Les trois jours qui suivirent, Helwa sortit très peu de sa chambre, évitant au maximum tout endroit pouvant lui faire croiser le Prince Elladan. Pourtant elle n'avait pas d'excuses pour ne pas aller à l'entraînement alors elle s'y rendit le premier jour, angoissée et de mauvaise grâce. Cependant à sa plus grande surprise et son plus grand soulagement, Elladan ne mit pas un pied sur l'aire pendant ces trois jours.
Mais le prince n'était pas la seule raison pour laquelle Helwa ne sortait que très peu de sa chambre. La jeune femme s'ennuyait. Elrohir était toujours dans les maisons de guérison et c'était lui qui mettait normalement de l'animation dans sa vie, en discutant avec elle, en la défiant et en étant là pour elle tout simplement. Ce dernier allait bien mais était encore très fatigué et reposait sa jambe. Elenwë était venue lui dire ce matin qu'il serait sûrement sur pieds le lendemain. Helwa aurait bien aimé lui rendre visite mais elle avait trop peur de croiser son frère. Alors elle s'y rendait la nuit comme aujourd'hui. Helwa ne pouvait pas lui parler car il dormait (comme la plupart du temps d'après Elenwë) mais au moins elle était avec lui et elle se sentait moins seule.
Elle redoutait qu'il lui reproche son absence. Elle avait tenté de créer une excuse valable pour ne pas lui révéler la vraie raison de cette absence mais aucune ne tenait réellement la route. La jeune femme se glissa dans la chambre et s'assit près du lit en silence. La pièce n'était éclairée que par la lumière de la lune mais c'était suffisant pour Helwa.
Elrohir dormait profondément comme elle s'y attendait. Helwa avait demandé à Elenwë s'il souffrait mais cette dernière avait répondu négativement, affirmant que les décoctions des guérisseurs étaient très efficaces, un peu trop même selon elle, puisqu'elles le rendaient somnolent la plupart du temps.
Helwa lui prit la main et passa doucement son pouce dessus comme elle le faisait depuis trois jours, chaque fois qu'elle venait jusqu'ici. La jeune femme ne dit rien, sachant très bien que ses paroles ne seraient pas entendues. Il n'y avait d'ailleurs rien à dire selon elle. Helwa voulait simplement que son ami revienne passer ses journées avec elle pour lui changer les idées et la sortir de toutes ses déprimantes pensées qui l'assaillaient de toutes parts depuis son échange avec son frère et son absence.
En l'observant ainsi dormir, Helwa se fit la réflexion que même endormi, Elrohir ne ressemblait pas tout à fait à son frère. Quand elle était arrivée à Fondcombe, Helwa était toujours incrédule lorsque Dame Celebrian, le Seigneur Elrond ou Glorfindel reconnaissaient les deux princes même lorsque ces derniers ne se coiffaient pas différemment. Puis au fur et à mesure qu'elle fréquentait Elrohir et que ses sentiments changeaient pour Elladan, Helwa avait compris.
Il y avait leur regard bien sûr : la mer agitée et impétueuse s'opposant au calme et à l'intensité d'un océan sans limite. Cependant Helwa avait noté d'autres différences, infimes certes, mais qui à ses yeux étaient toutes aussi révélatrices que n'importe quel échange verbal quant à leur caractère respectif.
Elladan avait toujours la mâchoire légèrement crispée, trahissant une intense réflexion et surtout une certaine modération dans ses propos qui tentaient parfois de se frayer un passage à travers ses lèvres. Helwa se demandait souvent qu'elles étaient toutes ces pensées qu'il n'exprimait pas. En l'observant de loin, à la dérobée, elle pouvait parfois presque voir les mots au bord de ses lèvres, seulement retenus par la force de sa volonté. Cette constante crispation était sûrement à l'origine de sa pondération émotionnelle qui faisait l'admiration d'Helwa.
La jeune femme n'avait jamais été impulsive ni encline à laisser ses émotions, en particulier la colère, s'exprimer pour laisser de côté la raison. Elle avait rapidement appris plus jeune que cela la desservirait la plupart du temps. Helwa préférait la modérer, la laisser macérer en elle, pour soit la laisser disparaître anonymement en elle, soit l'exprimer plus calmement et tenter de dialoguer. Mais force était de constater en arrivant à Fondcombe qu'elle avait trouvé un adversaire à sa taille.
