Notes de début de chapitre.
Pas de notes.
CHAPITRE VIII
" We were the rebels, lone survivors
We were the cult of deep sea divers
We were young once then we grew old
We were shining, we were fool's gold
Hold me til I'm not lonely anymore
It's only the crashing of the ocean to the shore "
(The Midnight, artistes américains, "Lost Boy")
a. Chronoxyle
Hui Seon demeura avec avec lui longtemps après passé chuksi. Elle posa une main sur la sienne, et ne dit rien pendant un long moment, attendant que ses larmes se tarissent. Woon estimait qu'il n'y avait rien à dire. Il n'avait pleuré que rarement du temps où il était encore en vie : à présent, il lui semblait être rempli d'eau, ou que son corps ne pourrait jamais en contenir suffisamment. Depuis sa résurrection, il avait pleuré si souvent et si silencieusement qu'il aurait pu en être déconcerté, s'il y avait accordé la moindre importance.
Parfois, Hui Seon avait été présente, mais le plus souvent, la mélancolie s'abattait sur lui en pleine nuit, quand la maison du Printemps était paisible et que les gisaengs reposaient dans leurs chambres d'un sommeil miséricordieux. Le fait était qu'il ne parvenait pas à faire autre chose. Parler était une épreuve, et ses muscles inutilisés depuis une décennie lui paraissaient affreusement lourds. Il avait même du mal à se concentrer. Ses pensées tournaient en boucle, se bloquaient (Woon-ah) avant de repartir vers des routes sombres et confuses, contre lesquelles il ne cherchait même pas à lutter. Parfois, il revoyait une scène, un visage (Woon-ah), reconnaissait un contexte ou une voix, et alors sa renaissance était plus insupportable, plus atroce, plus douloureuse que tout ce qu'il avait jamais vécu (l'épée dans son coeur).
Il ne se souvenait pas bien du moment où il avait émergé de terre. Hui Seon lui avait assuré que les choses lui reviendraient clairement en temps et en heure, mais pour le moment, tout était décousu, irréel, comme dans un cauchemar ou une très vieille réminiscence qui ne lui aurait pas appartenu. Il se rappelait essentiellement d'impressions chaotiques : ses mains écartant la terre froide et mouillée qui entrait dans sa bouche, dans ses yeux et son nez, une sensation aigüe de panique, le souffle indistinct d'un vent froid sur son visage, et la vision de branches ténébreuses et sinueuses au dessus de lui, couvertes de nuages rouges et ocres.
Il partageait alors avec tous les gwihins une sensation effrayante, celle de ne plus avoir été et d'être à nouveau, sans savoir combien de temps s'était passé, qui les avaient mis là, ni où ils étaient. Il sentait sans sentir : tout était lointain, inconnu, et hostile. Son esprit tournait avec une déchaînement de peur et d'incohérence comme il en avait rarement connu jusqu'à lors. Quelques semaines plus tard, allongé dans la chambre calme et soignée que Gyo Hui Seon lui avait attribué, il y repenserait et conclurait que même mourir ne lui avait pas semblé si terrorisant en comparaison.
Il n'avait pas trouvé Hui Seon. Son état de nerf ne lui aurait pas permis d'aboutir à une telle rencontre. C'était Hui Seon qui s'était débrouillée pour mettre la main sur lui. Lors de son réveil, tout lui faisait peur. Le moindre mouvement mettait ses sens en alerte. Les couleurs étaient trop fortes, les textures indistinctes. Il sentait le sol et avait conscience que sa perception était désordonnée, mutilée, complétement transformée.
Aucun souvenir immédiat ne lui était revenu les premières minutes de sa résurrection, mais il savait néanmoins que la moindre de ses sensations était profondément perturbée et changée par un processus totalement inexplicable. Il avait perçu son corps, et ne l'avait pas perçu tout en même temps. Il régnait une telle anarchie dans ses impressions qu'il en était strictement incapable de penser. Ses yeux ne reconnaissaient rien. Il voyait, pourtant. Tout avait d'abord été flou, et les sons étaient étouffés, un phénomène qui avait persisté bien du temps après qu'il ait gratté le sol de ses ongles pour s'extirper de sa tombe.
