« On a en gros deux solutions pour le papier : soit, comme je l'avais pensé à l'origine, on fait du papyrus rigide, épais mais cassant et fastidieux à fabriquer à partir de tiges de roseaux, soit essaye d'en faire à partir de pâte végétale, avec un rendu verdâtre peu esthétique – et donc peu pratique. Finalement, j'ai pensé qu'il serait préférable de combiner les deux : le papyrus pourra servir de support pour faire sécher la feuille de papier végétal, qu'on blanchira à l'aide du carbonate de calcium – les coquilles d'escargots écrabouillées si tu préfères, Théo. »
Azad se gratta pensivement le menton tandis que Théo tentait d'assimiler l'exposé de l'étudiant scientifique, débité à toute vitesse sans aucune considération pour la lenteur de ses neurones.
« Ça reviendra à faire deux fois plus de travail, les deux types de papiers différents, finit par interpréter le combattant survivaliste.
« Oui, et c'est bien pour cela que je vous en parle, acquiesça Siméon. Je vais pouvoir me charger de toute la partie finale de la fabrication – le traitement des végétaux, le lissage – puisque de toutes façons je ne vous suis d'aucune utilité à la chasse ou à la cueillette. En revanche, j'aurai besoin de beaucoup de matériaux. Vraiment de beaucoup de matériaux. »
Avec sa jambe, Siméon réussissait à peine à faire l'aller-retour de l'abri à l'étang pour se laver le soir, une distance d'environ trois cent mètres. A sa grande contrariété, il ne pouvait donc pas partir récolter ce dont il avait besoin pour son papier. D'où la décision d'en parler aux deux autres.
« Je voulais que vous me donniez votre avis sur la question : devrait-on continuer à privilégier la survie et ne se fournir qu'en outils purement pratiques et nécessaires, ou devrait-on se mettre à envisager l'avenir, auquel nous transmettrions nos écrits, notre mémoire ? Le papier fait clairement partie de cette deuxième catégorie, il faut que vous en soyez conscients : réussir sa longue fabrication n'améliorera en rien nos conditions de vie actuelles, ou seulement très peu. Ce sera quelque chose de matériellement fragile, dont on devra constamment prendre soin, sans jamais voir le résultat de tous nos efforts.
« Hmmm… Je suis pour ! s'exclama Théo. Avoir du papier, ça pourra t'aider à écrire et à faire tous les calculs dont t'auras besoin pour ressusciter Elizabeth et pour sauver les autres gens ! Je suis pas très futé, mais j'ai compris que y a que toi et ta science qui puisse trouver un moyen contre la pétrification ! »
Siméon fit mine d'afficher une moue vaguement moqueuse à l'attention de son ami : il n'avait pas besoin d'écrire ses calculs, il faisait toujours tout de tête… cet abruti n'avait pas du tout saisi les enjeux qu'il leur avait présentés ! Par ailleurs, il ne s'était pas attendu à un tel dévouement et une telle confiance aveugle envers lui : Théo devait vraiment apprendre à faire preuve de discernement et à arrêter de suivre les gens comme un chien fidèle, ou ça finirait par lui retomber dessus !
Pourtant, quelque part, cette amitié inconditionnée et sans aucune logique lui faisait chaud au cœur, bien qu'il ne se le serait jamais avoué…
Azad, pendant ce temps, réfléchissait à la proposition : s'il devait agir impulsivement, il aurait tout de suite accepté, rien que pour le défi de faire quelque chose d'aussi élaboré que du papier alors qu'ils étaient en pleine Préhistoire, technologiquement parlant. D'un autre côté, pourtant… C'étaient bien toutes ces connaissances à foison qui avaient fini par engendrer cette société malade et gangrenée qu'avait été la leur au vingt-et-unième siècle Internet notamment, cette véritable galaxie d'informations, qui avait sûrement participé à ce ramollissement général des mœurs : puisque tout était disponible aussi aisément, pourquoi se prendre la tête, réfléchir, agir ? C'était devenu la logique des gens, toujours partisans du moindre effort, bien confortables devant leurs écrans allumés et avec leurs cerveaux éteints.
Dans ce monde nouveau, pouvait-il laisser la place ne serait-ce qu'au plus ancien ancêtre du fléau de son temps ? Toutes les civilisations cultivées, intelligentes et florissantes avaient fini par faner dans la décadence : les Egyptiens, les Grecs, les Romains… Pouvait-il se permettre de prendre ce risque vis-à-vis de la Nouvelle Ere de l'humanité ?
Il finit par se rendre compte que Siméon le dévisageait du coin de l'œil, tentant de déchiffrer ses pensées d'un air désagréablement rusé et calculateur. Même Théo était nerveux, les regardant tour à tour, comme s'il pressentait quelque chose. Il se décida donc en hâte :
« Oui, je vote pour… », dit-il, avant de s'éclipser prestement comme un loup méfiant.
Une matière verdâtre immonde glougloutait dans le pot d'argile posé sur le feu. Siméon se tenait juste devant, appuyé sur son bâton-béquille, un sourire si extatique au visage qu'il en devenait presque terrifiant.
« Beurk ! s'exclama Théo, qui passa devant en transportant un grand panier d'orties.
« Magnifique, n'est-ce pas ? fit Siméon d'un air transi d'émerveillement sans quitter la matière d'aspect douteux du regard.
