Jour 7 – Humanité

Dans l'ère du temps, partie 1

Dans une des salles les plus profondes des grottes du Temps, l'une des plus secrètes, réservées à l'Aspect, ses dragons de confiance et à ses plus fidèles lieutenants, une projection de Nozdormu sous sa véritable forme somnolait, les yeux ouverts. Il attendait le venue de de Coridormi, qu'il avait envoyée à Hurlevent pour surveiller l'activité des mages humains, tout en les assistant à combattre les armées du Crépuscule.

Un tourbillon de sable doré annonça sa venue. Coridormi se présenta à l'Aspect sous son apparence humaine, et ôta le voile qui recouvrait ses épaule.

« -Mes respects, Seigneur Nozdormu. Le réseau de portails de Hurlevent a été coupé pendant quelques heures, je me suis portée volontaire pour aider à le restaurer, en l'absence de nos confrères du Vol bleu. »

« -Je vois. Leur avez-vous donné la raison de cet incident ? »

« -Non, Seigneur. Les services secrets de Hurlevent se sont cependant mis à la recherche des coupables. »

La projection de Nozdormu soupira, et souleva malgré son immatérialité un nuage de poussière autour de lui.

« -Peu importe… La raison d'existence de cette entrevue est d'une tout autre importance. Lors de mes explorations des voies temporelles, j'ai ressenti la trame de l'avenir tressaillir sous les assauts du Vol Infini. Il m'a fallu un temps inimaginable pour remonter leur piste, avec l'aide de Chronormu et de son groupe. »

« -Quel est l'événement concerné ? »

« -Le Vol Infini tente cette fois de s'attaquer aux fondations même de la société humaine, à savoir la fondation de l'empire Arathi. Je vous demande donc de vous y rendre, en compagnie de Chronormu et de l'un de nos jeunes dragonnets. »

La demande de l'Intemporel surprit quelque peu la gardienne du Temps. Il était bien normal que Chromie, experte en la matière, s'occupe de tâches aussi délicates. Que l'un des jeunes membres du Vol soit choisi pour les accompagner l'était beaucoup moins, malgré le fait que la définition de « dragonnet » soit très vaste, à en juger par la longévité de l'aspect. Bien qu'âgée de quelques siècles, Coridormi restait aux yeux de Nozdormu une enfant.

« -Qui me désignez-vous pour cette expédition ? »

« -Choisissez qui vous souhaitez. »

Malgré la forme de dragon revêtue par l'Aspect, Coridormi eut juré que son rictus était sarcastique.

« -Je songeais emmener Inazdori avec moi : elle a atteint son premier siècle et a achevé ses enseignements auprès de Kairozdormu. Elle est plus que capable, et saura respecter les consignes que vous m'aurez transmises. »

« -Bien sûr. »

Nozdormu matérialisa une pierre de la taille d'une montre, recouverte de glyphes et parcourue de veines de magie temporelle.

« -La pierre vous guidera jusqu'à la voie temporelle concernée. Une fois votre mission accomplie et votre voyage vers notre époque achevé, détruisez cet artéfact pour qu'il n'en reste plus rien. Il ne doit plus être possible de le reconstituer après coup. »

« -C'est compris, Seigneur. Je vais de ce pas chercher Inazdori et les autres. »

« -Ce ne sera pas nécessaire. »

Une escorte de Draconides de bronze pénétra dans la grotte, introduisant Chromie et Inazdori auprès de l'Aspect. Alors que Chromie avait choisi de s'incarner sous l'apparence d'une Gnome, Inazdori s'était tournée vers la forme d'un Sin'dorei mâle. Les deux dragons de bronze, malgré leur différences physiques et leur écart d'âge extraordinaire, étaient curieusement semblables s'une façon qu'il était difficile de décrire.

