36.
Elle avait vu juste : il avait du mal avec le feu. Il était une créature des ombres et des profondeurs et de la fluidité. L'eau l'adorait, l'eau chantait pour lui, l'eau aspirait l'air de ses poumons et il fermait les yeux et s'en glorifiait.
Le feu crépitait et s'agitait et faisait des étincelles mais jamais il ne rugissait.
Elle s'asseyait sur le rivage et elle l'observait, parfois amusée, parfois circonspecte, parfois impressionnée.
"Comment as-tu appris tout ça ?" exigea-t-il de savoir au bout d'un moment. Elle n'était pas plus vieille que lui et elle connaissait de telles choses, des choses dont personne ne parlait à Poudlard.
"On a courbé le temps pour moi, fut tout ce qu'elle dit. Cela m'a donné le temps d'étudier. Le temps d'être transformée en outil."
"Pourquoi me montrer ?"
Elle resta silencieuse pendant un long moment après sa question. "Tu es capable de le faire, finit-elle par répondre. C'est agréable d'avoir un égal qui ne soit pas en train de me façonner comme de l'argile."
37.
"Qu'est-ce que tu attends d'elle ?"
C'était une question qui exigeait une réponse et Tom Riddle ne tolérait pas que les autres exigent quoi que ce soit. Pas de sa part. C'était uniquement lui qui exigeait.
Il regarda Abraxas Malfoy avec dédain. "Est-ce important ?"
Malfoy plissa les yeux et les deux hommes se fixèrent mutuellement le temps d'un battement de cœur, puis de deux, puis de trois, puis le blond détourna le regard.
"Je suppose que non, répondit Malfoy. Tu obtiens toujours ce que tu veux."
"Nous allons nous emparer du monde, assura Tom d'une voix hypnotique. Le pouvoir étincellera en nous comme des étoiles et tout le monde sera ébloui par… par notre feu."
"Pourquoi elle ?" demanda à nouveau Malfoy.
"Parce qu'elle brûle, Abraxas."
"Elle est répugnante" grommela l'homme mais Tom Riddle fit non de la tête. "Elle est tellement pure que le feu lui-même ne peut la brûler, murmura-t-il. Les flammes elles-mêmes l'ont ramenée jusqu'à moi."
"C'est une sang-de-bourbe" cracha son laquet.
"C'est la mienne" dit Tom.
38.
Quoi qu'elle veuille, ce n'était pas une vérité artificielle, arrachée à ce brillant esprit qu'il ne pouvait atteindre.
39.
"Pourquoi fais-tu cela ?" demanda Tom Riddle en lisant par-dessus son épaule sa rédaction de Potion.
"C'est un devoir à rendre" répondit-elle.
"Tu as fait du remplissage sur 60 cm. Tu as utilisé un chiasme élaboré mais ce n'est que du remplissage. Je t'ai observée hier : tu as parfaitement réalisé la potion, tu l'as regardée, puis tu as ajouté de la menthe poivrée."
Elle enroula la rédaction qu'elle avait terminée. "J'aime bien la menthe. Elle donne une bonne odeur."
"Elle a perverti ta potion" fit-il remarquer.
"La perversion est une question de point de vue. Qu'est-ce qui te fait croire que mon objectif est d'entendre Slughorn louer mon intelligence ?"
"Quel est ton objectif alors ?" s'enquit-il d'un ton poli et charmant qui couvrait à la fois son dédain habituel et un intérêt sincère. La question de savoir ce qu'elle voulait – ce qu'elle fabriquait ici, dans son époque – était sans fin. Il soupçonnait que ce n'était pas tout à fait ce pour quoi elle avait été envoyée ici.
"Déterminer ce que cela veut dire être perverti, évidemment" répondit-elle.
"Cela veut dire réduire à un état de décomposition. Gâcher. Détruire. Consumer."
Elle rangea son sac, se leva et le regarda. "Peut-être. Peut-être que là où certains voient la perversion, d'autres voient le changement. Quand la foudre frappe et que les prairies brûlent, est-ce que la terre est pervertie ou bien est-elle prête pour le renouveau ? Quand le fleuve déborde, la terre est-elle noyée ou bien fertilisée ?"
"Je dirais quand même que ta potion était pervertie."
"Si j'avais voulu obtenir un stock de veritaserum, en effet" acquiesça-t-elle alors qu'elle se retournait, le congédiant une fois de plus.
"Qu'est-ce que tu voulais obtenir ?" demanda-t-il mais elle était déjà partie.
40.
Elle lui enseignait. Sa sang-de-bourbe, avec ses mains rendues sales par la bourbe du lac, le forçait à se concentrer.
"Sans baguette, expliqua-t-elle. Informulé. C'est comme l'occlumancie si ce n'est qu'il faut pousser sa propre énergie vers l'extérieur au lieu de l'utiliser pour construire un mur."
Il apprenait. Ses suiveurs le suivaient. Ils rôdaient. Ils s'inquiétaient et s'agitaient et traînaient les pieds. Il détestait les sangs-de-bourbes, finit par rappeler Thoros. "Tu les détestes. Pourquoi passes-tu tout ton temps avec cette traînée ?"
"Appelle-la comme ça encore une fois et je t'égorge" répondit Tom Riddle.
"Elle n'est qu'une moins que rien" dit Malfoy.
"Elle est le feu" le corrigea Tom Riddle.
Elle était son feu à lui et elle le brûlait et il lui tardait de l'éteindre.
