Chapitre 8 : La prison de l'artiste
-Hey, réveille toi.
Au dessus de moi, le visage d'une jeune fille elfique. Je fronçai les sourcils et la regardai sans comprendre. La forme des yeux et du visage ressemblait à Gallen.
-Itarillë ? Murmurais-je, incertain.
Elle me répondit par un sourire triste. Des fourmillements parcoururent mes membres paralysés qui commençaient lentement à se réveiller. Des frissons longèrent ma colonne vertébrale. Je n'avais pourtant ni chaud ni froid.
Mes paupières se fermèrent et je me laissai bercer, emporté dans des cauchemars effrayants où je me retrouvais suspendu au plafond dans une cage, une femme oiseau gigantesque m'observant derrière les barreaux.
Je sursautai. Il faisait sombre mais mes yeux s'accoutumèrent rapidement au manque de luminosité. Une main se posa contre ma joue. Le visage de la sœur de Gallen était toujours là. Puis un souvenir remonta de ma mémoire. J'étais par terre, incapable de bouger, les mains attachées. Je regardai mes mains et fus soulagé de constater qu'elles étaient libres. Toutefois, des marques sombres entouraient mes poignets.
Qu'est-ce que j'étais censé faire ? Où est-ce que j'étais ?
Je levai les yeux vers Itarillë, espérant qu'elle pût donner un sens à tout cela. Ce n'était qu'à cet instant, en voyant ses lèvres remuer, que je comprisse qu'elle me parlait. Devant ma mine ahuri, elle se tourna et s'adressa à quelqu'un d'autre. Une main se posa sur mon front, tiède, se retira. Mon corps frissonna, je m'aidai de mes avants-bras pour me redresser. Itarillë m'aida à m'asseoir. Je fermai brièvement les yeux pour combattre mon envie de vomir. D'une voix pâteuse, je demandai :
-Comment... ?
-Nous ne savons pas vraiment nous même.
« Nous » ? J'ouvris les yeux, surpris de découvrir d'autres elfes autour de moi. Un elfe aux cheveux argentés me fixait, la mine sombre.
-Je suis Saeros, enchanté de te connaître, dit-il, manifestement ironique.
Un froid soudain m'envahit. Ma vision se brouilla, des images sombres se succédèrent dans mon esprit. Un bruit résonna au fond de mon crâne. Les visages autour de moi disparurent.
L'elfe dénommé Saeros me redressa rapidement.
-Eh bien, pas très costaud, commenta-t-il.
Je l'ignorai, respirant le plus calmement possible. Mes yeux s'attardèrent sur le lieu où nous nous trouvions. Un sous-sol visiblement : le plafond était en planche de bois, de la poussière s'en échappait. Des ronces s'échappaient des interstices pour s'enrouler autour des poutres du plafond. La salle était séparée en trois : un escalier en bois contre un mur camouflé derrière une étagère à moitié remplie de figurines en bois, un autre espace caché à ma vue par une cloison et la pièce où nous étions. Étrangement, dans celle-ci des couvertures et des coussins avaient été installés au sol.
Mes yeux s'égarèrent alors sur les elfes présents. J'en comptais quatre : Itarillë, l'elfe aux cheveux argentés Saeros, une elfe aux cheveux bruns et un elfe aux cheveux roux.
L'elleth (= terme désignant une femme elfe) aux cheveux bruns s'assit à mes côtés et agita ses doigts devant mes yeux.
-Itarillë dit qu'elle te connaît ?
Je hochai doucement la tête.
-Puisque nous sommes ici, autant faire les présentations. Tu connais déjà Itarillë et Saeros. Moi, je m'appelle Méliane. Et voici Lomion, annonça-t-elle en désignant l'ellon (= terme désignant un homme elfe) aux cheveux roux.
-Legolas, me présentai-je à mon tour. Qui...Pourquoi est-ce que nous sommes ici ?
-Ce fou nous as tous piégé et amené ici ! Siffla Méliane.
-Méliane doucement ils vont revenir sinon, plaida une autre voix.
-Désolé, Lomion.
Je les regardai, perplexe.
-Lomion et moi avons été enlevés alors que nous étions dans les villages du nord, m'expliqua calmement Méliane. Lorsque nous avons rencontré un elfe du nom de Helevorn.
-Il s'était fait passer pour notre professeur en art de guérison, continua Lomion. Un jour, alors que notre classe était de sortie pour notre évaluation de chasse...
Il s'arrêta un moment en fermant les yeux, revivant le mauvais souvenir de cette journée.
-Nous étions chacun équipés de nos armes ainsi que d'une gourde d'eau. Au cours de la journée, j'ai commencé à me sentir mal. Boire n'a fait qu'empirer la situation. J'ai fini par m'évanouir. A mon réveil, j'étais ici.
-J'ai eu plus de chance la première fois, reprit Mélian d'un air désolé. J'étais avec une amie, elle a remarqué mon malaise. Lorsque Lomion a été porté disparu, on a bêtement pensé qu'il s'était égaré. Helevorn s'est proposé pour partir à sa « recherche » bien entendu. Moi, je pensais juste à l'échec de mon évaluation, je voulais à tout prix le repasser. J'aurai fait n'importe quoi. Je me suis dis qu'en retrouvant Lomion, ça marcherait. Une idiote, soupira-t-elle en plissant les lèvres. Helevorn a fini par m'avoir, je me suis jetée comme une imbécile dans la gueule du loup.
-Tu as toujours été trop téméraire, sourit tristement Lomion.
Mélian gifla l'elfe sur le bras dans un geste lent et pourtant affectueux.
