C'était le jour J, et il restait quoi, peut-être quatre ou cinq heures avant que des feux de toutes les couleurs n'illuminent le ciel. Kuroo avait la gorge serrée d'angoisse. Plus tôt dans la journée, il avait reçu un coup de fil d'Oikawa et Iwaizumi qui l'avaient encouragé (enfin, seulement Iwaizumi, car Tooru avait essayé de lui faire promettre que la soirée se terminerait dans un lit, plus précisément dans « n'importe quel lit du moment que vous ne dormez pas » alors Hajime l'avait frappé, Oikawa s'était plains, et devenant trop chiant, Tetsurou avait quitté l'appel).
Il avait aussi reçu un message de Marvill – pour une fois cette folle ne l'avait pas appelé directement – qui disait que le numéro spécial faisait actuellement un carton, grâce à l'information inédite sur « Écaille verte » (ça alors, Daishou était vraiment célèbre), et qu'elle était tellement satisfaite qu'elle lui laissait le reste du mois de décembre de libre.
Mika lui avait confirmé hier que Daishou avait accepté, ce qui lui avait procuré un soulagement déjà immense.
Il souffla. Il n'avait tout bonnement rien à se mettre, à part ses pulls, alors il allait mettre ça. Il savait que Daishou ne lui en tiendrait pas rigueur – surtout que monsieur allait certainement en mettre un – et cette pensée le fit sourire.
En trois semaines, il était devenu complètement gaga de cette sale face de serpent. Il pensait à lui tout le temps, son coeur battait un poil de trop en sa présence. En un sens, il se disait que dans une autre vie, ils étaient sûrement âme-soeurs. Que dans une autre vie aussi, il l'avait déjà aimé. Que dans une autre vie, ils avaient peut-être été mariés, et qui sait, avec un peu de chance, dans cette vie-là aussi. Parce qu'en se basant sur la vitesse à laquelle il était tombé amoureux, ce ne serait pas surprenant.
Ces images qu'il avait en tête le firent de nouveau sourire. Il envoya un message à Tooru, lui souhaitant un joyeux Noël en avance (il savait que d'une manière ou d'une autre, ils n'arriveraient pas à s'appeler le lendemain) et partit prendre une bonne douche.
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Vingt heures quarante-cinq. Bon. Kuroo inspira un grand coup, après avoir regarder l'heure une énième fois sur sa montre, il ajusta son manteau – qui n'avait pas vraiment besoin d'être ajusté, il avait vérifié plusieurs fois avant de quitter sa chambre – et sortit de l'auberge en poussant fermement la porte. Instantanément, le vent frais vint mettre le bordel dans ses cheveux déjà incontrôlables, mais cela eut au moins le mérite de lui remettre les idées en place.
À vingt-et-une heures devant la confiserie. C'était ce que Mika lui avait dit ce matin, quand elle était venue lui faire promettre de toujours prendre soin de son meilleur ami sinon elle le tuerait. Il n'avait pas revu Daishou depuis le moment où il l'avait invité – d'une manière atroce, il avait un peu honte maintenant –, donc en bref, la dernière image qu'il avait de lui, c'était un jeune homme (affreusement beau) en caleçon-pull oversize, et rouge comme une pivoine.
Il ne savait pas qui avait décidé de l'heure et du lieu de rendez-vous – sûrement Mika, c'était trop romantique et cucul pour que cela soit Daishou – mais il était content, ça avait une signification particulière pour lui. Pour l'instant, tout se passait bien – ne lui dites pas que cela n'avait même pas encore commencé il serait vexé.
Conscient qu'il avait encore un peu de temps avant de rejoindre le vert, Kuroo prit la peine d'admirer les rues durant son trajet, comme s'il ne l'avait pas déjà fait beaucoup trop de fois pour être comptées. Il avait l'impression de re-découvrir le village, se sentant bien, léger, même si l'anxiété ne disparaissait pas totalement. La neige craquait sous ses pieds, les décorations lumineuses décoraient les façades des maisons et des magasins. Il respira profondément, et leva les yeux au dessus de sa tête. Il ne neigeait pas, mais en revanche, le ciel étant dépourvu de nuages offrait à voir son plus grand panel d'étoiles, qui semblaient plus brillantes que durant les autres nuits.
