VIII.
Tony Stark lui avait demandé encore et encore de se souvenir, il lui avait posé des questions, il lui avait rappelé des anecdotes, ils avaient essayé pendant des heures mais rien à faire, sa mémoire semblait lui faire défaut, à chaque fois. La seule chose à laquelle elle pouvait penser c'était que sa vie entière ne reposait que sur une seule chose : un mensonge. Elle avait répondu bravement pendant près de deux heures, le milliardaire ne cessait de prendre des notes, il fronçait les sourcils, gribouillait et relevait la tête pour poser une autre question, glissant quelques souvenirs dont lui-même se rappelait. Elle faisait son possible pour se souvenir de détails, même insignifiants mais ses souvenirs d'enfant semblaient difficiles à se rappeler. A sa surprise, Clint avait demandé à ce qu'on lui laisse un peu de temps, histoire qu'elle digère. Tony n'avait pas eu l'air content mais il avait finalement acquiescé. June n'arrivait pas à empêcher la colère de pulser très fort contre ses tempes lorsqu'elle le regardait. Le peu de sympathie qu'elle avait pu éprouver à son égard ces derniers jours s'était subitement envolé.
La ville de New York s'étalait devant ses yeux, à travers l'immense baie vitrée de la Tour Avengers, elle pouvait distinguer les milliers de couleurs qui s'éclataient dans la nuit. Les fenêtres des appartements allumés, les lampions qui éclairaient les ruelles, les téléphones dont le faisceau irradiaient les visages hébétés, les phares des véhicules qui jaillissaient tout cela s'étalait devant sa rétine. New York était magnifique la nuit. Elle se souvenait qu'elle adorait s'y promener, avant. Elle marchait parfois des heures avec Romeo, savourant l'ambiance des petits quartiers, s'arrêtant parfois prendre une tisane aux alentours de minuit dans les cafés presque déserts. Cela faisait longtemps qu'elle ne l'avait plus fait. Elle parvenait à peine à se souvenir de la dernière fois qu'elle avait vagabondé de cette façon. Elle fronça les sourcils perdue dans ses pensées.
- J'ai toujours aimé cette vue, fit une voix douce à ses côtés.
Ses yeux glissèrent sur la silhouette de Steve. Il s'était posté à ses côtés, mains derrière le dos, et contemplait comme elle, la ville éveillée.
- Tout a changé mais pourtant il y a quelque chose de similaire, c'est plutôt réconfortant.
Son cœur se serra brutalement. Elle avait toujours tendance à considérer Steve comme quelqu'un de tout à fait normal. Elle ne l'imaginait pas gamin, ni adolescent, pour elle, il était tel qu'elle le voyait aujourd'hui. Souvent, il était facile d'oublier qu'il était né à une autre époque.
- Comment c'était ? Murmura-t-elle d'une voix un peu élimée.
Il la regarda, avec douceur et elle fut frappée par le bleu de ses yeux. Son visage restait le même mais elle pouvait apercevoir les légers sillons qui creusaient le bord de ses lèvres, il avait vieilli en quelque secondes.
- Différent. Les rues étaient plus sûres. Il n'y avait pas de costumes trois pièces qui défilaient ainsi à Manhattan, c'était plutôt chapeaux melons et cannes rondes. New York ressemblait à une petite ville. Il y avait beaucoup plus d'enfants dans les rues, certains jouaient aux billes, au ballon ou encore aux poupées. D'autres distribuaient les journaux. Les femmes ne portaient jamais de pantalon.
Il ajouta cela en lui envoyant un regard rieur. Elle portait un jean bleu foncé et une chemise blanche en flanelle. Elle eut un sourire.
- C'est parce qu'elles ignoraient tout du confort.
Elle eut un regard malicieux, la seule fois qu'il l'avait vu en robe était à la soirée de Stark. A ce souvenir elle eut les joues rouges.
- Elles n'avaient pas beaucoup le choix, fit-il d'un air triste.
- Heureusement que nous avons signé l'indépendance féminine alors.
Il lui sourit une nouvelle fois pourtant ses yeux s'étaient assombris et ils la fouillèrent intensément, à tel point qu'elle dût détourner le regard en se mordant la lèvre inférieure.
- Comment tu vas ? Souffla-t-il d'une voix douce.
