Chapitre 6.
Le temps dans le bus me semble bien moins long qu'à l'aller. Peut-être parce que je repère quelques points stratégiques à travers la fenêtre à laquelle je suis collée, qui m'indiquent ma progression. Je dois ensuite jouer des coudes pour me frayer un chemin jusqu'à la sortie du véhicule et redécouvre ce qu'est l'air pur en manquant de m'éclater contre le gravier après m'être extraite de la foule.
Sans l'aide du GPS, je parviens à retrouver le chemin jusqu'à ma rue, encore déserte. A vrai dire, je crois que ce qui m'aurais vraiment étonnée, c'est si j'avais croisé quelqu'un. Le très léger courant d'air fait quelque peu voleter les plus hautes feuilles des arbres et l'ombre de ces dernier sur le goudron se meut au gré du vent.
Cette rue est définitivement tranquillisante. En quelques instants passés ici, j'ai l'impression que l'agitation de cette première journée de cours est bien lointaine.
Alors que je distingue notre nouveau chez-nous un peu plus loin à droite, une porte s'ouvre de l'autre côté de la route. J'observe alors, étonnée, un jeune homme d'environ mon âge sortir.
Finalement, nous ne sommes pas les seuls à habiter ici ? Qui plus est, les voisins n'ont pas l'air de faire partie du club du troisième âge.
Il descend les marches de son perron à la manière d'un automate, pour aller jeter sa poubelle dans le container quelques mètres plus loin. Ce n'est qu'une fois fait qu'il remarque ma présence. Si je n'avais pas été en mouvement et que ma vision avait été plus stable, j'aurais presque pu jurer l'avoir vu sursauter.
C'est donc en retenant un rire que j'esquisse un sourire à son égard en guise de salut, qu'il me rend maladroitement.
Et enfin, je regagne ma maison.
« Ma maison ». C'est cool d'utiliser ce nouveau terme. Et ça sonne bien.
Ce n'est qu'en annonçant ma présence que je réalise ne pas avoir vu la voiture de mes parents face à notre habitation. Le silence qui s'oppose à moi me le confirme alors : mes parents ne sont pas là, ce qui m'étonne étant donné qu'ils avaient annoncé ce matin terminer relativement tôt aujourd'hui. Peut-être ont-ils finalement été retenus. De toute manière, je m'étais préparée à moins les voir à présent que nous sommes sur New-York. Je savais que leur nouveau poste leur prendrait plus de temps.
Après avoir enlevé mes chaussures et déposé mon sac de cours sur une chaise, je vais farfouiller dans la cuisine, à la recherche de quelque chose à grignoter. Pratiquement dix-sept heures, c'est le moment de goûter.
C'est néanmoins un cuisant échec. Le frigo est désespérément vide, de même que les multiples placards. J'aurais dû me souvenir qu'on avait simplement survécu niveau nourriture jusque-là, et aller acheter un truc avant de rentrer.
Frustrée, je vais m'affaler sur le canapé et appelle Laureen, qui décroche alors que je ne l'attends plus.
- Ah bah enfin ! je grommelle faussement.
- Eh oh, on n'a pas tous une vie aussi peu remplie que toi, assène-t-elle en riant.
- T'as même pas idée d'à quel point cette journée était courte mais intense, je me défends.
Sur ce, je lui raconte en détail mes quelques péripéties. Elle se fout littéralement de moi pour avoir été crédule face à Flash, s'intéresse aux trois personnes avec qui je viens de me lier d'amitié et me demande pourquoi je ne suis pas allée saluer le voisin que j'ai aperçu.
- Tu croyais quoi ? Que j'allais traverser la rue pour lui dire « Eh, j'suis ta nouvelle voisine, ça baigne ? ».
Elle rigole à l'autre bout de la ligne, ce qui me fait sourire.
- Je pensais pas que New-York t'avait rendue timide.
- C'est pas le cas, mais y a plus glamour qu'aller parler à quelqu'un qui sort ses poubelles.
Après m'avoir assuré qu'examiner le contenu des ordures ménagères nous permet d'en apprendre beaucoup sur les gens, Laureen me raconte à son tour sa rentrée : pas de nouvelle personne, elle est déprimée que je l'ai lâchée, mais elle n'est pas seule puisqu'elle connaît déjà tout le monde.
Une bonne demi-heure plus tard, nous raccrochons enfin et je monte dans ma chambre avec mon sac, pour m'installer à mon bureau. En priorité, j'attrape une feuille blanche et y retranscris le lycée dans les grandes lignes. Je suis certaine que ce plan ne me servira pas bien longtemps puisque je me ferai rapidement à cette école, mais pour les premiers jours, mieux vaut garder ça avec moi, juste au cas où.
