Chapitre VII - Un Entraînement très peu Banal

Mes poumons peinent cruellement à se remplir. Je ne suis pas certaine d'avoir déjà ressenti pareille sensation. Pas depuis notre combat contre l'Immaculée, en tout cas. Cela fait si longtemps que mon corps ne s'est pas senti aussi malmené qu'il l'est à l'instant, c'est presque jouissif ! Corrin est une adversaire si redoutable... si rapide ! Je la perd du regard dés que je manque de vigilance ou que j'ose regarder ailleurs que devant moi. La seule chose que j'arrive à faire, et non sans mal, est d'esquiver ses assauts. Comment puis-je la repousser alors qu'elle ne me laisse même pas la toucher ? Il y a forcément quelque chose qui m'échappe !

Une masse aqueuse se forme de nouveau entre ses griffes démesurément grandes, ou bien est-ce des crocs ? Je suis presque sûre que cette espèce de gueule à tenter de se refermer sur moi à plusieurs reprises pour m'avaler. Je sais que je n'ai droit qu'à moins d'une seconde pour réagir et esquiver cette attaque. La première, qu'elle n'a pas eu le temps de charger entièrement, m'a envoyée plusieurs mètres en arrière lorsque je l'ai reçue de plein fouet, alors je n'ose imaginer les dégâts à pleine puissance. Quelle folie ! Quelle intensité ! Corrin semble avoir la faculté de revêtir n'importe quelle partie de son corps d'écailles, des ailes lui poussent même sur commande et lui offrent cette liberté de s'envoler dans le ciel. Comment pourrais-je seulement rivaliser ? Je ne peux pas me laisser ainsi ridiculiser !

J'esquive le projectile en sautant sur la plateforme qui se trouve juste au dessus de ma tête et tente une percée alors que je suis encore dans les airs, puisque je n'ai pas d'autre choix. Si je ne fais que me défendre, je risque de me retrouver très vite acculée. La Dragonne lève ses yeux rouges vers moi et ses lèvres s'étirent en un sourire de défi qui incendie mes pensées. Quelle rage ! Quelle détermination ! Depuis quand n'ai-je pas pris autant de plaisir à me battre ? Bien trop longtemps ! Je fais un bond en avant et me jette sur elle, je crois qu'elle me laisse délibérément une ouverture pour tester mes capacités, et puis... mon regard s'agrandi ! Je n'arrive pas à croire ce que je vois alors que la relique des héros appartenant à mon Aigle, Aymr, est apparue comme par magie entre mes mains et a remplacé l'épée du créateur pour s'abattre maintenant et pourfendre le sol. Des gravats de roches se soulèvent lorsque les os font gronder la plateforme dans la lueur rouge qui m'entoure, et la gemme emblématique, cœur de cette arme, s'illumine de son intense couleur avant que la hache ne disparaisse.

—Quelle puissance ! s'exclame la fille aux épis d'argent.

J'ai à peine le temps de lever les yeux vers elle que les cascades et le ciel disparaissent sur la nuance de blanc cassé. Je me trouve de nouveau dans l'immense salle d'entraînement même si je sais ne jamais l'avoir quitté.

—Comment cela est-il possible ?! J'entends en apercevant l'Aigle de Jais se lever et accourir dans ma direction. Aymr devrait se trouver sans les sous-sols du palais à Enbarr ! Tout comme l'épée du Créateur !

Ah, j'attire enfin son attention, mais il est assez vexant d'en comprendre la raison. Je préfère de fait ne même pas lui répondre, et mes yeux observent mes mains, vides, dans lesquelles se trouvait quelques secondes avant la relique sacrée. Comment ai-je pu la manipuler ? Je pensais que seule Edelgard en était capable.

Curiosité oblige, j'essaie d'imiter les mouvements que je viens d'effectuer et agite les bras, vainement, mais aussi ridiculement puisque j'entends la Dragonne se moquer de moi d'un rire doux et non désagréable. Mais aucune relique n'apparait.

—Vous ne connaissez pas votre propre moveset ?

Je relève la tête vers celle aux regard sang. J'ai déjà entendu ce terme quelque part, même si je n'arrive plus à me souvenir d'où... et puis, ça me percute. C'était dans l'invitation reçue qui me conviait ici. Manque de chance, si j'ai emmenée ladite invitation, j'ai laissé la seconde feuille dans ma chambre au monastère.

—Je suppose donc que vous n'avez pas non plus lu votre manuel d'utilisateur.

Elle comprend très vitre à mon expression qui m'habille que ce n'est, en effet, absolument pas le cas. Je crois d'ailleurs que le bouquin s'est perdu sous mon lit pendant la nuit. J'ai toujours préféré le côté pratique au théorique, après tout.

—J'exige des explications, Professeure.

Je me tourne de nouveau vers l'impératrice d'Adrestia et son regard qui me condamne comme si je l'avais volé, ou fait quelque chose d'aussi grave. Je sais qu'elle est juste autant surprise que moi, sinon plus encore. Et pour cause, même elle n'aurait à l'origine jamais du être capable d'utiliser une arme telle que Aymr, alors moi... encore moins. Mais la relique a été conçue uniquement et spécialement pour elle.

—Je n'en ai pas à vous donner, je lui réponds fermement.