Elle haussa les épaules mais ne répondit pas tout de suite à la question. Son regard glissa à nouveau sur les barres d'immeubles qui lui faisaient face.
- Si toute ton enfance était bâtie sur un mensonge, tu en penserais quoi ?
Ce fut à son tour d'éviter de répondre, pourtant son regard continuer à la brûler ardemment.
- Mon père était mon héros. Il faisait tout pour moi, j'étais sa princesse. Je me souviens des gâteaux qu'il m'achetait, des livres qu'on lisait tous les deux et des films qu'il me faisait regarder alors qu'on s'empiffrait de pop-corn. J'ai du mal à penser que pendant ce temps-là, il contribuait à faire revivre la plus grande abomination de tous les temps.
- Je vais peut-être me faire l'avocat du diable mais ce qu'il était à ce moment-là, n'était pas faussé. Il était sûrement sincère.
Elle poussa un long soupir.
- Peut-être oui. Et je sais qu'il m'aimait plus fort que tout mais ça ne m'empêche pas d'avoir un regard différent sur l'homme qu'il était.
Elle laissa flotter un silence avant d'ajouter :
- Ma mère était française tu sais ?
S'il fut surpris par le ton que prenait la conversation, le Captain n'en dit rien et se contenta de secouer la tête.
- Lorsque nous allions chez mes grands-parents dans les Pyrénées orientales, ce qui était rare vu la distance, j'étais souvent survoltée. J'adorais ces moments avec eux et je regrettais de ne pas pouvoir passer davantage de temps à leurs côtés. Mes moments favoris étaient ceux où ma grand-mère m'asseyait sur ses genoux au coin de la grosse cheminée et me racontait des histoires. Ce n'était pas des histoires joyeuses, de dragons ou de fées. Non, elle me parlait de la guerre.
Ses yeux se plantèrent droit dans ceux du Captain et elle le sentit frissonner.
- Son père était un grand chef maquisard qui se trouvait sur la liste rouge de la Gestapo. Il était recherché en tant que résistant actif et connu par le gouvernement de Vichy pour terrorisme. Il avait caché de nombreux juifs et fait dérailler plusieurs trains allemands. C'était un héros. Quand elle parlait de lui, sa voix changeait, elle était fière. Elle racontait souvent qu'elle-même alors âgée de dix ans, partait à vélo délivrer des messages codés, j'étais subjuguée. Je buvais ses paroles. C'est elle qui a inscrit en moi ce besoin de défendre les autres, de me battre pour les injustices et je suis convaincue que c'est elle qui a fait naître la première flamme de passion pour que je devienne pompier. Alors tu sais, savoir que mon père fait partie de tout ce contre quoi ma famille s'est battue au détriment de leurs propres vies, savoir qu'il a contribué à faire renaitre un monstre, non… Je ne crois pas que je lui pardonnerais. Mon monde a juste besoin de retrouver un équilibre naturel.
Il hocha la tête gravement. Le silence qui suivit ne fut ni lourd, ni oppressant et, prenant cela pour un encouragement, June continua :
- Tu sais, elle avait pris l'habitude de coucher tous ses souvenirs dans un petit carnet rouge dont j'ai héritée après sa mort ainsi que de toutes les affaires de mon arrière-grand-père : médailles, actes de bravoure, lettres du gouvernement de De Gaulle et plus encore. A l'adolescence, j'ai décidé de tout mettre en numérique. J'ai recopié toutes ses notes dans un livre et scanné la totalité des documents qu'elle m'avait léguée. J'en ai fait un livre, appelé « Le Carnet rouge » et je l'ai présenté au concours Historique de Brooklyn.
- Tu es de Brooklyn ? Fit-il d'une voix très douce comme s'il lui était difficile de l'interrompre.
- Oui, répondit-elle avec un sourire. Depuis mes dix ans, seulement.
Le regard qu'il lui adressa en réponse enflamma sa peau avec brutalité, elle dut se rappeler de respirer.
- Ce concours, fit-il d'une voix un peu rauque. Tu l'as gagné ?
- Non.
Elle sentit que sa voix avait pris des accents tristes.
- Un type, Daniel Strige l'a gagné après avoir reproduit un char d'assaut en taille presque réelle avec des bouchons de liège.
