Il n'avait eu aucun accord pour défaire « l'éponge » de sa servitude. Toutefois, le psy attitré du projet « Caméléon » ne s'en formalisa point, lui qui contournait les règles depuis bien trop longtemps. Il fixa son protégé avec tendresse, malgré ce qui venait de se passer avec mademoiselle Parker. Et de nombreux souvenirs happèrent l'esprit de l'Européen qui énuméra dans un coin de sa tête la première fois où sa route croisa celle du petit Timmy qu'il était alors, enlevé à ses parents comme Jarod avant lui.
Le petit blondinet au regard pétillant était un de ces petits garçons que l'on pourrait qualifier d'hyperactif, une vraie boule d'énergie doublée d'un esprit vif et d'une inaltérable curiosité. Il avait bien quelques capacités qui n'en demeuraient pas moins minimes comparées à celles d'un garçon comme Jarod. Le docteur William Raines le savait tout comme il avait compris qu'il ne tirerait rien du petit Timmy, du moins pas sans un ignoble coup de pouce – un de ceux qui avaient et qui continuent de faire sa funeste renommée.
Raines avait établi ses quartiers au sein du niveau 27, loin des regards et de ce fait, exempte de devoir rendre des comptes. Officiellement, il s'agissait d'un « petit » laboratoire, dans lequel il se rendait de temps à autre, mais officieusement, SL-27 fut le théâtre d'atroces expériences visant à accroître les capacités intellectuelles des petits cobayes de l'oncle Fétide – cobayes parmi lesquels se trouvait le petit Timmy. Le Centre en la personne de Raines, avait donc choisi d'exploiter différents enfants. Nombreux furent les échecs tout autant que les victimes de cette quête ignoble de perfection. Un projet qui arriva jusqu'aux oreilles de quelques irréductibles, des êtres incroyables de par leur vision de l'avenir et cette inaltérable soif de justice malgré le cadre dans lequel ils évoluaient.
Catherine Parker était de cela, un rayon de soleil chassant l'inexorable progression des ténèbres dans cette antichambre de l'enfer. La mère de Miss Parker, par sa beauté sans pareille, faisait frémir le commun des mortels. Une beauté à laquelle l'on pouvait adjoindre bon nombre de qualités, parmi lesquelles une grande abnégation et ce besoin de prendre fait et cause pour les enfants. Elle fut d'ailleurs à l'origine d'une tentative d'enlèvement, qui se solda par un cuisant échec. Mais plus encore, une tentative à l'origine d'une terriblement révélation pour Catherine et ses complices.
Il était question de l'existence d'un projet de Psychogénique. Un projet porté entre autres par un sujet 23 qui n'était autre que le petit Timmy. Du petit garçon à l'esprit vif, il ne restait aujourd'hui plus rien, si ce n'est une éponge rebaptisée Angelo par son créateur, fier malgré tout d'avoir pu accroitre le potentiel de celui qui n'était pour lui qu'un cobaye.
La vie du petit Angelo n'eut dès lors plus la même saveur. À leurs yeux, il n'était rien de plus qu'un demeuré et ne valait la peine que l'on s'attarde sur sa petite personne, excepté lorsqu'il était question d'exploitation. Livré à lui-même et puisque les adultes ne lui accordaient que peu d'égards, Angelo prit l'habitude d'errer dans les conduits d'aération. De nombreuses explorations qui lui permirent de se familiariser avec les lieux, jusqu'à en connaître chaque recoin et c'est au détour de l'une de ses pérégrinations, qu'il fit la connaissance de Jarod et de Mademoiselle Parker.