Il n'avait pas compris sur le moment qu'il venait d'émerger d'une sépulture. Il n'y avait d'écriteau, pas de pierre, aucune indication, même minime, rien à part un trou béant dans la terre sombre et humide, et les traces d'un cercueil grossièrement exécuté, en bois abîmé par le temps et les créatures minuscules des profondeurs terrestres. Il lui avait fallu du temps pour réaliser qui se trouvait à l'intérieur, et pourquoi la fosse était saccagée. Associer des idées les unes aux autres lui avait paru une tâche terrible, presque insurmontable. Il était resté plus d'une heure debout près de la tombe, la regardant inlassablement comme si elle allait finir par lui donner toutes les réponses dont il avait désespérément besoin.
Quand l'idée de son trépas s'était finalement imposé à lui, il avait quitté la fosse des yeux pour admirer l'arbre sous lequel celle-ci avait été creusée. C'était un grand arbre, avec un tronc noir particulièrement massif à l'écorce rugueuse, qui présentait la particularité de se tordre violemment en de multiples extensions en son milieu, résultant en une forme de paume de main dont les doigts auraient été en train de se déplier. À gauche, Woon avait distingué un prolongement noueux et épais qui montait haut, se divisait une fois de plus en deux puis se scindait par la suite en plusieurs sections de branches d'abord volumineuses, puis de plus en plus fines à mesure que l'arbre étendait sa silhouette autour du périmètre du tronc. Les branches situées sur la partie basse de l'appendice retombaient lourdement vers le sol, comme attirées par le poids du bois et des feuilles, sans pour autant venir le toucher. La partie de droite, qui partait vers l'arrière, possédaient des caractéristiques similaires, et certaines de ses branches les plus longues et les plus sveltes aboutissaient leur course dans la terre.
Si l'arbre n'était pas parmi les plus hauts, il se déployait néanmoins de façon spectaculaire, occupant un volume d'espace remarquable et créant un abri colossal, allongé par une canopée monumentale. Il avait l'air ancien, et majestueux. Dans la confusion qui noyait alors la moindre de ses réflexion, Woon se souvenait s'être senti petit, mais protégé par l'immensité de l'arbre et la façon harmonieuses dont ses feuilles dégringolaient invariablement vers le sol depuis les branches, créant un voile réconfortant de rouge et d'or autour du désordre de ses questionnements.
Certaines de ces feuilles flottaient librement dans l'air, sans être rattachées à la moindre branche, et venaient se poser sur la terre en créant un contraste fascinant de couleurs. Woon connaissait le nom de l'arbre, mais il avait été incapable de s'en souvenir jusqu'à ce que Hui Seon lui offre un premier repas à la maison du Printemps, loin du chaos et de la peur. C'était un saule-pleureur, pensa t-il pour peut-être la centième ou la millième fois depuis que le nom avait refait surface dans sa mémoire, et ses feuilles tombaient parce qu'on était en automne. Quelqu'un (Woon-ah) l'avait enterré sous un saule-pleureur, le plus grand et le plus imposant que Woon ait jamais vu de son vivant, et il ne savait pas qui. Il lui semblait avoir des échos, parfois (Woon-ah). Ils ne duraient jamais très longtemps, et lui donnaient toujours envie de fondre en larmes.
Hui Seon s'était manifestée plusieurs jours après sa résurrection, mais il peinait encore à en situer la date exacte. Woon avait longtemps erré, complétement désorienté, dans une forêt qui ne lui disait absolument rien et dont l'agencement des arbres et des chemins de terre avait un aspect rassurant le jour, et oppressant la nuit. Des fragments de mémoire qui allaient et venaient de façon totalement aléatoire lui avaient indiqué qu'il avait pourtant déjà été forcé d'établir des campements provisoires dans des endroits similaires quand il respirait encore, et qu'aucune de ces expériences lointaines n'avaient été accompagné de conséquences déplaisantes.
