Purple Haze sur le parvis de San Giorgio Maggiore
Chapitre 5 - 2001 - Giorno (3)
Fugo ne pouvait pas porter les boucles d'oreilles de Narancia si Narancia ne pouvait pas les voir. Pas après l'avoir abandonné. Il ne pouvait pas s'en débarrasser non plus, alors il les planqua au fond du tiroir de sa table de chevet et essaya de les oublier.
Mais bien sûr, il n'oubliait rien du tout, alors il essayait de se concentrer sur autre chose. Ça tombait bien, Passione croulait sous les soucis légaux, que Giorno avait pris la mauvaise habitude de régler par des pots-de-vins ou des assassinats. C'était plus économique en argent et en vies de résoudre ce genre de problèmes en exploitant les petits caractères des législations. Fugo pouvait se charger de ça. Mais malgré ce que tout le monde avait l'air de penser, il n'était pas un expert en droit. Ses études remontaient à loin et il n'avait même pas fait un semestre entier à l'université. Aussi, il s'aventura dans la bibliothèque en quête de documentation.
Il évitait cet endroit, comme il évitait toutes les pièces de la villa où il avait des chances de croiser Mista et son regard dégouté, mais aujourd'hui le tireur était en mission, Fugo avait décidé d'en profiter.
Il arpentait les rayons. C'était une bibliothèque très complète, les livres de droit avaient été choisis avec soin. Fugo se demanda à qui il devait ça. Est-ce que les livres étaient là quand Giorno avait acheté la villa ? Est-ce qu'il avait payé des experts pour lui fournir une collection solide ? Il n'imaginait pas Giorno ni quiconque ici sélectionner des livres de droits ou de sciences humaines aussi pointus.
Sa main s'arrêta en tremblant un peu sur un nom. Ignacio Barbabietola. Plusieurs livres étaient signés de lui, l'homme était un grand ponte après tout. Fugo les avait tous lu avec dévotion. Y repenser lui donnait envie de vomir. Mais c'était du passé, tout ça. C'était loin derrière lui, c'était arrivé à une autre personne. Un gosse stupide, pas un presqu'adulte lamentable qui avait abandonné et perdu tous ses amis. Il s'en foutait, de Barbabietola, maintenant. Il s'en était rendu compte quand il avait affronté Massimo Volpe. Toute cette histoire ne lui faisait plus rien. Et pour se le prouver, il tira sur la tranche fine du seul livre qu'il n'avait pas lu. Barbabietola devait l'avoir publié récemment. C'était un petit essai édité par les presses universitaires. Fugo l'avait pris un peu par défi, un peu par masochisme, mais aussi parce que le titre l'interpellait. Un titre ronflant d'ouvrage de droit qui lui inspirait un malaise qu'il n'arrivait pas à comprendre.
Il tourna les pages. L'horreur le gagnait à mesure qu'il se rendait compte de ce qu'il se trouvait là-dedans. C'était son travail à lui. Le devoir qu'il avait passé tant de nuits blanches à faire, celui qui devait être si brillant qu'il le sauverait de Barbabietola, et pour lequel ce sale prof lui avait mis un 9/20. Ha. Il lui avait mis une sale note mais ça l'avait pourtant pas empêché de le faire publier sous son nom. Une édition universitaire de merde, mais putain il avait photocopié son devoir, et ensuite il lui avait collé un 9/20. Ou alors il lui avait mis un 9/20 et ensuite il était allé récupérer les morceaux déchirés qui avaient été saisis par la police. Et ce gros connard lui avait dit « Reviens diner chez moi, et on verra ce que je peux faire pour ta mauvaise note ». Fugo savait que son travail valait mieux qu'un 9/20, mais d'apprendre que Barbabietola l'avait trouvé bon au point de le faire publier… Après tout le mal qu'il lui avait fait, cette ordure lui avait aussi volé son travail. Incroyable. Fugo avait presque envie de rire tant c'était hallucinant. Il sentit une montée d'adrénaline. Ça faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti en droit de se mettre en colère. C'était, quelque part, libérateur. Il fallait qu'il partage ça. Il se retourna, rouge de colère, les yeux étincelants, et il appela sans réfléchir :
- Abbach...
La dernière syllabe mourut sur ses lèvres. L'énergie que lui avait donné sa colère s'effondra d'un seul coup, le laissant encore plus démuni qu'avant.
- Abbacchio… murmura-t-il faiblement. Bucciarati…
Ils étaient les seules personnes au monde à savoir ce que son prof de droit lui avait fait. À qui il pourrait montrer ce livre qui lui tremblait dans les mains ? Qui comprendrait ?
- merde ! Merde... Putain !
Il eut envie tout casser, mais il ne pouvait pas se permettre d'abîmer le mobilier de Don Giovanna. Il ne pouvait pas crier non plus. Depuis qu'il avait brisé une capsule de Purple Haze dans sa bouche, il ne pouvait plus crier. Quelque chose sous les cicatrices devait avoir mal été réparé, ça lui faisait mal dès qu'il élevait la voix. Ironique, quand on se rappelait de toutes les crises de colère qui lui avaient gâché la vie par le passé. C'était probablement mieux comme ça.
Mais ce cri prisonnier dans son thorax, qui ne pouvait pas sortir, le déchirait. Ne pas pouvoir crier était comme une nouvelle prison. Alors tant pis pour le mobilier. Il jeta le livre contre un mur de toute ses forces. Puis un autre, puis tout le rayon de droit. Don Giovanna pouvait aller se faire foutre. À San Giorgio Maggiore, C'était Bucciarati son boss, pas lui.
