Je l'éveillai d'une douce caresse dans ses mèches immaculées le lendemain. Il nous fallait achever le tableau car hélas, nous passions alors notre dernier jour ensemble. Rhea rentrerait bientôt et je devrais lui faire mes adieux. Cela me serrai le cœur alors que j'apposai la dernière touche colorée à ma toile. Je l'invitai alors à venir contempler le résultat. Elle détailla la peinture, un léger sourire se dessinant sur ses lèvres.

—Cette fois-ci je l'aime bien.

Je plongeai alors mes orbes bleuet dans les siens et me fis la réflexion qu'en effet, cette esquisse me satisfaisait bien plus que la précédente.

—Peut-être parce que je vous connais un peu mieux.

—Peut-être aussi ai-je changé depuis.

—Peut-être oui.

Mais pas pour ce qui était d'obtenir le dernier mot. Cela étira mon propre sourire, bien qu'il fut teinté de tristesse. Elle avait sans doute changé mais son destin, séparé du mien, demeurait. Je la sentis qui m'observait alors que je détaillais toujours son double peint sur le papier. Elle dit alors une phrase qui me ramena à mes démons.

—Ce n'était pas pour moi que vous avez détruit le précédent, c'était pour vous.

Que cherchait-elle à ainsi me pousser dos au mur ? La vérité ? Très bien, j'allais la lui donner.

—Je voudrais détruire aussi celui-ci.

—Pourquoi ? interrogea-t-elle impérieusement.

Je me détournai d'elle, cherchant comment formuler ma réponse. Ce ne fut pas chose aisée car comme habituellement, mes pensées se firent chaotiques devant ses interrogations. Passant une main nerveuse sur ma nuque, je lui livrai alors cette fameuse vérité qu'elle recherchait tant.

—Parce que par lui je vous donne à un autre.

Elle ne cilla pas en me vrillant de nouveau de ses iris parme brûlants. Sa réponse me fit l'effet de braises que l'on posait à même ma peau.

—Vous pensez me posséder et déjà vous m'en voulez ?

—Non…

—Si ! C'est bien là ce que vous faites, je n'affabule pas.

—Vous avez raison.

—Alors allez-y ! Dites ce que vous avez sur le cœur. Je vous croyais plus courageuse.

—Je vous croyais plus courageuse aussi !

J'élevai à mon tour la voix et de nouveau, cela ne me ressemblait pas. J'étais un modèle d'impassibilité en temps normal. Pourquoi donc m'emportais-je si souvent lorsqu'il était question de cette femme ? Elle déchaînait vraiment mes passions, toutes sans exception. Mais il semblait que je lui faisais le même effet visiblement.

—Vous me trouvez docile ? Pire, vous m'imaginez complice ?

—Bien sûr que non ! Je m'efforce simplement de ne pas espérer…

—Vous pourriez aussi m'imaginez heureuse, ou bien l'inverse selon ce qui vous arrange. Ou bien, préféreriez-vous que je résiste ? A ce destin déjà tracé vers lequel on m'entraîne contre mon gré malgré ce que vous pouvez en penser.

Je ne répondis rien, je n'en avais pas le droit. Comment pouvais-je lui demander de braver cette fatalité à laquelle elle était promise ? Cela la mettrait éventuellement en danger et je m'y refusais. Car si tout ceci était bel et bien un complot des administrés de l'Empire pour prendre et conserver le pouvoir, qui étais-je, pauvre peintre itinérante, pour me dresser contre de telles puissances ? M'imaginer siéger aux côtés de l'Impératrice ? Quelle folie !

Elle me quitta brusquement, claquant de nouveau la porte de ma chambre dans ce même mouvement d'humeur qu'elle avait déjà eu. Je n'étais plus sûre de rien. Que faire ? Comment nous sortir d'une telle situation inextricable ? J'avais mis le doigt dans l'engrenage mais nul ne m'avait poussé à le faire.