« -Seigneur Nozdormu, Dame Coridormi, » salua Inazdori, d'une voix riche et indéfinissable. « C'est un honneur de pouvoir travailler avec vous : Chronormu m'a expliqué sur le chemin la raison de ma présence. J'avoue avoir du mal à comprendre. »

« -Ma vision s'est troublé. Une fois de plus, hormis un événement dont je ne puis parler sous peine de précipiter sa venue, le Vol Infini n'a jamais été si proche de détruire les voies temporelles actuelles. Je suis actuellement incapable de savoir où pourrait mener cette voie brisée, ni si votre entreprise a des chances de réussir. »

Inazdori, inquiétée par la gravité des faits, frémit jusqu'à l'extrémité de ses oreilles pointues.

« -Mais… Seigneur Nozdormu : pourquoi mander ma présence pour une mission si dangereuse, alors que je n'ai aucune expérience, comparée à Chronormu et son équipe ? »

Les yeux de Nozdormu se perdirent dans le vague, et son image se voila comme s'il s'apprêtait à disparaître.

« -Depuis l'aube des Aspects, j'ai perçu un sombre destin pour notre Vol… Je ne crains que notre voie n'emprunte cette destinée plus tôt que prévu. Vous avez cent ans, un âge bien dérisoire, mais suffisant pour comprendre le poids qui pèse sur nos épaules. Votre temps est venu. »

Inazdori se fit tapoter la hanche par Chromie, qui l'encouragea.

« -Allez, hauts les cœurs, Inazdori, tout se passera bien si vous respectez les règles et que vous restez avec moi et Coridormi. Et puis, on va bien s'amuser ! Les mortels de Hurlevent vont adorer que vous leur racontiez les prémices de leur Histoire, ils adorent ça. »

Le petit groupe salua l'Aspect, qui laissa sa projection se dissoudre dans le temps, ne laissant derrière lui qu'une trainée de sable pur, réfléchissant la lumière comme du cristal.

Chromie récupéra la pierre offerte à Coridormi, puis tissa autour d'elle un complexe et puissant sortilège pour déchirer l'espace-temps.

« -Draconides, vous devez à tout prix défendre l'entrée de ce portail jusqu'à sa fermeture. Aucune autre personne que moi, Coridormi ou Inazdori ne doit y pénétrer ! Ah, d'ailleurs, Inazdori : n'oubliez pas de reprendre votre vraie forme à l'intérieur, qui sait où vous atterririez, autrement ! »

Après avoir exécuté une chorégraphie arcanique dans les airs à l'aide de ses mains, elle ouvrit le portail donnant accès aux voies temporelles. Elle se jeta à l'intérieur, suivie de Coridormi, puis de la jeune dragonne, peu rassurée à l'idée de littéralement sauter dans l'inconnu. Mais comme le vortex se refermait déjà, elle ne put réfléchir davantage, et sauta.

Noir. Blanc. Jaune. Les couleurs fusaient autour d'elle alors qu'elle chutait dans un néant aussi poisseux que du pétrole. En prenant sa forme véritable, ses larges ailes par rapport à son corps prirent appui sur quelque chose de plus dense que de l'air. Pénétrée par les voies temporelles, elle vécut dix millénaires d'histoires, multipliées à l'infini par le nombre de vies qui naissaient et mourraient simultanément, ou l'inverse. Inazdori n'avait jamais ressenti la toute-puissance du Temps avec tant d'acuité.

Elle faillit se faire engloutir par le tourbillon de puissance absolu qui l'entourait. Une comète blanche et dorée l'attrapa par le cuir du dos, la traînant plus loin dans les voies temporelles.

« -Heureusement que j'avais précisé de resté avec moi, le dragonnet ! »

Inazdori faillit ne pas reconnaître le gigantesque dragon qui venait tout juste de la saisir, tant sa voix n'avait rien de semblable à celle de Chromie. Sa forme draconique irradiait d'encore plus de puissance qu'elle ne l'avait pressenti initialement.

Chronormu libéra Inazdori, qui peina à se hisser à la hauteur de la gardienne du Temps.

