Après son séjour à l'hôpital, comment Raphaël vivra-t-il sans Hélène ?
Vont-ils enfin réussir à se parler, au retour de cette dernière un an et demi plus tard ?
Cela faisait une semaine que Balthazar avait quitté l'hôpital pour retrouver son appartement parisien. Une très longue semaine, pendant laquelle il ne remit pas les pieds à l'IML, ni à la DPJ. Il n'en avait pas la force.
Et ce soir, comme tous les autres soirs, il se servait un énième vers de whisky, jusqu'à lui faire perdre le fil de la réalité. Avec les antidouleurs qu'il prenait encore, cela faisait un bien curieux mélange, que tout médecin un tant soit peu sain d'esprit aurait interdit à un quelconque patient.
En se disant cela, Raphaël haussa les épaules. C'était lui le médecin, de toute façon.
Dans un instant de lucidité, il parcourut des yeux son grand salon. Il se souvint soudain des longues discussions qu'il avait eu avec Hélène, sur un probable déménagement, parce qu'il voulait quitter ce lieu de vie chargé de beaucoup trop de souvenirs. Des bons, certes, mais surtout des mauvais. Et dans tous les cas, c'était des souvenirs.
À l'instant où Maya avait été mise derrière les barreaux, il s'était fait la promesse de ne plus vivre dans le passé.
Et ce n'était peut-être qu'une simple coïncidence, mais Lise avait progressivement arrêté d'apparaître ... Contrastant avec la place grandissante qu'Hélène avait pris dans le coeur de Raphaël.
Lise, ça avait été la passion, la jeunesse et la folie.
Hélène, c'était la légèreté, la sérénité et surtout, la perspective d'un futur rempli d'amour.
Un éclat de rire sinistre résonna dans la pièce.
Ah ça, il était beau, le légiste le plus brillant de sa génération.
« T'es devenu médecin pour soigner les corps, et légiste pour réparer les âmes, c'est ça ?
La bonne blague. Avant de commencer à vouloir soigner les blessures des autres, il aurait peut-être fallut penser aux tiennes. »
Il ne savait même pas où elle était allée. Il n'avait aucune idée d'où Hélène pouvait se trouver à cet instant. Et Delgado n'avait été d'aucune aide non plus, en respectant la volonté de sa patronne de ne pas essayer de la joindre.
Donc, Raphaël était là, seul, vautré dans son canapé, abandonnant son verre pour finir son whisky à la bouteille.
À cet instant précis, il était tout ce qu'il trouvait de plus misérable sur terre.
Saisissant son téléphone, il entreprit de faire défiler les derniers sms échangés avec Hélène, histoire de sombrer encore un peu plus bas, si c'était possible.
Gagné.
À mesure qu'il relisait leurs messages, les larmes emplissaient ses yeux, jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus les contenir. Un sanglot incontrôlable secoua ses épaules et le fit lâcher son téléphone. Comment avait-il pu se foutre dans une telle situation ? Comment avait-il pu lui faire si mal, pour qu'elle ait non seulement voulu le quitter lui, mais quitter la ville dans laquelle elle vivait avec ses enfants depuis quatre ans ?
Au fond, il savait qu'il était allé loin. Mais jamais, au grand jamais, il n'aurait pensé se prendre une telle gifle.
Car oui, Raphaël Balthazar n'avait jamais connu de rupture qu'il n'ait pas décidé. Dans toutes ses histoires d'amour, ses vraies histoires, même avant Lise, jamais on ne l'avait quitté. Et surtout pas avec une telle violence.
« Quoique si, la nana qui a tué ta femme t'a quitté avant de revenir pour t'épouser. Pas mal ça, mon gars. »
Le grand brun se força à secouer la tête pour chasser la petite voix qui se faisait de plus en plus présente dans son esprit.
Il osa songer deux secondes qu'il pourrait se relever de cette épreuve.
Comme un pied de nez à sa fierté, la petite voix refit surface à nouveau.
« Tu penses que tu pourras te relever parce que tu as réussi à le faire avec Lise ... Mais t'avais pas le choix. Lise était morte, et la vengeance te faisait vivre.
Hélène est vivante, mais elle ne veut juste plus partager ta vie. Comment tu encaisseras ça, hein ? Parce que t'es devenu si insupportable, si arrogant ... Qu'elle te déteste. Et elle a raison. T'es minable, Raphaël. Et tu ne te relèveras pas, cette fois. »
Non seulement il était brisé, mais il savait qu'elle était brisée aussi, peut-être même encore plus que lui. Et il en était le seul et unique responsable.
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Retour au présent.
Balthazar ferma les yeux une nouvelle fois pour se persuader qu'il n'était pas en train de rêver. Mais son hallucination présumée ne s'était pas évaporée, et le regardait aussi.
Hélène Bach avait les cheveux un peu plus clairs et dorés, comme si le soleil avait voulu lui donner encore un peu de sa lumière. Elle portait un jean noir, et un pull beige, qui contrastait avec son teint bien plus hâlé qu'à l'ordinaire. Était-elle retournée dans le sud ? À Valence ? Cela semblait bien possible.
Du reste, elle était elle-même. Mis à part la petite lueur que Raphaël avait eu l'habitude de voir danser dans ses yeux marrons. Cet éclat avait disparu.
La DPJ entière semblait s'être arrêtée de bouger pour laisser se jouer la scène la plus attendue de la pièce de théâtre de la décennie. L'open space n'était pourtant pas l'endroit idéal pour accueillir des retrouvailles en bonne et due forme, niveau intimité, mais un silence presque religieux régnait dans toute la pièce.