Il demeurait néanmoins vigilant, poussé par un très vieil instinct, et par la réalisation que son statut pouvait provoquer de vives réactions s'il venait à croiser des vivants. Un instant, il s'était demandé, comme bon nombre de gwishins avant lui, comme In Monchang, comme Gyo Hui Seon, s'il n'était pas tout simplement revenu à la vie à la suite d'un miracle, mais la perte des sensations de soif, de froid, de fatigue, la couleur laiteuse de sa peau que lui avaient renvoyé ses yeux lorsqu'ils s'étaient ajustés à la lumière du jour, la tombe et surtout la brûlure étrangement indolore de la blessure qui transperçait son cœur, et qui ravivait des images et des émotions lancinantes (Woon-ah), tendaient à lui démontrer le contraire.
Nous sommes morts, lui dirait plus tard Hui Seon d'un ton dur, nous sommes des morts qui marchent et qui pensent, voilà tout. En avançant dans la forêt d'un pas incertain, à l'image d'un nouveau-né qui apprend à marcher, Woon avait laissé plus d'une fois cette possibilité se graver dans ses réflexions disloquées, et l'avait autorisée à être vraisemblable, jusqu'à ce que Hui Seon la lui confirme définitivement.
Le premier jour, incapable d'envisager de s'éloigner de sa tombe, il s'était allongé tout contre le tronc du saule-pleureur, envahi par un besoin de fermer les yeux et de laisser le choc l'endormir. Le sommeil n'était jamais venu, et alors que l'aube dardait des rayons de soleil timides pour venir percer l'obscurité de la nuit, il avait entrepris de faire un premier examen de son environnement proche. L'envergure immense de l'arbre sous lequel il reposait encore la veille dissimulait une bonne partie du paysage, mais Woon avait distingué de l'eau en arrière du saule-pleureur.
S'aidant du tronc pour se lever, il avait vacillé au delà des frontières de l'arbre, écartant les rideaux de feuilles qui barraient son chemin et découvrant finalement une étendue d'eau suffisamment grande pour être un lac. Le saule-pleureur se trouvait sur l'une de ses rives, entouré lui-même par une densité d'arbres plus hauts et plus effilés, aux couleurs incandescentes. À l'horizon se dessinait la cimes de montagnes enveloppées dans les nuages du matin, dont la silhouette lui était affreusement familière. Une fois extrait du feuillage opulent du saule-pleureur, Woon avait entendu des oiseaux, accompagnés du craquement des branches dans des arbres voisins. Ils se fichent de ce qui se passent, avait-il conclu, peu leur importe qu'un mort se soit levé de sa tombe, ça ne change rien pour eux. En un sens, l'idée avait contribué à le tranquilliser.
Il s'était véritablement mis en marche à la fin de la journée, comprenant qu'il ne pouvait rester indéfiniment sous la protection de sa sépulture. Il commençait à ressentir les premières agitations de la faim, et il n'avait rien, pas d'argent, pas d'arme, qui aurait pu lui permettre d'assouvir son appétit. Il s'était décidé pour trouver une ville ou un village, où il pourrait éventuellement collecter des informations sur l'endroit où il trouvait, la date et (à manger) un endroit sécurisé où se reposer, de préférence à distance des vivants.
Sans présenter le réflexe qu'avait eu Hui Seon de se cacher dans les bois pour fuir les répercussions et l'horreur léthale qu'inspiraient les gwishins à la population du royaume de Joseon, Woon avait cependant jugé préférable de se tenir loin des espaces peuplés, car il se doutait que sa renaissance n'avait rien de normal, et il ne voulait pas se confronter aux foules à moins de se sentir plus à l'aise à l'encontre de son nouveau statut. Son espoir était de trouver une habitation isolée des autres mais assez proche d'une agglomération, comme il avait pu en connaître jadis (la maison de son père), dans laquelle il aurait pu s'installer provisoirement et penser sans craindre les coups de tonnerre, le vent ou les cris des animaux qui peuplaient la forêt. Il se souvenait s'être senti complétement seul au monde.