« -Explique-moi ce qu'il s'est passé, Inazdori ! »

« -Je, je ne sais pas trop ! Je me suis sentie aspirée par quelque chose de tellement puissant, que je n'ai pas pu lutter. Kairozdormu m'avait averti que je ressentirai ce genre de choses, quand je voyagerais dans les voies. Je… je n'étais pas prête à ça. Je suis désolée. »

« -Bon, ce n'est pas bien grave, je t'ai rattrapée avant que tu ne te noies dans les voies temporelles. Kairoz a bien fait de vous prévenir sur ce genre de choses. J'avoue que j'ai failli m'y faire prendre aussi, la première fois ! Mais Nozdormu n'était pas du genre conciliant, à l'époque. »

« -Où est Coridormi ? »

« -Tu veux dire, quand est Coridormi… Je plaisante, » ronronna Chromie en laissant échapper une courte gerbe de flammes dorées. « Elle est simplement partie en éclaireur pour sécuriser notre brèche de sortie. Viens, dépêchons-nous. »

Chronormu força l'allure, Inazdori eut de plus en plus de mal à rester à la hauteur de la dragonne, beaucoup plus forte qu'elle, même si elle était soutenue par la curieuse matière dans laquelle elle volait, qui la recouvrait progressivement d'une sorte de poussière gluante, bleue et noire.

Soudain, la gardienne du Temps poussa un cri d'alerte. Deux entités se matérialisèrent autour d'eux, un en haut, l'autre en-dessous d'eux.

« -Le Vol Infini ! Prépare-toi à te battre avec moi, Inazdori ! »

Chronormu piqua vers le plus gros des deux, et le saisit à la gorge à l'aide de ses crocs meurtriers. La jeune dragonne, loin d'être aussi imposante que sa maîtresse, profita de sa taille restreinte pour harceler le second dragon de l'infini, une grotesque créature au mufle changeant et éborgnée par un terrifiant coup de trident, en témoignaient les stigmates alignés sur sa gueule ayant perforé les écailles et déchiré le cuir. Inazdori prit une profonde inspiration, et cracha le jet de sable le plus abrasif qu'elle put produire, si fort qu'elle en sentit la brûlure sur la chair de sa gueule. Atteignant l'œil valide de son adversaire, celui-ci geignit et frappa à l'aveugle, cherchant à attraper sa frêle adversaire.

Chronormu déchiqueta la gorge du dragon trapu, projetant des gouttelettes de sang noir déformées par la gravité insensée du lieu. La gardienne du Temps se précipita vers Inazdori pour l'aider.

« -Arrache-lui les ailes, je me charge du reste ! »

Le dragon temporairement aveuglé fondit sur Chronormu, guidé par sa voix, et parvint à se débarrasser du sable craché par Inazdori. Faisant la moitié de la taille de l'imposante gardienne, la jeune dragonne crut tout de suite au triomphe de sa maîtresse.

« -J'ai vu ton futur, petite ! Chronormu ne peut m'empêcher de t'offrir la gloire ! »

« -N'écoute pas ce qu'il dit ! Aide-moi à me débarrasser de lui, » rugit Chromie en tailladant le poitrail du dragon de l'infini.

Mais ce dernier ne laissa pas le temps à Inazdori d'approcher : le souffle noir et gluant qu'il vomit sur elle, la clouant dans l'espace, figée dans l'instant où elle avait voulu saisir son adversaire et le mordre au sang. La magie du dragon se révéla bien plus terrifiante que le laissait suggérer son physique : il escalada la dragonne pour attaquer la ligne protectrice des écailles de son dos, alors que Chromie luttait pour briser ses chaînes temporelles. Inazdori hésita à approcher pour libérer sa mentor, mais la seule partie mouvante de son corps, ses deux yeux ambrés, tremblaient frénétiquement dans leurs orbites, désignant désespérément l'ennemi qui s'acharnait à arracher les écailles du dos.