Fugo sursauta en croisant un regard jaune et funeste. Ça faisait longtemps que Purple Haze n'était pas venu lui tenir compagnie. Il avait changé, depuis la Sicile. « Évolué », soi-disant, comme si cette saloperie était un putain de Pokémon. Fugo regarda autour. La bibliothèque était dévastée, tout était par terre, il fallait qu'il range. Mais le problème, c'est qu'il avait encore envie de détruire. Il regarda de nouveau son Stand. La bête bavait et grognait, mais autrement elle se tenait immobile, comme n'importe quel Stand normal.
- Et ben ? lui cracha Fugo. Tu m'attaques pas ? Tu vas pas commencer à te scarifier ?
La créature ne bougea pas, ce qui rendit Fugo encore plus fou.
- Alors ? Qu'est-ce que t'attends ?
Dès l'instant où il avait vu le jour, Purple Haze n'avait cessé de le détruire, de lui pourrir la vie. Il lui avait fait connaitre la peur, la douleur, le dégoût, la haine, la honte. Et maintenant que Fugo avait besoin d'un peu de violence il était calme ?
- Allez Purple Haze, bouge ! Fais quelque chose !
Fugo s'approcha du monstre pour le provoquer, le secouer, pour lui mettre un coup de poing. Son Stand l'esquiva et le repoussa loin de lui, sans violence. C'était l'effet Giovanna. Le boss était si charismatique, il avait tellement mis Fugo à ses pieds qu'il n'avait même pas besoin de donner des ordres à Purple Haze pour que le monstre reste sage. Il n'avait même pas besoin d'être présent, ni de savoir ce qui se passait. Il suffisait que Giorno Giovanna existe, et Purple Haze n'attaquait plus son manieur.
Fugo se sentait insulté, et aussi malade, et aussi désespéré, et il avait toujours autant besoin de destruction.
- Tu crois que j'ai besoin de toi ? Voulu-t-il crier mais ça sortit comme un couinement pathétique. Tu crois que j'ai besoin de toi pour me foutre en l'air ?
Il piétina les livres qui jonchaient le sol pour aller jusqu'à la fenêtre. Elle donnait sur les jardins que Giorno entretenait avec amour. La lumière était magnifique. Mais Fugo ne voyait qu'en violet et en noir. Il brisa la fenêtre d'un coup de poing, il attrapa le plus gros éclat dans sa main à vif et se fit une longue strie sur le bras en regardant Purple Haze droit dans les yeux. Le monstre leva le bras avec surprise, mais ne fit rien d'autre. Il devait le sentir, pourtant. Il devait sentir la douleur comme Fugo la sentait.
- Tu vois ce que ça fait ?
Fugo riait en se plantant l'éclat dans le ventre, dans les jambes à travers les trous.
- Pendant des années j'ai dû subir ça, et maintenant tu crois qu'on est quittes ? Tu crois que tu peux juste arrêter comme ça ? Je vais te tuer, Purple Haze, Je peux te tuer, t'entends ? Je peux te faire autant de mal que tu m'en as fait. Je peux te réduire tellement en pièces que t'auras pas la force de devenir un Notorious B.I.G.
Le Stand grognait mais n'attaquait toujours pas. Sous les taillades de son manieur, il posa un genou à terre. Fugo éclata de rire.
- Fugo !
Un cri qui venait de l'entrée. C'était loin, tellement loin, il y avait un brouillard entre eux.
Une main sur chacune des siennes.
- Fugo qu'est-ce que tu fais ? Lâche ça !
Une lumière qui perçait le brouillard. Un rayon d'or à travers la fumée violette. Fugo revint un peu à lui.
Avec épouvante, il vit la bibliothèque saccagée, le sang partout, sur les livres, sur lui, le regard de Giorno, la peur dans le regard de Giorno Giovanna d'habitude si composé.
Le boss le lâcha dès qu'il vit un peu de lucidité dans les yeux de son subordonné, et il recula. Fugo tenait toujours l'éclat de verre dans sa main, mais c'était maintenant un coquelicot, tout aussi ensanglanté, broyé dans sa paume. Il leva des horrifiés yeux sur Giorno qui se tenait juste en face de lui, avec ses joues de bébé et son regard qui avait l'air d'avoir mille ans.
- Giorno, je…
Le boss avait eu le temps de se recomposer un visage impassible. Il attendait. Fugo s'essuya les yeux. Parce que bien sûr, il avait pleuré. Génial. Un de ces jours il faudrait qu'il arrête de pleurer devant Don Giovanna, c'était pas pro. Il y avait ce truc qui s'appelait dignité… pff. Fugo avait piétiné la sienne à San Giorgio Maggiore. Et même bien avant ça…
- Je suis désolé… je vais ranger.
Peut-être que ça suffirait pour éviter une conversation ? Il ramassa un premier livre par terre. Rayon spiritualités. Il avait vraiment fait tomber des livres si loin ? Si Giorno pouvait quitter la pièce maintenant, ce serait…
Gold Experience lui bloqua le passage.
- Je vais te soigner, lui dit Giorno. Bouge pas.
- C'est pas la peine, glapit Fugo d'un ton si sauvage que Giorno recula d'un pas, le visage toujours indéchiffrable.