Elladan était tout simplement un modèle de flegmatisme et de dissimulation émotionnelle, ce qui faisait également de lui l'excellent manipulateur qu'il pouvait être quand il le décidait. Helwa ne l'avait jamais vu pleurer, éclater de joie ou se mettre en colère. Pourtant un bon observateur aurait compris au tressaillement qui prenait parfois sa mâchoire et à l'ombre qui assombrissait également ses yeux que la colère bouillonnait en lui dans ces moments-là. Mais même son regard était difficile à lire, ce qui embrouillait Helwa dans ses jugements, lui mettant les nerfs à vifs, comme trois jours auparavant. Pour empêcher ces situations, elle avait simplement pris l'habitude de ne pas croiser son regard. C'était plus simple ainsi. Elladan était, tout comme elle, un maître de la répartie, cinglante ou non, et un fervent adepte de l'ironie et du sarcasme. La jeune femme les utilisait également très souvent et elle avait développé un véritable talent dans la répartie. Helwa trouvait l'ironie et le sarcasme rassurants à utiliser dans une situation de stress ou de gêne. Ils détournaient l'attention du véritable sujet.
A côtoyer autant son parfait opposé émotionnel (Elrohir donc), d'aucun aurait pu supposer qu'Helwa s'ouvrirait plus facilement et dévoilerait ses émotions plus rapidement mais ce ne fut pas le cas. La jeune femme aimait l'impulsivité de son ami même si elle lui attirait parfois des ennuis mais elle n'aurait jamais réussi à se dévoiler comme Elrohir le faisait. Helwa trouvait réconfortant et surtout rassurant de ne rien laisser paraître. Elle se sentait plus forte et invulnérable, même si cela n'était qu'une façade. Ainsi on ne pouvait pas se moquer d'elle. Et puis elle avait tellement pris l'habitude que c'était désormais naturel. Quand elle avait commencé à éprouver des sentiments pour Elladan, le cacher était devenu plus que nécessaire et elle avait remercié les Valar de ne pas posséder l'impulsivité de son meilleur ami.
Le sérieux d'Elladan, tout comme sa posture, toujours très droite, lui conférait une allure altière largement plus présente que celle de son frère. Helwa était également fortement touché par son charisme... aura ? Elle ne savait pas trop ce que cela était mais dès qu'il rentrait dans une pièce elle le savait, le sentait. Le prince se démarquait toujours au milieu d'une foule ou à l'entraînement. Helwa savait son jugement totalement subjectif et lié aux sentiments qui la rongeaient. Elle en était totalement consciente.
Elle ne dénigrait pas Elrohir. Helwa savait pertinemment bien que son ami avait de nombreuses admiratrices et soupirantes parmi les Elfes de la cité. Elle avait souvent croisé des regards jaloux qui la faisaient rire et sourire effrontément, ce qui, assurément, n'arrangeait pas la situation. Helwa n'avait pas que des amis dans la cité mais elle avait autant d'amis que d'ennemis et cela lui convenaient très bien. Elle avait trop longtemps supporté de n'avoir que des ennemis. Cela l'arrangeait qu'Elrohir soit si différent de son frère. Ainsi sa vue et sa présence ne lui rappelait jamais Elladan et elle pouvait pleinement profiter de son amitié.
Helwa soupira, désespérée, ayant grandement envie de pleurer. Toutes ses pensées la ramenaient à Elladan. La jeune femme était fatiguée aussi bien mentalement que physiquement. Elle ne dormait pas bien. La peur de croiser le prince Elladan à chaque intersection de couloir n'arrangeait pas non plus son état nerveux. Sa fatigue n'était pas passée inaperçue. Le Seigneur Glorfindel lui avait fait remarquer mais Helwa avait simplement haussé les épaules pour ne pas l'inquiéter, prétextant une mauvaise nuit, ce qui n'était qu'un demi-mensonge. Elle dormait vraiment très mal. Pour une fois depuis qu'elle était arrivée à Fondcombe, Helwa avait envie de se mettre « en pause », de s'endormir pour plusieurs jours et qu'on la laisse tranquille.