Inazdori se faufila entre les deux bêtes enlacées, portée par le flot du Temps, pour prendre de vitesse le dragon borgne, et l'arracher du dos de Chromie. Il s'attaqua alors à elle, lacérant ses ailes tout en endurant les flots de sable corrosif qui effritèrent son armure. À force de coups et de cris, ils furent très vite entourés d'une multitude de gouttelettes virevoltantes dorées et noires, disparaissant et réapparaissant au fil des lignes temporelles qu'elles traversaient. Son attention désormais totalement tournée vers Inazdori, il délaissa les entraves temporelles de Chromie, qui se brisèrent sous les assauts de la puissante gardienne.

À elles deux, les deux dragonnes de bronze dominèrent leur adversaire, mais d'un seul coup, son enveloppe charnelle se noya dans les flots temporels, en se permettant de ricaner devant la stupeur des dragonnes de bronze. Au loin, la brèche de sortie destinée aux deux dragonnes vacilla, sa belle teinte d'or sensiblement corrompue par le bleu et le noir du Vol de l'Infini.

« -Vite, dépêchons-nous, » s'exclama Chronormu en s'élançant vers le portail. « Il n'a fait que nous retarder pour que ses séides envahissent notre ligne temporelle de destination, j'aurais dû le voir venir ! »

Alors toutes proches de la brèche temporelle, de nouveaux dragons de l'infini jaillirent de néant pour les attaquer. Parmi eux, le dragon borgne, qui se jeta immédiatement à l'assaut de Chronormu. Inazdori aperçut un dragon traverser la porte, dragon qu'elle décida de poursuivre à tout prix. Elle ne vit pas venir l'un d'eux qui la faucha en plein vol, avec une telle brutalité qu'ils furent entraînés dans leur élan vers le portail. Les énergies entremêlées du Temps et de l'Infini avaient déjà rendu ce dernier très instable : le passage des deux bêtes firent céder les sceaux qui le maintenaient en place, et explosa après le passage d'Inazdori et de son adversaire. Le dragon de l'infini prit la décharge de plein fouet, et fut tué par celle-ci, son cadavre protégeant la jeune dragonne.

Se retrouvant dans une Azeroth d'antan où elle existait déjà, Inazdori perdit immédiatement sa forme draconienne en plein vol. À plusieurs centaines de mètres du sol, elle se mit à hurler, sachant parfaitement qu'incapable de reprendre forme dans cette ligne temporelle, elle n'aurait aucune chance de survie à l'impact. Loin en-dessous d'elle, elle reconnut le bras de mer embrassant les futures Hautes-terres Arathi. Elle chercha désespérément Coridormi du regard, dans l'espoir qu'elle lui vienne en aide. Mais ce ne fut pas elle qui vint à son secours.

Un éclair de rubis fondit sur elle depuis le nord, et la saisit au vol. La puissante poigne du dragon rouge entailla la chair fragile de sa forme humanoïde. Son sauveur plongea en piqué vers le sol, avant de se redresser et de filer à toute allure vers les contreforts de la montagne. Arrivé au pied d'une immense cascade, il posa Inazdori au sol, avant de lui-même se poser, sans quitter des yeux le curieux Sin'dorei qu'il avait attrapé. Avant même de songer à le remercier, elle aperçut tout autour d'elle les différents membres de l'équipe d'élite de Chromie, tous sous leurs formes humanoïdes, bien entendu. Et, parmi eux, Coridormi, pleinement absorbée par le tissage d'un sort complexe autour de la pierre donnée par Nozdormu.

« -Dame Coridormi ! Vous êtes vivante ! »

Elle cessa son invocation, avant de se tourner vers la jeune dragonne, et de constater la gravité de son état.