Gold Experience disparut, et Giorno lui demanda calmement ce qui s'était passé. Fugo ne sut quoi répondre. Il avait pété les plombs parce que Purple Haze ne l'attaquait plus alors qu'il n'y avait plus personne qui… non c'était parce qu'il n'avait plus personne contre qui se mettre en colère à part lui-même, depuis que tout le monde était mort… non, c'était parce que tout le monde était mort, Bucciarati et Abbacchio, après qu'il les ait abandonnés, et maintenant personne ne pouvait comprendre ce que signifiait ce bouquin par terre… voilà. Il avait pété les plombs parce que son prof de droit lui avait volé son travail. Et ça le fit rire. Quelle importance ça avait ? Comment Barbabietola pouvait encore l'atteindre, alors que Bucciarati était mort, et qu'Abbacchio était mort et que Narancia était mort aussi, et que lui-même était mort aux yeux de Mista parce que tout était de sa faute, il les avait trahis et abandonnés.
Mais Giorno voulait des explications, et ce bouquin qui avait tout déclenché était le plus simple à expliquer. Fugo s'agenouilla par terre et se mit à fouiller dans les livres pour retrouver le petit ouvrage de droit. Il mettait du sang partout, il devait avoir l'air complètement dingue. Mais il ne voulait pas que Gold Experience referme ses plaies. Il voulait Sticky Fingers.
- Ah !
Il trouva le livre et le tendit à Giorno qui s'assis à côté de lui prudemment, sans le prendre.
- Qu'est-ce que c'est ?
- C'est un essai sur la question du… enfin c'est pas important, c'est du droit international. Mais tu vois le nom de l'auteur, là ?
Avant que Giorno n'ait eu le temps de lire, il continua :
- Barbabietola. C'était mon prof de droit inter quand j'étais à la fac, c'était aussi un peu comme un mentor, en tout cas au début. Je savais pas qu'il avait sorti ce bouquin. Mais regarde dedans, Giorno, le contenu, c'est moi qui l'ait écrit. C'est un devoir que j'ai rendu, c'est toutes mes recherches là-dedans. Il a même pas… hahaha, il a même pas fait l'effort de changer le plan.
Giorno avait l'air un peu dérouté. Il faut dire qu'il n'avait jamais entendu Fugo lui parler aussi longtemps ni aussi familièrement. Fugo s'agita :
- Il m'a volé ! Il a publié mon travail comme si c'était le sien ! Il se fait du fric là-dessus ! Il m'a même pas mis dans les putains de remerciements !
Il délirait. S'il avait lu son nom dans les remerciements, il serait devenu encore plus fou. Giorno quitta le livre des yeux pour le regarder :
- Est-ce que c'est important au point de se mettre dans un état pareil ? Je ne pense pas que ce genre de livre se vende beaucoup.
- C'est pour le principe ! s'énerva Fugo.
- Dans ce cas… Je suis sûr que tu peux trouver un moyen de récupérer les droits d'auteur. Si tu as des preuves, ça devrait être faisable. Attaque-le en justice. C'est ton domaine, après tout, je suis sûr que tu sauras comment faire.
- Tu comprends pas !
Fugo sauta sur ses pieds. Plus il s'agitait, plus Giorno avait les yeux et vides et les intonations mesurées, mais Fugo ne s'en rendait pas compte.
- Tu comprends pas, Giorno ! J'en ai rien à foutre de ce bouquin de merde, de toucher du fric ou d'avoir mon nom écrit dessus ! Ce qui me rend dingue, c'est que…
Toujours assis par terre, le boss attendait. Fugo en avait tellement gros sur le cœur, Barbabietola, San Giorgio Maggiore, Bucciarati, Abbacchio, Narancia, Mista, ses parents, Purple Haze. S'il touchait à un fil, toute la pelote allait venir avec sans qu'il puisse rien faire, il allait délirer jusqu'au lendemain matin, et Giorno serait traumatisé. Alors quand le jeune boss, devant son silence soudain, décida de presser un peu « c'est quoi,Fugo ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »,Fugo décida de laisser la pelote en place, de n'en toucher qu'un tout petit brin qui ne risquait pas de la dérouler :
- …Il m'a mis un 9/20
En juste comme ça, il éclata en sanglots. Si avec ça Giorno ne le trouvait pas définitivement lamentable, chialer pour une mauvaise note alors qu'il avait abandonné tous ses amis.
Le boss se mit debout, avec des gestes prudents comme si Fugo était une bombe à détecteur de mouvement.
- Tu ne peux pas t'être fait ça – il désigna la peau de Fugo pissant le sang – à cause d'une mauvaise note qui date d'il y a des années, Fugo.
Il aurait pu répondre que si, ce n'était que ça, il était ce genre de maniaque, mais bizarrement, il n'avait pas envie que Giorno le trouve nul. Alors il ajouta d'un ton sec et détaché :
- C'était un pédophile, aussi.
Immédiatement, il eut peur d'en avoir trop dit. Il regarda son boss qui semblait décontenancé. Il essaya de prendre un ton plus assuré pour rattraper :
- Ça me fait chier de voir le nom d'un pédo sur mon taf, et de savoir qu'il s'enrichit grâce à moi. Ça craint, non ? c'est comme si ça faisait de moi… hahaha… un putain de complice.
Tout en parlant, il avait reculé vers la porte. Il n'aimait pas l'expression de plus en plus confuse de Giorno.