Une fois fini, j'ouvre à contre cœur mon livre de maths. Déjà des devoirs et comme me l'indique mon agenda, un tas. Cinq bons gros exercices de maths, condensant le programme des années précédentes, histoire de « se remettre dans le bain ». Tout ça en vue d'un premier examen dans le courant de la semaine, pour vérifier que nous avons tous le niveau pour suivre le cours de Madame Riley.
Cette année va être fun, si les profs nous mettent continuellement la pression. Vivement que je sois diplômée à la fin de l'année.
Le ciel s'est considérablement assombri quand j'entends mes parents se garer devant la maison. J'ai clairement l'impression d'avoir passé un siècle assise sur cette chaise, mais au moins je pense être au point pour l'interro de maths.
Voyant le retour de mes parents principalement comme une occasion d'arrêter de bosser, je dévale les escaliers et découvre ma mère en train de ranger un tas de nourriture alors que mon père sort les poches restantes de la voiture.
Voilà pourquoi ils n'étaient pas là aussi tôt qu'ils l'avaient initialement annoncé.
Partie pour aider mon paternel, il me conseille plutôt de ranger tout ça avec ma mère, les sacs étant trop lourds. Par pur esprit de contradiction, j'ai envie de ne pas l'écouter, mais le simple fait de soulever celui qu'il a placé devant la porte d'entrée me fait grimacer. Finalement, je pense que je vais le tirer jusque dans la cuisine.
- Alors chérie, les cours aujourd'hui ? s'enquit ma mère alors qu'elle range des conserves dans le placard mural.
- Plutôt bien. Notre prof de chimie nous a parlé de plein de projets plutôt chouettes, ça changera de Valis l'an dernier.
- Celle qui vous avait fait observer la réapparition du bleu de méthylène quand on secoue le flacon ?
- Ouais. Madame Bennett nous parlé de réactions chimiques plutôt impressionnantes, et MJ m'a raconté que l'an dernier, les dernières années ont dû évacuer la salle de cours parce que quelqu'un s'était planté dans les dosages et que ç'avait envahi la pièce.
- MJ ? répète mon père en posant le dernier paquet sur le plan de travail, avant d'aller refermer la porte.
- Michelle, je l'ai rencontrée aujourd'hui.
- Et… Ce Michel est-il quelqu'un de fréquentable ? poursuit ma mère avec un regard empli de sous-entendu.
Je lève les yeux au ciel, mais finis par ricaner.
- Michelle, je répète en appuyant sur le « e » muet. Cette Michelle est très cool et c'est grâce à elle que j'ai rencontré Peter et Ned, qui sont également très sympa.
- Concentre-toi quand même sur les cours plutôt que sur tes camarades, me rappelle mon père.
- Ils sont studieux, j'assure en cherchant quels arguments avancer. Michelle et Ned font partie du décathlon académique et Peter est stagiaire chez Stark, je suis pas pote avec n'importe qui.
- Stark ? répète mon père en arquant les sourcils, incrédule.
- Je ne pensais pas qu'un tel homme prenait des stagiaires, marmonne ma mère en poursuivant le rangement de la cuisine.
- C'est exactement la réaction que j'ai eue !
- Demande à ton ami s'il ne serait pas envisageable que tu sois aussi prise en stage là-bas, suggère mon père.
- Je ne préfère pas, honnêtement, intervient ma mère.
Je lui jette une œillade, mais elle a le dos tourné. Pour autant, je devine sans peine son visage quelque peu fermé derrière ses cheveux aussi roux que les miens. Pour elle, c'est le seul véritable point négatif d'être venu à New-York : il s'y passe bien trop de choses surnaturelles. Certains voient les super-héros comme des sauveurs, protégeant la population des diverses menaces, pour ma mère c'est le contraire : selon elle, c'est parce que les super-héros se multiplient que les personnes mal intentionnées sont toujours plus inventives pour créer des choses dangereuses et meurtrières. En un sens, elle n'a pas totalement tort : depuis la présentation officielle des Avengers, les évènements hors-du-commun n'ont fait que se multiplier. Et le sentiment qui habitait ma mère n'a fait que se renforcer depuis que l'intelligence artificielle de Stark lui a échappé et a décidé de faire s'envoler la Sokovie.
Personnellement, jusqu'à maintenant, je n'avais pas vraiment d'avis sur la question. Je n'ai jamais croisé de super-héros, même quand Tony Stark a débarqué à Miami pour venir débusquer le mandarin il y a quelques années et je n'ai jamais été touchée par les incidents liés à eux. Malgré tout, il est certain que je tiens plus que tout à mon quotidien et à la sécurité de mes proches, donc savoir que des personnes aux facultés particulières œuvrent pour protéger notre tranquillité à un côté rassurant, je dois dire.