« -Que s'est-il passé, dans les voies temporelles ? »

« -Nous avons été attaquées par le Vol Infini. Mais le portail s'est refermé derrière moi, et ce membre du Vol rouge est venu à mon secours… Dame Chronormu est aux prises avec un groupe entiers de dragons de l'infini ! Nous devons aller l'aider ! »

« -Il en est hors de question. Nous sommes ici pour réduire à néant les efforts de Murozond de détruire la première lignée royale humaine. »

« -Coridormi a raison, petite, » intervint l'un des dragons de bronze également présent. « J'espère de tout cœur que Chronormu s'en sortira, mais notre charge est bien plus importante que la vie d'un seul d'entre nous. »

« -Mais… »

« -Silence, » coupa Coridormi. De toute manière, rouvrir un portail maintenant vers les voies temporelles serait trop dangereux : nous ne savons pas s'ils nous attendent en embuscade de l'autre côté, et nous ne savons pas où ils auraient pu envoyer Chronormu si elle est toujours vivante. Nous entamerons nos recherches après cette mission, faute de quoi nous retournerons à notre époque. »

Réduite au silence, Inazdori s'assied brutalement dans l'herbe, pour reprendre son souffle mais aussi pour se remettre de ses émotions, à deux doigts de pleurer de rage. Comment, en à peine une heure, pour peu que cette durée ait eu réellement un sens au cœur des voies, sa toute première mission avait pu mal tourner à ce point ? Une des plus puissantes dragonnes du Vol était portée disparue, elle avait failli mourir en chutant depuis la brèche, au moins un dragon de l'infini en liberté dans cette voie temporelle, capable d'accomplir n'importe quoi pourvu de détruire la continuité temporelle de l'Histoire.

Un regard sévère accompagné d'une profonde respiration se posa sur elle. Il s'agissait du dragon rouge, toujours à leurs côtés. En observant son reflet, elle constata qu'il était constellé de tâches d'azur, formant un curieux mélange violet sur l'ensemble de son corps.

« -Qui êtes-vous, » cracha Inazdori sans le regarder.

« -Ce serait plutôt à moi de vous poser cette question, » rétorqua le dragon, d'un ton effroyablement froid pour un membre de son Vol, « si je n'avais perçu la magie du Vol de Bronze courir dans vos veines. À ce propos, vous devriez me remercier pour vous avoir sauvé la vie, dragonneau. »

« -Merci, » finit-elle par dire, bien que son remerciement eut le goût du fiel. « Comment avez-vous fait pour nous sentir venir ? »

« -Ce n'était pas le cas. Je vis dans ces montagnes. La Lieuse-de-Vie m'a chargé de surveiller ces petits mortels, mais depuis quelques jours, je sens l'influence d'une force ténébreuse tordre la vie de ce vallon. »

« -Le Vol Infini. Ça fait donc un certain temps qu'ils occupent cette voie dans le but de la briser, » songea Coridormi à voix haute. « Mes frères, nous devons nous mettre en route pour défaire les dragons de l'infini ayant mis les pattes sur cette ligne temporelle. »

« -Et comment comptez-vous faire, » siffla le dragon rouge. « De toute évidence, vous êtes privés d'une grande partie de vos pouvoirs puisque vous existez déjà dans cette ligne. Autrement, je n'aurais pas eu à sauver cette petite d'une chute mortelle. »

« -À propos, » sursauta l'un des dragons, « comment se fait-il que la brèche se soit déplacée aussi loin dans le ciel ? Coridormi, vous pouvez confirmer qu'elle était à quelques kilomètres d'ici, pas vrai ? »

« -En effet. Elle a disparu quelques minutes après mon arrivée ici. »

« -Le Vol Infini a tenté de corrompre la brèche pour la contrôler, sans doute pour nous piéger en l'air sus notre forme humanoïde et nous tuer proprement, » intervint Inazdori. « J'ai vu les sceaux du portail osciller entre nos deux sources de magie, avant d'imploser sous la pression. Je l'ai traversé à ce moment, c'est le dragon avec qui j'étais aux prises qui a absorbé la déflagration. Son cadavre doit être en train de couler au large d'Arathi, à l'heure qu'il est. »

« -Ou bien de se dissoudre dans les flux du Temps, peu importe. Nous devons nous mettre en marche avant qu'il n'arrive quoi que ce soit de fâcheux à Thoradin. »

« -Thoradin ? Vous êtes ici pour le roitelet humain ? »

