Musique du jour : "Enjoy the silence" de Depeche Mode, issu de l'album "Violator" (1990).


Chapitre 6 :

Enjoy the silence

Le cahier gît en plein milieu de la flaque d'eau, ses pages s'en gorgeant en quelques secondes. Son propriétaire, Sherlock, ne peut que l'observer impuissant, ses heures de travail passées dessus détruites en un claquement de doigt. Celui qui l'a jeté semble plus que satisfait de la mine dépitée, voire attristée du bouclé, son sentiment de vengeance assouvi.

- Comme ça, tu ne l'ouvriras plus ! s'exclame Sebastian, un élève de sixième.

Sherlock soupire une fois seul, tandis qu'il ramasse le cahier trempé, au point de se déchirer au moindre mouvement brusque. Le garçon est frustré, lui qui avait mis tout son cœur à écrire ses partitions, ses connaissances scientifiques, ou encore faire des dessins en tout genre. Le cahier est un peu un fourre-tout, mais représente beaucoup pour lui. Il va falloir qu'il réécrive tout, n'ayant pas encore suffisamment développé sa mémoire.

Les gens de l'orphelinat ont tendance à être susceptibles. Sebastian, accompagné comme toujours de ses deux amis longs à la détente, a tout de suite prit la mouche quand Sherlock a dit d'un ton simple que le jeune collégien aime regarder en cachette Gigi, Juliette, je t'aime, Jem et les hologrammes ou d'autres dessins animés pour petites filles. Ses camarades ont eu un moment de doute, mais ont très vite suivis les objections de Sebastian, notamment en aidant leur ami à piquer le sac de Sherlock et balancer tout son contenu dans les airs.

Après avoir récupéré ses affaires, le bouclé se rend dans sa chambre pour poser son cartable, les cours étant terminés aujourd'hui. Il regarde son chien en peluche confortablement installé dans le lit, ce dernier ne quittant jamais la chambre. Finalement, pour le moment, il n'a encore jamais joué avec John et Clochette, les histoires de pirates qu'il a imaginés attendant toujours d'être racontées. Peut-être que son camarade n'est pas finalement si intéressé que ça pour jouer à ça. Cela déçoit un peu Sherlock, lui qui croyait avoir enfin trouver un garçon qui aime autant les pirates que lui. Mais ce dernier reste souvent enfermé dans sa chambre le soir, le début de la nuit étant souvent accompagné par ses pleurs. Sherlock n'ose pas lui en parler, il ne veut pas que John s'énerve comme tous les autres. Lui aussi doit détester qu'on lui dise qu'il pleure.

En attendant, le garçon chasse cette idée de la tête, et histoire de ne plus penser à tous ses tracas, il chercher dans ses affaires un de ses objets préférés pour se détendre. C'est un cadeau de l'équipe de l'orphelinat, et plus précisément de la part de Maxine, une des femmes de ménages. Cette femme a toujours le don de trouver le bon cadeau, peu importe la personne, son âge et sa personnalité. Sherlock remercie toujours intérieurement Maxine à chaque fois qu'il se sert de son cadeau. Le gardant caché sous sa chemise, il se rend dans la cour, voulant comme beaucoup d'enfants profiter des derniers rayons de soleil de la journée.



Assis à même la pelouse, le dos contre le grand chêne de l'orphelinat, Sherlock laisse les différentes musiques de la cassette défiler et le bercer, malgré certaines mélodies très énergiques. Ses doigts tapotent le tempo contre le walkman, tandis que le casque grésille presque tant le garçon a mit le son assez fort. Sherlock a depuis ses premiers souvenirs une passion pour la musique, que ce soit pour l'écouter comme il fait presque quotidiennement, ou pour la pratiquer en jouant du violon. Là encore, il essaye de faire ça le plus souvent possible, espérant un jour jouer en improvisation et écrire ses propres morceaux. Il s'imagine parfois sur scène, un spot de lumière éclairant seulement lui, tandis que le public attentif et scotché serait plongé dans le noir, lui donnant une aura mystique. À la fin de son concerto, les applaudissements pleuvraient, et Sherlock se pencherait pour saluer la foule.

