, parfois. Mais jamais à la fin. Mnémosyne veut me forcer à accepter ce que j'ai dis à ce moment là, à faire face.
Il s'est avancé vers son père, lentement, jusqu'à se trouver juste derrière son double fantôme du passé. Ce dernier s'est évaporé, comme pour lui laisser la place. Peter a fait un pas de plus en avant. Un frisson de profond dégoût l'a secoué de la tête aux pieds quand son père l'a serré dans ses bras à la place du gamin de six ans. Et il l'a finalement dit, d'une voix qui était à la fois la sienne et celle de son jeune lui :
-Je t'aime, Papa.
Si je n'avais vu que ca, j'aurais peut-être été incapable de comprendre, mais j'avais partagé mon esprit avec lui. J'avais senti cette fureur qui l'animait à chaque instant derrière son attitude calme et posée. Et sa peur, qui ne le quittait jamais vraiment non plus.
S'il l'avait fait alors le souvenir qui faisait le plus mal à Peter n'était pas un jour où Percy avait levé la main sur lui, ni même quelque-chose qui viendrait d'avant la disparition d'Annabeth. Ce qui labourait le cœur du petit-fils de Poséidon, c'était de se rappeler l'amour qu'il avait porté et que lui avait porté l'homme qu'il voulait maintenant tuer plus que tout au monde. Ce qui lui faisait mal plus que tout autre chose, ce n'était pas son désir de vengeance, c'était son incapacité à s'en débarrasser. C'était en cela que Peter était le plus différent de moi, il ne voulait pas haïr. Et cette partie de lui-même capable à seulement dix ans de haïr son propre père malgré tout l'amour qu'il avait éprouvé pour lui le terrifiait.
Aussitôt, la scène a commencée à se fragmenter, à se déliter, et le palais des glaces est reparut. Hélèna a posé une main sur l'épaule tremblante de Peter. Il s'est frotté les yeux comme si rien ne s'était passé, tremblant alors qu'il s'efforçait de rester de marbre.
Et puis ils se sont tous les deux tournés vers moi, vaguement gênés. Mon cœur s'est arrêté comme celui d'un mec qui a fini d'attendre dans la salle d'attente du dentiste. Je me suis jeté sur un miroir pour y foutre un coup de pied, j'ai lancé un poignard sur un autre dans l'espoir de le briser, en vain. Je ne voulais pas voir ca. Je ne voulais pas voir ca et je refusais que qui que ce soit d'autre le voit. Mais ca a tout de même commencé. Le miroir face à moi a exposé l'image d'un tout petit moi suspendu sur une branche d'un arbre de la cour de l'école, l'air morne, puis un autre a projeté en un éclair une scène où je mordais sans pitié la jambe du psychologue scolaire. La première fois qu'on m'avait traité de voleur, le moment où j'avais compris pour l'Attraction, les gamins qui s'amusaient à me péter la gueule pour rire ou pour du fric, la lettre de mes parents que je déchirais en lambeaux en pleurant, les familles d'accueils, les fugues. Puis Sasha. J'ai poussé un rugissement animal, crocs découverts, mais je n'ai pu que regarder, impuissants, ma faiblesse me mener à l'inévitable. Mes efforts pour me persuader que je ne ressentais aucune amitié pour elle avant de finalement céder jour après jour, tous les coups pendables qu'on avait montés ensemble, les gosses dont ont s'étaient vengés des façons les plus abominables sans que jamais personne ne puisse prouver que c'était nous, les commerçants qui nous avaient courus après pour tenter de récupérer les trucs qu'on avait volés. Puis enfin, Mnémosyne nous a fait entrer dans l'un d'eux. Alors que les images nous avalaient, je me suis demandé ce qui se passerait si l'un de nous n'arrivait pas à faire face à son passé. Peut-être qu'on errerait dans les réminiscences de mon esprit pour toujours, prisonniers de ma mémoire.