Ils savaient tous qui était cette femme blonde qui croisait fièrement les bras sur sa poitrine. L'équipe de la DPJ n'avait pas tellement changé en un an et demi. Ils connaissaient tous l'histoire, et souhaitaient tous en connaître le dénouement, qui semblait prêt à se dérouler sous leurs yeux.
Mais il n'en fut rien.
Hélène resta de marbre face à son ancien légiste, le toisant presque. Elle avait remarqué ses traits tirés et son teint pâle. Il avait maigrit. Un instant, elle eut envie de se jeter dans ses bras et de rattraper le temps perdu. Mais elle ne pouvait pas. Elle avait trop pleuré, trop souffert. Il y avait trop de choses brisées entre eux. Trop de dégâts irréparables.
Elle décida qu'elle ne verserait pas une larme de plus. Pas devant lui.
Alors la jolie blonde fit demi-tour et quitta la pièce sans un mot, à grandes enjambées, faisant claquer ses talons sur le sol. Comme aurait pu dire sa fille Manon, archi badass.
Elle savait qu'il allait vouloir la rattraper, forcément. Alors elle courut presque jusqu'à sa voiture, garée dans la cour de la DPJ. Elle claqua la portière et démarra, laissant dans le reflet de son rétroviseur un Raphaël complètement déboussolé à l'entrée du bâtiment. Ce n'est qu'une fois l'angle de la rue passée qu'elle laissa les larmes dévaler ses joues.
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"Tu savais qu'elle allait venir, Jérôme ? Pourquoi elle est revenue ? Pourquoi tu ne m'as rien dit ?!"
Raphaël pénétra dans le "bureau de Delgado", qui restait à ses yeux le bureau du Capitaine Bach, d'ailleurs, mais bon, passons.
"Raph', je ..."
" Tu savais ! Depuis quand tu sais qu'elle doit venir à Paris ?! Depuis QUAND ?"
Delgado soupira face au ton cinglant de son ami. Il avait le droit d'être en colère contre lui, bien-sûr. C'était même assez légitime. Après tout, il avait eu des nouvelles d'Hélène, lui. Peu, mais il en avait eu. Mais comme elle lui avait fait jurer de ne transmettre aucune information à Raphaël, il n'avait rien dit.
"Oui. Je savais. Elle est revenue pour une enquête qu'elle menait à Valence, ils ont eu des pistes sur Paris."
Cette fois, Raphaël ne retint pas son hurlement.
"À VALENCE ? TU PLAISANTES J'ESPÈRE ?! Tout ce temps, elle était à Valence, tu le savais, et tu ne m'as rien dit ?! Mais t'es quel genre de pote, Jérôme ?!! "
"Hélène est aussi mon amie, Raph'. Je ne sais pas ce qui a pu vous faire en arriver là, mais visiblement, c'était très douloureux pour elle, et ça l'est encore. Alors ouais, je l'ai eue quelques fois au téléphone mais elle m'a demandé de ne rien te dire. Je suis désolé, Raph'. Mais je pouvais pas la trahir. Je savais qu'elle devait passer aujourd'hui, alors j'ai fait tout ce que je pouvais faire, je t'ai demandé d'amener le rapport d'autopsie au même moment. C'est tout."
Balthazar baissa la tête, soudain un peu honteux. Jérôme n'avait rien à voir dans cette histoire, et il ne méritait pas de se faire hurler dessus de la sorte.
"Tu sais où elle est ? Combien de temps elle reste ?" Demanda-t-il, plus doucement.
"Apparemment, la période n'est pas fixée. Elle reprend l'enquête avec nous à la DPJ, et elle devra témoigner au procès, donc je ne sais pas exactement."
"À ... À la DPJ ? Ici ? Mais elle sait que ..."
"Que vous allez probablement vous recroiser ? Elle est pas stupide, elle sait que tu n'as pas quitté le pays, hein. Écoute Balth', c'est pas mes affaires, votre histoire, mais si tu penses qu'il y a encore un truc à sauver ... Je crois que c'est le moment. Elle est chez elle ce soir."
"Mais ... Je croyais qu'elle avait vendu la maison ?"
Raphaël était effectivement aller tenter sa chance là-bas, plusieurs fois, pour essayer de recroiser Hélène. Au départ, l'endroit était resté vide quelques semaines, puis il avait vu un couple en prendre possession. Alors, il s'était dit qu'elle devait l'avoir vendue.
"C'est ce que je croyais aussi, oui. Mais elle l'a gardée et elle l'a louée."
Balthazar prit cette révélation pour un signe du destin. Si elle avait vraiment voulu effacer toute sa vie à Paris, bien-sûr qu'elle aurait vendu sa maison. Mais elle l'avait gardée. Comme pour conserver un lien. C'était une conclusion un peu hâtive, il devait bien l'avouer. Mais pour le moment, il ne se raccrochait qu'à ça.
Alors, il inspira profondément, regroupant toutes ses forces et son courage. Il devait aller la voir. Il allait assumer, une bonne fois pour toute. Il ferait n'importe quoi pour pouvoir la serrer à nouveau dans ses bras.
À l'instant où il passa la porte du bureau, il entendit Delgado lui souhaiter bonne chance.
Il se surprit à remercier silencieusement son ami, lui, le légiste rationnel qui ne croyait en rien d'autre qu'en la science, et qui dénigrait le concept-même de la chance depuis qu'il était en âge de raisonner. Ça n'existait pas, la chance. C'était juste une façon de voir les choses, de se rassurer.
Pourtant, le retour d'Hélène à Paris tenait du miracle.
Alors, au diable les preuves scientifiques. Ce soir, il retrouverait son âme soeur.