Elle eut un léger rire face à ce souvenir.
- Mais un éditeur est venu me proposer d'éditer « Le Carnet rouge ». Au début j'étais ravie, enjouée, j'étais une adolescente naïve, heureuse que les souvenirs de ma grand-mère puissent être partagés. Mais au final, il voulait en faire une histoire romancée et ne garder que certains souvenirs comme exacts. Ça ne me plaisait pas, je souhaitais que cela reste authentique.
- Et où est-il ce carnet, aujourd'hui ?
Elle eut un sourire mystérieux.
- Dans un carton, sous mon lit avec l'intégralité de ses souvenirs.
- Est-ce que… Je pourrais…
Il s'éclaircit la gorge, portant son poing vers sa bouche.
- Jeter un œil à ce carnet ? Fit-elle d'une voix malicieuse.
Il acquiesça avec un sourire timide qu'elle ne lui connaissait pas.
- Depuis que je te connais, répondit-elle en reportant son regard sur New-York par la baie vitrée, quand tu me parle de cette époque, de ta vie, de Bucky et des autres, j'ai l'impression de retrouver ces moments au coin du feu. Alors, oui, bien évidemment, s'il y a quelqu'un à qui j'aimerais faire lire ce carnet c'est bien toi.
Lorsqu'elle releva les yeux vers lui, elle fut happée par son regard légèrement assombri. Le temps eu l'air suspendu pendant les minutes qui s'écoulèrent et elle ne sut dire combien de temps ils restèrent ainsi. Elle vit son regard tracer un chemin sur sa peau pâle, galoper le long de sa clavicule, grimper sur sa mâchoire et se perdre sur ses lèvres. Lorsqu'elle le vit se pencher légèrement vers elle, son cœur fit une embardée monstrueuse contre ses côtes, elle entrouvrit les lèvres, hypnotisée mais brutalement il se recula, en se raclant la gorge.
- Je te ramène ? Souffla-t-il d'une voix agitée, tu as eu une dure soirée.
Elle hocha la tête. Le moment s'était envolé, comme la danse, il resterait marqué, juste là, comme un acte manqué, un souvenir délicieux mais éphémère.
Elle était passée voir Donald Brun, le lundi matin mais n'avait pas pu voir Paul. Prune lui avait dit qu'elle l'avait renvoyé chez lui, prendre une douche et se restaurer. Le pauvre semblait vissé à son fauteuil, incapable de bouger, les yeux dans le vide et le regard éteint. Cette pensée avait serré le cœur de June ajoutant un peu de poids à ses épaules. Elle avait alors décidé de lui laisser son numéro de téléphone faisant promettre à la jeune infirmière de le lui donner s'il avait besoin de quoi que ce soit. Le retour à la caserne avait été difficile. Les pensées moroses s'accumulaient dans l'esprit de June et elle n'avait de cesse d'être sur la défensive, renvoyant systématiquement ses coéquipiers lorsqu'ils avaient le malheur de lui demander ce qui n'allait pas. Sur les interventions, elle restait la même sa volonté et ses entraînements avec Natasha lui conférait une maîtrise qu'il était difficile de lui reprocher. Pourtant, la tension restait palpable. Aussi quand le chef Torne l'appela dans son bureau en cette fin d'après-midi, elle sut qu'elle n'allait pas aimer ce qui allait suivre.
Elle ouvrit la porte d'un geste lent et précautionneux. Torne releva le visage de sa paperasse pour poser un regard sur elle. Sa barbe blonde avait été coupée courte et son uniforme siégeait nonchalamment sur le dossier de sa chaise, inutilisé depuis sa blessure mais toujours prêt à servir.
- Asseyez-vous, Davis, lui fit-il d'une voix ferme.
Elle prit place sur le fauteuil qui lui faisait face et croisa les bras sur la poitrine. Elle pouvait voir son regard bienveillant, presque paternel lorsqu'il vrilla son regard au sien.
- June, vous savez que vous êtes l'un de mes meilleurs éléments, si ce n'est le meilleur…
La jeune femme ne réagit pas, se contentant d'attendre la suite. Elle sentait le « mais » poindre à des kilomètres.