Etonnamment, le village était calme, la plupart des gens, dont les touristes, étaient depuis longtemps partis aux différents spots. Le calme était apaisant.
En arrivant devant la confiserie, il vit que Daishou était déjà arrivé. Se munissant de tout son courage, il redressa le menton et s'approcha de lui en souriant.
–Tu es là depuis longtemps ?
Daishou tourna la tête dans direction. Comme dans les prédictions de Kuroo, il portait bien un pull vert – il ressemblait vachement à celui de leur première rencontre –, avec un jean slim et des baskets (en soit, tout sauf une tenue d'hiver).
–Quelle phrase cliché, ricana le peintre.
–Ouai ouai c'est ça, pouffa Kuroo à son tour (il était vraiment trop gaga). T'as pas trop froid ?
–Mon cher, ici c'est toi le gros frileux. D'ailleurs je paris qu'en dessous de ton manteau tu as au moins deux ou trois de tes vieux pulls démodés !
Il est fort le bougre.
–Je ne dirai rien, lâcha Kuroo, plus détendu. Les feux commencent à vingt-trois heures, on fait un petit tour aux boutiques avant ?
Certains patrons (généralement des petits vieux) laissaient leurs magasins ouverts jusqu'à tard dans la nuit, même celle-ci. Ils en profitaient généralement pour faire le ménage, et autres trucs qu'on ne fait généralement pas le réveillon. Mais Kuroo ne jugeait personne.
–Pour acheter quoi ? soupira Suguru.
Il y eut un silence jusqu'à ce que le brun ne trouve quelque chose à lui répondre.
–On avait dit qu'on s'achèterait des cadeaux de Noël.
Daishou écarquilla les yeux, se souvenant soudainement de quoi Kuroo parlait.
–J'avais complètement oublié, lâcha-t-il presqu'en chuchotant.
–Moi aussi, sourit le journaliste. On y va ?
–Ouai, heureusement que j'ai de la thune sur moi.
Le trajet ne dura pas deux minutes, ils s'arrêtèrent dans le premier magasin qu'ils trouvèrent, soit la librairie. En passant la porte, la clochette sonna, et le proprio leur lança un regard étonné. Les deux jeunes hommes hochèrent la tête pour le saluer et partirent visiter les rayons.
–Ça va être le pire cadeau de Noël que j'ai jamais fait de ma vie, annonça Daishou pour plaisanter.
–Parce que t'as déjà fait beaucoup de cadeaux toi ?
–À Mika, tous les ans depuis plus de vingt ans. À mon père aussi. Et y'a deux ans, à Akaashi Keiji. C'était l'année du père Noël secret et c'était tombé sur lui, expliqua-t-il en passant son doigt sur la tranche de certains ouvrages.
–Tu lui as offert quoi ? questionna Kuroo, curieux.
–Un livre. Je ne le connais que parce qu'il travaille dans l'auberge de Mika. Mais ça lui avait plu, j'avais pris son auteur préféré sans le savoir.
–La chance. Moi j'en fais à Tooru et Iwaizumi. L'année dernière, j'ai réussi à leur offrir une semaine au Brésil en août de cette année, mais du coup cette année j'ai rien pu leur offrir.
–Ah ouai, le cadeau de ouf, s'écria Suguru.
–Je leur dois bien ça. Y'a un truc qui te plaît, là ? Que je t'achète pas un truc totalement nul.
–De base c'était le but, lui fit remarquer le vert avec avec un sourire en coin.
–Tu te shut, rétorqua Tetsurou. Bon, c'est un peu nul d'offrir un livre à Noël, j'vais attendre qu'on soit de retour à New-York pour...
