Mercredi 24 février, en soirée.

Elle cherchait Marlène au milieu des tables, toutes les places étaient prises, elle voyait tout le monde, elle ne voyait personne. Heureusement, la coiffure de son amie n'était pas la plus discrète, et elle finit par l'apercevoir entre deux crânes chauves, un gant en cuir et la dignité d'un jeune homme fort alcoolisé.

- Ah Marlène !...Qu'est-ce qui va pas, on dirait que t'as vu un mort.

- J'ai vu le commissaire…

- Quel commissaire ?

- Tu connais beaucoup de commissaire que j'appelle « le commissaire » ?

- Laurence ? Il est mort ?!

La fin de sa phrase s'était accompagnée d'un franc sourire, elle le regretta aussitôt. L'heure n'était pas à la plaisanterie.

- Excuse-moi Marlène.

- J'ai été convoqué pour...Enfin tu sais.

- Quand je pense à toute cette histoire, je t'avais dit qu'il était pas net. Il était trop parfait. Puis, on peut pas faire confiance à un mec qui se met du Beethoven juste pour aller chier.

- Alice ne sois pas vulgaire...ça fait deux ans qu'on ne s'était pas vu…

- Vous vivez ensemble Marlène.

- Je parle du commissaire…

- Ah non, ne fais pas ça.

- Pas quoi ?

- Tu l'as vu quoi ? Vingt minutes et t'as déjà des fleurs dans les yeux.

- Ne dis pas n'importe quoi. Et de toute façon, je n'ai pas l'intention de le voir d'avantage.

- Mmm...peu importe, il m'intéresse pas l'autre grincheux. Comment ça va toi ?

- A part que mon mariage s'effondre ? Je ne sais même pas pourquoi je garde cette bague. En même temps, je me suis tellement habituée à manger seule, à dormir seule, à vivre comme avant que je ne suis plus sûre d'être triste, ni mariée. Maintenant, je voudrais juste que ça se termine.

- N'oublie pas que je suis là Marlène, tu peux venir chez moi quand tu veux, pour boire un coup, pour pleurer, pour me raconter les potins de tes magazines préférés. Bon, qu'est-ce tu bois ? Je t'offre un verre, ça va te requinquer.

Elle hocha la tête, les yeux pétillants, un peu fatigués, un peu réconfortés, reconnaissants.

Alice avait proposé à Marlène de rentrer avec elle, elle avait décliné. La journée avait été longue, plutôt imprévue, parfois pénible, un peu troublante, trop enivrée. Elle voulait s'apaiser seule, dessoûler seule. Chez elle, elle le serait.

Son sommeil léger, trop récent, fut facilement interrompu par des coups sur la porte. Il faisait noir, il se leva, bancal, portant toutes les marques d'une nuit martyrisée sur le visage.

- Laurence !

Pas elle…

- Laurence ouvrez-moi, je ne partirai pas !

Il ouvrit la porte avec réticence.

- Par pitié Avril, rentrez chez vous.

Elle le poussa à l'intérieur de l'appartement comme s'il n'était pas plus grand qu'elle, comme s'il ne pouvait pas l'envoyer sur le mur opposé d'une simple gifle, comme si c'était elle qui menait toutes les barques.

- Je vous interdis

Elle avait le doigt pointé vers lui, mais il était deux et elle n'était pas sûre d'accuser le vrai.

- Vous avez bu ?

La sobriété effondrée d'Avril l'amusa un peu mais il s'empêcha de sourire.

- Pas du tout, ne changez pas de sujet...Je vous interdis

- Oui alors, même si vous êtes aussi insupportable qu'elle, vous n'êtes pas ma mère et j'ai passé l'âge qu'on m'interdise quoi que ce soit. Sur ce, bonne nuit Avril.

Il l'attrapa par le bras pour la mettre dehors.

- Ne vous approchez pas de Marlène, c'est à cause de vous si elle se trouve dans cette...union…

- A cause de moi ? Dois-je vous rappeler que je n'étais même pas au courant. Je vous remercie d'ailleurs...

