Chapitre 14

« Safety distance »

[song : I can't handle change – Roar]

Installés dans le morceau de base Melone ayant subsisté à la téléportation, Irie Shoichi et Spanner travaillaient avec une détermination sans précédent pour préparer l'équipe des Vongola à la partie de Choice qui les attendait. Ils étaient ravitaillés en eau, nourriture et matériel tantôt par Bianchi, tantôt par Fûta, ne s'accordant pas vraiment pause dans leur tâche. En effet, dix jours était un délais particulièrement court pour préparer correctement un tel combat. Mais ils n'avaient pas le choix, aussi était-il préférable d'y consacrer tout leur temps afin d'être sûrs d'être prêts quand le moment viendrait.

Entre les deux techniciens, un calme distant s'était installé. D'une part il y avait l'enjeu important que représentait leur mission et qui leur demandait toute leur concentration. D'autre part, il y avait cette barrière fictive que le rouquin avait installé pour éviter toute discussion qui le mettrait mal à l'aise. Il n'avait ni l'envie, ni le temps de vider son sac devant son ami, malgré les perches subtiles que tendait parfois ce dernier.

Au fond de lui et malgré l'optimisme dont il faisait preuve pour gagner cette partie de Choice, l'ancien commandant de la base Melone se sentait vide. Pas vide comme lorsque toute la douleur du monde avait pu le terrasser, pas vide comme après un trop plein d'émotions. Vide comme une monotonie ineffable, un tableau sans couleurs, une eau qui ne fait pas de vague. Tout semblait plus fade, plus insipide. Et Spanner pouvait le voir derrière ses sourires qui se voulaient amicaux.

Car dans les yeux de Shoichi, il distinguait le gouffre très profond qui s'était creusé. Si profond qu'il n'aurait su dire s'il était infini ou juste très sombre. Toujours était-il qu'il semblait l'aspirer comme un trou noir sans même que le rouquin ne semble en prendre conscience.

L'homme à lunettes avait passé les deux journées suivant l'intervention de Byakuran à travailler sans répit sur la préparation du Choice. Spanner le savait, Shoichi était du genre extrêmement obsessionnel et concentré sur son travail. Et il pouvait le comprendre, car il était exactement pareil – pour ne pas dire pire. Mais le blond sentait qu'il y avait autre chose qui se cachait derrière cette attitude monomane. Quelque chose comme une envie d'éviter de penser ou de communiquer.

Le japonais faisait tout mécaniquement – quoiqu'un peu déréglé comme la vieille horloge du salon de son grand-père. Elle sonnait à chaque heure, mais ses aiguillent déraillaient parfois. Il semblait se transformer en machine à vapeur dans laquelle on jetterai un peu de charbon pour avancer. Mais un train n'a pas d'émotions ; il roule droit devant lui parce que les rails le poussent dans cette direction.

La vérité, c'était que Shoichi se sentait vide comme un matin d'automne où tout est pluvieux, morne et sale.

Il avait la sensation insidieuse de ne pas être à sa place, de ne pas mériter cette considération que lui portaient ses nouveaux et anciens amis. D'avoir vu trop de visages familiers devenir étrangers, même lorsqu'il se regardait dans une glace, touchant sa peau d'un mouvement feignant avec la sensation de la découvrir pour la toute première fois. Comme si quelqu'un d'autre avait pris sa place dans le reflet qu'il voyait. Quelqu'un de fade, morne et épuisé.

Il se sentait vide. Vide comme s'il ne restait plus que l'esprit sans l'âme, ou la chair sans le cœur. Rien qu'une machine rouillée qui continuait de rouler en perdant vis et écrous au passage.

Car à chaque fois qu'il avait essayé de chercher quelque chose au fond de son esprit, les seules émotions qui lui avaient répondu étaient la colère ou les regrets. Et il avait refusé de céder à cet appel, encore moins dans une situation aussi critique que celle-ci. Alors il s'était comme éteint. Et il n'avait vraiment pas le temps de s'occuper de ça tout de suite ; il préférait ne plus rien ressentir et se concentrer uniquement sur sa tâche fastidieuse.