- Je… je vais aller me soigner. Mettre des bandages. Je reviendrai ranger après. Désolé, boss, pour le désordre. Je déduirais de mon salaire les frais pour la vitre.
- Fugo…
Giorno avait sa voix apaisante qui lui faisait peur. Fugo bredouilla « à plus tard » et détala.
Dans son bureau, Giorno tournait rêveusement les pages du livre qui avait bouleversé Fugo. Il avait essayé de le lire, mais c'était un charabia juridique, ça le faisait piquer du nez. Il se réveilla en sursaut en entendant frapper. C'était Mista, qui s'installa sur la chaise en face de lui. Le tireur lui fit son rapport de mission brièvement, puis demanda :
- Il se passe quoi avec Fugo ? Je l'ai croisé dans le couloir il était couvert de bandages, on aurait dit une momie.
- Il t'a rien dit ?
- Il aurait dû ?
Giorno soupira. Il n'avait rien compris à ce qui s'était passé dans la bibliothèque, et il avait espéré que Mista, qui connaissait mieux Fugo, lui explique. Même si Mista faisait tout pour que Fugo ait peur de lui et que ça marchait très bien, à une époque ils avaient été amis. Mista avait peut-être des informations.
- Tu savais qu'un des profs d'université de Fugo était un pédophile ?
Mista se pencha en avant, les sourcils froncés.
- Non, je savais pas.
Il ajouta après une petite réflexion :
- C'est lui qui t'as dit ça ?
- Oui. L'auteur de ce livre que j'ai là. Apparemment il a volé les recherches de Fugo, et ce serait aussi un pédophile.
- J'espère qu'il est en taule, murmura Mista sans regarder Giorno.
- Non. Je me suis renseigné. Il vit seul dans le quartier du Mercato. J'aimerais tirer cette histoire au clair. Tu pourrais enquêter ? Je voudrais savoir quelle était sa relation avec Fugo.
Le regard de Mista était fermé, obstinément posé loin de Giorno. Un moment, le boss craignit qu'il refuse. Qu'il lui dise de se mêler de ses fesses, d'arrêter de fouiller dans la vie des gens, c'était pas ce que les amis faisaient. Fugo était juste là, il allait pas bien, et Giorno pouvait aller lui parler, plutôt qu'envoyer son sous-fifre enquêter pour savoir si oui ou non un de ses anciens meilleurs amis avait été tripoté par un pédophile. À quoi ça les avancerait ? Mais Mista ne dit rien de tout ça.
- Okay, boss. Je vais voir ça.
Il quitta la pièce pensif et contrarié. Son inquiétude résonna en Giorno.
C'était le jour de la Toussaint et Mista avait tout organisé. D'abord, ils devaient aller à l'église assister à la messe, ensuite au cimetière pour honorer les défunts. Giorno aurait préféré éviter la partie messe, il était mal à l'aise face à la religion. Mais quand Mista lui avait demandé d'un air désinvolte s'il voulait venir avec lui, ses grands yeux noirs le suppliaient, avec quelque chose comme de la terreur, de ne pas le laisser y aller seul, alors Giorno avait annulé tous ses rendez-vous.
Fugo n'était pas invité. Depuis l'incident dans la bibliothèque, le malheureux les fuyait encore plus. Il allait se planquer chez Murolo ou chez Sheila E, il dormait là-bas, et Mista faisait semblant de n'en avoir rien à foutre mais Giorno voyait bien comme ça le rendait furieux. Comme s'il avait peur que Fugo les abandonne encore. Alors les rares fois où Fugo croisait Mista, celui-ci était encore plus dur, et quand Giorno proposa à Fugo de venir à la messe et au cimetière avec eux pour la Toussaint, Fugo avait regardé Mista, et Mista lui avait tourné le dos.
- Non, je… avait alors bredouillé Fugo. Peut-être une autre fois.
Giorno avait vu Mista serrer les poings. Un mot de lui et Fugo serait venu. Il se serait tapé la messe et aurait trouvé le courage de faire face aux tombes de son ancienne équipe, si Mista lui avait demandé. Mais Mista ne se retourna pas.
Ils étaient allés à la messe et Giorno avait écouté toutes ces histoires d'amour et de pardon en se demandant à quoi tout ça pouvait bien servir si Mista qui y croyait si fort ne pardonnait pas Fugo. Il garda la remarque pour lui parce qu'à sa droite, Mista avait retiré son bonnet et le pressait contre son visage pour faire le moins de bruit possible en sanglotant. Giorno hésitait à lui prendre la main, il se demandait s'il en avait le droit dans ce lieu sacré. Il appuya son épaule à la sienne, et quand Mista se tourna pour le serrer longtemps et farouchement dans ses bras, personne n'y trouva rien à redire.
Fugo se rongeait les sangs. Le premier novembre, d'habitude, Bucciarati nettoyait à fond la tombe de son père et Fugo l'accompagnait, puisqu'à l'époque il suivait Bucciarati partout. Il ne pouvait pas arrêter de penser à l'état de cette tombe dont son ancien leader prenait tellement soin et qui devait être à l'abandon depuis des mois. Ça le hantait. Il avait pensé en parler à Trish, qui vivait à côté, mais il n'avait pas eu le cœur d'aborder ce sujet morbide. Trish était en tournée de toute manière. Est-ce que Giorno ou Mista posaient des fleurs de temps en temps ? Si les tombes du Bucci Gang étaient à côté, ça ne leur coutait rien, mais peut-être qu'elles n'étaient pas dans la même allée et Giorno et Mista n'étaient pas au courant qu'il y avait la tombe du père de Bucciarati à entretenir. Le dimanche, quand Bucciarati et Fugo, et parfois Abbacchio allaient changer les fleurs, Mista était à l'église, il déjeunait à Naples et ensuite il allait chercher Narancia qui mangeait avec son père.