C'est pourquoi je choisis d'occulter la réaction de ma mère.
- C'est sûr qu'après une journée, ça ne fait pas du tout opportuniste, je réplique à l'attention de mon père. J'aurais qu'à faire un stage à votre labo quand vous serez bien intégrés.
- Ce ne sera pas pour de suite dans ce cas, tranche mon père.
Je n'ai pas le temps de lui demander pourquoi qu'il esquisse un sourire en coin, et que ses yeux bleus dont j'ai hérité pétillent de malice. Cette expression, je sais ce qu'elle veut dire.
- Ça fait un peu opportuniste de demander ça à son patron à peine débarqué à son nouveau poste.
Se servir de mes propos pour les retourner contre moi, c'est un don chez lui. Mais il est tellement fier, comment lui en vouloir ? Je finis par taper dans mes mains pour clore cette discussion.
- Très bien, pas de stage pour le moment, j'ai d'autres choses à faire de toute manière ! Et vous alors, le labo est plus grand ?
- Incroyable ! s'enchante ma mère, qui a retrouvé sa bonne humeur habituelle. Plus d'espace, plus de monde, plus de moyens, plus de projets, c'est …
- Avoir été muté ici est une chance en or, enchaîne mon père en souriant à son tour.
Ils ont l'air vraiment heureux. Et pour l'instant, je le suis aussi.
C'est dans cette ambiance joviale que je finis d'aider ma mère à ranger les courses, tandis que mon père installe la table. Il cherche longuement les verres, ma mère lui assurant qu'ils se trouvent dans le placard mural à côté de la fenêtre, pour finalement les trouver dans la commode de l'autre côté de la cuisine.
Notre connaissance de la maison est encore loin d'être optimale, mais pour le moment nous nous en amusons. Reste à espérer qu'on s'habituera rapidement à cette nouvelle habitation.
Une cuisson de pâtes plus tard, mes parents et moi nous mettons à table. Mon estomac crie famine, ce que ma mère ne loupe pas et elle me rassure en indiquant qu'elle a acheté de quoi goûter pour les prochains jours. J'acquiesce et sers les assiettes de mes parents avant la mienne, puis nous nous mettons à manger.
- Oh, je me suis réinscrite au club d'escalade, je leur apprends en réalisant que je ne leur en avais pas encore parlé.
- Je croyais que tu te plaignais de ne pas avoir trop de temps pour le reste, réplique mon père, en référence à ce que j'ai dit un peu plus tôt. Alors, avec un club ?
Je hausse les épaules et avale la bouchée de pâtes que j'avais enfournée pendant qu'il parlait.
- Il n'y a que deux sessions par semaine. C'est juste histoire de ne pas tout perdre et de dire que je fais encore du sport. Et je pensais essayer de trouver un petit job aussi.
J'intercepte immédiatement le regard que ma mère lance à mon père. Et pas besoin que ce dernier n'ouvre la bouche, son front plissé et ses sourcils froncés expriment très bien son idée : « Ton boulot, c'est d'être diplômée à la fin de l'année ».
- Pas tous les jours, juste pour mettre un peu de côté. Et puis, ça responsabilise un travail étudiant, je conclus pour les faire céder.
- Si tes notes baissent, tu arrêteras immédiatement, on est d'accord ? s'enquit ma mère.
Je hoche vivement la tête et mon père n'ajoute rien. Tant mieux, c'est qu'il approuve ce que dit sa femme.
Après ce petit dialogue sérieux, la conversation depuis plus légère. Mes parents me racontent comment mon père a manqué de s'éclater contre un poteau dans la rue, ce matin en admirant le bâtiment qui est leur nouveau laboratoire. En vengeance, il m'explique que ma mère s'est perdue dans les couloirs alors qu'elle cherchait leur salle de travail après le déjeuner. Telle mère, telle fille visiblement se perdre dans un bâtiment à l'air d'être une affaire de famille.
Tout en ricanant à leurs anecdotes, je finis mon assiette, avant d'aller la placer dans le lave-vaisselle et souhaite une bonne nuit à mes parents pour monter me doucher. Excepté le fait que je me place trop vite sous le jet, ce qui me vaut une mini crise cardiaque à cause de l'eau encore trop froide, la douche me fait un bien fou. Je me hâte quand même d'en sortir et, bien détendue, je prépare rapidement mes affaires pour le lendemain puis me glisse sous mes draps pour ne pas tarder à m'endormir.
Hey ! Je vois que vous êtes de plus en plus nombreux à lire mon histoire, vous ne vous rendez pas compte d'à quel point ça me fait plaisir ! Merci noirecorbeau pour ton commentaire, ça m'a mis de bonne humeur toute la journée quand je l'ai lu !
A dimanche pour la suite !