La faim avait grandi dans son ventre, jusqu'à devenir menaçante au point d'écraser le moindre de ses raisonnements et d'orienter chacun de ses gestes. Il essaya de chasser à coups de pierre lancés vers des lapins ou des oiseaux, sans véritable réussite. Ses réflexes semblaient avoir diminué, et il avait du mal à évaluer les distances. Le troisième jour, il trouva le cadavre d'un sanglier qui aurait pu satisfaire son appétit, s'il n'avait pas été en état de décomposition avancé. Woon passa son chemin. Au bout du cinquième jour, son esprit dérivait lentement mais sûrement dans des méandres d'incohérence marécageuse. Il avait cru voir un homme, habillé en bleu, qui le suivait entre les arbres. Le sixième jour, il avait perdu connaissance.
Quand il s'était réveillé, Hui Seon se tenait au dessus de lui, entouré d'un homme âgé au regard vif et d'une très vieille femme aux longs cheveux gris.
b. La barque de Charon
Personne ne savait que Gyo Hui Seon était un gwishin, et personne ne savait que So-Ri était également des leurs. C'était la règle. Maîtresse Gyo avait instauré la discrétion et le secret comme meilleurs armes de défense contre les politiques de décimation mises en place par le roi Yeongjo dès la première vague de résurrection, et tous les morts qu'elle avait accepté dans son établissement devaient se plier à cette consigne. Pour So-Ri, la tâche avait des airs de déjà-vu : elle était une jeune gisaeng en fin d'apprentissage lorsqu'elle avait été fauchée par une septicémie dont l'origine, des douleurs puissantes du côté droit de son ventre, n'avait pas pu être identifiée et traitée à temps par les médecins.
Elle était âgée de dix-huit lors de son décès, et c'était tout juste un an plus tard qu'elle s'était extraite de sa tombe à l'occasion de la quatrième levée des gwishins. Sa mort avait été si fulgurante qu'elle avait à peine eu le temps d'en prendre conscience : malade, fiévreuse, elle avait évolué dans une agonie solitaire, à peine rompue par les remarques du physicien qui affichait une expression de résignation déçue (elle va mourir) et par les soins distraits de ses consœurs, qui en avaient vu d'autres expirer sur le lit où So-Ri avait été étendue et ne parvenaient plus à s'émouvoir d'un trépas supplémentaire.
À l'époque, la jeune fille résidait à la maison de l'Ouest, située aux frontières ouest d'Hanyang, et dont la réputation, bien que méritante, était éclipsée par celles, beaucoup plus imposantes, des grandes maisons des Saisons ou des Éléments. Elle était issue d'une formation classique de gisaeng : elle terminait sa troisième année réglementaire d'enseignement, et était entrée à la maison de l'Ouest en tant qu'apprentie pour plusieurs mois, après avoir été précédemment accueillie aux maisons du Nord et du Tigre Blanc, dont elle conservait un souvenir attendri.
Il lui arrivait parfois de se remémorer le commencement des douleurs qui l'avaient conduite à la maladie puis à la mort. Elle n'aimait pas retomber dans les bas-fond de sa mémoire, comme une grande majorité des gwishins, mais la mélancolie de son statut l'y ramenait invariablement. Les douleurs étaient apparues un jour banal, en fin d'après-midi, alors qu'elle suivait sa tutrice dans sa routine habituelle. Celle-ci était une très belle femme de vingt-cinq ans dont les goûts vestimentaires colorés et le caractère engageant avaient permis à So-Ri de rapidement trouver sa place parmi le reste de ses consœurs tout en se distinguant suffisamment pour ne pas être perdue dans la masse.
So-Ri se rappelait de son sourire, et du visage inquiet qu'elle avait penché sur elle quand ses douleurs s'étaient manifestés. Au début, elle avait pensé que c'était simplement un signe que son saignement menstruel n'allait pas tarder. Mais la douleur avait persisté, s'était installée, localisée, pour atteindre des proportions si intolérables que So-Ri avait terminé la journée criante et transpirante sur son lit, tandis que le médecin osait à peine toucher son ventre de peur de provoquer une autre exclamation de souffrance.