C'était ma chambre chez les Anderson. Il y a un an, peut-être un peu plus. Dans un coin de la pièce, mon double était en train de fourrer des affaires dans un sac. J'étais dans un sale état. Quelques bleus, un œil au beurre noir, la lèvre fendue. Je m'étais encore battu avec les deux salauds envoyés dans ce taudis avec moi. En fait, j'étais sur le point de partir. De fuguer, encore, passer un moment dans la rue en sachant pertinemment que je serais rattrapé ou que je reviendrais de moi-même quand j'aurais trop faim et trop froid, puis être envoyé dans une nouvelle famille ou en foyer avec les pires appréciations possibles dans mon dossier. J'en avais juste marre d'être ici, tout bêtement. Et Sasha était partie. Depuis un mois, j'étais seul.
Soudain, quelqu'un s'est glissé par la fenêtre. Sasha. Mon double lui a jeté un regard empli d'incompréhension. Elle avait l'air en forme. Elle avait volé de nouveaux vêtements, elle ne semblait pas avoir maigri non plus. Un sourire amusé flottait sur son visage. J'ai réussi à rester parfaitement impassible, imperméable au tourbillon d'émotions qui s'agitait en moi. J'ai grincé des dents. Je me souvenais de tout, de tous les détails. Hélèna et Peter se tenaient en retrait, silencieux, attendant avec une angoisse mêlée je le savais de curiosité de comprendre en quoi cette scène constituait une horreur dont je refuserais de me rappeler.
-T'as oublié ta brosse à dent ou quelque-chose ?, a simplement demandé le jeune moi.
-Je m'ennuyais, toute seule dans le monde. Tu crois qu'ils vont me garder si j'explique en pleurant à chaudes larmes que mon petit-ami Paolo m'a forcé à fuir avec lui, puis qu'au bout de deux jours j'ai voulu revenir mais qu'il m'a forcée à continuer jusqu'à ce que je parvienne à lui échapper ?
Je suis resté silencieux une seconde. Puis j'ai poussé un soupir agacé, et je me suis tourné vers mon sac. Pour en vider les affaires que je venais à peine d'y mettre. Si elle avait reparut juste une unique minute plus tard, elle aurait trouvé une chambre vide, et rien de tout ca ne se serait produit. Je crois qu'elle ne l'a jamais su.
-Faudrait savoir ce que tu veux. T'es chiante, ca va redevenir une vraie galère de partager l'eau chaude !Comme si on n'était pas déjà assez pauvre…
Plus personne n'a rien dit pendant quelques instants. Elle s'éloignait déjà vers le couloir quand j'ai ajouté :
-Hé.
-Quoi ?
-Si tu veux rester… ne part plus, d'accord ?
Encore une fois, elle n'a rien répondu. Mais quand elle est sortie, je savais qu'elle souriait. Et même si je ne l'aurais admis pour rien au monde, j'étais content qu'elle soit revenue.
La scène s'est fractionnée tout autour de nous. L'espace d'un instant, j'ai cru que c'était tout. Que ca allait s'arrêter là, que je n'aurais pas à en voir plus. Je me trompais. Mnémosyne me forçait juste à passer par toutes les étapes. Un nouveau souvenir a prit vie autour de nous.
C'était encore ma chambre, mais un jour différent. Une semaine plus tard. Sasha faisait ses devoirs sur son lit. Visiblement, je la dérangeais. Je tenais dans la main des papiers et des plans sur lesquels on avait griffonné des indications.
-Où tu l'as trouvé ?, a soupiré la jeune fille avec agacement.
-Sous ton lit, avec les notes qui vont avec. Comme si tu savais pas que je fouille partout pour du fric. Pourquoi tu m'as caché ca, tu comptais faire le coup toute seule ?Ce cambriolage… c'est un truc de ouf !
-Parce-que j'avais renoncé.
-Tu plaisantes ?Putain Sasha de l'argent liquide, dans un coffre, le proprio en vacance pour deux semaines !J'ose même pas imaginer comment t'as eu ces infos et tu voudrais en rester là ?
-C'est trop dangereux. C'est une villa de quatre étages qui appartient à un des grands de la finance ou un truc comme ca. J'ai pas réussi à avoir toutes les informations dont on aurait eu besoin sur le système de sécurité, si jamais y a le moindre problème ce sera la maison de correction, ils rigolent pas ces mecs là.