Le garçon sent alors une main sur son épaule. Surpris, il sursaute, craignant d'abord que ce soit de nouveau Sebastian ou un autre fauteur de troubles. Et en regardant à qui appartient cette main, il se détend.

- Salut, dit John, toujours avec son petit sourire qui intrigue Sherlock.

- Salut.

Avant que John ne pose la question, Sherlock se décale pour laisser la place à son camarade. Le blond s'assied contre l'arbre, son épaule frôlant celle du garçon. Il l'envie de posséder un walkman, lui ne peut pas écouter de la musique à sa guise.

- Tu écoutes quoi ? demande t-il.

Sherlock lui passe son casque. John l'enfile délicatement sur sa tête. Il écoute pendant quelques minutes le morceau, sans un mot. Il n'a pas l'habitude d'écouter ce genre de musique, mais il aime bien. Il rend le casque à Sherlock.

- C'est quoi ?

- Le deuxième mouvement de la septième symphonie de Beethoven.

- Ouah ! C'est long !

- C'est souvent comme ça avec ce genre de composition.

- Tu en connais beaucoup ?

Sherlock hésite, une fois de plus étonné que John s'intéresse autant à ce qu'il aime. Pleins d'enfants lui ont dit que c'est de la musique bizarre ou pour les vieux. Mais le bambin se lance dans la discussion, énumérant ses morceaux préférés, la plupart sur la cassette. John écoute alors lesdits morceaux, tenant le casque entre ses petites mains, pour encore mieux profiter des mélodies. À certains moments, il ferme les yeux par automatisme, ignorant ainsi le regard brillant de Sherlock.

En dehors de madame Hudson et Maxine, personne n'a jamais prêté autant d'attention à ce qu'il écoute.

- J'adore, répond John extatique, tu pourras me le prêter ?

- Euh, d'accord, mais en échange, est-ce qu'on pourra jouer aux pirates ?

- Oui ! J'avais un peu oublié, mais cette fois, je m'en rappellerai, promis !

Sherlock sourit davantage, ses pommettes ressortant encore plus que d'habitude. Les deux garçons ne disent plus rien, et demeurent assis contre le chêne, observant le crépuscule. Avec les champs au loin, les rayons du soleil éclairent plus longtemps que dans d'autres régions. Sherlock se souvient d'un des cours à l'école où les élèves devaient dessiner un coucher de soleil. Si la plupart ont fait tel qui le voient, d'autres ont essayés des choses plus abstraites. Sherlock avait fait un dessin avec le style de Van Gogh, imitant son coup de pinceau avec ses crayons de couleurs.

Le garçon regarde son camarade, le soleil faisant presque scintiller ses cheveux blonds. Il se rend compte que cette chevelure semblable à de l'or va bien avec ses yeux bleus. Il essaye alors de l'imaginer avec un chapeau de pirate, observant l'horizon avec une longue vue. Perdu dans sa contemplation, Sherlock est à nouveau surpris quand John se tourne vers lui. Il détourne aussitôt le regard.

- Dis, Sherlock, je voulais savoir un truc…

- Oui..?

- Il y a Sebastian, et aussi plusieurs autres enfants qui disent des choses dans ton dos, et qui te regarde méchamment. Tu le sais ?

- Oui.

- Et...tu sais pourquoi ?

- Oui.

Un ange passe, et un léger malaise se fait sentir. John ne lâche guère des yeux Sherlock.

- Tu sais, moi je ne les crois pas quand ils disent que… que tu es bizarre. On n'a pas encore beaucoup joué ensemble, mais je te trouve quand même drôle et gentil.

- C'est...c'est vrai ? répond Sherlock, une expression douce-amère dans le regard.

- Bah oui ! Tu m'as fait rire quand tu as dit à Johanna qu'elle devrait changer de déodorant. Ou quand tu as dit que ça sert à rien d'apprendre le système solaire !

- Mais parce que c'est vrai ! Ça sert à rien !