Elle était morte deux jours plus tard, dans l'incompréhension générale et le silence, ses consœurs ayant été éloignée par crainte d'une possible contagion. Elle n'avait pas eu le temps d'avoir peur. Au bout d'un moment, elle avait perdu toute notion des heures et de l'espace. Elle s'était réveillé en automne 1776 dans un état équivalent, sans savoir où elle était, ni quand. Elle était alors enterrée dans un petit cimetière en bordure de la capitale, où l'on mettait généralement les gens quand ils mourraient d'une maladie inconnue et potentiellement transmissible.
Autour d'elle, d'autres gwihins avançaient lentement, hébétés, comme s'ils émergeaient tout droit d'un autre monde. En un sens, la comparaison n'était pas totalement inappropriée, car So-Ri avait eu l'impression de revenir de très loin. Elle avait jeté un oeil aux alentours, découvert la stèle de bois simple qui marquait sa tombe, le trou béant de terre fraiche et sombre dont elle était sortie. Elle se souvenait avoir été heureuse de la présence des autres, et les avoir suivi dans leur mouvement vers la sortie du cimetière, terrifiée à l'idée de se retrouver toute seule dans un environnement qu'elle ne connaissait pas.
Leur chance avait été de se lever aux petites heures du matin. Ils avaient procédé à une entrée en un groupe dense dans la capitale tandis que d'autres avaient mis le cap vers les villages proches, et si on les avait répérés aux heures les plus actives de la ville, soit entre myosi et jinsi le matin ou sulsi et haesi le soir, ils auraient probablement tous été la proie des patrouilles de surveillance déployée par le gouvernement pour lutter contre les phénomènes de résurrections.
En outre, ils étaient le produit d'une quatrième vague, et le réseau des gwishins souterrain était établi depuis plusieurs années, en partie soutenu par l'action des Yeogogoedam, avec la publication du second volume clandestin de l'Encyclopédie des Morts et l'émergence plus récent du savoir de la conscience commune qui avait provoqué un bouleversement grandiose dans les méthodes de survie des morts et dans leurs façons mutuelles de se reconnaître parmi les vivants.
Aux portes du cimetière attendaient ainsi d'autres gwishins, plus vieux, qui avaient déjà vu une, deux ou trois vagues de retours successifs et qui appartenaient, ou non, au réseau. So-Ri aperçut aussi les corps étendus au sol de soldats, appartenant visiblement aux brigades chargées de capturer et de détruire les gwishins tout juste revenus à la vie. Ils sont neutralisés le temps de la résurrection dans les environs des cimetières, l'avait informé Hui Seon un peu plus tard, mais nous faisons de notre mieux pour ne pas les tuer, car cela risquerait de nous rendre encore plus exécrables auprès des vivants.
Celle-ci se tenait juste en face des portes du cimetière, sa silhouette élégante enveloppée dans un jangot noir. Elle était accompagnée d'un vieil homme, d'une vieille femme, et d'une femme plus jeune qui se tenait un peu en retrait. Elle interrompit la marche des nouveaux gwishins d'un geste calme de la main, auxquels ils obéirent tous d'une manière aussi unanime qu'étrange, puis elle les accueillit par un bref discours.
Vous étiez morts, déclara t-elle d'un ton solennel, certains d'entre vous depuis peu, et d'autres depuis plusieurs années. Vous êtes réveillés, mais vous n'êtes pas vivants pour autant. Vous êtes connus sous le nom de gwishins. Aux quatre coins de Joseon, les morts se lèvent, comme vous. Tous ceux que vous voyez ici sont des vôtres et ont vécu les mêmes expériences : nous sommes venus vous aider. Elle avait des yeux très noirs, et un teint très blanc. So-Ri la vit parcourir la petite assemblée de morts d'un regard tranquille, puis elle posa finalement les yeux sur elle et lui fit signe de s'approcher.
- Comment t'appelle-tu ? Lui demanda t-elle.
Sa voix était basse et ancienne. So-Ri avait désespérément cherché dans sa mémoire, mais rien ne lui était venu.
- Tu t'en souviendras, l'avait alors rassuré Hui Seon.