-Si jamais y a le moindre problème on utilisera mes trucs bizarres !, ai-je assuré avec candeur. Je peux ouvrir le coffre, j'ai pas besoin du code, je sentirais tous les systèmes de sécurité, tu le sais bien.
-Derek…
-…si on peut obtenir ce putain de fric cette fois-ci ce sera pour de vrai ! On aura pas besoin de chercher un moyen de vendre ce qu'on aura chouré ni rien, on aura de quoi juste se tirer de là, trouver un coin où personne ne posera de questions et dépenser tout ce fric.
J'avais souris, un sourire aussi émerveillé que diabolique.
-Je m'en fous, je le fais avec ou sans toi. Tu viens ou pas ?
-D'accord, a cédé Sasha. Mais tu sais comment ca fonctionne, hein ?
-Ouaip. Chacun pour soit. Si l'un de nous tombe, il tombera tout seul.
-Si je tombe j'hésiterais pas un instant à tout te mettre sur le dos, ouais. Et je sais très bien que t'en ferais autant.
J'ai rugis avec impuissance. Ca y est, on y était. Le souvenir a disparu une nouvelle fois. Et soudain, le monde qui nous entourait a été dévoré par le feu. Hélèna a hurlé en se pressant contre Peter qui dégainait son épée pour tenter de geler des flammes qui n'existaient pas et qui pourtant émettaient bel et bien une dangereuse chaleur. La fumée m'a prit à la gorge.
-Derek !Qu'est-ce qui se passe ?!Où on est ?!
Je n'ai rien répondu, les dents serrées. Deux enfants sont passés à travers nous en courant, Sasha et moi, totalement paniqués. Je me suis mis à courir derrière eux, sans vraiment savoir pourquoi. Comme si j'étais capable d'empêcher la suite de se produire.
-C'est par où ?!, a haleté le petit moi. Où était la sortie ?!
-Je reconnais plus rien, a presque sangloté Sasha. Je sais plus… je reconnais plus rien !
On avait su déjouer tous les systèmes de sécurité, sauf le tout dernier, celui qui entrait en action si tout le reste devait échouer. Qui que soit l'imbécile qui possédait tout ca, il avait une mentalité perfide. Il n'y avait pas que de l'argent, dans cette cache. Il y avait aussi des papiers, des documents que son propriétaire préférait voir détruits s'il le fallait que révélés au grand jour entre de mauvaises mains. Si un voleur parvenait à ouvrir le coffre par un autre moyen qu'en tapant les bons numéros sur le digicode, par un ingénieux système, à l'instant où la porte s'entrouvrait le fric était sensé prendre feu. Il l'avait fait. Mais comme une idiote Sasha avait tenté d'en sauver une partie, des liasses de billets en train de cramer qui étaient tombés par terre. Je n'avais jamais su comment les meubles, le plancher ou le tapis avaient pu brûler si facilement. Peut-être qu'on n'avait juste pas vu le temps passer alors qu'on tentait encore désespérément de récupérer une partie du butin en étouffant les flammes qui les dévoraient lentement. Toujours est-il que quand on avait renoncé, la villa était en feu. Et nous, ont étaient au quatrième étage.
Soudain, une poutre a craqué au-dessus de nos têtes. Le Derek du passé a levé les yeux, horrifié. Sasha ne l'a pas fait. Et juste à temps, rompant toutes les promesses, en dépit de toute logique, cet abruti s'est jeté sur son unique amie pour la pousser en avant. La poutre s'est abattue sur une étagère qui avait basculé sur le flanc en l'écrasant sous l'impact avant de s'effondrer sur l'enfant. Le petit moi a poussé un abominable hurlement de douleur, laissant la fumée s'engouffrer à flot dans sa gorge. Jamais je n'oublierais cette douleur – j'avais encore mal, parfois. J'avais failli perdre l'usage de ma jambe gauche. La poutre ne m'avait rien broyé parce qu'elle était en partie soutenue par l'étagère, mais elle m'avait cassé la jambe, et j'étais coincé en-dessous, hurlant de douleur, en larmes. Je n'avais que onze ans.