S'en sans rendre compte, Helwa commença à pleurer. Ce n'étaient pas vraiment des pleurs car elle ne faisait aucun bruit. Des larmes de fatigue tombaient simplement sur ses joues sans qu'elle ne veuille ni ne puisse les arrêter. Cela lui faisait du bien. La jeune femme avait l'impression de se retirer un énorme poids de ses épaules. Helwa préféra ne pas s'attarder dans la chambre. Elle serait mieux dans la sienne.
Helwa se glissa au-dehors et referma la porte, plus silencieuse qu'un chat. Quand elle n'arrivait pas à dormir la jeune femme aimait se promener dans les couloirs de la cité. L'obscurité et le silence qui y régnaient étaient apaisants. Pourtant lorsque la porte se referma sur la chambre, Helwa se raidit dans le couloir. Elle le sentait : elle n'était pas seule. Helwa espérait que ce n'était pas un guérisseur car elle n'était pas autorisée à se rendre ici à cette heure de la nuit.
La jeune femme se retourna lentement, essuyant les larmes qui embuaient encore ses yeux. Instinctivement tout son corps et son esprit s'étaient activés en mode défensif. L'heure n'était plus aux larmes et à la fatigue. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle découvrit l'identité de la personne dans son dos : à l'opposé de la porte, se tenait le Prince Elladan, semblant l'attendre.
Helwa ne put réprimer un sursaut de peur alors que son cœur manquait un battement. Elle ne voyait pas aussi bien que les Elfes dans l'obscurité mais elle pouvait tout de même distinguer très clairement ses yeux fixés sur elle. Helwa ne croyait pas au hasard et elle se demanda ce qu'Elladan faisait là. Avait-il remarqué qu'elle l'évitait et voulait-il la confronter ? La jeune femme grimaça intérieurement. Pourvu que ce ne soit pas cela. Pour une fois elle espérait que tout cela n'était qu'un simple concours de circonstances même si tout lui criait le contraire.
Avant qu'elle n'ait put partir et l'ignorer superbement, Elladan se rapprocha à une distance convenable pour discuter. Helwa tenta de ne pas reculer, sachant très bien que derrière elle il n'y aurait que la porte. Cela faisait vraiment très longtemps qu'elle n'avait pas été aussi proche de lui et Helwa sentit son odeur pour la première fois depuis au moins quatre longues années et bien que brûlante de l'envie de s'enfuir, la jeune femme réprima une furieuse envie d'inspirer longuement l'air pour mieux s'en imprégner. Il sentait le lin et autre chose se rapprochant de l'odeur revigorante d'un froid matin d'hiver. Une odeur douce, fraîche, entêtante :
—Serait-ce des larmes sur votre visage ? Demanda-t-il en désignant ses joues, Cela serait bien la première fois.
L'intéressée fut surprise de son froncement de sourcils alors que son ton était largement plus ironique et amusé qu'inquiet.
Helwa avait honte de montrer une telle faiblesse et elle avait peur surtout ! Pendant trois jours la jeune femme avait tout fait pour ne pas avoir à se confronter à sa bêtise, tout cela pour être coincée en pleine nuit avec celui qu'elle avait évité comme la peste. La belle affaire !
—Ne vous y habituez pas, répondit-elle sarcastiquement, Cela ne se reproduira pas.
Helwa tentait de garder ses distances, tant physiquement qu'oralement avec son interlocuteur princier mais ce dernier ignorait superbement ses messages indiquant qu'elle souhaitait terminer cette conversation :
—Ne vous inquiétez pas outre mesure pour mon frère. Elrohir ne tient pas en place même blessé. Il sera sur pieds demain.
—Je sais... Pourquoi êtes-vous ici Elladan ? Vouliez-vous me voir ?
Helwa avait rassemblé tout son courage pour formuler ces deux questions. Elles étaient clairement des perches tendues pour lancer une discussion sur les événements survenus trois jours auparavant. Mais autant crever l'abcès désormais puisqu'ils en étaient là. Helwa ne souhaitait pas s'attarder ici et lui, ne semblait pas vouloir écourter leur échange. Il fallait trouver un compromis :
—Pas avant que je vous rencontre ici, non. Mais puisque les Valar semblent avoir voulu me mettre sur votre route, je suppose que nous avons à discuter.