Je ne la revis pas de l'après-midi. Lorsque je croisai la jeune chambrière, je l'interrogeai pour savoir si elle savait où se trouvait sa maîtresse. Elle me répondit par la négative, me disant qu'elle ne se trouvait pas dans sa chambre. J'allais repartir à la recherche de la jeune héritière quand je fus retenue d'une phrase.

—Nous avons eu des nouvelles, Dame Rhea rentre demain matin.

De dos, je serrai les dents et les poings à cette information qui était loin de me réjouir.

—Très bien.

—Vous serez prête ?

—Oui.

Non ! Certes le tableau était achevé mais moi aussi à l'idée de devoir la quitter. Il me fallait la retrouver, et lui dire. Ma peine, mon désarrois et mon chagrin incommensurables. Ou peut-être rien. Peut-être allais-je simplement l'embrasser. C'est ce que je fis quand je la trouvai sur le rivage à scruter l'horizon. J'approchai et l'enlaçai par derrière alors que je murmurai cette phrase qui déchira ma raison.

—Votre nourrice rentre demain matin.

Elle se retourna vers moi et plongea dans mes iris comme pour s'en imprégner une dernière fois. C'est elle qui cette fois-ci initia le baiser que nous échangeâmes alors dans le vent salé. Elle ne pleurait pas et moi non plus. Pourtant quand je goûtai à sa bouche le sel de la brise marine, je ressentis sa peine à la hauteur de la mienne. Notre dernier contact, notre ultime étreinte, avant que nos chemins ne se séparent quand ils n'auraient pas dû se rencontrer.

Lorsque le jour se leva, je quittai notre couche la première. Descendant après m'être apprêtée, j'allais pour prendre un petit déjeuné lorsque je croisai dans la cuisine l'un des hommes qui m'avait fait traverser la mer. Je le saluai froidement en me remémorant que lui tout comme les autres ne m'avait été d'aucune aide pour récupérer mes effets tombés à l'eau. Mon appétit coupé, je remontai pour aller réveiller la princesse impériale. Elle l'était cependant déjà lorsque j'arrivai et que je la trouvai, cheveux en bataille et en tenue de nuit froissée, à demi relevée dans mon lit.

—Rhea est là.

Se redressant, elle sortit sans un mot des draps pour récupérer ses habits abandonnés sur la commode. Enfilant sa robe, elle se tourna dos à moi, m'invitant à la fermer. Étrangement, l'habiller fut tout aussi sensuel que de lui ôter ses vêtements la veille. Une fois prête, j'embrassai une dernière fois sa nuque qu'elle avait dégagée en relevant ses longueurs enneigées en une queue de cheval sur le côté. Peu de temps après, Rhea vint pour constater que j'avais effectivement achevé le tableau. Elle l'observa un bref instant, s'estimant satisfaite.

—Très bien.

Elle se recula et tira ensuite une enveloppe de sa poche avant de me la tendre.

—Voici comme promis votre recommandation.

Je la pris et la remerciai, regardant d'un air contrit vers mon amante à mes côtés. Mais Rhea l'interpella au même moment.

—Edelgard, venez.

Je vis que la jeune héritière hésitait à me quitter et je ne le voulais pas non plus, espérant pouvoir lui faire mes adieux sans public. Hélas, il semblait que même ce souhait nous était refusé.

—Je vous rejoins.

—Non, maintenant. J'ai un présent pour vous.

Elle n'eut pas le choix et la suivit effectivement. Quant à moi j'empaquetai mes effets pendant que les hommes qui me ramèneraient sur le continent scellaient la caisse qui contenait le portrait. Je dis au revoir à la jeune domestique et pris la direction des quartiers de la jeune femme aux cheveux neigeux. Je partais, je voulais une dernière fois la revoir. Arrivée devant sa porte entrouverte, j'hésitai avant de finalement entrer. Je la vis alors vêtue de ce qui semblait être un robe de mariée, certainement le cadeau promis par Rhea. Déesse, comme elle était belle et comme cette vision meurtrissait mon cœur. J'aurais voulu être celle pour qui elle portait cette tenue.