Sasha l'a regardé, tremblant de tous ses membres, sans savoir que faire. Le petit moi lui a jeté un regard désespéré à travers ses larmes. Mais il savait déjà ce qui allait se passer. Faisant volte-face, Sasha s'est élancé dans le brasier sans se retourner. C'était ce qu'on avait toujours fait. Notre pacte, celui qui nous permettait d'être frère et sœur. Ne jamais regarder en arrière, ne jamais s'attacher, s'accepter avec notre perfidie. Et si un jour l'un de nous tombait, il tombait seul. J'avais été assez idiot pour l'oublier, et pour ca j'aurais dû mourir. Je le méritais, comme n'importe-quel faible. Peter a hoqueté de stupeur alors que Sasha filait à travers lui.
-Elle… elle t'as abandonné ?Elle t'a laissé là ?Mais comment… pourquoi tu es toujours en vie ?
Désormais j'en étais certain, on ne pouvait pas influer sur les évènements mais le feu comme la fumée était tout ce qu'il y a de plus réel, je sentais la fumée me brûler la gorge comme si j'y étais, tout comme la chaleur infernale des flammes qui s'étirait vers nous. Si le souvenir ne prenait pas fin bientôt, on allait mourir dans mon propre passé.
Soudain, de la neige carbonique a jaillie d'un recoin de la pièce pour frayer peu à un peu un chemin à quelqu'un à travers les flammes. Sasha, un extincteur entre les mains. Elle était revenue, presque aussitôt. Mon double a écarquillé les yeux, éberlué, alors qu'elle s'efforçait d'éteindre la poutre.
-C'est… c'est pas… on avait dit…
-La ferme !
Là-dessus, sans aucune délicatesse elle a tiré de toutes ses forces pour le dégager. Le gosse a hurlé de plus belle, au seuil de l'inconscience, mais elle a réussi à le relever en le soutenant par un bras avant de se diriger tant bien que mal vers une fenêtre.
-Lâche-moi, a balbutié le Derek du passé dans un murmure à peine audible. J'arrive plus à… j'vais… lâche. Tu vas mourir. Tu vas mourir, Sasha.
-Je t'ai dis… de la fermer !
Elle a toussé comme si elle allait recracher jusqu'au dernier de ses boyaux, tremblante. Personne ne pouvait descendre quatre étages dans cet état. C'est là que le petit moi a compris vers quoi elle se dirigeait. Une fenêtre. Elle est parvenue à les hisser au bord. Au loin parmi les lumières de la ville que rien ne semblait capable de troubler contrastant avec le chaos de notre mort imminente, on pouvait apercevoir les gyrophares de pompiers qui arriveraient bien trop tard. Et juste en bas, l'immense piscine de la villa.
-T'auras qu'à faire la planche, a haleté Sasha d'une voix rauque. Je te jette et… je saute juste après…
Je me souvenais à peine de ce moment là. Je suis même pas certain que je respirais. La douleur irradiait à travers ma jambe brisée, trop colossale même pour être exprimée par des cris. Sasha m'a jeté par la fenêtre tant bien que mal.
La scène a changé, avançant de quelques secondes. J'étais au bord de la piscine avec Peter et Hélèna. Le petit moi flottait à la surface comme un corps sans vie, tremblant de tout ses membres. Et je savais que plus rien n'existait pour lui hormis cette fenêtre du quatrième étage d'où Sasha devait sauter d'une seconde à l'autre. Elle ne le fit jamais.
Soudain, les flammes ont semblées redoubler d'intensité, un fracas de fin du monde a déchiré la nuit et une boule de feu ardente a explosé avant de s'échapper à travers la fenêtre en soufflant une partie du mur. La pièce avait tout simplement explosé. Sasha avait tout simplement explosé.
Le souvenir a ralentit autour de nous, exactement comme je l'avais vécu. On a cessé d'entendre quoi que ce soit d'autre que les battements de cœur assourdissants d'un enfant qui, d'une certaine façon, était sur le point de mourir. Puis le hurlement. Inhumain, monstrueux, le terrible cri qui a jaillit de la gorge dévorée par la fumée du petit garçon :
-NON !NOOOOOON !
