Trois ans plus tôt.
April Kepner entra dans le gigantesque bâtiment aux formes presque burlesques et aux murs faits de vitres bleutées. L'énorme salle d'attente fourmillait de gens, alors elle se fraya discrètement un chemin jusqu'aux grands escaliers, les grimpa à petits pas peu assurés et interpella une infirmière qui passait par là.
« Excusez-moi, pourriez-vous m'indiquer le chemin pour rejoindre la salle de conférence Hopkins ? »
« Bien sûr, vous montez au troisième étage et là, vous trouverez des panneaux qui vous indiqueront le chemin. Beaucoup de gens sont venus pour la conférence donc vous ne devriez pas avoir de mal à trouver la salle. »
« D'accord, Merci beaucoup. » Et elle partit vers les ascenseurs.
April n'était jamais venue dans le Maryland auparavant mais elle aimait plutôt ce qu'elle avait vu de Baltimore à travers la vitre de son taxi. Après de longs mois à se noyer dans le travail et les traumas sanglants, elle avait eu besoin de prendre une pause. Le chef Webber la lui avait accordée avec plaisir, soulagé de la voir ralentir un minimum après tous les évènements des derniers mois. Mais peu de fois ces dix dernières années, April avait eu autant de possibilités qui s'offraient à elle. Trois longs jours de congé complet. Alors son choix avait été de visiter du pays. À vrai dire, elle n'avait jamais été une grande voyageuse, elle avait grandi dans l'Ohio, avait fait la fac de médecine en Caroline du Nord et avait finalement trouvé un poste à Seattle. La seule fois où elle était venue à l'hôpital Johns Hopkins, c'était pour rendre visite à une cousine éloignée mourante.
Elle ne savait pas réellement pourquoi elle avait choisi d'assister aujourd'hui à cette conférence de l'autre côté du pays sur une nouvelle technique de remplacement de valve aortique. Peut-être était-ce pour combler son besoin de s'enfuir et de ne plus avoir le nez collé à toutes les horreurs qui s'étaient déroulées au Seattle Grace. Quoi qu'il en soit, elle était en ce moment à Baltimore pour souffler quelques heures et ensuite, elle pourrait se poser des questions. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent au troisième étage et la jeune femme remarqua rapidement un petit panneau indiquant le chemin de la salle de conférence Hopkins en lettres dorées. April Kepner traversa le couloir, elle se sentait bien, elle se sentait libre, elle se sentait légère pour la première fois depuis que ses baskets avaient glissé dans le sang de Reed.
La conférence fut intéressante et lorsqu'elle prit fin, la soirée débutait. April en sortit l'esprit aéré et complètement fanatique des valves aortiques. Quelque chose la retint de rentrer à sa chambre d'hôtel, elle n'était pas venue ici pour dormir, alors, au lieu de sortir son téléphone pour appeler un taxi, elle le laissa sagement dans son sac à main. En dehors de l'hôpital, le ciel était sombre et l'air frais, elle inspira profondément, passa la main dans ses longs cheveux roux et la laissa ensuite retomber lorsque le feu vira au vert sous ses yeux. Sur les lignes blanchâtres du passage piétons, ses talons claquaient contre le bitume et sa chevelure flottait à la légère brise.
Elle se sentait forte, elle se sentait puissante, comme une véritable femme. Pour la première fois depuis très longtemps, April avait pris le temps de boucler ses cheveux, de se maquiller, d'enfiler des habits qui la mettaient en valeur et même de mettre du parfum. Juste pour une conférence, certes, mais avant d'avoir fini de se préparer, elle ne savait pas à quel point elle avait besoin de se sentir belle. Elle voulait du changement, alors elle poussa la porte du bar au bout de la rue et se fondit dans la chaleur et l'odeur d'alcool, le fracas des verres et les rires. Kepner prit place au bar, commanda un verre de vodka et ferma les yeux. Elle y était arrivée, à s'échapper de cet enfer à Seattle. Mais une voix familière à quelques pas seulement attira son attention.
« Une tequila, s'il-vous-plait. Non, deux en fait. Merci. » La rousse fit un petit sourire et regarda celle qui venait de s'assoir à un siège d'écart.
« Salut Meredith. » Aujourd'hui, elle n'avait pas l'énergie de paraître joyeuse et enjouée, elle laissait juste les choses se passer en regardant du haut du pont.
« April ? Qu'est-ce que tu fais ici ? » Meredith Grey n'était, certes, pas spécialement heureuse de revoir Kepner, mais elle prit tout de même place à côté d'elle.