- Vos interventions sont millimétrées à la seconde, vos résultats étonnants, dire que je suis fier de vous serait un euphémisme mais en ce moment je vous sens préoccupée, ailleurs.
- Mes interventions n'en ont pas pâties, répondit-elle d'une voix légèrement sur la défensive.
Torne soupira.
- Non, mais l'ambiance de la caserne s'en ressent, les gars ne savent plus comment agir avec vous et je convaincue qu'un jour ou l'autre cela pourrait avoir un impact sur leur travail.
Soudain, la réalité s'imposa dans l'esprit de la jeune femme, son cœur tambourina contre sa poitrine, la caserne était presque toute sa vie, sa famille, elle ne pouvait pas la perdre.
- Vous… Vous allez me renvoyer ? Fit-elle d'une voix blanche.
Torne éclata d'un grand rire, la prenant au dépourvu.
- Bon sang, non ! Lui répondit-il. Je vous ai dit que vous étiez un de mes meilleurs éléments, je ne prendrais jamais le risque de vous perdre. Par contre, je vous propose des vacances.
- Des … Quoi ?
- Un mois, lui fit-il, peut être deux. Après tout vous avez énormément de jours à poser et je pense que ce serait le bon moment pour vous de vous consacrer à d'autres projets.
June plissa les yeux, soudainement suspicieuse.
- Est-ce que… Est-ce que vous auriez parlé à Tony Stark ?
Son chef ne répondit pas tout de suite mais il finit par hausser les épaules. Elle se tapa le front avec le plat de sa main d'un geste rageur.
- Oh c'est pas vrai !
- June, tenta de tempérer Torne. Tony Stark m'a dit qu'il avait besoin de vous pour une durée indéterminée et vous savez comme moi, combien il est difficile de refuser quelque chose à cet homme.
Un rire sans joie s'échappa des lèvres de la jeune femme. Elle bouillonnait littéralement.
- Parfait, Stark s'est donc mis en tête de bousiller ma vie.
- Ne soyez pas trop dure avec lui, Davis, il parlait de vous avec beaucoup de tendresse.
Elle le fusilla du regard, littéralement. Elle sentait son sang palpiter contre sa peau.
- June, fit son chef d'une voix étonnamment douce qui la calma légèrement. Prenez ces vacances.
Elle ne répondit pas tout de suite. Son regard se plongea sur le bureau de son chef et les photos de ses deux grands fils, qui trônaient dans des cadres en bois laqué. Elle le considérait elle-même presque comme un père depuis qu'elle était entrée au sein de la caserne. Elle avait débarqué là, innocente et inconsciente, en même temps qu'un jeune du nom de Berreli et de trois autres gars qui se pressaient les yeux émerveillés, comme elle. Torne les avait tous accueilli de la même façon, il n'avait rien dit sur son statut de femme, il ne l'avait ni materné, ni demandé davantage que les autres. Il avait été le seul à se comporter normalement avec elle et elle lui en était extrêmement reconnaissante. Avec lui, elle s'était toujours sentie elle-même.
- Et quand débutent ces vacances ? Finit-elle par grincer.
- Maintenant.
Torne noua ses deux mains entre elles, avant de poser son menton dessus la toisant par-dessus ces longs cils.
- C'est un ordre, Davis, je suis désolé.
Elle eut un claquement de langue agacée. Avant de se lever d'une démarche souple et de gagner la porte d'un pas légèrement rageur. Elle lui envoya un dernier regard par-dessus son épaule, auquel il répondit par un petit sourire contrit.
Elle remonta le hall de la caserne désert et se précipita dans les vestiaires, la mâchoire serrée. Dans sa tête tout se bousculait. Elle avait du mal à remettre ses idées en ordre, mais ce qu'elle savait avec certitude, c'était qu'elle en voulait à Stark. Enormément. Démesurément. Elle maugréa deux trois fois à son intention se sentant sur le point de craquer, avant d'inspirer profondément. Elle fouilla, dans son casier et balança ses affaires sans ménagement pêle-mêle dans son sac à dos.
- Tu t'en vas ? Fit une voix la sortant de sa bulle de colère.
- Grant, souffla-t-elle d'une petite voix.
Son ami se tenait dans l'embrasure de la porte les bras croisés, il la regardait, un air interloqué plaqué sur les traits fins de son visage. Elle sentit ses épaules s'affaisser légèrement.