-Moi aussi, je me suis faite piégée, avoua Itarillë. Helevorn m'a demandé d'aller lui chercher de l'opium. J'ai accepté. Après, je ne me souviens pas vraiment. Quelque chose m'a piqué ou mordu, et plus rien.
Pour prouver sa bonne foi, elle soulève son pantalon et dévoile sa cheville enrubannée dans un pansement.
-Gallen s'inquiète pour toi, ajoutai-je en repensant à la mine déconfite de mon ami.
Je regrettai un instant de lui avoir dit ça. Ses yeux s'embuèrent, elle se contenta d'un hochement de tête.
-J'aurai dû t'avertir, j'aurai dû comprendre que quelque chose n'allait pas, m'apprit-elle devant mon air interrogateur. Il nous posait beaucoup de questions sur toi.
-Sur moi ? Chuchotai-je. Mais pourquoi ?
-Il voulait savoir si tu étais gardé, qui te surveillait et à quelle fréquence. Mais bon, c'était un professeur, c'était normal qu'il pose ce genre de questions. Je suis désolée.
Je secouai la tête. Si je ne me rappelais pas exactement comment je m'étais retrouvé ici, je savais que j'avais ma part de responsabilité.
Notre discussion dut paraître confuse pour les autres, ils nous fixaient avec des regards interloqués.
-Tu fais partie de la noblesse ? M'interrogea Mélian, les yeux plissés, car il était vrai que les jeunes elfes ayant un gardien appartenaient à la noblesse.
Je voulus lui répondre mais les mots se bloquèrent dans ma gorge. Une vague de chaleur m'envahit et me monta aux joues tandis que les sons, les odeurs et les silhouettes disparaissaient de mon champ de vision.
Lorsque je rouvris les yeux et reprit conscience, j'étais recroquevillé sur le sol. Je n'ai dû perdre connaissance que quelques secondes puisque des bruits de conversation me parvinrent.
-Le fils du roi ? Tu es sûr de ne pas avoir confondu avec un autre elfe ? S'enquit l'elfe roux, une nervosité palpable dans sa voix.
-Comme quoi, personne n'est en sécurité. Charmant.
-Arrête Saeros, le gronda Mélian, c'est plutôt une bonne nouvelle pour nous. Ce n'est pas contre toi, s'empressa-t-elle d'ajouter, mais cette ordure a fait une erreur. Il aurait fallut plusieurs jours encore avant que notre disparition fasse le tour du royaume et remonte au palais. Là, il a sûrement commis la plus grosse erreur de sa vie. Mes parents vont le massacrer.
Je la fixai sans comprendre ce qu'elle disait. Elle semblait fière de sa déduction. C'était forcément une bonne chose alors, non ?
Lomion se leva, fit quelques pas pour se dégourdir les jambes et s'accroupit à mes côtés. Passant ses bras sous les miens, il m'aida à me redresser dans un soupir. Il laissa ses bras autour de ma taille pour me stabiliser et je m'appuyai contre son épaule. Il fronça les sourcils en me regardant.
-Tu es sûr que tu vas bien ? Tes yeux sont...enfin leur couleur...ils ont l'air étrange.
-C'est tout à fait normal dans ce cas, tentai-je de la rassurer.
Un petit sourire glissa sur mes lèvres malgré moi. Mes yeux étaient sans aucun doute ce qui intriguait le plus chez les gens. Sûrement parce qu'ils étaient larges et possédaient cette étrange couleur indigo.
Mes lèvres étaient sèches. Je passai ma langue dessus. Un goût amer s'accrochait à mon palais et manqua de me renvoyer au royaume des rêves.
Lomion dut me secouer plusieurs fois avant que je sorte de ma torpeur. J'acceptai avec plaisir le verre qu'il offrit. Puis je me revis boire en compagnie de Helevorn. Je me souvins du malaise qui suivit.
Je n'osais pas boire, je ne voulais pas replonger dans cette angoissante obscurité. Mais comme je n'avais plus la force de protester, je laissai l'autre ellon m'aider à boire. Je restai immobile, prostré contre l'épaule de l'elfe.
-Comment est-ce que tu es arrivé là ? Demanda-t-il dans l'intention de me tenir éveillé.
-Il m'a fait...boire quelque chose. Après...je me suis sentis mal...et je me suis évanoui.
Il pressa mon épaule. J'avais encore une question à poser, une question toute simple et un peu bête.
-Qu'est-ce qu'on fait...là ? Demandai-je.
-C'est très simple.
Nous sursautâmes tous en voyant Helevorn sortir de derrière l'étagère camouflant l'escalier. La paire de ciseaux entre ses mains ne m'inspira pas confiance.
-J'espère que tu as bien dormi, s'enquit-il à mon encontre. Ne t'inquiète pas, les effets disparaîtront bientôt. Les doses étaient, semble-t-il, un peu trop élevés pour toi.
Le tutoiement dans sa bouche me procura une sensation étrange. L'elfe aîné s'approcha. Je sentis Lomion se crisper à côté de moi. J'aurai voulut lui dire que tout allait bien, l'empêcher d'avoir peur et l'amener avec moi dans cet étrange rêve cotonneux où les oiseaux libres ne pouvaient pas voler.
Une main froide se posa sur ma joue et suivit la ligne de mes lèvres. J'ouvris les yeux plus facilement qu'auparavant.
-Mange et bois, conseilla Helevorn. Il faut que tu sois en forme pour ta visite des lieux. Tes nouveaux colocataires t'expliqueront ce que j'attends de vous.
Et il partit, sous les regards soumis des jeunes elfes, pauvres agneaux en attente de l'inévitable sacrifice.