« Je suis venue pour la conférence sur le remplacement de valve aortique, j'ai eu quelques jours de congé. » Mer leva un sourcil à la vue du verre sur le comptoir.
« Je ne savais pas que tu aimais la vodka. » L'autre femme haussa les épaules.
« J'ai besoin de me changer les idées. »
« Qu'est-ce qu'il s'est passé pour que tu arrêtes de sourire et de sauter partout comme une gamine épileptique ? » April leva un sourcil et se replongea dans la contemplation des glaçons dans son verre.
« Il s'est passé beaucoup de choses. » Meredith acquiesça et prit une gorgée de tequila, restant silencieuse. Elle avait compris au premier coup d'œil qu'April n'était pas dans son état normal. Elle avait l'air… détachée.
« Et toi, qu'est-ce que tu fais à Baltimore ? »
« Je travaille ici. À Johns Hopkins. »
« Oh. Personne ne sait où tu es partie, je suppose que c'est volontaire. »
« J'ai besoin d'espace. Je n'ai aucune envie que tout le monde débarque ici pour me convaincre de revenir à Seattle. » Un longs silence plana, mais ce n'était pas gênant, juste contemplatif.
Leurs vies avaient tellement changé, voilà qu'elles se retrouvaient, April Kepner et Meredith Grey, dans un bar dans le Maryland. La rousse secoua la tête.
« Je… Je n'arrête pas de repenser à ce jour-là. Normalement, ça devrait déjà s'être arrêté, les cauchemars, les hallucinations, la paranoïa et tout ce qui va avec. Mais chaque fois que j'ouvre les yeux, je ne vois que le canon de cette arme pointée sur moi, je ne vois que tes yeux, dans la salle d'opération, j'entends ta voix qui me dit que tu es en train de perdre ton bébé, et je ne sens que l'odeur du sang de Reed qui se répand sur le sol. Je… Je ne sais pas comment m'en sortir, et je sais que je ne devrais probablement pas te parler de tout ça parce que nous ne sommes même pas amies, et que je suis fatiguée, que j'ai bu trop de champagne et que je ferais mieux de rentrer à l'hôtel et de prendre le premier vol pour Seattle. Je ne sais même pas pourquoi je suis venue, je ne m'intéressais même pas au remplacement de valves aortiques. Je ne devrais même pas me plaindre, j'ai tellement de chance d'être encore en vie. Ce… C'est totalement stupide. »
Au bord des larmes, April attrapa son sac à main et fit mine de quitter son tabouret mais la main de Meredith se posa doucement sur son poignet et la retint. Elle lui fit un petit sourire rassurant et continua à lui tenir la main.
« On peut parler, April. » La rousse essuya ses larmes et renifla. Mer poursuivit.
« Je n'ai pas oublié une seule seconde de ce qu'il s'est passé ce jour-là, moi non-plus. Et ce n'est pas parce que tu es encore vivante que tu n'as pas le droit de souffrir. » Kepner lui fit un petit sourire et passa la main dans ses cheveux pour les réordonner.
« Alors, pourquoi as-tu choisi Johns Hopkins ? » La blonde sirota sa deuxième tequila.
« J'avais fait un stage ici pendant la fac de médecine, il y a quelques années. J'avais bien aimé et c'est l'un des meilleurs programmes d'enseignement. Richard a des contacts alors il m'a facilement obtenu une place de résidente… » Elle plongea ses yeux verts dans le vide, perdue dans ses pensées.
« … Et c'est loin de Seattle. »
« Beaucoup de gens s'inquiètent, tu sais. Cristina ne veut rien dire à personne, le docteur Webber reste silencieux et… Peut-être que tu devrais au moins dire que tu es ici. »
« Écoute, April, je veux juste laisser Seattle derrière moi. Seattle Grace fait partie du passé, j'ai besoin de changer d'air. » April rapprocha son tabouret et elles commandèrent toutes deux un autre verre.
« Je crois que je comprends ce que tu veux dire. » La blonde leva un sourcil sceptique, écoutant attentivement l'autre femme.
« Je ne sais que peu de choses de tout ce qu'il t'est arrivé de tragique mais… J'ai l'impression d'être enfermée, chaque matin quand je vais travailler, j'ai le sentiment que je ne pourrai plus jamais sortir de l'hôpital, que les portes se bloqueront, que le code d'urgence se déclenchera sur mon bipeur et que Clarke va me trouver puis me coller une balle dans la tête et… »
« Et tu n'arrives plus à respirer. » Elles se regardèrent dans les yeux, comprenant la douleur de l'autre. Mer finit sa tequila d'une traite et se leva, son sac à main sur l'épaule.