- Tu as été mise à pieds ? Fit-il devant son air furibond. Bon sang June je vais aller parler à Torne.
- Ce n'est pas ça, Grant, fit-elle d'une petite voix. Je pars en vacances.
- En vacances ? Répéta-t-il, sourcils froncés.
Elle soupira avant de choir sur le petit banc de bois, tapotant la place à ses côtés pour qu'il vienne y prendre place.
- Il se passe tout un tas de choses dans ma vie, en ce moment, sur lesquelles je n'ai absolument aucun contrôle.
Elle sentit sa voix trembloter légèrement. Ces derniers temps elle se sentait prête à craquer à tout instant, ce qui était franchement désagréable comme sensation.
- Cela a quelque chose à voir avec tes nouvelles fréquentations ?
- Plus ou moins ? Répondit-elle en lui faisant un piètre sourire.
Il hocha la tête puis passa sa main dans sa chevelure désordonnée, un air épuisé sur le visage.
- Depuis que j'ai vu Captain America débarquer ici en plein service, souffla-t-il, je m'inquiète pour toi, June.
Elle soupira, malgré tout ce qu'ils avaient vécu, Grant avait toujours eu ce pincement de jalousie dès qu'un autre homme s'approchait un peu trop près d'elle. C'était difficile à gérer pour la jeune femme qui refusait de le faire souffrir mais qui était tiraillée en même temps par son désir de conserver son amitié.
- Il ne s'agit pas de Steve, c'est… c'est bien plus complexe que cela. Il… Il s'agit de mon père.
- Ton père ?
Elle s'agaça légèrement de le voir répéter chacune de ses phrases comme un perroquet.
- Oui. Mon père. Mon histoire. Ma vie qui est un bordel incommensurable.
Il eut un regard tendre sous lequel elle se sentit fondre. Son ami était là. Il l'avait toujours été.
- Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?
Elle haussa les épaules.
- Non. Mais je ne serais pas loin et puis… Nous pourrons toujours nous croiser au Rebbeca's, n'est-ce pas ?
Il posa une main réconfortante sur son épaule.
- Bien sûr et je te mettrais toujours la pâtée aux fléchettes
Elle eut un sourire qui lui réchauffa le cœur.
- Je te laisse gagner.
- Bien sûr.
- Est-ce que tu pourras dire aux autres que je suis partie ? Dis-le dans les grandes lignes, des affaires de famille à régler.
- Evidemment.
Elle soupira et avec des gestes doux, il lui prit la main. Elle leva un regard emplit de tristesse sur lui.
- Dis leur que je suis désolée d'avoir été imbuvable ces derniers temps.
Il esquissa un léger sourire.
- Ils ne t'en voudront pas, ne t'en fais.
Elle eut un pauvre sourire en écho au sien. La caserne était réellement une famille pour elle. Elle adorait l'ambiance qui y régnait. Garrett qui ratait tout le temps les cookies qu'il leur apportait mais eux, qui les mangeaient tout le temps en s'envoyant des regards entendus. Peter et son sourire qui lui bouffait la moitié de son visage, Charlie et ses conquêtes qui se succédaient alimentant les rumeurs et les conversations grasses de ses collègues masculins. Colette Torne et ses ridules au coin des yeux, tout cela était le quotidien de June, elle ignorait comment elle allait faire pour s'habituer à leur absence. Ces derniers temps à la Tour Stark elle avait eu la sensation de retrouver ce sentiment d'unité mais tout avait volé en éclat la nuit où Stark lui avait avoué que tout n'avait été qu'une mascarade habillement orchestrée.
- Je vais aller chercher Romeo dans le jardin, murmura-t-elle d'une voix étranglée.
- Un instant, fit-il. J'ai quelque chose à te montrer, d'abord.
Elle le regarda intriguée, se lever pour aller fouiller dans son propre casier. Lorsqu'il se retourna, le regard hésitant, elle crut qu'elle allait défaillir, il lui tendait une petite boîte noire. A deux doigts de s'enfuir, June déglutit courageusement, prête à lui briser le cœur. Avec des gestes lents, il ouvrit la boîte, dévoilant une bague magnifique. Un anneau en or surmonté d'un grenat, simple et élégant.
