Chapitre 7
Natsu
J'ai toujours été trop impulsif. C'est pour cette raison que j'ai pris la résolution de garder la tête sur les épaules et de prendre les bonnes décisions quand je suis arrivé à Crocus. Sauf qu'hier soir, j'ai craqué. J'ai accepté d'aider Gray. Je suis stupide, profondément stupide. Je m'en veux encore alors que je suis en route pour aller chez lui. Lorsqu'il est venu me voir à la soirée Sigma, j'avais prévu de lui dire d'aller se faire foutre et de me laisser tranquille. Cependant, il s'est servi de Sting comme appât, et moi j'ai couru, comme une ado de quinze ans à qui on dit que son boys band préféré est à deux pâtés de maisons.
Je crois qu'il est temps d'accepter la triste vérité : ma capacité à réfléchir disparaît dès lors qu'il s'agit de Sting Eucliffe. Je suis parti de la fête, hier soir, déterminé à l'oublier. Or j'ai laissé Gray Fullbuster faire naître en moi l'émotion la plus dangereuse qu'il soit donné à un être humain de ressentir : l'espoir.
L'espoir que Sting me remarquera. L'espoir qu'il voudra de moi. L'espoir que j'ai peut-être enfin rencontré quelqu'un qui me fera ressentir quelque chose.
C'est gênant d'être aussi entiché d'un mec qu'on ne connaît même pas.
Je m'arrête derrière la Jeep de Gray, mais je n'éteins pas le moteur. Je ne cesse de me demander ce que dirait ma psy si elle était au courant du deal que j'ai conclu avec Gray. J'aimerais penser qu'elle serait contre, mais Carole disait toujours que le plus important est de prendre le contrôle d'une situation, de sa vie. Elle disait que je devais saisir toutes les occasions qui m'aideraient à mettre mon passé derrière moi.
Voici les faits : je suis sorti avec deux mecs depuis mon viol. J'ai couché avec les deux, et aucun ne m'a fait frissonner comme le fait Sting Eucliffe d'un simple regard. Carole me dirait que cela mérite d'être exploré
La maison de Gray se dresse sur deux étages. Les murs sont en crépi blanc et un chemin pavé mène à la porte d'entrée. La pelouse est étonnamment bien entretenue. Je me force à sortir de la voiture à gravir les marches du perron. À l'intérieur, quelqu'un écoute du rock à plein volume, et une partie de moi espère qu'on ne m'entendra pas sonner. Hélas, la porte s'ouvre et je me retrouve nez à nez avec un grand mec aux cheveux bleus coiffés en piques, et au visage tout droit sorti du magazine GQ.
- Bien le bonjour à toi, dit-il en me regardant des pieds à la tête.
Je remonte la bretelle de mon sac à dos sur mon épaule en me demandant si je peux atteindre ma voiture avant que Gray ne sache que je suis là, mais mon plan d'évasion tombe à l'eau lorsque l'homme en question apparaît derrière son ami. Il est pieds nus, vêtu d'un jean délavé et d'un t-shirt gris et usé, et ses cheveux sont mouillés, comme s'il sortait juste de la douche.
- Salut Dragneel, tu es en retard, dit-il en souriant.
- J'avais dit huit heures et quart. Il est huit heures et quart, je rétorque avant de diriger mon attention sur Monsieur GQ qui observe la scène en pouffant.
- C'est juste mon prof, lui explique Gray.
- Mmm-hmm.
Son ami s'en va sans rajouter un mot, un sourire amusé sur les lèvres qui fait lever Gray les yeux au ciel.
- Bon. Allons dans ma chambre, dit-il.
Merde. Il veut réviser dans sa chambre ?
Je suis conscient que c'est le fantasme de presque toutes les filles de cette fac, et d'une bonne partie des garçons aussi, le truc c'est que moi, j'ai peur d'être seul avec lui.
- G, c'est ton prof ? crie une voix d'homme tandis qu'on passe une porte. Eh, le prof, viens par là une minute ! Faut qu'on parle.
Légèrement paniqué, je regarde Gray qui sourit en m'invitant à entrer. Je découvre le salon typique d'une garçonnière : deux canapés en cuir sont disposés en angle droit autour d'une table basse recouverte de bouteilles de bière, face à un immense écran plat. Un blond aux yeux bleus se lève du canapé. Il est aussi beau que Gray et que GQ, et vu sa façon de marcher il est tout à fait conscient de son sex-appeal.
- Alors, écoute, commence yeux-bleus d'une voix ferme. Mon pote doit réussir cet exam haut la main, et tu as intérêt à faire en sorte que ce soit le cas.
Je hausse un sourcil.
- Sinon quoi ?
- Sinon je serais très, très mécontent, répond-il en promenant lentement son regard sur mon torse. Tu ne veux pas que je sois mécontent, hein ?
- Tu perds ton temps, mec, intervient Gray. Il est immunisé contre la drague. Crois-moi, j'ai essayé, dit-il en se tournant vers moi. Je te présente Luxus. Luxus, Dragneel.
- C'est Natsu, je corrige.
Luxus fait mine de réfléchir quelques secondes, puis il secoue la tête.