« Allons-nous-en, je connais un meilleur endroit que ce bar miteux. » La rousse déposa des billets sur le comptoir et elles s'extirpèrent de la foule d'hommes qui jouaient au fléchettes juste à côté d'elles.
Dehors, la nuit les engloutit, noire et tranquille. L'air n'était pas trop froid et la brise, douce. Elles commencèrent à marcher sur le trottoir, vers la gauche. Aucune ne parlait, leurs escarpins claquaient contre le sol, leurs cheveux flottaient contre leurs épaules, leurs yeux brillaient, leur cœur battaient rapidement. Elles étaient libres. Grey mena April jusqu'à un petit parc isolé des bruits de fête et de moteur. Les deux docteures s'assirent silencieusement sur l'herbe au bord d'un lac paisible. La lune se reflétait sur l'eau, sa pâleur illuminait le parc tout entier. Et là-haut, dans le ciel d'encre, les étoiles brillaient come des diamants. Elles étaient toutes là, chaque étoile qui flottait dans l'espace, tranquilles et contemplatives.
Meredith s'allongea sur le dos et posa les mains sur son ventre. Et puis doucement, elle parla, comme si personne d'autre n'était sensé l'entendre.
« J'aime venir ici. Ne penser à rien. Je m'échappe. » Kepner s'allongea à son tour.
« Quand j'étais petite, je passais des journées entières dans les champs à attendre que les étoiles apparaissent dans le ciel. Et une fois que la nuit était tombée, mon père venait se coucher dans l'herbe avec moi pour regarder le ciel. » Elle s'interrompit durant un moment.
« Cette vie me manque, l'époque où je n'avais à me soucier de rien me manque, celle où personne ne se faisait tirer dessus. »
« Je n'ai pas beaucoup de souvenirs avec mon père, mais je crois qu'il m'aimait. Et puis il est parti, ma mère et moi nous sommes installées à Boston, et elle a complètement disparu de ma vie. Elle passait ses journées à l'hôpital, il arrivait que je ne la voie pas durant une semaine. Je… Je crois que j'avais juste besoin qu'on m'aime. » Elle se redressa, fouilla dans son sac à main et en sortit une flasque. Après une gorgée, elle la tendit à l'autre femme et se rallongea.
« Qu'est-ce qu'on fait, Kepner ? Qu'est-ce qu'on fait là, à deux ? » April prit une seconde gorgée de tequila.
« Tu comprends ce que je ressens. Tu ne me regardes pas avec pitié, comme tous ceux à qui j'essaie de parler de ma douleur. À Seattle, c'est comme si tout le monde avait oublié, les gens sourient, ils sont heureux, ils vivent leur vie, ils passent à autre chose. Mais moi je n'arrive pas à passer au-dessus. Et je me sens seule, tellement seule. »
« Tu n'es pas la seule à souffrir, April. Mais tu as besoin de trouver ce qui va te libérer. »
« Je veux me libérer mais je suis comme enfermée dans ce corps d'interne qui croit que la vie est rose et heureuse, que si je prie suffisamment, le monde ira mieux. Mais je me suis rendu compte que la vie ne tenait qu'à un fil, que les gens qu'on aimait mourraient, que les gens heureux et amoureux souffraient, et que la mort pouvait nous regarder si intensément que l'on sentait son âme quitter son corps. » Mer sourit.
« Qui aurait cru qu'un jour, April Kepner, la vierge Marie du Seattle Grace, deviendrait sombre et torturée ? » April sourit à son tour et attendit que Meredith prenne une gorgée dans la flasque pour s'en saisir.
« Comment tu fais pour rester debout, après tout ce qui t'es arrivé ? Tous ces gens qui sont morts, ceux qui sont partis, toutes les catastrophes auxquelles tu as survécu, je n'y arriverais pas. »
« C'est vrai que dit comme ça, ma vie a l'air merdique. »
« Comment ? Comment as-tu fait pour ne pas dépérir ? »
« Je suis partie, je me suis enfuie. » Elle regarda tristement les étoiles.
« Je dépérissais, à Seattle. Chaque jour, je mourrais davantage. Alors à moins que tu veuilles jeter toute ta vie à la poubelle, je ne te conseille pas de suivre mon exemple. » Kepner demeura silencieuse de longues secondes, caressée par les doux rayons blanchâtres de la lune.