Il ne finit pas sa phrase, venant de remarquer la grosse bourde qu'il venait de faire. Il prit une teinte rouge pivoine et s'apprêta à s'excuser, mais l'expression de Daishou le figea. Il souriait doucement, les joues roses, et n'avait pas du tout l'air de se moquer de lui.
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Ils avaient décidé d'un accord commun qu'ils n'achèteraient pas de cadeaux, ou en tout cas pas maintenant. Kuroo était encore gêné de son erreur même si Daishou avait sous-entendu plusieurs fois que c'était mignon.
–J'ai laissé la bouffe et le chocolat chaud dans ma chambre, on retourne à l'auberge deux minutes ?
–On va pas abandonné de la bouffe, pouffa Daishou.
Ce dernier devait bien avouer que même s'il n'aimait pas Noël, un sentiment paisible le prenait et pour une fois les tonnes de décorations ne le dérangeaient pas tant que ça. En y réfléchissant bien, il finit par s'apercevoir que c'était grâce à Kuroo. Rien que ça.
–Je reviens, j'en ai pour deux minutes, lui annonça le brun en rentrant dans l'auberge.
Daishou acquiesça du menton. Il était un peu plus de vingt-deux heures, puisque le clocher avait sonné il n'y a pas très longtemps. Il ne neigeait toujours pas, donc le feu d'artifices aurait sûrement lieu, et ne serait pas annulé au dernier moment. Kuroo et lui allait partager un énième moment ensemble.
Depuis le début du mois, il se surprenait lui-même. Devenir ami avec un gars qui avait bousillé son pull, se confier si facilement, se rapprocher de plus en plus, comme si de rien n'était, oui, comme si c'était le destin. Réussir à acheter un article qui lui faisait envie depuis des années grâce à lui. Finir par vraiment beaucoup l'apprécier, au bout de trois petites semaines, et se dire que oui, c'était sûrement réciproque, que oui, il y avait de la place pour l'amour dans sa vie, que oui, il pouvait faire confiance à d'autres personnes que Mika.
Oui, il aimait Kuroo. C'était bizarre pour un grincheux rabat-joie comme lui de dire qu'il croyait en l'amour, mais après toutes les belles surprises de ce mois de décembre, cela lui semblait presque normal.
Quand il vit Kuroo revenir, en train de galérer avec deux énormes sacs remplis d'on ne savait quoi, s'excusant pour l'attente, il fut plus que persuadé de tout ça.
–Tu veux que je t'aide ?
–Mais...
–Bon shut, pour une fois que je propose mon aide, le coupa-t-il sans cérémonie en lui arrachant presque un sac des mains.
Le brun, surpris, le regarda sans un mot, alors que Daishou tournait sa tête à l'opposer pour cacher ses rougeurs. Si Kuroo avait tout préparé, il pouvait faire au moins ça. Soudain, le brun pouffa et le remercia, avant d'annoncer qu'il fallait partir maintenant pour avoir le temps de s'installer.
Le vert le suivit, et sur tout le temps du chemin jusqu'au fameux spot de Kuroo, ils n'échangèrent pas un seul dialogue.
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–Ah... J'ai plus de bras... Et plus de jambes... Tu veux me tuer en fait, grogna le peintre quand ils furent enfin arrivé à destination.
–Oh, je me suis fait démasqué, ironisa le brun. Aller, le tronc est déjà installé, plus qu'à mettre le reste.
Il vérifia l'heure. Plus que vingt minutes avant sa déclaration.
–Monsieur a fait ça proprement, commenta Suguru avec un rictus.
–Et j'ai même pas mis de décoration, je sais que t'aimes pas ça, ajouta Kuroo, l'air fier, en déballant une bâche pour ne pas tremper les affaires avec la neige fondue.
–Quelle délicate attention, rit son interlocuteur.
En un sens, il était vraiment touché.