—Faites bon voyage.

Rhea me dit cela alors qu'elle m'enlaça brièvement. J'avançai ensuite vers Edelgard et la serrai tout aussi prestement dans mes bras pour ne pas m'attarder trop longtemps. Ce fut à peine si je pu inspirer une dernière fois son parfum d'agrume que j'aimais tant. Je me détournai et allai vers la porte quand elle m'interpella.

—Votre livre !

—Gardez-le.

Vous penserez à moi en lisant éventuellement. Je ne pouvais lui dire ces mots car sa nourrice était présente mais j'espérai qu'elle saisirait le fond de ma pensée. Dévalant les escaliers pour l'ultime fois, j'avais la sensation que ma vision était comme brouillée. J'arrivais à la porte, prête à m'en aller sans un regard en arrière quand je l'entendis, son cri.

—Retournez-vous !

Et c'est en effet ce que je fis, tel Orphée bravant ses consignes pour pouvoir malgré tout poser les yeux sur sa bien-aimée. Elle se trouvait sur la dernière marche et je m'imprégnai encore de sa beauté rayonnante dans cette robe blanche. Elle avança et me tendit une missive cachetée de cire.

—Donnez ceci au fils du ministre Vestra de l'Empire je vous prie.

J'hochai la tête et attrapai la lettre que je glissai dans ma poche. Il me fallait partir ou bien je n'en serais plus capable mais elle me retint encore en me livrant ses derniers mots.

—Byleth, lorsqu'il aura lieu, venez à mon couronnement.

La lueur décidée qui dansait dans ses yeux parme me convint qu'elle avait décidé de lutter contre ce destin dont elle ne voulait pas. Y arriverait-elle seulement ? Je n'en savais rien. Arrivant sur la côte, j'embarquai avec les mêmes marins d'eau douce qu'à mon arrivée. Cette fois cependant je veillai à ce que mes affaires ne plongent encore dans la mer.

Durant le trajet je m'étais interrogée sur la façon dont j'allais bien pouvoir remettre cette lettre à celui que la future impératrice m'avait désigné. Je n'eus pas à m'en faire tant que cela car dès que l'on accosta, un jeune homme assez ténébreux au regard chartreuse nous accueillit et se présenta comme étant le fils du ministre Vestra. Comme c'était bien pratique, ce ne pouvait être qu'une coïncidence. Mais comment donc aurait-il été au courant de toute cette affaire ? A moins que ce ne soit Rhea qui l'ait averti peut-être… Peu importait, j'exécutai le souhait de mon aimée et lui livrai le document qu'elle m'avait remit pour lui.

Après cela, je me rendis à Garreg Mach, brandissant sous le nez du directeur Hanneman ma recommandation. Son air déconfit et vaguement dépité fut fort cocasse à observer lorsque je signai mon contrat de Professeur d'Art. J'enseignai alors comme j'avais toujours voulu le faire et ma renommée monta en flèche grâce à cela. Quelques mois s'écoulèrent ainsi tandis que je regardais avec mélancolie ce tableau que j'avais peins d'elle alors qu'elle semblait s'embraser sur cette toile nocturne. Était-ce lors de cette soirée qu'elle avait pour la première fois songer à m'embrasser ? Je me souvenais encore de l'intensité de son regard à travers les flammes du feu de joie.

Je continuai de m'interroger, m'efforçant de me souvenir plutôt que de regretter quand un beau jour son couronnement fut annoncé. L'Empereur venait de décéder et c'était sa fille, son unique héritière, qui prendrait sa suite. Je me souvins alors lui avoir promis de venir y assister. La voir parader avec son époux, car depuis le temps elle devait certainement s'être mariée, ne m'enchantait absolument pas. Pourtant, je me rendis quand même à Enbarr la capitale impériale, car une promesse se devait d'être respectée.