- Non, je préfère Dragneel.
- Tu as déjà rencontré Bickslow dans l'entrée, et là-bas c'est Gajeel, ajoute Gray en désignant un mec assis sur le canapé qui est – je ne suis pas surpris – aussi beau que les trois autres.
Je me demande si « douloureusement canon » est un critère pour pouvoir vivre dans cette maison. Bien sûr, je ne poserais jamais la question à Gray, son ego est déjà bien trop énorme.
- Salut Dragneel, clame Gajeel.
Super, apparemment je suis Dragneel, maintenant.
- Dragneel est la super star du spectacle de Noël, dit Gray à ses amis.
- Spectacle d'hiver, je marmonne.
- Ce n'est pas ce que j'ai dit ? Bref. Allons travailler. À plus tard, les mecs.
J'emboîte le pas à Gray qui m'emmène à sa chambre au fond du couloir, au deuxième étage. Vu la taille de la pièce et la salle de bain privée, ce doit être la chambre parentale.
- Ça te gêne si je me change ? je demande un peu gêné, en désignant l'uniforme de travail que je porte encore. J'ai d'autres vêtements dans mon sac.
Il s'assoit sur son énorme lit et s'allonge en s'appuyant sur les coudes.
- Fais-toi plaisir. Je vais rester là et profiter du spectacle.
- Dans la salle de bains, je veux dire.
- Tu n'es pas drôle.
- Cette situation n'a rien de drôle, en effet, je marmonne.
La salle de bain est bien plus propre que ce à quoi j'aurais pu m'attendre et une légère odeur d'après-rasage boisé flotte dans l'air. Je me dépêche d'enfiler un jean et un sweat, puis je range mon uniforme dans mon sac. Lorsque je retourne dans la chambre, Gray est toujours assis sur le lit, concentré sur son téléphone, et il ne lève pas la tête lorsque je balance une pile de livre devant lui.
- Prêt à bosser ? je demande pour attirer son attention.
- Ouais, deux secondes, répond-il d'un air absent en continuant à écrire un message. Désolé. Je suis tout ouïe.
Je n'ai pas l'embarras du choix pour m'asseoir. Il y a un bureau devant la fenêtre, mais il n'y a qu'une chaise et elle est recouverte d'une montagne de fringues. Même chose pour le fauteuil qui est dans un coin de la chambre. Quant au parquet, il n'a pas l'air très confortable.
Je me résigne à me poser sur le lit.
- Bon, je pense qu'il faut que l'on commence par revoir les différentes théories, pour s'assurer que tu connais bien leur base avant de les appliquer aux cas pratiques.
- Ça me va.
- On va commencer par Kant. Sa théorie est assez simple à comprendre.
J'ouvre le polycopié qu'a distribué Tolbert au début du semestre et je le feuillette jusqu'à trouver le passage sur Kant. Gray se traîne jusqu'à la tête du lit contre laquelle il s'assoit et il soupire longuement lorsque je pose le polycopié sur ses cuisses.
- Lis, j'ordonne.
- À voix haute ?
- Oui, et quand tu auras fini, je veux que tu résumes ce que tu viens de lire. Tu crois que tu peux y arriver ?
Gray hésite un instant, puis sa lèvre inférieure se met à trembler.
- C'est sans doute le mauvais moment pour te le dire mais... je... je ne sais pas lire.
Je suis bouche bée. Merde. Ce n'est pas poss...
Gray éclate de rire.
- Détends-toi, je déconne ! s'exclame-t-il avant de froncer les sourcils. Tu as vraiment cru que je ne savais pas lire ? Bon sang, Dragneel !
- Ça ne m'aurait pas du tout étonné, je réponds d'une voix doucereuse.
Sauf qu'en fait Gray m'étonne, justement. Non seulement il lit le texte d'une façon claire et précise mais il résume sans soucis l'Impératif Catégorique de Kant, et ce presque mot à mot.
- Tu as une mémoire visuelle ? je demande lorsqu'il a terminé.
- Non, je suis doué pour retenir les faits, dit-il en haussant les épaules. J'ai juste du mal à appliquer les théories aux cas particuliers.
- Si tu veux mon avis, ce sont des conneries, je dis pour le rassurer. Comment peut-on être certain de ce que ces philosophes – qui sont tous morts depuis longtemps – penseraient des hypothèses de Tolbert ? Pour autant que l'on sache, ils adapteraient peut-être leurs théories au cas par cas. Le bien et le mal ne sont pas blanc ou noir. C'est bien plus complexe que...
Le téléphone de Gray vibre sur le lit.
- Merde, attends une seconde, dit Gray en regardant son portable.
Il fronce les sourcils et répond au message.
- Désolé, tu disais quoi ?
Nous passons les vingt minutes suivantes à discuter des différents arguments de Kant, durée pendant laquelle Gray envoie une bonne demi-douzaine de messages.
- Bon sang ! je finis par m'exclamer. Est-ce que je vais devoir confisquer ton téléphone ?
- Désolé, dit-il pour la millième fois. Je le mets en silencieux.
Cependant, cela ne change rien car il laisse son portable sur le lit à côté de lui et l'écran s'allume chaque fois qu'il reçoit un texto.