–Je sais, je sais.
Cela ne leur prit pas beaucoup de temps avant que tout soit installé, leur installation ressemblait plus à un tas de couvertures.
–En fait tu as pris trois paquets de gâteaux, du chocolat chaud et une demi tonne de couvertures ? lança Daishou d'un ton désabusé.
–Critique pas les couvertures en fait, siffla Kuroo en le dévisageant.
Daishou pouffa de nouveau – il riait souvent ces derniers temps – et ils s'installèrent correctement, quelques couvertures en dessous d'eux et quelques couvertures sur leurs genoux, le tronc d'arbre servant de dossier. Ils avaient le ciel, toujours aussi recouvert d'étoiles, en face d'eux, et du chocolat chaud à disposition. Ils soupirèrent d'aise.
–Si on m'avait dit que ça finirait comme ça le jour où je t'ai rencontré, je lui aurais ri au nez, fit Kuroo avec un petit sourire, en regardant de nouveau sa montre. Plus que cinq minutes.
–Tu m'étonnes, t'as bousillé mon pull, railla Daishou.
–Ah bon ? Tu n'es pas actuellement en train de le porter ? enchaîna Tetsurou.
À court de réplique, chose qui encore une fois était rare pour lui, le jeune homme aux cheveux verts lui frappa juste le bras. Il ramena ensuite la couverture un peu plus vers lui.
Après avoir louché sur les thermos remplis de chocolat chaud, le brun aux yeux dorés en proposa au plus vieux, qui accepta tout en se prenant un cookie.
–Comment t'as trouvé cet endroit ? Normalement, tous les spots sont remplis, et là on est seul, remarqua Daishou en prenant une gorgée dans le thermo.
–C'est le proprio de la confiserie qui m'a aidé, avoua Tetsurou.
Le peintre eut un sourire.
–Tu savais que c'était mon oncle du côté paternel ?
–Nan, jure ?! s'exclama le brun en se redressant vivement.
–Ouai, fit Daishou. C'est lui que j'allais voir quand on s'est percuté.
–C'est lui qui m'a donné la sucette, ajouta Kuroo, mine de rien.
La même pensée traversa leur esprit : c'est le destin. Daishou reprit un cookie et une gorgée de chocolat alors que l'autre se cachait un peu plus sous les couvertures. En dessous de ces dernières, le vert essaya d'attraper la main de Kuroo dans la sienne, tout en faisant semblant d'être omnibulé par le ciel. Le brun serra les doigts de Suguru délicatement et jeta un coup d'oeil à sa montre. Vingt-trois heures.
–Joyeux Noël, fit Daishou pour rire.
Il ne put réprimer un sourire.
–C'est dans une heure gros bêta, répondit le plus grand alors qu'un premier éclat de couleur bleu apparut dans le ciel, bientôt suivit par des dizaines d'autres.
Il se tut, admirant ce spectacle, caressant le dos de la main du vert avec son pouce sans même s'en rendre compte.
–Daishou ?
–Hm?
–Je suis nul en relation, et en sentiments, mais je sais que je t'aime, avoua Kuroo les joues rouges, sans quitter le feu d'artifices des yeux.
Ceux du peintre s'écarquillèrent soudainement, son visage devenait pivoine. Dans ses iris brillait le reflet des couleurs qui éclataient devant eux. Son regard s'humidifia.
–Idiot...
Ne pouvait faire autrement, sous le coup de l'émotion, il prit doucement Kuroo dans ses bras, posant sa tête contre son épaule.
–Je t'aime aussi.
Le coeur du brun bondit dans sa poitrine, une larme roula le long de sa joue. Un sentiment d'accomplissement, et de pur bonheur étreignirent son coeur. Il avait envie que ce moment dur pour toujours.
Il ne savait pas trop ce que lui réservait l'avenir, mais pour lui c'était le plus beau mois de décembre de sa vie. Un magnifique mois de décembre pour tomber amoureux.