Elle lui avait révélé son identité et celle de ses compagnons. L'homme s'appelait Im Ji-Ho, il tenait une librairie non loin de la maison de divertissement que dirigeait Hui-Seon, et était l'auteur du deuxième volume de l'Encyclopédie des Morts, que So-Ri lirait le lendemain, pelotonnée dans un coin de la boutique, en paix et avide de connaissances et de contrôle. La vieille femme se nommait Jae-Ji : elle était morte shaman, et avait été la première à faire connaître la conscience collective à Hui-Seon, jouant un rôle capital dans le développement du réseau secret des gwishins et dans leur survie.
Elle voit des choses, et elle nous fait voir d'autres choses qui sont au fond de nous-même, lui apprit Hui-Seon un soir, comme elle quittait la librairie pour rejoindre la maison du Printemps. Leur quatrième compagne était prénommée Min-Su, et elle occupait une place de gisaeng au sein de l'établissement de Gyo Hui Seon. Personne, en dehors de quelques gwishins de confiance, n'avait connaissance de leur statut. Le secret était la clé. Le secret voulait dire la survie.
So-Ri avait très vite pris conscience de son état et des transformations qu'il avait apporté à son corps. Les deux premières semaines de sa résurrection, Hui-Seon l'envoya vivre dans la librairie d'Im Ji-Ho, ainsi qu'elle l'avait fait pour d'autres gwishins lors des vagues de retours antérieures. Le vieil homme disposait d'un étage où il avait un chambre supplémentaire, et accueillait régulièrement des morts dans le besoin, qui apprenait son identité (l'Historien) grâce au réseau ou qui le rencontraient par un hasard chanceux. La chambre était confortable et pourvue d'un petit miroir, où So-Ri avait découvert ses yeux d'encre et sa peau cireuse.
Tu fait partie des fortunés, lui avait dit Ji-Ho un jour, alors qu'elle lisait paisiblement à sa place habituelle. Elle le savait et aurait pu en remercier sa bonne étoile, si elle n'avait pas eu l'impression que cette dernière lui avait également joué un mauvais tour en la forçant à s'éveiller de son supposé repos éternel. Durant le temps qu'elle passa à la librairie, puis plus tard, chez Hui-Seon, elle entendit plus d'une fois parler des arrestations et des exécutions de gwishins par l'armée, mais également de dénonciations par des vivants, ou par d'autres morts. Le climat était oppressant et dangereux, malgré un relâchement comparativement aux années précédentes du à l'existence du réseau et à l'intégration en douce de gwishins parmi les vivants. Tu dois garder ton statut secret autant que tu le peux, et ne faire confiance à personne, lui annonça Hui-Seon quand So-Ri emménagea à la maison du Printemps.
À la fin de l'automne 1776, Gyo Hui-Seon vint la trouver pour lui apprendre qu'elle souhaitait la voir rejoindre son établissement.
- Il y a quelqu'un dont j'aimerai que tu t'occupes, déclara t-elle en guise d'explications. Et j'aimerai avoir une autre gwishin gisaeng avec moi, en plus de Min-Su et Su-Jin. Ji-Ho m'a dit que tu étais studieuse et disciplinée. Ce sont des qualités que j'apprécierai plus dans le contexte actuel que tes talents à la poésie ou au gayageum. Étant donné ton jeune âge, tu pourras passer pour une apprentie. Ce ne sera pas long, mais cela te fournira une couverture suffisamment crédible en cas de difficultés.
So-Ri n'avait pas peur de maîtresse Gyo, car elle la savait bienveillante et généreuse sous sa couche de sévérité, mais elle craignait terriblement sa colère. Jamais elle n'avait eu de directrice aussi exigeante ni aussi impressionnante. En outre, Hui-Seon était la première gwishin installée parmi les vivants que So-Ri avait rencontré. Cette caractéristique seule, combinée au repère et à la figure d'autorité qu'elle avait représenté dès le moment où elle avait accueilli les nouveaux gwishins ressuscité avec So-Ri, et qui s'était confirmée par la suite avec sa place d'importance au sein du réseau souterrain, suffisait à la rendre presque divine aux yeux de la jeune fille, et à lui inspirer tout à la fois de l'angoisse et de la vénération.