Le père de Narancia. Est-ce qu'il était au courant de ce qui était arrivé à son fils ? Fugo essaya de ne pas y penser. Il revint au problème de la tombe du père de Bucciarati. Il pouvait y aller aujourd'hui, enlever la mousse sur la pierre et la lustrer un peu. Il devait bien ça à Bucciarati. En fait, il fallait qu'il y aille. S'il ne faisait pas cette petite chose, il allait se sentir encore plus minable et traitre. Il n'aurait qu'à regarder droit devant. Il savait où la tombe était, il n'aurait pas à regarder les autres. Il aurait la tête tellement baissée qu'il ne verrait que la zone juste à ses pieds, et il ne la relèverait pas.
Il attendit que Giorno et Mista reviennent pour partir, car il avait peur de les croiser là-bas. À mesure que la journée avançait, il ne pouvait pas s'arrêter de penser à cette tombe abandonnée. Il se sentait nerveux et fébrile. Le jour commençait à décliner quand il entendit enfin la porte d'entrée claquer. Immédiatement, il se leva et se prépara à y aller. Il croisa Mista dans l'entrée. Celui-ci avait les yeux rouges et gonflés, les mains pleines de terre. Le cœur de Fugo saigna. Il aurait voulu le consoler. Il aurait voulu passer cette journée de deuil avec lui. Mais c'était sûrement la dernière chose dont Mista avait besoin, à en juger la force avec laquelle il le bouscula en passant.
Giorno et Mista avaient passé l'après-midi entier au cimetière. Giorno avait fait pousser une forêt de fleurs tout autour des trois pierres tombales, et il avait écouté Mista parler, tantôt à lui, tantôt aux défunts, évoquer des bons moments que Giorno n'avait pas partagé avec eux. Lui-même n'avait rien trouvé à dire. « Je suis désolé »pesait sur son cœur, mais Mista n'aurait pas aimé l'entendre dire ça. Alors il se contenta d'écouter. Au final, c'était comme ça qu'il avait le plus connu Bucciarati, Abbacchio et Narancia : racontés par Mista. Il aurait voulu que Trish soit présente, elle était comme lui, elle les aimait de toutes ses tripes mais elle les avait à peine connus vivants.
Finalement, Mista se leva, s'essuya les genoux, les yeux, et dit :
- Il faut qu'on rentre, Polnareff va s'inquiéter.
Et Giorno ne se trouva pas le courage de quitter trois fantômes pour un autre.
- Vas-y. Je voudrais rester encore un peu.
Mista eut l'air surpris, mais compréhensif.
- Okay Giogio. Je te laisse la voiture, je rentrerai en taxi. Prends tout le temps que tu veux. Merci de… d'être venu avec moi… et de m'avoir écouté parler tout l'après-midi… hahaha. Sérieusement, merci, si t'avais pas été là… enfin… j'aurais jamais pu faire ça tout seul.
Giorno lui sourit sans répondre. Mista était un amour de lui dire ça alors que si Giorno n'avait pas été là, il n'aurait rien eu besoin de faire tout seul, parce que si Giorno n'avait pas été là, le Bucci Gang serait sans doute toujours au complet, en train de se chamailler au chaud dans leur duplex napolitain.
Giorno était seul, maintenant, et il regarda la tombe de Bucciarati devant lui.
- Je suis désolé, lui dit-il enfin. Je suis désolé pour vous trois, et aussi pour Mista et Fugo.
Ça ne lui fit pas autant de bien qu'il l'avait espéré. Son cœur pesait toujours. Il chercha à en dire plus, mais rien de lui vint. Il n'avait pas comme Mista de bons moments à se remémorer, le temps qu'ils avaient passé ensemble avait été une telle course. Ils avaient à peine fait connaissance, Abbacchio n'avait jamais été sympa avec lui, et pourtant ils avaient tous donné leur vie pour lui, pour son rêve. Quelque part, Giorno était reconnaissant à Fugo de ne pas les avoir suivis. Malheureusement, choisir de ne pas mourir pour Giorno était ce qui avait détruit Fugo.
Juste quand il pensait à lui, un mouvement à quelques mètres attira son attention. Giorno se tourna et le vit, Fugo, avec son regard tourmenté qui lui retournait toujours les tripes. Une écharpe lui remontait sur le nez, mais il n'avait pas de manteau, sa veste à trou était trop légère pour le froid. Il serrait dans ses bras un grand pot avec un petit arbre qui n'était pas un citronnier mais qui y ressemblait un peu. Il dévisageait Giorno comme un lapin pris dans les phares d'une voiture.
Giorno ne dit rien, pour ne pas l'effrayer. Il se décala juste un petit peu sur le côté pour lui faire une place devant la tombe de Bucciarati. Il est venu ! se répétait-il intérieurement. Il est venu les voir.