Hélèna a reculé les deux mains sur la bouche, en larme. Peter est simplement resté à côté de moi, les poings serrés. Je n'arrivais plus à respirer. Je n'arrivais plus à penser. J'ignore même à quel moment j'étais tombé à genoux, le cœur battant si fort que bientôt je n'ai même plus entendu les pleurs de mon moi enfant. Quelques minutes plus tard les pompiers étaient arrivés. J'avais perdu conscience presque aussitôt. Je m'étais réveillé à l'hôpital, seul pour toujours. Et après avoir déjoué les questions de la police la vie avait reprit son cours. Petits larcins, passages à tabac, mauvais tours. C'était fini. C'était passé. Et c'était la faute de Sasha.
Je n'étais pas responsable de sa mort. Je n'étais pas de ces pleurnichards persuadés que les gens qu'ils aimaient se sont fait butés parce qu'ils étaient dans leur sillage, chacun fait ses propres choix. Mais c'est ca, le truc. J'avais un accord avec Sasha. Cette nuit-là, elle aurait pu avoir la vie sauve, c'était le pacte qu'on avait conclu, et elle avait décidé de faire demi-tour. Elle ne m'avait pas trahit. Cette pauvre conne avait décidé de se comporter comme tous les faibles qu'ont méprisaient et elle avait fait demi-tour pour sauver son ami. A cause de ca, je l'avais perdue. Et ca m'avait fait mal. Seuls les faibles avaient mal. Cette nuit-là, j'avais compris que les seules personnes capables de me faire souffrir étaient celles qui comptaient à mes yeux, que l'unique moyen de ne plus jamais souffrir, c'était de ne m'attacher à personne. Cette nuit-là, ce qui n'était que des bravades d'enfants en rébellion contre le monde entier était finalement devenu pour moi réalité. Je n'aimais plus personne. Quand il fallait choisir, je me choisissais moi. Et je ne doutais jamais d'en avoir le droit parce que mon passé m'avait prouvé que c'était la chose à faire. Sasha m'avait prouvé que l'égoïsme était l'unique véritable moyen de survivre. Elle était morte à l'instant où elle avait décidé de l'abandonner.
Hélèna m'a secoué par les épaules, terrorisée :
-DEREK !
J'ai rouvert les yeux. On était à nouveau au milieu du brasier. Peter a ouvert la bouche sur un hurlement de douleur muet quand il s'est brûlé l'épaule faute d'espace pour reculer. Je ne savais même pas si c'était bien la salle qu'on venait de quitter, tout n'était que flammes ardentes.
-Qu'est-ce qui se passe ?!Pourquoi on est là à nouveau ?!
-Pourquoi on est plus avec ton double ?, a renchérit Hélèna. Comment c'est possible ?!
Je n'ai rien répondu. Je suis resté là, les crocs serrés. J'avais plus d'air. J'avais l'impression que les murs se resserraient autour de moi, et j'avais plus d'air. Rien de ce qui s'était passé n'était ma faute, c'était un fait. Une poutre en flamme s'est écrasée juste à côté de moi avec fracas, manquant bel et bien me broyer. Hélèna m'a secoué par l'épaule.
-Derek ?!Derek !Qu'est-ce que t'as dis à ce moment là ?!Où est le petit toi ?!
-Il ne s'agit pas de ce qu'il a dit, a rétorqué la douce voix de Mnémosyne. Il s'agit de ce qu'il refuse d'accepter. Du sentiment qui est né ici, une naissance en ces lieux qu'il refuse de s'avouer à lui-même.
Hélèna a hurlé alors que je restais sans réaction tandis qu'une formidable explosion soufflait la cuisine derrière-nous. Peter s'est jeté sur moi pour m'attraper par le col. J'ai rugis en le repoussant, furieux, mais il s'est accroché, fouillant frénétiquement mes pensées sans le moindre égard pour la douleur qu'il laissait sur son passage dans l'espoir de comprendre ce qui m'arrivait :
-CE N'ETAIT PAS TA FAUTE !