« -Exactement. Nous ne vous dirons pas les raisons précises de notre venue à cette époque, mais cet humain est destiné à accomplir de si grandes choses qu'elles changeront à jamais l'Histoire. Nous devons faire en sorte qu'il accomplisse sa destinée, faute de quoi les lignes temporelles de notre présent seront gravement affectées. »

« -Qu'il en soit ainsi. Je ne me mêlerai pas de vos histoires, dragons de bronze. Si toutefois vous cherchez un refuge sûr, revenez auprès de cette cascade. Je saurai vous accueillir dignement. »

« -Merci à vous, de la part de tout les membres de ma race, » s'inclina Coridormi. « Puis-je connaitre votre nom ? »

« -Renastraz, arrière petit-fils de la Lieuse-de-Vie elle-même et fils de Ylvigos, noble membre du Vol bleu. »

Renastraz se détourna des dragons de bronze piégés sous forme humaine, et s'envola, pour disparaître dans les hauteurs de la cascade.

« -Il n'est pas très commode, celui-ci, » soupira Inazdori.

« -Peu importe. Nous avons un pied à terre sûr en cas de retraite forcée, » annonça Coridormi. « Un allié possédant sa pleine puissance draconique nous sera bien utile dans un cas de force majeure. J'espère simplement que nous ne serons pas amenés à lui divulguer trop d'informations au sujet du futur de sa ligne temporelle.

« En l'absence de Chronormu, je prends le commandement. Pansez vos blessures, nous repartons le plus vite possible. Thoradin doit vaincre Ignaeus en duel et persuader Lordain de rejoindre sa cause, autrement tout sera perdu. »

L'expédition du Vol de bronze se reposa à peine une heure, puis se mit en marche. Selon Coridormi, ils avaient deux jours pour précipiter les événements et tuer les membres infiltrés du Vol Infini. Cela impliquait de marcher toute la nuit pour arriver en vue du camp de la tribu de Thoradin peu avant l'aube. S'ils n'avaient pas bénéficié de l'endurance de leur race ou de leur rage de contrecarrer les plans des dragons de l'infini, leur voyage aurait sans doute duré plus de trois jours, trop tard pour sauver leur futur.

Au terme d'une douzaine d'heures de marche, le petit groupe se dissimula à l'orée d'un bosquet, à quelques kilomètres du camp de Thoradin. Parler de village mouvant serait plus exact : le clan Arathi s'était nourri de tous les autres petits clans vaincus pendant leurs querelles intestines, ainsi que des guerriers désireux de se battre « du bon côté ». Résultat, des dizaines de milliers d'humains suivaient actuellement les traces du futur premier roi de l'Humanité, parmi lesquels se trouvaient sans nul doute les zélotes du Vol Infini.

« -Notre seul objectif est de trouver Thoradin, et de le protéger à tout prix. Vous savez tous à quoi il ressemble, et vous savez tous à quoi ressemble son épée légendaire. N'ayez aucune pitié pour ceux qui porteront la main sur lui. Que son sang ne coule pas, dussiez-vous y laisser la vie ! Quand cela sera fait, la suite des événements étant irréfutablement assurée à partir de ce point. Les Haut-Elfes ont cruellement besoin d'un allié puissant pour exterminer les Trolls de Quel'Thalas, ils se tourneront naturellement vers Thoradin. »

« -Comment allons-nous le trouver ? Le camp a l'air gigantesque. »

« -Nous allons nous séparer, Inazdori. Selon toute probabilité, les dragons de l'infini étant dans leur quasi-totalité des reflets des dragons de bronze, ils seront aussi confinés sous forme humaine. Cela les rend moins dangereux, mais aussi plus difficiles à détecter. Soyez extrêmement prudents et attentifs au moindre signe qui pourrait les trahir : cherchez les détails, là où ils n'ont pas cherché à dissimuler leur véritable identité. Cela peut être la forme de leurs doigts ou de leurs pupilles, ou bien leur façon de se comporter. Le Vol Infini n'est pas infaillible, soyez plus malins qu'eux. Pour ceux qui ne sont que des créations de Murozond… Et bien, j'espère qu'ils ne seront pas de la partie, autrement nous devrons nous en remettre à Renastraz. Bonne chance, et ne perdez jamais de vue notre objectif premier. »

Coridormi partit en première, suivie par une partie du groupe. Inazdori s'autorisa quelques minutes de repos, la nuit de marche conjuguée à ses blessures l'avait laissée exténuée. Une fois certaine de pouvoir marcher sans tomber d'épuisement, elle se dirigea vers le camp.