- On dirait que tu vas vomir, s'amusa-t-il.
- Je…
Elle avait la voix coupée.
- Je vais faire ma demande demain, j'ai invité Amy au restaurant, qu'en penses-tu ?
Une seconde ? Amy. Restaurant. Elle avala une immense goulée d'air, un sourire éclatant apparaissant sur ses traits.
- Une minute, fit-il en fronçant les sourcils. Est-ce que… Tu as cru que j'allais te faire une demande ?
- Une demande ?
Un rire hystérique franchit ses lèvres, tant elle se sentait ridicule. Elle aurait cependant préféré sauter de la Tour Stark que de l'admettre.
- Pas du tout ! Je me sens, un peu… Nauséeuse…
Elle se leva prête à quitter les lieux, son sac remplit d'affaires sur l'épaule et la laisse de Romeo dans une main.
- La bague est magnifique, Grant. Amy va adorer, fonce.
Puis, elle se détourna ignorant la boule qui obstruait péniblement sa gorge.
Lorsqu'elle pénétra dans l'espace détente, l'esprit tempête, June fut surprise de trouver l'endroit désert. Laissant retomber quelque peu sa colère, elle murmura d'une voix hésitante :
- Jarvis ?
- Mademoiselle Clark ? Lui demanda la voix robotisée instantanément.
- Où se trouve Tony Stark en ce moment ?
- Il est en mission avec l'équipe des Avengers, Mademoiselle.
Elle se laissa tomber sur le canapé, les poings contre ses joues. Romeo se coucha à ses pieds en poussant un lourd soupir. Elle regarda autour d'elle avant de s'approcher de l'imposante bibliothèque qui trônait contre un mur brun. Elle laissa son regard effleurer les titres aussi divers que variés, elle était émerveillée. Ici, elle se sentait presque chez elle.
- Mademoiselle Clark ? Fit la voix robotisée de Jarvis, la faisant presque sursauter.
- Oui, Jarvis ?
- Monsieur Stark souhaiterait que vous vous installiez à la Tour Avengers pour plus de confort.
- Ben voyons, grinça-t-elle en secouant la tête. Pourquoi ne pas me mettre dans une cellule tant qu'on y est ?
- Les suites de la Tour Avengers sont très confortables, elles disposent toutes d'un lit king size, un écran plasma, un balcon donnant sur le parc, un jacuzzi, une cuisine et une salle de Bain toutes équipées.
- Je n'en doute pas Jarvis, maugréa-t-elle de mauvaise grâce.
L'Intelligence Artificielle n'eut aucun autre commentaire à faire. Aussi, June entreprit de reprendre l'analyse de sa bibliothèque. Quel livre lisait Steve la dernière fois qu'elle l'avait croisé ici ? Un livre épais à la couverture jaune élimée elle en était certaine. Depuis qu'elle se rendait à la Tour Stark, elle le trouvait fréquemment avec un livre dans les mains. Voir, qu'il partageait son amour de la littérature n'avait pas aidé la jeune femme à faire taire les sensations qui s'allumaient dès qu'elle se trouvait en sa présence. C'était peu dire.
- J'ai beaucoup à rattraper, lui avait-il dit, une fois en haussant les épaules.
Elle avait souri touchée, et son sourire ne quittait pas ses lèvres alors qu'elle se remémorait ce doux souvenir. La sonnerie de son portable la tira de sa rêverie. American Patrol clamait de plus en plus fort qu'elle avait un appel, elle décrocha précipitamment, sans prendre le temps découvrir son interlocuteur :
- June, il paraît que tu as quitté la caserne, fit la voix de Penny de l'autre côté du combiné.
Elle leva les yeux au ciel, les nouvelles allaient décidemment bien vite.
- Comment es-tu déjà au courant ?
- Grant m'a envoyé un message, il disait que tu étais dans une période compliquée et que tu aurais besoin de ta meilleure amie.