Elle lève un sourcils vers moi et prend une expression très contrariée. C'est la première fois que je lui réponds de cette façon, mais la nuit a été courte, et je suis fatiguée. Sans oublier que c'est elle qui est contrariée depuis la veille. En fait, je crois qu'elle m'agace, surtout depuis qu'elle n'a même pas prit la peine de me saluer en entrant ici. C'est étonnant, il n'y a pourtant jamais vraiment eu de tensions entre nous, je l'ai toujours suivie, je l'ai toujours choisie... Alors pourquoi ? Qu'ai-je encore à lui prouver pour ne plus avoir à supporter ce regard qui me juge ? Qui me condamne presque aux flammes de l'enfer ? Ai-je vraiment méritée cette colère ? L'ai-je blessée à ce point ?

—J'ignore par quel sortilège Aymr s'est retrouvé entre vos mains, mais elle doit immédiatement retourner à Enbarr. J'ai formellement interdit l'utilisation des reliques des héros, elles sont bien trop dangereuses.

—Elles ne l'étaient pourtant pas lorsqu'il s'agissait de gagner la guerre, je lui réponds.

Edelgard écarquille les yeux et je crois même que pendant un instant, elle cesse de respirer. J'ai été beaucoup trop loin, j'en ai moi-même conscience. J'ai l'impression que le souvenir de la puissance qui m'a parcourue lorsque j'ai tenu le manche de la relique m'enivre encore. Dangereuses, hein ? Ce n'est qu'un euphémisme.

Mon Aigle reste bien silencieuse, non pas qu'elle n'a rien à me dire, car ses yeux débordent de pensées, mais elle n'a vraisemblablement pas envie de me parler. Nul doute que j'ai enfoncé mon arme plus profondément dans les blessures que je lui cause, et mon cœur s'en voit saigner à son tour. Quelle tristesse de constater qu'elle et moi n'arrivons plus à communiquer, ou même nous regarder...

—Edelgard...

—Nous parlerons de tout ceci lorsque nous rentrerons chez nous, elle chuchote de façon à peine audible.

Mon cœur manque un battement et j'ai l'impression que ma poitrine est soudain bien trop étroite pour supporter la peine qui l'alourdit. Dans un reflexe que je ne calcule même pas, mes doigts saisissent le bras de ma souveraine qui tend à s'éloigner, et je n'ai pas le temps de confronter son regard que son corps tout entier se met soudain à luire d'une façon qui m'aveugle, et puis... Elle disparait.

—Edelgard ! je hurle en me retournant de tous côtés pour tenter vainement de la trouver.

La panique s'empare de moi. Où l'oiseau a-t-il pu s'envoler ? Par tous les Saints, que quelqu'un me la rende, car je n'ose même pas imaginer un monde dans lequel je serais privée de sa présence. Mon corps se fige, mes mouvements cessent, je me sens si lourde, si lente... comme si le poids du monde s'abattait d'un coup sur moi et que mes épaules étaient trop fragiles pour le supporter. Et pourtant, je sens une puissance inconsidérable m'habiter. J'ai l'impression de brûler, de me consumer, que mon esprit devient cendre, que mes pensées deviennent braises avant de se changer en charbon. Je n'ai aucune idée de ce qui m'arrive.

—Comme c'est intéressant.

Je lève les yeux et trouve le regard de Corrin, le visage reflétant la surprise mais aussi une certaine satisfaction. Elle aussi, je la sens s'enflammer même si j'en ignore la raison. On dirait qu'elle a parfaitement conscience de ce qui se trame ici. Elle sait, c'est évident.

Professeure ? j'entends raisonner dans un profond soulagement.

—Edelgard ? je répète à nouveau. Où êtes vous ?

—Malgré tout ce qui vous oppose, et votre manque cruel de connaissance quant à ce monde et au système de combat, vous maitrisez déjà la fusion des Esprits ? sourit la Dragonne. Je n'imaginais pas qu'un tel lien vous unissait. Quoique... je ne suis guère surprise, en fait.

Je la vois se replacer dans le cercle tracé au sol, puis ses cheveux d'argent se soulever lorsqu'elle tourne la tête.

—Azura ?

Je me tourne également vers la bleue au regard d'or qui lui sourit en retour avant de se lever, et de se diriger très gracieusement vers la princesse aux deux royaumes. La robe fendue se soulève sur la jambe nue ornée du bracelet et ses longueurs semblent danser sur le tissu blanc. Elle passe derrière le dragon, place ses mains sur ses épaules avant que ses doigts ne descendent sur sa poitrine pour l'entourer chaleureusement. Je crois jurer les joues de Corrin prendre une autre couleur et ne me questionne qu'un peu plus sur la nature de leur relation. Et puis, le corps d'Azura se met à luire de la même façon que l'a fait celui de l'impératrice quelques minutes auparavant, et tout comme elle, elle disparait.

Il se passe probablement moins d'une minute avant que le blanc cassé s'habille de nouveau des immenses cascades et du ciel que je me surprend encore à admirer. Cette fois, tout s'est passé plus vite, je n'ai même pas réalisé qu'un nouveau combat venait d'être lancé. Mais les flammes qui m'habitent, qui me paraissent d'ailleurs très familières, s'élèvent en moi comme si j'étais devenue le cœur d'un tout nouveau brasier.

Fait attention, Corrin. Je sens une puissance incroyable émaner d'elles.

—Je la sens aussi, Azura.

Tiens, c'est amusant, je ne vois plus la bleue mais j'arrive encore à entendre sa voix, tout comme celle d'Edelgard, qui se met à transcender l'air :

J'ignore ce qu'il se passe, Professeure, mais il est hors de question de perdre.

A qui dit-elle cela ? Je n'ai jamais perdue une seule bataille, et je ne permettrai que cela arrive un jour.

Car je compte bien remporter la victoire, mais aussi ce tournoi.