Fugo hésitait à s'enfuir, et Giorno s'attendait à ce qu'il le fasse, il se tenait prêt à lui crier « Attends Fugo, reste ! Je m'en vais, si tu veux être seul » Mais contre toute attente, il s'approcha jusqu'à la tombe d'avant celle de Bucciarati, et à la surprise de Giorno, il s'y arrêta, posa l'arbre près de lui, sortit une spatule et commença à gratter la mousse avec un savoir-faire bien meilleur que les tentatives maladroites de Giorno, Trish et Mista.
- C'est… ?
- C'est la tombe de son père, répondit Fugo rapidement comme s'il avait peur d'être jugé. Bucciarati changeait les fleurs toutes les semaines, et il la nettoyait à fond deux fois par an, dont le jour de la Toussaint. Je me suis dit que je pouvais faire ça pour lui.
Giorno regarda la tombe à l'abandon. Elle faisait triste mine comparée aux trois somptueux emplacements voisins. Il ne savait pas quelle relation Bucciarati avait avec son père, il en savait si peu sur lui ! Il n'avait jamais pensé à se soucier de sa tombe. Il leva les yeux pour observer le profil concentré de Fugo. Il prenait bien garde à ne pas tourner la tête vers Giorno, à ne pas regarder les tombes. C'était encore trop tôt pour lui.
Il n'était que six heures mais la nuit s'épaississait, Fugo ne devait plus rien voir sur la pierre sombre. Giorno devinait qu'il était venu si tard pour ne pas les croiser. Mais il n'avait pas renoncé en voyant son boss, ça devait être une tâche importante pour lui. Il ramassa une poignée de graviers sur le sol, et une nuée de lucioles vinrent illuminer la tombe sur laquelle était penché Fugo. Le garçon lui jeta un regard oblique, et se remit au travail.
Giorno le regardait faire. Son profil éclairé par la lumière des lucioles, le nuage de buée quand il soufflait, ses yeux maintenus droit devant. Il se dit qu'il l'aimait, comme il aimait les autres et peut-être plus encore, parce que lui, il avait la chance de l'avoir connu plus d'une semaine. Parce qu'il était le seul capable de voir Giorno tel qu'il était, c'est pour ça qu'il ne les avait pas suivis.
Il répéta à Fugo ce qu'il avait dit à son équipe :
- Je suis désolé.
Fugo tendait l'oreille mais il ne se tourna pas.
- De quoi ? demanda-t-il d'un ton distant.
Mista ne voulait pas entendre ça, mais peut-être que Fugo pourrait. Peut-être même que ça lui ferait du bien.
- Pour tout. Pour Venise. Pour eux.
- Ah.
Fugo continuait son travail, mais ses mains étaient un peu plus crispées sur la spatule. Un long moment s'écoula avant qu'il réponde, comme à contrecœur :
- T'as fait de Naples un endroit meilleur Giorno. De toute l'Italie, même. Et Trish est vivante grâce à vous. Ils t'ont suivi parce qu'ils partageaient tes idéaux.
- J'aurais dû faire les choses autrement.
- On aurait tous dû.
Fugo posa ses outils et il tourna enfin la tête vers lui.
- Écoute, Giorno. Je ne te blâme pas pour ce qui s'est passé. Plus maintenant. Quand j'ai essayé de te tuer je... j'étais perdu. Je ne comprennait pas la situation, je pensais que tout le monde était mort. Je regrette. Si quelqu'un à merdé à Venise, n'importe qui pourra te dire que c'est moi.
- Tu n'as jamais essayé de me tuer, Fugo. Répondit Giorno avec mélancolie.
Fugo voulut répliquer mais il n'y parvint pas, parce que bien sûr, c'était vrai. Ce jour là, sous la pluie, il n'avait pas eu l'intention de tuer Giorno. Qu'est-ce que t'attends pour transformer le couteau en putain de grenouille, Giovanna ? Tout ce qu'il voulait, c'était expier. Bien sûr, c'était une nuance qui n'avait pas échappé au boss.
Avec un soupir agacé, Fugo revint à la tombe. Il sortit du sac qu'il avait emporté une éponge et une bouteille de vinaigre blanc, et entreprit de nettoyer la stèle. Mais Giorno n'avait pas fini :
- Je ne regrette pas mes décisions. On a fait ce qu'il fallait faire, ils savaient quel risque ils prenaient en trahissant Passione. Ce que je regrette… et qui aurait pu tout changer… J'aurais dû monter dans le campanile avec Trish. Ça n'aurait pas dû être Bucciarati, ça aurait dû être moi qui rencontre le boss. J'en avais conscience, et je pense que Bucciarati le savait aussi, mais je n'ai pas osé. J'ai eu peur de vous. J'ai eu peur que vous me trouviez prétentieux, à vouloir prendre la place de votre leader. J'ai eu peur qu'Abbacchio me crie encore dessus. Alors j'ai laissé Bucciarati monter dans le campanile. J'y pense tous les jours. J'aurais dû y aller. Tout aurait été différent.
Fugo haussa les épaules.
- Aucun de nous aurait accepté ça. De toute façon je vois pas ce que ça aurait changé. Bucciarati s'en est bien tiré.
La douleur heurta Giorno au cœur, et elle dut s'exprimer sur son visage parce que Fugo eut l'air un peu surpris.