Helwa sentit qu'il mentait mais elle n'en comprit pas la raison. Un tel hasard ne pouvait se produire. Il l'avait cherchée et malheureusement il l'avait trouvée. La jeune femme ne pouvait pas s'empêcher de se balancer sur ses deux jambes, un signe dénotant sa gêne et son appréhension, ce qui ne passa pas inaperçu :
—Ma présence vous met-elle mal à l'aise ?
—Disons que vous cumulez les circonstances aggravantes.
Helwa gardait un ton sarcastique tout comme lui gardait un ton amusé qui ne laissait rien présager de bon dans l'esprit de la jeune femme :
—Les... circonstances aggravantes ? Fit-il un sourcil relevé, clairement très amusé par sa réponse.
Helwa tenta de ne pas montrer son agacement. Pourquoi ne la prenait-il pas au sérieux ? C'était exaspérant par Earëndil ! La jeune femme avait cette désagréable impression d'être revenu aux premiers mois de leur relation où le prince s'était très clairement amusé à lui faire la cour malgré ses refus implicites et polis. Elle savait qu'elle n'aurait pas la même détermination à le repousser cette fois et elle voulait à tout prix tenter de ne pas tomber dans son jeu. Helwa s'éclaircit la gorge tant pour se donner du courage que pour être sûre d'être bien entendu car ils parlaient tous deux bas pour ne pas réveiller la cité :
—Et bien premièrement vous m'attendez en pleine nuit dans un couloir désert alors que je ne m'attendais pas du tout à votre présence, énumérât-elle d'un ton d'où perçait clairement son agacement, deuxièmement vous me surprenez les larmes aux yeux ce qui est extrêmement embarrassant et troisièmement vous... ne cessez de me fixer, ce qui, chez un être vivant normalement constitué, est une source de gêne.
Helwa se targuait la plupart du temps de savoir lire les autres comme un livre ouvert et de pouvoir prévoir leurs réactions. Elle sentait généralement le danger et avait un instinct très développé. Pourtant ce qui se passa à la suite de sa tirade exaspérée, la jeune femme n'aurait jamais pu l'envisager.
Sans aucune raison apparente, Elladan s'avança vers elle et Helwa, prise de court, recula instinctivement et se cogna contre la porte. La distance de décence entre eux fut réduite à la vitesse de l'éclair. Helwa n'eut pas le temps d'avoir une pensée cohérente et avant qu'elle n'ait pu le repousser ou dire quoique ce soit Elladan l'embrassa.
Helwa arrêta de respirer. Complètement figée, les deux mains sur la porte derrière elle, elle n'arrivait pas à réaliser ce qui se passait. La jeune femme était coincée entre la porte et le prince et l'odeur de ce dernier l'entourait complètement. Elle n'avait jamais ! été aussi proche de lui et c'était tout simplement aussi impossible qu'incroyable. Ses lèvres étaient... Valar ! Elle n'avait pas les mots. Et tout cela était tellement indécent ! Helwa réussit à penser que si quelqu'un les surprenait, la nouvelle se répandrait comme une traînée de poudre et tout Fondcombe serait au courant de cela avant demain après-midi. Les mains d'Elladan passèrent sur ses joues et jouèrent négligemment avec ses cheveux.
Puis Helwa se rappela soudain que ses sentiments étaient voués à l'échec et que quel que soit la raison de ce baiser, ce ne pouvait être de l'amour. Elladan jouait. Il recommençait. Et Helwa le laissait gagner. Elle ne devait pas l'aimer. Elle ne devait pas rester. Sa bulle éclata. Helwa prit soudainement une grande inspiration. Elle repoussa le prince de toutes ses forces, ce qui eut pour effet de le projeter au loin dans le couloir, son équilibre mis à mal. Helwa ne croisa pas le regard d'Elladan et s'enfuit :
—Ne vous avisez plus de m'approcher ainsi Elladan, fils d'Elrond ! Lui asséna-t-elle terrifiée, bouleversée et en colère.