June ferma les yeux douloureusement. Oh oui. Elle en avait besoin, elle en avait besoin plus que tout au monde mais pouvait-elle vraiment lui imposer un si lourd fardeau ? Penny vivait une vie qu'elle avait toujours désirée, simple, sans bizarreries ou autres lourds secrets. Et l'espace de quelques années bénies, elle avait eu l'immense chance de partager un peu de cette vie-là avec son amie. Aujourd'hui June avait la sensation que cette parenthèse dans sa vie était bel et bien terminée. Et elle peinait à entraîner son amie dans les sombres tourments qui l'agitaient. Elle avait déjà la sensation que Penny n'avait été qu'un pion, une marionnette, un pantin dont on pouvait agiter les fils à sa guise, dans l'immense partie de jeu auquel se livrait Tony Stark, elle n'avait pas envie que son amie puisse faire les frais de davantage de désagrément aussi d'une voix qu'elle voulut sans trémolos elle lui répondit :
- Je vais bien, Penny, j'ai juste pris quelques vacances.
Il y eut un blanc à l'autre bout de la ligne.
- Est-ce que tout va bien, June ?
- Mais oui, souffla-t-elle d'une voix qu'elle voulut teintée d'agacement.
Elle sentit la tension qui parcourut soudainement des kilomètres d'ondes dans son combiné et ferma douloureusement les yeux.
- Tu sais que je suis ton amie, n'est-ce pas, je serais toujours là pour toi ?
Oh oui. Je le sais. Et j'ai tellement, tellement besoin que tu sois là en cet instant.
- Penny, fit-elle d'une voix froide. J'ai juste besoin d'un peu d'air.
- Comme tu voudras.
La voix blessée de son amie faillit bien faire faire marche arrière à la jeune femme, mais avant qu'elle ne puisse ouvrir la bouche, la conversation se coupa, brutalement. Elle passa une main contre son visage, l'air las et se laissa choir sur le canapé avec mollesse. Qu'allait-il advenir à présent ? Allait-elle venir prendre ses quartiers, ici, chez les Avengers ? Y avait-elle sa place ? Et Romeo, est-ce que ce genre de vie convenait pour son fidèle compagnon ? Comme s'il avait compris ses tourments, celui-ci émit un gémissement avant de venir frotter sa tête contre sa main. Elle laissa ses doigts se perdre dans sa douce fourrure avec un soupir avant de poser sa tête contre la sienne, déposant un léger baiser contre sa tête, d'une voix douce :
- T'inquiète pas mon vieux, je penserais toujours à toi, en premier.
Il aboya, en signe d'assentiment ce qui lui arracha un sourire bienveillant. Ce chien était un soleil à lui tout seul, elle avait énormément de chance qu'il l'ai choisi comme humaine.
- Mademoiselle Clark, fit la voix de Jarvis, la faisant sursauter pour la deuxième fois en peu de temps. Monsieur Stark me fait dire qu'il sait que vous lui en voulez beaucoup mais que vos talents seraient forts apprécié en ce moment même.
Elle bondit sur ses pieds, douchée.
- Quoi ?
- Le Captain Rogers est en mauvaise posture.
Elle sentit son sang se figer brutalement alors qu'elle passait une mèche de cheveux derrière son oreille. Elle ignorait si elle était capable de lui venir en aide mais elle savait qu'elle ferait tout pour.
- Jarvis, où est-ce que je dois aller ?
Devant elle un écran synthétique apparut sur lequel s'affichait une cartes et des coordonnées GPS. Elle analysa la situation rapidement, puis elle se tourna vers son chien, lui flattant l'arrière de l'oreille.
- Tu vas devoir m'attendre ici.
Lorsqu'elle arriva à destination le froid lui coupa le souffle l'espace d'une seconde. Les tirs pleuvaient autour d'elle, à tel point qu'elle dû se mettre à couvert derrière un arbre, elle haletait ni plus ni moins. L'Iron Man fut à ses côtés plus rapidement qu'elle ne le crut. Il se plaça devant elle, faisant rempart avec son armure. Elle lui adressa un regard paniqué. Elle n'était pas prête à vivre un truc de ce genre. Pas du tout.
- Barton est blessé, Romanoff s'en occupe. Thor est tout près du but. Il faut évacuer Rogers, vite. Vous êtes prête, Junie ?
Elle pouvait entendre les grognements de Hulk non loin. Le sol vibrait et le froid lui brûlait l'épiderme. Une buée épaisse sortait de sa bouche alors qu'elle haletait très fort. Elle hocha la tête une fois.
- Je vous dépose.