« On dirait de la diarrhée mélangée à du vomi, mélangés à de la morve…
« C'est mon œuvre… ma création… mon bébé ! C'est si beau ! »
Et l'étudiant scientifique explosa d'un rire malsain de savant fou, tandis que Théo préféra s'éloigner discrètement après avoir posé les orties. Il valait mieux le laisser nager dans ses délires… tant qu'il n'empoisonnait personne…
Les orties récoltées passèrent à la « moulinette » : un simple rondin de bois creux dans lequel s'insérait un bâton épais, qu'il fallait faire tourner pour écrabouiller les végétaux. Siméon mélangea les nouvelles venues au lierre morcelé qui bouillait déjà dans le pot. Ces deux végétaux poussaient en quantité un peu partout et il avait par ailleurs remarqué leur solidité, ce qui témoignait de fibres végétales de qualité suffisante pour faire du papier avec. Ainsi, il laissait bouillir le tout en examinant de temps à autre l'état de la matière à l'aide d'un bâton, pour voir si c'était ramolli.
Au bout d'une heure environ, le mélange semblait à point. Il appela Théo, qui ramassait des coquilles d'escargots pendant ce temps, pour l'aider à transporter le pot d'argile ailleurs. La deuxième étape allait pouvoir commencer…
Azad déposa les longues tiges de roseaux devant l'abri tout en jetant un œil curieux à la préparation blanchâtre qui séchait près d'un feu: les deux autres avaient donc réussi à produire leur « pâte à papier », encore humide pour l'instant mais déjà très prometteuse. La couleur lui avait été donnée sans doute par la poudre issue des coquilles écrasées – le « carbonate de calcium » de son vrai nom – et à présent, ne restait plus qu'à lui faire prendre forme.
Le chasseur s'était fustigé mentalement de s'être montré réticent vis-à-vis de cette idée : après tout, la connaissance n'était pas mauvaise en soi, c'était l'usage qu'on en faisait qui pouvait faire dégénérer la situation. Et de ce point de vue là, d'instinct, il faisait confiance à Siméon : ce gars était suffisamment intelligent pour savoir ce qu'il faisait. C'était impossible qu'il n'ait pas également compris ce que lui, Azad, avait immédiatement saisi : l'ancien monde était mauvais, et quelle que soit l'origine de cette pétrification, elle ne pouvait qu'être bénéfique. Les hommes avaient failli s'autodétruire cet événement apocalyptique allait remettre les compteurs à zéro, et permettre à une nouvelle humanité de naître, une humanité juste, consciente, supérieure.
Si Siméon avait été ressuscité, il était évident qu'il faisait partie de ce plan. Ses choix ne pouvaient donc qu'être les bons…
Théo revenait, l'étudiant scientifique à quelques pas derrière lui.
« J'ai rapporté les roseaux, fit Azad. Qu'allons-nous faire, à présent ? »
Il attendit que Siméon se soit assis. Ce dernier, reprenant discrètement son souffle, commença les explications :
« Je me suis rendu compte à quel point la fabrication de la pâte à papier pouvait être complexe… Nous n'allons donc pas fabriquer de papyrus : ce serait encore un processus inutilement long et fatigant. Mais les roseaux vont servir au lissage : faites comme moi. »
Il s'empara d'une tige de roseau, et d'un silex aiguisé, le découpa délicatement longitudinalement sur l'un des bords. Il le déplia ensuite de sorte à ce que la tige forme une surface plate et rigide, un peu comme du carton.
« J'ai demandé à Théo de récolter un peu de sève, en guise de colle, ajouta-t-il. On va découper des bouts de même longueur et les coller en feuillets perpendiculaires, pour que ça tienne. Ce ne sera donc pas du papier, mais ça nous servira de support lisse et suffisamment rigide pour la suite. »
Une fois les plaques de roseaux faites, ils étalèrent la pâte à papier sur l'une d'entre elles et lissèrent à l'aide de l'autre, avant de laisser durcir au soleil. Le résultat se présenta au bout de trois heures et demi.
Siméon souleva délicatement la feuille de papier du bout des doigts et la secoua un peu, pour tester sa flexibilité, avant de l'examiner de près.
« Alors ? demanda Théo, impatient. On a réussi ?
« Moyennement, répliqua Siméon d'un ton neutre. C'est granuleux et cassant, même si ça devrait pouvoir supporter qu'on écrive dessus… Mais c'est notre premier essai ! La prochaine fois, on fera sûrement mieux… »
J'aurais dû faire bouillir moins longtemps et rajouter du lierre, dont les fibres sont plus solides, pensa-t-il.
« La prochaine fois ? s'étonna Théo. Et… attends, on n'a produit QUE ça ? J'ai transporté au moins quatre grands paniers de mauvaises herbes !
« Oui, ça nécessite encore plus de matériaux que je n'avais estimé au départ, marmonna Siméon, pensif. Et oui, bien sûr qu'il y aura une prochaine fois, crétin ! Tu penses vraiment rebâtir la civilisation à partir d'une seule misérable feuille de papier ? T'as quoi dans ton crâne, exactement ?! »
Azad, un peu à l'écart, soupira tristement sans qu'on ne le remarque : il s'en était douté, au fond. Siméon n'avait pas fait tout cela par simple amour de la science, son but derrière était bel et bien de ramener le monde d'avant. Ne voyait-il pas la vérité, ou refusait-il de la voir ? Si c'était le cas… Azad ferma les yeux, refusant de penser à l'unique solution qui risquerait alors de s'offrir à lui.