Mais même s'il refusait de laisser ses émotions prendre le dessus – difficile d'ailleurs d'imaginer qu'il puisse tenir encore longtemps dans cet état – une infime partie de lui ne pouvait s'empêcher de trouver apaisante la présence de Spanner à ses côtés.

Le blond était d'une nature calme et rassurante qui aidait grandement Shoichi à respirer malgré la pression immense qui pesait sur leurs épaules. Il ne paniquait pas plus que de nécessaire, ne s'emballait pas directement en cas de problème, travaillait avec application sur chaque étape du projet ; oui, Spanner était le partenaire idéal pour réaliser un projet de si grande ampleur. Même si parfois leurs violons ne s'accordaient pas sur certains aspects techniques et qu'ils pouvaient tout deux se montrer un peu bornés sur leur manière de procéder, ils finissaient toujours pas trouver un terrain d'entente pour faire avancer leur ouvrage.

« Tu devrais manger un peu Shoichi. »

Déclara le tatoué à l'adresse de son ami alors qu'il s'emparait d'un pot de nouilles instantanées qui leur avait été apporté un peu plus tôt dans la journée.

« Mh, oui après. »

Cela faisait 48h que le rouquin lui donnait systématiquement cette réponse-là. Il n'avait pas aligné plus de deux heures de sommeil consécutives, ne mangeait pas, ne prenait pas de pauses... Certes Spanner non plus ne s'octroyait pas vraiment le temps de dormir. Mais ce n'était pas comme s'il sortait de plusieurs mois d'insomnies et de stress oppressant. Il pouvait tenir pour quelques jours le temps de terminer le projet.

Ce n'était pas le cas de Shoichi qui pourtant poussait ses réserves au maximum.

« Ce n'est pas ton genre. »

Shoichi redressa enfin la tête vers Spanner avec un air inquisiteur.

« D'être aussi calme.

- Je suis concentré.

- Oui. Je sais. Mais tu es quand même très calme. »

Le blond aurait voulu dire trop mais il s'était retenu, préférant ne pas enfoncer davantage le couteau dans la plaie.

L'homme à lunettes retint un soupir. Après avoir passé autant d'années à jouer un rôle auprès de Byakuran, il avait appris à dissimuler certaines émotions. Cependant, Spanner avait raison : Irie Shoichi n'était pas d'un naturel calme. Et même s'il avait porté un masque pendant plusieurs années, cela ne l'avait jamais empêché d'être nerveux ou de manifester tout de même certaines émotions.

Là, il semblait totalement déconnecté de tout hormis le travail. Et même dans des situations où d'ordinaire il aurait pu râler ou s'agacer, il ne disait rien.

« Cela ne te ressemble pas, c'est tout. »

Cru bon d'ajouter Spanner.

« Est-ce qu'il y a un problème ? »

Demanda froidement le rouquin, d'une façon quasi rhétorique.

« Non, aucun. »

En tout cas, pas de mon côté. Songea le tatoué en soutenant le regard de son ami avec une lueur étrange. Sans rien ajouter, Shoichi rompit l'échange visuel pour reporter ses yeux sur son écran.


Le délais fixé par Byakuran se raccourcissait d'heure en heure. Déjà cinq jours s'étaient écoulé depuis la chute de la base Melone et les deux ingénieurs étaient toujours aussi investis dans leur mission. En collaboration avec Giannini, après avoir proposé plusieurs inventions pour permettre aux gardiens de se déplacer plus vite, ils étaient parvenu à concevoir les Air Bike qui serviraient aux Vongola durant le Choice.

Maintenant, il leur restait encore à terminer ce qui leur servirait de base pendant le combat.