Je le savais très bien. Je savais que ce n'était pas ma faute. Je ne m'étais jamais senti coupable.
-C'est faux !Tu veux croire que tu ne te sentais pas coupable, mais depuis ce jour-là, au fond de toi, tu te sens responsable de ce qu'il s'est passé !Tu n'as rien fais de mal, elle est revenue parce qu'elle était ton amie, Derek !
Etait-il à ce point stupide pour ne pas comprendre que c'était justement ca, le truc ?Elle était revenue parce qu'elle était mon amie. Cette abrutie s'était laissé tuer par l'amitié. On s'était promis de ne pas être amis.
-Si tu n'es pas capable d'accepter ta culpabilité on va mourir dans les flammes !, a gémit Hélèna. Ca veut pas dire que t'as raison de se te sentir coupable, mais si c'est ce que tu ressens il faut que tu l'assumes ou on va mourir ici !
-Je ne me sens COUPABLE DE RIEN !
-Je sais que ca fait mal !Je sais que c'est plus facile de te dire que tu l'as tuée et que tu t'en fous parce-que c'est arrivé à cause d'elle, mais ce n'était la faute de personne !
-C'ETAIT DE LA SIENNE !
-Tu n'as tué personne !Tu n'as pas décidé de devenir son frère, ni de l'aimer, c'est juste arrivé !
Des larmes brûlantes ont coulés sur mes joues. Hélèna s'est effondrée sur le flanc en toussant, étouffée par la fumée noirâtre.
-Sasha est morte parce qu'elle était mon amie, ai-je murmuré.
-Elle est morte pour que toi tu puisses continuer à vivre, parce qu'elle croyait que tu valais la peine d'être sauvé. Tu ne la tueras vraiment qu'en refusant d'aller de l'avant. Ce n'était pas ta faute, mais si tu te sens coupable de ce qui lui est arrivé, alors ca ne cessera jamais tant que tu ne commenceras pas par l'accepter.
Admettre que je me sentais coupable de sa mort, c'était accepter tout le reste. Accepter que je l'aimais comme un sœur. Accepter qu'elle me manquait. Accepter la faiblesse.
-T'es pas obligé de faire tout ca. Accepte juste de t'en vouloir.
Le plafond a commencé à se fissurer en répandant une pluie de plâtre sur nos têtes. Puis, les flammes ont ralentis, jusqu'à presque se figer. Et j'ai finalement prononcé les mots, ceux qui en treize ans, qu'importe ce que j'avais fais et même alors que j'aurais pu en mourir d'envie, n'avait jamais franchis mes lèvres :
-Je suis désolé.
Aussitôt, les flammes se sont évaporées, en même temps que nos blessures et la fumée qui nous ravageaient de l'intérieur. Ont étaient à nouveau dans ce foutu palais des glaces. Hélèna s'est redressée, une main sur sa gorge. C'était comme si rien ne s'était passé. Je suis resté à genoux, des larmes continuant de couler sur mes joues.
-Je suis désolé. Je suis désolé.
C'était moi qui avais insisté pour faire ce casse. Moi qui m'étais pris cette poutre. Moi qu'il avait fallut traîner jusqu'à cette putain de fenêtre.
Moi qui aurais dû mourir.
-Derek…
-Ta gueule. Tu fermes ta gueule, ou je te jure que je te tue. Qu'on n'en reparle plus jamais. Si vous parlez de ca à qui que ce soit, je ferais de vos vies le plus infâme des enfers. Et je pleure juste à cause de cette putain de fumée.
Je me suis relevé, au comble de la fureur. Mnémosyne allait payer. J'ignorais quand et comment, peut-être dans un millions d'année, mais un jour, dans cette vie ou dans l'autre j'aurais l'occasion de la faire souffrir. Et ses souffrances ne connaîtraient jamais de fin. L'immortalité deviendrait pour elle la plus cruelle des malédictions.