Elle n'avait jamais cessé d'éprouver cet enchevêtrement de sentiments contradictoires envers sa maitresse, et elle l'éprouvait d'autant plus le jour où Hui-Seon la convoqua, elle et les deux autres gisaengs gwishins dans ses appartements, longtemps après son installation à la maison du Printemps et sa prise de fonction auprès de Yeo Woon, un gwishin également issu de la quatrième vague de résurrection, et que Hui-Seon semblait connaître.
Face à ses deux consœurs, So-Ri ne manquait jamais de se sentir petite et incertaine, malgré leur douceur et leur amabilité. Maîtresse Gyo se tenait droite devant sa table de travail, un document à l'air complexe ouvert devant elle. En y jetant un œil discret, So-Ri découvrit qu'il s'agissait d'un exemplaire du premier volume de l'Encyclopédie des Morts, un ouvrage pourtant abhorré par Hui-Seon. Celle-ci portait un riche hanbok aux couleurs de l'automne, à la veste rebrodée d'or et à la jupe d'un rouge cramoisi profond, qui mettait en valeur ses yeux noirs de gwishin réanimée depuis longtemps.
- Nous avons un problème, leur apprit-elle sans détour. Cela concerne Yeo Woon.
Les trois gisaengs gardèrent le silence, sachant pertinemment que la suite des explications de leur maitresse ne devait guère tarder.
- D'après ce qu'il m'a dit, il a été tué par l'un de ses amis d'enfance, un militaire qui s'appelle Baek Dong Soo. Certaines d'entre vous l'ont déjà vu au cours des dernières années, si mes souvenirs sont bons. C'était un client régulier.
Su-Jin hocha brièvement la tête.
- Il n'est pas venu depuis au moins trois ans, observa t-elle. Il formait des jeunes recrues pour renforcer les effectifs de l'armée contre les nôtres. Il avait des problèmes de boissons.
- Je sais, répondit vivement Hui-Seon. Il a été renvoyé de son poste et avait quitté Hanyang lorsque sa situation financière était devenue précaire, mais mes sources du gouvernement m'ont confirmé son retour, de même que le récit fait par Yeo Woon et Min-Su de leurs deux rencontres respectives avec un des ses apprentis.
- Il est toujours en difficulté, affirma Min-Su. Son apprenti m'a dit qu'il continuait de boire pendant les entraînements, et qu'Hong Guk-Yeong semblait regretter d'être intervenu auprès du roi pour le réintégrer à l'équipe d'instructeurs.
- Essaie d'en savoir plus, lui ordonna maîtresse Gyo. Si Baek Dong Soo boit toujours, il n'est pas exclu qu'il va revenir à la maison du Printemps, maintenant que ses revenus le lui permettent de nouveau. Nous devons être prêtes. Go Hyang, qui s'occupe de Yeo Woon en tant que vivante, tient Baek Dong Soo et Hong Guk Yeong pour responsables de la mort de notre hôte. Elle m'a confié qu'elle avait peur de le voir exécuter Yeo Woon une seconde fois. Tous les deux me servent des versions différentes et je ne suis pas certaine du déroulement exact des événements qui ont conduit à la mort de Yeo Woon, mais je pencherais pour la prudence, en particulier maintenant que notre invité sait que Baek Dong Soo était un de nos clients et pourrait réapparaître du jour au lendemain. Il va vouloir le revoir.
Su-Jin exprima son étonnement, demandant si Yeo Woon ne risquerait pas plutôt de se cacher de son bourreau.
- Ce n'est pas ce genre de bourreau, ma chérie, dit Maîtresse Gyo en secouant la tête, ses lèvres rouges étirées en un sourire secret. Nous devrons éviter qu'ils se croisent. Dans le cas où Baek Dong Soo se mettait à côtoyer de nouveau la maison du Printemps, je veux que vous mettiez tout en œuvre pour les tenir à distance, c'est compris ?
So-Ri se souvint du visage de Yeo Woon quand le nom de Baek Dong Soo avait été prononcé, du trouble qui l'avait traversé, et les paroles de maîtresse Gyo raisonnèrent avec la même puissance que la règle du secret (ce n'est pas ce genre de bourreau).