Par la force des choses et malgré la communication difficile, ils devinrent amis. D'ailleurs, il n'était pas rare de voir Angelo tenir compagnie à Jarod après ses simulations. Une compagnie que le jeune garçon percevait comme un besoin pour le jeune caméléon, bien qu'il soit incapable de le verbaliser. C'était comme s'il parvenait à lire les émotions de Jarod, comme s'il captait leur essence, une compréhension qui ébranlait parfois Jarod, tant Angelo voyait juste dans son interprétation. Et c'est ainsi que naquit une amitié qui persistait encore malgré les années passées et la fuite du caméléon. Une amitié qui à contrario, avait pris une tout autre intensité du côté de Mademoiselle Parker. Elle semblait bien loin, la jeune demoiselle qui avait un jour, fait découvrir à Angelo, les plaisirs salés sucrés d'un cracker Jack. Animée par la rage et pourvue d'une ambition sans borgne – il faut ce qu'il faut pour rendre son père fier – la demoiselle jadis si douce et patience avec Angelo, en était arrivée à l'exploiter comme les autres. Ses capacités d'empathie étant ce qu'elles sont, l'éponge demeurait une arme de choix dans la traque de l'enfant prodigue et cette donnée n'avait point échappé à l'œil acéré de la demoiselle.
Une arme, ne valait-il pas plus que cela ? D'ailleurs, Angelo avait-il vraiment de la valeur ou ne demeurait-il pas ce rien du tout, rattaché à Raines ? L'interrogation était légitime au vu du nombre restreint de personnes qui pouvaient se targuer de connaître l'existence d'Angelo et ils n'avaient pas de quoi être fiers. Toutefois, ce que tous ignoraient encore, c'est que l'éponge humaine – odieux surnom dont certains l'affubler encore – cachait elle aussi ses petits secrets et pouvait ainsi aisément se jouer de ses détracteurs et de leur ignorance due à un excès de confiance.
Comment auraient-ils pu s'imaginer que celui qu'ils se plaisaient à singer, était à l'origine d'un réseau crypté qui lui permettait de communiquer avec Jarod au nez et à la barbe de tous? Bien sûr, l'existence d'une taupe eut été évoquée, un mystère tellement épais que certains en étaient arrivés à se demandaient s'il ne s'agissait pas d'une légende concoctée de toutes pièces pour que chaque employé fasse montre d'une vigilance de tous les instants. Grand bien leur fasse, le mythe n'en était pas un et l'as dans la manche de Jarod, continuait à brouiller les pistes et à contrecarrer les recherches menées de front par Miss Parker et son équipe. Seul Sydney, semblait émettre quelques doutes si l'identité de cette fameuse taupe, mais semblait enclin à garder tout ça pour lui, au risque de voir l'un de ses protégés subir le courroux de Raines lui-même.
« - Triste... la petite fille est triste... » La communication était approximative comme toujours et les phrases des bribes. Sydney qui venait de pénétrer son bureau, fit installer Angelo sur la banquette d'ordinaire réservée à ses patients. En confiance, l'empathe s'installa tout en répétant à plusieurs reprises ce semblant de phrase qu'il semblait avoir appris par cœur.
« - Tu parles de Mademoiselle Parker n'est-ce pas ? »
La séance étant officieuse, le psy résista à l'envie de prendre son petit calepin pour y prendre quelques notes. Avec bienveillance, il fixa donc son protégé tout en réitérant sa demande. Angelo acquiesça timidement avant de laisser son regard se perdre sur les petits bonzaïs qui ornaient le bureau de son interlocuteur.
« - Angelo, peux-tu me dire pourquoi la petite fille est si triste ? »
L'éponge humaine cessa aussitôt d'observer les environs et reposa son regard électrique sur Sydney, avant de lui prendre le bras avec une force dont l'on n'aurait pas soupçonné l'existence. « - Elle est en colère ... La petite fille est en colère. Mais c'est trop tard maintenant. Trop tard ! » Il insista sur la fin de sa phrase, comme si cette information était la seule qu'il faille retenir. Puis presque instantanément, l'homme relâcha la pression qu'il exerçait sur le bras du psy pour qu'enfin réapparaisse l'Angelo connu de tous.
« - Sydney... » commença-t-il avec la douceur d'un enfant. Et lorsqu'il posa le regard sur l'homme à la crinière argentée, ce fut comme une évidence. « - Sydney aussi est triste, comme la petite fille » Le regard brillant des larmes qu'il n'avait pas encore versées, le précepteur de Jarod se leva aussitôt, préférant mette un terme à l'échange pour ne pas rendre le moment plus désagréable encore. De toute évidence, Angelo l'avait lui aussi percé à jour, tout comme Mademoiselle Parker.