- Donc en gros, l'épine dorsale de la morale de Kant est la logique...
Je marque une pause lorsque son téléphone s'illumine de nouveau.
- C'est ridicule. Qui t'écrit toutes les secondes ?
- Personne.
Personne mes fesses, ouais. Je prends son téléphone et je clique sur le message. Il n'y a pas de nom, juste un numéro, mais il ne faut pas être un génie pour comprendre qu'il ne s'agit pas de sa mère, puisque la personne en question se propose de lécher Gray de la tête aux pieds.
- Tu envoies des messages de cul pendant que je te file un cours ? C'est quoi ton problème ?
- C'est pas moi qui écris, dit-il en soupirant. C'est lui.
- C'est cela oui. C'est forcément de sa faute.
- Lis mes réponses si tu veux. Je ne fais que lui dire que je suis occupé. Je n'y peux rien s'il ne comprend pas.
Je fais défiler les messages pour remonter dans la conversation et je découvre qu'il dit la vérité. Tous les messages qu'il a envoyés durant les trente dernières minutes expliquent qu'il est occupé, qu'il révise et qu'il parlera plus tard. Je soupire avant de taper une réponse sur l'écran tactile. Gray proteste et essaie de reprendre son téléphone, mais c'est trop tard car j'ai déjà appuyé sur « envoyer ».
- Là. Problème réglé.
- Dragneel, je te jure que si tu as...
Il ne finit pas sa phrase, occupé à lire ma réponse.
C'est le prof de Gray. Tu commences à sérieusement m'agacer. On finit dans 30 min. Je suis sûr que ta queue n'explosera pas d'ici là.
Gray lève les yeux sur moi et rit si fort que je ne peux m'empêcher de sourire.
- Ça devrait être plus efficace que tes protestations à deux balles, tu ne crois pas ?
- Tu n'as pas tort, dit-il en riant.
- J'espère que ça fera taire ton petit copain un moment.
- Ce n'est pas mon copain. C'est juste un type que je me suis tapé le week-end dernier... ou peut-être celui d'avant...
- Tu ne sais même pas qui c'est, avoue ! C'est vraiment comme ça que tu traites tes conquêtes ? C'est dégueulasse.
- Quand la seule chose qui les intéresse, c'est de se faire un joueur de hockey pour pouvoir s'en vanter auprès de leurs amis, oui, c'est comme ça que je les traite, dit-il sur un ton légèrement amer. C'est moi qui suis traité comme un objet dans cette histoire.
- Si ça t'aide à mieux dormir la nuit... je dis en prenant le polycopié. Passons à l'utilitarisme. On va d'abord se concentrer sur Bentham.
Gray a lu et résumé les théories de Bentham, je l'interroge sur les deux philosophes que l'on a étudiés ce soir et je suis content de l'entendre répondre correctement, même lorsque je lui pose des questions plus complexes.
Soit, peut-être que Gray Fullbuster n'est pas aussi bête que je le pensais.
Au bout d'une heure, je suis satisfait. C'est dommage que le rattrapage ne soit pas un QCM, parce que je suis certain qu'il l'aurait réussi haut la main.
- Demain, on s'attaquera au postmodernisme, je soupire. Selon moi, et ce n'est que ma modeste opinion, c'est l'école de pensée la plus alambiquée qui soit. J'ai répèt' jusqu'à six heures, mais je suis libre après.
Gray hoche la tête.
- J'ai entraînement jusqu'à sept heures. Disons huit heures ?
- Ça me va.
Je range mes livres et je vais aux toilettes avant de partir. Lorsque je ressors, je trouve Gray en train de regarder mon iPod.
- Tu as fouillé dans mon sac ? T'es sérieux ?
- Ton iPod dépassait de la poche avant, rétorque-t-il. J'étais curieux de voir ce que tu écoutes, ajoute-t-il sans quitter l'écran des yeux. Etta James, Adele, Queen, Ella Fitzgerald, Aretha, les Beatles – tu as des goûts vraiment éclectiques, dit-il. Attends tu sais que tu as de la K-pop dans ton iPod ?!
- Non, vraiment ? je demande sur ton plein de sarcasme. Ça a dû se télécharger automatiquement.
- Je crois que je viens de perdre tout le respect que j'avais pour toi. Tu es en licence de musique, putain.
Je lui arrache l'iPod des mains et le fourre dans ma poche.
- Il y a des groupes coréens avec de super harmonies, je te signale.
- Je ne suis absolument pas d'accord, dit-il. Je vais te faire une playlist. À l'évidence, il faut que quelqu'un t'apprenne la différence entre la bonne et la mauvaise musique.
- À demain, je réponds, la mâchoire serrée.
- Tu penses quoi de Lynryd Skynryd ? demande Gray d'une voix préoccupée tandis qu'il allume son ordinateur sur son bureau. Ah, peut être que tu n'aimes que les groupes qui font du shopping ensemble ?
- Bonne soirée Gray.
Je sors de sa chambre, exaspéré. Je n'arrive pas à croire que j'ai accepté de supporter ce type pendant dix jours.