John se met à rire de bon cœur, et Sherlock reste dans l'incompréhension.

- Moi, en tout cas, reprend le blond une fois son fou rire terminé, tu n'es pas bizarre du tout.

- Merci...

C'est la seule réponse qui vient à l'esprit de Sherlock. De son côté, John voit bien le trouble du garçon de par son regard perdu dans le vague. En plus, il n'a pas répondu à sa question.

- Sherlock, pourquoi il y a des gens qui disent ça ?

- Ils n'aiment pas quand…je fais des déductions.

- Des déductions ? C'est quoi ?

- Si j'observe quelqu'un, je peux déduire certaines choses de sa vie, mais pour le moment, je ne suis pas encore très observateur.

- Essaye avec moi !

- Te déduire ?

- Oui !

Et John fait encore ce sourire que Sherlock ne peut guère se lasser, ni comprendre. Pourquoi ce simple mouvement des lèvres attise autant son intérêt ? Face à la mine convaincue et pleine de hâte du blond, Sherlock se concentre, et regarde son vis-à-vis. À vrai dire, il sait déjà des choses sur John, notamment grâce à son comportement.

- Tu es issu d'une famille modeste, et quand tes parents sont…partis, tu as d'abord vécu chez un membre que tu ne connaissais pas très bien, et qui faisait partie de l'armée. Tu as découvert ta passion pour le rugby et le foot avec cette personne de ta famille. Et puis elle n'a pas pu te garder trop longtemps à cause de son travail qui ne donne pas assez d'argent.

Sherlock s'arrête de parler, attendant comme toujours les reproches, ou au moins des réponses plus ou moins teintées de méfiance, voire de crainte. Pourtant, comme quand il a déduit sa passion du sport, John aborde une expression surprise, impressionnée.

- T'es trop fort ! C'est ça. Mon tonton était militaire, et sa retraite ne payait pas assez pour qu'il puisse me garder. On s'était vu quelques fois avant, mais c'est vrai qu'on ne se connaissait pas trop.

- Ah bon ?

- Ouais ! Si tu veux, quand tu auras mieux appris ton truc, on pourra jouer à deviner qui fait quoi ! Non, en fait, je suis sûr que tu pourrais faire un super policier avec ça ! Comme dans les films où ils doivent résoudre des énigmes et des pièges mortels ! Mais au fait, comment t'as su pour mon oncle qui était militaire ?

- Ton comportement avec les adultes, et le fait que tu te tiennes toujours bien droit. C'est le même comportement que les émissions à la télé où ils parlent de l'armée.

- C'est vrai aussi… Il y a aussi un autre truc que mon tonton m'a appris en plus de toujours respecter les adultes et les consignes. Il me disait de toujours faire bonne figure face aux autres, même si je ne vais pas bien du tout.

- C'est pour ça que tu pleures la nuit ?

John adresse à Sherlock un regard à la fois surpris et contrarié. Le brun s'en veut aussitôt d'avoir sorti ça. Mais il ne peut empêcher ce flot de paroles sortir de sa bouche. Surtout que c'est presque à chaque nuit que son camarade laisse ses larmes couler, une fois qu'il est seul dans sa chambre, persuadé que personne ne l'entend. Sherlock a hésité plusieurs fois quant à venir le réconforter, mais il se rappelle de ses propres pleurs qu'il a toujours préféré garder pour lui. À l'âge de huit ans, il sait que rares sont les personnes à exprimer ouvertement leurs émois, et autres moments de tristesse.

- Désolé, je ne voulais pas…

- Ce n'est pas grave, je me doutais que quelqu'un le saurait un jour. Une fois, madame Hudson m'a dit que j'avais les yeux rougis. Je lui ai fait croire que c'était le pollen. Et tu as raison, je…je préfère faire mine de rien la journée. Imagine la réaction de certains grands si je me mettais à pleurer comme ça ? Ce serait la honte.

- Ouais, je comprends…

Les deux garçons ne disent plus rien, échangeant un dernier regard compatissant avant de contempler à nouveau le soleil couchant, profitant du calme, profitant du silence.


À suivre...

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