L'herbe chatouillait ses chevilles nues, ses pensées s'étaient calmées.
« Tu sais, j'ai été jalouse de toi dès le premier jour. Je t'ai vue gérer des traumas sans sourciller, ramener des gens à la vie sans même réfléchir une seconde. Tu étais époustouflante. Et moi j'étais là, une intruse en orange, une petite fille totalement terrifiée. La première journée, je me suis réfugiée dans les toilettes pour aller pleurer trois fois. Et le deuxième jour, j'ai entendu les rumeurs, tout ce que les gens disaient sur toi. Je t'ai trouvée tellement forte et courageuse, tu arrivais à sourire comme si rien ne s'était jamais produit. Tu étais la grande Meredith Grey. »
« Je suis désolée de m'être moquée de toi chaque jour. Parce que le jour de la fusillade, quand mon bébé était en train de mourir, tu étais là. »
« Je suis tellement désolée pour toi, Meredith, tu méritais d'avoir cet enfant et de vivre en paix. » La blonde retint une larme.
« Nous voulions tellement un bébé, Derek et moi. J'étais enfin prête, j'étais certaine de vouloir un bébé. J'étais certaine que j'irais mieux, que ce n'était qu'une passade et qu'il me fallait juste un peu de temps. » Elle vida le reste de la flasque.
« Jusqu'à aujourd'hui, j'étais certaine que j'irais mieux, qu'il me fallait simplement du temps. Mais maintenant, j'ai peur de réaliser que ça ne s'arrêtera jamais, que je continuerai à avoir peur pour le reste de ma vie. Je ne veux pas me sentir comme ça jusqu'à ma mort, coupable d'avoir survécu. » Meredith lui prit doucement la main.
« Tu dois trouver le truc, April. Un jour tu trouveras le truc qui te soulagera de tous ce poids, et crois-moi, à ce moment-là, tu ne te seras jamais sentie aussi bien. »
« Et si je ne suis pas assez courageuse pour trouver le truc, si j'ai trop peur et que je ne m'en sors jamais ? Je ne pourrai pas le supporter. »
« Tu n'es pas une fillette, Kepner. Tu es forte, bien plus que tu ne le penses. Tu as changé. Je suis sûre que tu vas y arriver. »
« Je… Je crois que je vais prolonger mon congé. Je ne me suis pas sentie aussi bien depuis des mois. »
« Tu sauras quand tu seras prête, tu sauras que tu peux revenir dans les couloirs de l'hôpital et arrêter de te cacher dans des placards pour pleurer. Tu sauras quand la douleur se sera atténuée et quand tu pourras être heureuse à nouveau. Je te le promets. » La rousse regarda le lac, l'eau si paisible, les brins d'herbe qui remuaient légèrement, et la silhouette de Mer allongée à côté d'elle, les mains croisées sur son ventre.
« Merci Meredith. » Grey leva les yeux et lui sourit.
« Merci April. »
« Est-ce que tu reviendras un jour à Seattle ? »
« Je veux commencer à vivre pleinement, je veux devenir la meilleure chirurgienne du pays, et ne plus avoir peur. Je veux me sentir vivante. Et peut-être qu'un jour, je reviendrai à Seattle parce que je cherche toujours à me compliquer la vie. » Elles rirent et restèrent là encore une dizaine de minutes, à savourer la nuit tranquille.
Puis April Kepner se leva, passa une main dans ses cheveux et retira ses talons hauts. « J'espère que je te verrai un jour dans les magazines pour exhiber ton Harper Avery, Meredith Grey. »
« J'espère que tu seras heureuse, April. » Et elle la regarda s'éloigner sur le petit chemin en pavé le long du lac, la lumière blanchâtre éclairant sa silhouette, ses talons dans une main, ses cheveux au vent et ses pieds nus sur le sol.
Ce chapitre était un peu différent, j'aime bien l'idée qu'April ait été vraiment traumatisée mais aussi transformée par la fusillade, je trouvais que la série ne s'était pas assez intéressée à ce qu'elle avait ressenti les mois qui ont suivi. Et j'ai aussi aimé écrire cette discussion entre April et Meredith, j'avais envie de montrer à quel point elles avaient des choses en commun. Et aussi, j'ai adoré écrire sur April, sur cette femme qu'elle était devenue et sur tout ce qui la torturait intérieurement. Enfin bref, j'aime beaucoup ce chapitre et je pense faire plus de flashbacks pour que vous puissiez comprendre d'avantage Meredith.