- C'est vrai que tu ne sais pas, murmura le jeune boss. Bucciarati s'est fait tuer par Diavolo ce jour-là, en essayant de sauver Trish. Quand je suis arrivé sur les lieux, son cœur ne battait plus. Mais je ne voulais pas le croire. J'ai utilisé Gold Experience et d'une manière ou d'une autre, ça l'a… ramené à la vie. Son âme n'était pas encore très loin, Gold Experience l'a ramenée dans son corps. Mais c'était trop tard, son corps était celui d'un cadavre. Je… je n'ai pas fait exprès, et j'ai mis plusieurs jours à m'en rendre compte. Entre temps, on a perdu Abbacchio, et j'ai essayé de le refaire mais ça n'a pas marché. Bucciarati a refusé qu'on prenne le temps de l'enterrer, on l'a laissé comme ça sur la plage, on comprenait pas, Narancia n'arrêtait pas de pleurer. J'ai su pourquoi après coup, en arrivant à Rome. Bucciarati ne saignait plus, il ne sentait plus la douleur, il voyait et entendait de moins en moins… J'ai compris qu'il ne nous avait pas laissé enterrer Abbacchio parce qu'il jouait contre le temps. Il avait peur que son âme lâche prise sur son corps mort avant qu'on ne tue Diavolo. Je ne l'avais pas ramené à la vie, personne ne peut faire ça. J'ai fait de lui un mort-vivant. J'ai cru que j'avais ce pouvoir, de ressusciter, mais ce que j'ai fait était terrible. Aussi impie que de tuer. Et je ne m'en suis même pas rendu compte. Quand Mista l'a su… Il m'en a terriblement voulu. Lui qui est croyant, j'ai cru qu'il n'allait jamais me pardonner ça.
Le silence tomba sur le cimetière. D'un geste tremblant, Fugo éloigna les lucioles de son visage et Giorno savait que c'était pour qu'il ne le voie pas pleurer.
- Je sais ce que c'est d'avoir peur de son Stand, ajouta-t-il dans un murmure.
Il attendit ensuite le jugement de Fugo, plus effrayé que ce qu'il aurait cru. Son compagnon mit quelques minutes avant de rassembler ses esprits et d'arriver à croasser :
- Alors il était déjà mort ? À San Giorgio Maggiore, quand il m'a laissé… je veux dire, quand je vous ai abandonnés. Il était mort, à ce moment-là ?
- Oui, s'empressa de répondre Giorno. Son âme était là, mais il savait qu'il était mort. S'il avait été vivant, il ne t'aurait jamais abandonné tout seul là-bas. Il a voulu t'épargner de voir sa fin. Pour lui, tout était déjà terminé.
- Mais alors pourquoi il a emmené Narancia ?
- Narancia a pris sa décision.
Fugo se prit la tête dans les mains.
- C'est… ah… merde. C'est horrible.
- Je suis désolé.
Encore un long silence, entrecoupé des reniflements de Fugo, et puis Giorno répéta :
- J'aurais dû monter dans ce campanile.
Il avait eu peur, exactement comme Fugo qui se torturait pour ne pas être monté dans le bateau. Et Bucciarati, Abbacchio et Narancia étaient morts, faisant de ces absences de décisions des erreurs mortelles. Mais Giorno et Fugo n'avaient que 16 ans, Giorno en avait 15 en avril. Comment ils auraient pu prévoir les conséquences ?
Giorno espérait qu'au moins, Fugo comprenne qu'ils étaient pareils.
- Que tu montes dans le bateau ou non n'aurait pas sauvé Bucciarati. Mais si c'était moi qui avais accompagné Trish dans le campanile…
- Giorno arrête. C'est du passé. Bucciarati était notre leader, on t'aurait jamais laissé prendre sa place.
- Vous n'auriez pas pu m'arrêter.
- Peut-être, mais on t'aurait détesté. C'est normal que tu n'aies pas voulu risquer ça. Aucun de nous ne pouvait s'imaginer ce qui se passerait.
Fugo essayait de le consoler ? Giorno était touché.
- Si tu peux me pardonner ça, lui dit-il, tu devrais pouvoir te pardonner à toi-même de pas être monté dans le bateau. On a fait la même erreur, Fugo, toi et moi. Mais c'est la mienne qui a tout déclenché.
- Je…
Fugo ne trouva pas quoi dire. Il ne voyait pas dans quel monde Giorno pouvait être plus coupable que lui.
- Comment tu as fait, pour qu'il te pardonne ? Mista ?
- C'était plus facile que pour toi, répondit Giorno en souriant tristement. Il m'en voulait, mais il n'y avait plus que nous. Et puis on avait Passione à remettre debout. Mais il te pardonnera aussi. Il t'aime.
Fugo ne le croyait pas, ça se voyait au silence qui suivit et à la manière dont il changea de sujet :
- Narancia ne devrait pas être enterré ici. Il devrait être auprès de sa mère.
Giorno ignorait tout de la mère de Narancia.
- Où est-elle ?
- À Naples. Cimetière de la Sanità.
- On peut la déplacer ici.
- Il nous faudrait l'accord du père de Narancia.
- Ça peut certainement se négocier.
Fugo laissa échapper une tentative de rire pas très convaincante, et ne relança pas la conversation. Il s'apprêtait à se remettre au travail quand Giorno lui dit soudain :
- Ton prof… celui qui a volé tes recherches.
- Mmh ?
- Il est mort.
Fugo se figea, son attention maintenant pleinement sur Giorno.
- P...pardon ?
- Il y a deux jours.
- Mais… comment ?
Giorno essayait de savoir si la réaction de son ami était bonne ou mauvaise. C'était difficile à dire.
- La police a conclu à un suicide. Il vivait mal son divorce, et il avait un étrange problème génital qui l'a possiblement mené à la dépression.