Ils s'étaient rapidement mis d'accord sur l'idée d'un dispositif mobile qui pourrait leur faire gagner du temps en cas de besoin. Cependant, ils avaient dû opter pour quelque chose de plus léger et fatalement de moins solide. Un compromis qui leur semblait néanmoins viable pour gagner la partie.

Mais ce projet était vraiment fastidieux, si bien que Shoichi ne prenait même plus la peine de dormir plusieurs heures d'affilé : il se contentait de quinze ou vingt minutes de ci, de là, lorsque son corps ne tenait vraiment plus la cadence. Spanner s'inquiétait, mais il avait bien compris que tant que son ami n'aurait pas vidé son sac il ne fallait pas espérer le raisonner. Alors il essaya une nouvelle fois de tendre une perche au rouquin pour l'encourager à communiquer sur ce qu'il ressentait.

« Ça a dû être long de tout prendre sur toi pendant autant de temps. »

L'homme à lunettes continua de pianoter sur son clavier car l'information n'avait pas encore percuté son cerveau. Il hocha la tête distraitement, puis soudain il s'arrêta de travailler. Là, voilà. Les mots venaient d'arriver réellement jusqu'à son cerveau. Dans un premier temps, ce fut la fatigue qui passa sur son visage. Puis la tristesse, l'angoisse et finalement il fronça les sourcils pour répondre avec agacement.

« Ce n'est pas vraiment le moment, Spanner. »

Certes, cela l'arrangeait bien d'avoir un prétexte pour repousser cette discussion qui le terrifiait, mais il estimait sincèrement que l'instant était mal choisi pour une telle discussion.

« Alors quand ? »

Insista le tatoué qui voyait bien que plus le temps passait, plus Shoichi se renfermait. Même s'il avait décidé à l'origine de laisser son ami prendre les devants, il n'avait pas envie d'attendre jusqu'à un point où cela deviendrait irrémédiable.

« Je ne sais pas, mais pas maintenant ! »

Le ton du rouquin était monté d'un cran. Ce n'était pas encore de la colère, mais son énervement était plus que présent. Le blond, de son habituel air calme, déclara simplement :

« Je ne pensais pas que tu étais du genre à fuir. »

Oui, clairement il le provoquait. Mais il estimait connaître suffisamment Shoichi pour savoir qu'un défi, peu importe la forme qu'il prenait, était quelque chose qui ferait de l'effet à son ami. Cependant, l'ancien commandant de la base Melone commença à s'emporter sérieusement.

« Qui a parlé de fuir ? Je te dis que ce n'est pas le moment, c'est tout ! Alors maintenant est-ce qu'on peut se remettre au travail ou pas ?!

- D'accord, calme toi Shoichi.

- Je ne peux pas me calmer quand tu dis des choses comme ça ! »

Hurla-t-il en se levant brusquement.

Ah, voilà. Des émotions. Certes pas celles que Spanner avait envie de recevoir, mais c'était déjà un début. Il avait peut-être réussi à briser une petite partie de la carapace que le japonais avait construit autour de son cœur.

« Comment le pourrais-je... »

Shoichi resta un instant avec ses tempes pincées entre son pouce et son majeur, la paume de main contre le visage, les yeux fermés. Il essayait de reprendre un peu de contenance. Mais cela n'était pas surprenant de le voir exploser de la sorte. Entre la pression qu'il subissait depuis longtemps, sa santé qui était poussée dans ses derniers retranchements et tout ce qui lui pesait sur le cœur, il était certain qu'il ne pourrait réussir à contenir ses émotions bien longtemps.

Il avait fallu qu'elles ressortent d'une manière ou d'une autre, et le plus logique pour quelqu'un de sa condition était une réaction nerveuse.

« S'il te plait Spanner, est-ce qu'on peut s'y remettre ? »

Demanda-t-il plus calmement, les yeux toujours fermés. Le tatoué émit un son pour acquiescer et Shoichi replaça ses lunettes sur son nez du bout d'un doigt, se rasseyant.