Aussitôt entrée, elle fut encerclée par une véritable marée humaine. C'est à peine si elle pouvait respirer ! Elle se demanda comment elle pouvait retrouver une seule personne dans une foule aussi compacte et aussi bruyante. Aussi, ce genre d'attroupement nomade ne suivait aucune logique de construction particulière, inutile donc de chercher le moindre plan pour localiser la tente de son illustre chef.

À plusieurs reprises, le visage familier d'un des siens perçait la foule, puis sombra à nouveau dans l'anonymat. Ces brefs flashs rassuraient Inazdori, de plus en plus fébrile à l'idée d'être prise d'assaut par un des membres du Vol Infini.

Elle erra dans l'immense camp toute la matinée, sans succès. Elle s'arrêta près d'un cuisinier, lui prêtant ses bras pour couper des légumes en l'échange d'un repas chaud. Elle en profita pour tenter de lui demander où elle pourrait bien trouver Thoradin, la langue des humains d'alors étant très différente de celle parlée plus de deux mille ans dans le futur. La réponse qu'elle parvint vaguement à comprendre la glaça d'effroi : Thoradin était déjà en route pour aller affronter Ignaeus.

Il fallut à Inazdori plus de trois heures pour rallier tous les dragons de bronze à elle, exceptée Coridormi, qui brilla par son absence. Leur discussion sur quelle décision prendre fut âpre et houleuse. Ils se mirent d'accord pour se diviser en deux, et de ne plus se séparer davantage ; tandis que le premier groupe restait sur place pour retrouver Coridormi et nettoyer les éventuels dragons de l'infini présents sur place, l'autre dont faisait partie Inazdori partait à la poursuite de Thoradin.

Selon l'un des dragons de bronze, Thoradin avait combattu Ignaeus à l'aube dans les vallons d'Arathi, afin de profiter du brouillard pour se cacher de son opposant plus puissant et massif que lui. Ils avaient donc encore une bonne partie de la journée et de la nuit suivante pour rattraper le futur roi et s'assurer qu'il arrive en un seul morceau sur le lieu du duel.

La jeune dragonne ne fut pas enchantée de la nouvelle marche qu'ils s'apprêtaient à faire, mais ils n'avaient guère plus de choix. Faire appel aux ailes de Renastraz signifiait faire demi-tour, et donc perdre un temps qu'ils n'avaient plus le luxe de perdre.

Cependant, au crépuscule, le petit groupe eut une mauvaise surprise.

Sur la route menant aux cols d'Arathi, ils découvrirent un vallon ravagé par un terrible éboulement, transformant la route en une fine piste à peine assez large pour laisser deux humains marcher de front. C'est à cet instant que le groupe, luttant pour progresser, se fit encercler par quatre humanoïdes à la peau bleue foncé et aux oreilles pointues. Il s'agissait clairement de membres du vol Infini, n'ayant pas pris la peine de camoufler leur apparence miteuse et repoussante.

« -En avant, mes frères et sœurs ! Pour Nozdormu ! »

L'escarmouche tourna au massacre : pour chaque dragon de l'infini tué, deux des leurs étaient gravement blessés ou tués. Inazdori lutta avec l'énergie du désespoir pour venger ses frères tombés au combat, de plus en plus affaiblie par ses blessures et ses heures de marche en terrain hostile. Jamais un combat ne lui parut aussi long que celui-ci. Il ne restait qu'un seul ennemi face à elle et aux survivants plus ou moins en état de lutter, mais celui-ci ne fuit pas, bien au contraire. Bien que couvert de sang et à deux doigts de s'écrouler, il se dressa sur le chemin, pointant son épée vers les dragons de bronze.