Pendant un instant, il ne s'est rien passé. Puis les miroirs ont commencés à changés de place autour de nous, comme si on se trouvait dans un immense rubicube, jusqu'à former une longue allée menant à un mur de pierre, tout au fond.
-On a fait tout ca pour une impasse ?, ai-je craché.
-Peut-être pas. Je commence à comprendre.
-C'est ce que je crois que c'est ?, a fait Hélèna.
Bref, j'étais hors du coup, comme d'hab. Alors qu'on s'avançait vers la paroi de pierre, la voix de Mnémosyne a résonné dans l'air :
-Nous sommes notre mémoire. Les dieux, les demi-dieux, les mortels. Nul ne peut aller de l'avant, nul ne peut plus changer s'il refuse d'affronter qui il est. Vous qui avez fait face à vous-même, avancez.
-J't'emmerde connasse !, ai-je hurlé le nez en l'air.
Hélèna m'a précipitamment plaqué une main sur la bouche. Enfin, on s'est retrouvés face au mur. Peter a commencé à le palper, à la recherche de quelque-chose.
-Tu fais quoi ?, ai-je grogné.
-J'étais vraiment intrigué par cette histoire de passage entre l'Amérique et la Grèce. Il n'y avait qu'un seul lieu magique capable de couvrir une telle distance en déformant l'espace-temps. Le labyrinthe.
-Le labyrinthe…, a répété Hélèna. J'ai pas l'habitude de vraiment écouter les vieilles histoires, mais, le Labyrinthe, il… il est pas…
-Détruit ?Il l'a été. Du moins, c'est ce qu'on a cru. Figure-toi qu'il y a bien longtemps, on a découvert qu'il en restait une partie, juste une toute petite, qui tient encore debout, mais jamais j'aurais cru qu'elle aille jusqu'en Grèce. On ne sait même pas pourquoi, c'est comme si elle était alimentée par autre chose que ce qui animait le reste. Ou par quelqu'un d'autre. Mais il est bien toujours là. Alors soit je suis un idiot qui palpe un mur, soit…
-Non, je ne savais pas que le Labyrinthe avait été détruit, j'allais dire mortel. Super dangereux. Grand comme le monde. Démaquillant. Si on entre là-dedans sans le fil d'Arianne, on est sûr de ne jamais plus en sortir !
-Quand vous aurez fini votre truc, vous m'expliquerez peut-être ce qu'il se passe encore ?, ai-je grogné.
Peter a lancé à Hélèna un regard gêné.
-En… en fait… tu peux le faire. Tu peux nous guider. Si tu es devenue une mortelle capable de voir à travers la Brume, comme Rachel, alors… c'est quelque-chose que tu sais faire. C'est un coup de chance surnaturel, je suppose.
Hélèna a détourné les yeux, sans rien dire. Elle a juste commencé à aider Peter à palper le mur. Ils avaient l'air bien cons. Soudain, une rafale de coups de feu a déchiré le silence à peine retrouvé. Je me suis jeté à terre alors que des éclats de miroirs brisés retombaient sur nous. Les glaces éclataient une à une, c'était comme voir tomber en miette le monde lui-même. Et au milieu de tout ca, pour l'instant encore incapable de déterminer avec précision notre position, il y avait la blonde du métro. Elle nous avait retrouvés. Elle a tiré dans une autre rangée de miroir sans un cri en visant la tête de mes reflets avec une précision diabolique. J'ai frappé sur le mur avec frénésie, terrorisé pour la millième fois de la journée.
-GROUILLEZ-VOUS !
Enfin, Hélèna a passé le droit sur une marque griffonné sur la paroi, un triangle qui s'est illuminé d'une lumière bleue.
Tout un pan du mur s'est abaissé en faisant trembler le sol pour révéler un large escalier qui s'enfonçait dans l'obscurité. On s'y est précipités si vite qu'on a faillit tomber les uns sur les autres. La blonde a arrêté de tirer et s'est jetés en avant à coup de Pas Fantômes, réapparaissant toujours plus près de l'entrée du labyrinthe. Enfin, juste au moment où elle allait franchir la porte, le mur s'est brusquement abaissé dans mon dos, nous plongeant dans l'obscurité.