L'heure qui suivit fut d'un silence glacial. Leur petite altercation semblait avoir ranimé suffisamment l'esprit du rouquin pour que son anxiété refasse surface. Ses mouvements étaient devenus plus nerveux, ses sourcils n'avaient cessé de se froncer. Mais Spanner ne s'en voulait pas vraiment d'avoir mit son ami dans un tel état. Après tout, si Shoichi refusait de communiquer, il n'y était pour rien.


Quelques heures plus tard, la tension était redescendue d'un cran, probablement parce que la fatigue commençait sérieusement à se faire sentir. Retenant un bâillement, l'homme à lunettes s'adressa à son associé :

« Je vais te transférer les données pour qu'on puisse commencer à tout télécharger dans la base mobile.

- Hm, et ensuite on pourra se reposer un peu puisqu'on ne pourra rien faire d'autre avant la fin du téléchargement. »

Spanner ouvrit le logiciel qui lui permettrait de faire la passerelle entre les données compilées que le rouquin lui envoyait et le dispositif qui servirait d'unité centrale à leur projet. Terminant sa sucette – ce n'était pas ses traditionnels bâtonnets en forme de clé à molette, mais Fûta lui avait rapporté un paquet de ses bonbons fétiches pour compenser – il demanda à Shoichi :

« Tu sais combien de temps ça va prendre ? »

Mais aucune réponse ne lui parvint.

« Shoichi ? »

Devant l'absence de réaction de son ami, le blond tourna la tête pour voir que le japonais était replié sur lui même, la tête contre son clavier, les yeux clos et lest lèvres entrouvertes.

Oh, je vois... Il semblait que finalement les limites du détenteur de la flamme du soleil aient été atteintes. Spanner se leva sans un bruit et essaya de bouger le corps inconscient du rouquin pour l'installer dans une meilleure position. Il lui confectionna un oreiller improvisé à l'aide d'un vêtement puis le recouvrit d'une des deux couvertures que leur avait apporté Bianchi quelques jours auparavant.

Accroupi à côté de lui, il le regarda dormir pendant plusieurs minutes, plongé dans ses pensées. Il se demandait à quoi son ami pouvait rêver – s'il rêvait – et quelles pouvaient être toutes les sombres idées qui l'agitait autant. Le visage du rouquin était crispé malgré le sommeil, ses sourcils bougeaient et se fronçaient par moment, de même que sa bouche qui se tordait parfois en une grimace désagréable.

Finalement, le tatoué posa sa main tiède sur la joue pâle de fatigue de l'autre technicien. Pendant quelques secondes, ce dernier sembla s'apaiser. Il resta à côté de lui encore un peu puis décida qu'il était temps pour lui aussi de se reposer. Il s'enveloppa dans la seconde couverture après avoir mis son bonnet, le corps bien droit, puis ferma aussitôt les yeux pour partir dans le sommeil.

Il ne se réveilla que le lendemain, bercé par les doux bruits de clavier sur lequel Shoichi s'activait.

« 'jour. Tu as dormi un peu ? »

Le rouquin tourna brièvement la tête dans sa direction pour le saluer, puis répondit.

« Oui, un peu. »

Spanner se doutait que un peu voulait probablement dire trop peu, mais c'était déjà mieux que rien. Il s'étira longuement en bâillant et quitta la couverture pour se remettre au travail. Le téléchargement avait fonctionné correctement, mais il leur fallait encore régler certains paramètres et concevoir la structure physique de la base.

« Merci. »

Lui lança Shoichi sans le regarder. Il se demanda dans un premier temps à quoi est-ce qu'il faisait allusion, mais il comprit rapidement que son ami faisait référence au fait qu'il l'avait installé correctement pour dormir. Un petit sourire passa sur ses lèvres, puis il se replongea dans leur projet.