Avant même qu'elle n'ai eu le temps de prononcer une parole, l'homme l'emportait dans ses bras, lui coupant le souffle. Elle n'avait jamais eu l'occasion de voler dans les bras d'un super-héros, elle avait déjà vu Superman au cinéma une ou deux fois et elle pouvait sans nul doute dire que ce vol-là n'avait rien de comparable. Le vent glacé s'abattait sur ses joues faisant couler ses yeux et l'empêchant de respirer correctement. Elle n'y voyait rien, tant sa vue était brouillée, elle ne pouvait qu'entendre les détonations en dessous d'eux et les brusques virages que prenait Tony Stark pour les éviter. Son armure était collée à elle, si gelée qu'elle ne sentait plus vraiment ses doigts.
- Au centre médical, lui dit-il contre son oreille, ils sont prévenus.
Et alors il la lâcha. Sa chute dura dix seconde, ni plus ni moins mais elle mit du temps à reprendre ses esprits. Ses mains s'étaient abimées sur le sol même si le saut n'avait pas été très haut.
- June.
La voix était hachée et faible. Elle pivota rapidement, apercevant le Captain tout près d'elle. Il se trouvait non loin d'une énorme base en contre haut. Tony, posté au-dessus d'eux faisait tout pour éviter qu'ils soient rattrapés, mais elle pouvait voir les assaillants se rapprocher dangereusement. Steve était en uniforme, couché sur le flanc, à couvert, une tâche rouge sombre recouvrant son abdomen.
- St…eve.
Elle s'approcha de lui, ses pas rendus difficiles par le froid glacial, elle claquait des dents si fort qu'elles lui faisaient mal. Steve la contemplait, un air perdu sur le visage, comme s'il peinait à croire qu'elle se trouvait là. Elle effleura doucement son visage et il frissonna.
- Qu'est-ce que… Fit-il, déboussolé.
- Junie, la pressa Tony au-dessus d'eux.
Elle vit qu'il peinait à repousser les hommes de plus en plus nombreux. Thor et Hulk avaient sûrement besoin d'aide et Natasha et Clint étaient déjà hors de vu. La respiration de Steve était hachée et visiblement il fallait qu'ils déguerpissent rapidement s'ils voulaient leur laisser le champ libre. Ses mains glissèrent jusqu'aux bras du Captain, ses doigts s'enroulèrent autour de ses muscles et elle planta son regard dans celui de son ami. Il avait l'air terriblement désorienté, comprenant à peine ce qui se passait.
- Accroche-toi, Steve, souffla-t-elle avant de fermer les yeux.
La sensation était loin d'être agréable, c'était un peu comme plonger dans une eau glacée, sauter dans le vide sans parachute. C'était brutal. Violent. De toutes les fois où elle avait réussi à se déplacer par les voies moléculaires, à se téléporter en somme, car il s'agissait bien de cela, celle-ci était bien la pire. La nausée l'envahie brusquement et elle eut peine à ouvrir les yeux, sans avoir le tournis. Steve était toujours accroché à elle, ses doigts plantés contre ses bras, il la regardait, avec cet air un peu perdu, qu'elle n'aurait jamais voulu voir dans son visage.
- June, souffla-t-il les yeux écarquillés.
Ils étaient à genoux, l'un contre l'autre alors que l'équipe médicale se pressait autour d'eux, décollant le Captain de son corps, l'examinant sous toutes les coutures. Il ne la lâchait pas du regard, il avait l'air inquiet. Elle lui faisait peur sans aucun doute. Il devait la voir comme une espèce de monstre, une bête de foire. Elle frissonna, ne le lâchant pas du regard.
- Est-ce que…. Est-ce qu'il… va bien ?
Elle s'adressait aux gens autour d'eux mais ne parvenait pas à détacher les yeux de l'homme qui lui faisait face. Il secouait légèrement la tête les yeux écarquillés, l'air apeuré. Son cœur se fendit, blessé.
- Elle est en hypothermie, fit une voix contre son oreille.
Pourtant elle l'entendait très loin, comme si elle se trouvait sous l'eau. Soudain, elle eut l'impression que la pièce se rétrécissait, elle n'entendait plus que le lourd battement de son corps, lent très lent contre ses oreilles. Et puis, soudain ce fut le noir.