Fugo ne disait rien.
- Il aurait essayé d'en finir en se tirant une balle… mais il s'est raté, il a dû recommencer. Il s'est tiré dessus quatre fois, et bizarrement, il n'a réussi à toucher aucun point vital. Il a connu une agonie lente et douloureuse.
Fugo le fixait, toujours muet.
- Quatre balles, dit Giorno rêveusement. Ça porte malheur.
- Mista, comprit Fugo.
Ce fut au tour de Giorno de ne pas répondre.
- Mais… mais pourquoi ? Je veux dire, quel intérêt pour vous, ou pour Passione de…
Giorno se pencha vers lui. Il voulait que Fugo sache à quel point il était sérieux.
- Il a mis un 9/20 à une des personnes qui me sont le plus chères au monde.
Il savait que cette phrase allait bouleverser Fugo. Ce 9/20 était un code pour une chose terrible dont Giorno ignorait les détails mais avait de quoi se faire une idée globale assez proche de la vérité, à en juger par les réactions de Fugo, et celles de Mista quand il était revenu de la mission. Le tireur était complètement fermé, il n'avait rien voulu lui dire, il avait passé la nuit à s'agiter, à se tourner et se retourner dans le lit, pour finalement secouer Giorno et lui murmurer sans jamais aller au bout de ses phrases des réflexions embrouillées sur Purple Haze, l'anomalie génitale de ce prof, Sticky Fingers, Fugo, le motif sur le couvre-lit.
- Ah… fit Fugo qui essayait de son mieux de ne pas s'effondrer encore. Merde… je suis nul de… c'est insignifiant. Je devrais pas pleurer pour ça alors que je suis – il désigna les trois tombes derrière Giorno – Alors que je suis ici… pour la première fois.
Giorno voulait le prendre dans ses bras et il n'osait pas. Il lui prit la main, mais Fugo ne réagit pas. Il fit en sorte que leurs épaules se touchent, mais ça ne fit rien. Avec Mista ça aurait marché, Mista comprenait, et il savait de quoi il avait besoin. Fugo était différent. Les lucioles brillaient dans ses yeux. De sa main libre, le malheureux s'essuya le visage et ce-faisant, il se mit de la terre partout. Ce fut trop pour Giorno. Il ne savait pas faire un câlin à quelqu'un qu'il aimait pour le réconforter, mais il y avait autre chose qu'il savait faire. Il posa une main sur l'épaule de Fugo, l'autre sur les cicatrices de son cou, le pouce effleurant l'oreille. Il se pencha et l'embrassa au coin des lèvres, mais indiscutablement sur elles.
C'était plus effleurer qu'embrasser, pour être honnête. Il recula vite et regarda Fugo cesser de pleurer, de trembler, et le dévisager de tous ses yeux avec exactement la même stupéfaction qu'avait eu Mista la première fois que Giorno l'avait embrassé. Mista était quelqu'un qui réagissait vite. Il avait mis de côté sa confusion et lui avait rendu son baiser. Fugo, avec son QI de 152, restait bloqué la bouche ouverte, les yeux sur Giorno exprimant l'incompréhension la plus totale. Et soudain, il rougit. Giorno sentait sa peau devenir brulante sous sa main. Il lui caressait du pouce la joue balafrée, le coin de sa bouche encore bêtement ouverte. Il voulait l'embrasser encore. Et encore. Mais Fugo avait l'air sur le point de s'effondrer en mille morceaux, Giorno préféra le laisser digérer. Il lui fit son sourire le plus tendre :
- Merci de m'avoir écouté. Ça m'a fait beaucoup de bien de parler avec toi. Je te laisse seul, d'accord ? – Il désigna les trois tombes – Parle leur. Je sais que tu leur manque aussi. Je t'attendrai à la voiture, aussi longtemps que tu en auras besoin.
Fugo ouvrait et refermait la bouche comme un poisson hors de l'eau, et Giorno eut toutes les peines du monde à le lâcher et à s'éloigner. Il se permit de lui remettre une mèche de cheveux derrière l'oreille avant de se lever pour s'en aller.
Arrivé à l'entrée du cimetière, il se retourna. Fugo, toujours entouré de lucioles, s'était effondré sur la tombe de Bucciarati.
Giorno attendit plusieurs heures à la voiture, assis sur le capot, appuyé à la portière. Il appela Mista qui s'inquiétait. Il pensa à la montagne de travail qu'il aurait à rattraper le lendemain. Mais tout ça valait le coup. Fugo revint, tout défait, grelottant, les yeux cachés dans ses mains, marchant à peine droit. Giorno lui ouvrit la portière sans rien dire, mais Fugo au lieu d'entrer resta planté devant lui et lui demanda comme ça, sans hésitation :
- Je peux te prendre dans mes bras ?
Alors on avait le droit de simplement demander ? Pensa Giorno. C'était bon à savoir.
- Bien sûr, Fugo. Quand tu veux.
Il ouvrit les bras et y reçut son ami, ses frissons, l'odeur de terre, ses vêtements trop légers, ses cheveux coupés n'importe comment mais si doux. Fugo pleurait encore, et Giorno, en gardant sa joue mouillée contre la sienne, avait l'impression étrange et chaude que c'était lui qui pleurait. Il fit le voeu de ne jamais le lâcher.
Chapitre 5 – Giorno - fin
prochain chapitre : Mista