- On se voit à peine Laurence et en deux ans, vous n'avez même pas fait semblant de prendre de ses nouvelles.

Elle n'avait pas tort. Elle lui enfonçait le nez dans ses erreurs et il la détestait pour ça, c'était bien plus facile que de se haïr lui-même.

- Avril, vouloir protéger votre amie est une cause très attendrissante mais si pour les besoins de mon enquête qui, je vous le rappelle, permettra d'arrêter un meurtrier, j'ai besoin de ses lumières, je ferai ce que j'ai à faire.

Elle ouvrit la bouche pour lui exposer le fond de sa pensée, mais elle se retrouva face à un panneau de bois, un courant d'air frais et tout le dedain que Laurence portait sur lui.

- Connard !

- J'ai entendu.

- Tant mieux

Et en guise de point d'exclamation, elle donna un coup de pied dans une porte qui n'avait rien demandé mais dont la répartie ne manquait pas de fermeté.

- Aïe ! Porte de mes…

La fin de sa phrase se perdit dans le couloir.

Le sommeil l'avait quitté, il se servit un verre de Bourbon, un peu trop plein à première vue, un peu trop vide à la première gorgée. Il s'installa dans son fauteuil, la bouteille à portée de main, la clarté de la lune portée dans son salon éteint, et son ombre gigantesque qui languissait derrière lui, toujours plus grande, toujours plus prête à l'absorber.

Lui en voulait-il encore ?

Machinalement, il se passa les doigts sur les lèvres comme pour sentir si elle était encore là. Il voulait se souvenir de son goût. Il l'inventa plus intime. Il avala sa dernière gorgée en l'imaginant dans sa bouche et sa main fit le reste.

Marlène regardait autour d'elle. La maison était vide, décorée avec raffinement mais beaucoup de monotonie. Elle ne savait plus ce qu'elle supportait le moins : les livres rangés par ordre alphabétique, les coussins gris, gris clair, gris foncé, gris souris, gris vert, gris bleu, grisonnants, ou les assiettes en porcelaine qu'on ne sortait jamais.

- Tu es rentrée ?

La voix la fit sursauter.

- Tu étais où ?

- Avec Alice.

- Encore ? Si je n'avais pas confiance, je serais jaloux.

Il avait accompagné sa phrase d'un rire trop marqué. Quelle hypocrite, pensa-t-elle.

- Tu ne trouves pas que tu passes un peu trop de temps avec elle ?

Lui qui n'était jamais là, de quoi pouvait-il se plaindre ?

- Elle...elle ne va pas très bien en ce moment, des histoires de coeur.

Elle ne voulait pas lui parlait de sa convocation au commissariat. Elle n'avait aucune confiance en lui et ne voulait pas éveiller le moindre soupçon.

- Cette fille n'attire que des ennuis, elle est paumée, elle est fouineuse, je ne comprends pas ce que tu lui trouves.

Elle ne voulait pas rentrer dans cette discussion.

- Je vais me coucher.

- Je sors, ne m'attends pas.

Le contraire l'aurait déçu, ça faisait longtemps qu'elle ne l'attendait plus.

Au fond de son lit, sans le vouloir vraiment, elle pensa d'abord à l'odeur de son après-rasage. Il ne l'avait pas changé. L'ombre ébouriffée du laurier rose se plaquait, mouvante, sur le plafond gris-nuit de la chambre. Putain de gris, se dit-elle, ne jurant que pour elle. Elle sut alors qu'elle s'embourbait dans un mauvais chemin quand, lentement, la forme du jardin projeté prit la forme de son visage. Elle se passa les doigts sur les lèvres pour rattraper la saveur des siennes. Elle glissa leur souvenir vers des pulsions plus crues. Et la pointe de sa langue sur sa bouche entrouverte n'était plus à elle et sa main fit le reste.

Cette nuit-là prit le goût du passé.

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À suivre...