« -Le Seigneur Epoque ne nous autorise pas la défaite ! Ce pitoyable roitelet mourra avant d'avoir atteint le sommet de ce col ! »

« -Combien reste-il des tiens, » rugit Inazdori. « Parle, serpent ! »

« -Nous sommes infinis, nous sommes votre part d'ombre ! Longue vie à Murozond ! »

Il chargea, arme en avant, avant d'être intercepté par le bras droit de Coridormi, qui le para avec une facilité déconcertante, et le décapita froidement. Avant même que son corps ne s'effondre au sol, il s'en retourna vers les survivants de son groupe, encore sous l'adrénaline du combat. Il posa ses yeux sur le site du massacre, réalisant les pertes qu'il venaient de subir.

« -Combien.. des nôtres… reste t-il encore.. en vie, » articula t-il, essuyant les traînées de sang sur son visage.

« -Moi, et, et trois autres, je crois, » haleta Inazdori, les yeux rivés sur la plaie béante de son bras dont elle n'arrivait pas à endiguer le flot. La perte de sang l'affaiblissait de plus en plus, et le garrot qu'elle s'administra ne la stabilisa qu'à grand peine. Le bras droit de Coridormi s'approcha d'elle, et l'aida à se relever. Il resserra le garrot de la jeune dragonne, et l'entoura de bandages pour absorber le sang.

« -Combien de temps penses-tu tenir ainsi ? »

« -Je n'en sais trop rien, » marmonna t-elle en larmes, se tenant la tête pour tenter d'apaiser ses violents maux de crâne dus au stress et à la perte de sang. « Mais je ne pense plus être en état de me battre. »

« -Allons aider les autres. Nous sommes trop à découvert, si nous devons nous reposer, cela ne doit pas être ici. »

Le petit groupe se rassembla, et boita en direction d'un ruisseau proche, dissimulé de l'étroite piste par une file de conifères. Privés d'une partie de leur magie, ils ne purent guère plus qu'inverser l'état désastreux de leurs plaies. Inazdori déplora l'absence d'un dragon rouge avec eux, qui aurait pu les remettre sur pied bien mieux qu'ils n'auraient pu le faire. Soignés mais épuisés, ils se remirent en marche vers le sommet du col.

Quand la nuit tomba, l'obscurité fut accompagnée d'une fraicheur terriblement désagréable, que la pluie se chargea d'instiller chez chacun des dragons de bronze. Privés d'abri, ils furent trempés jusqu'aux os. Malgré leur état de faiblesse, ils marchèrent toute la nuit, uniquement motivés par leur unique objectif, rattraper Thoradin. Mais les conséquences de leur marche forcée finirent par entailler leur volonté : alors que la pluie n'avait pas cessé de la nuit, Inazdori sentit ses jambes l'abandonner, et elle s'affaissa sur le chemin, glissant dans la boue. Ses compagnons se précipitèrent vers elle pour la relever.

« -Non, laissez-moi sur le côté, je, je vous rattraperai… Ne pensez qu'à.. qu'à Thoradin. »

Ils l'aidèrent à s'adosser contre le tronc d'un immense pin noir, et quoique réticents, se remirent en route, laissant Inazdori derrière eux. Elle ne quitta la route des yeux que quand les dragons de bronze disparurent de son champ de vision, et essaya de se reposer, malgré la douleur croissante de ses nombreuses blessures, et malgré la pluie glaciale qui fouettait sa peau.

Ses courtes phases de sommeil n'eurent rien de réparateur. Elle restait aux aguets, l'oreille assourdie par la pluie vainement à la recherche d'ennemis qui profiteraient de son état de faiblesse. Et, quand ce n'était pas la douleur qui l'empêchait de dormir, ce fut la faim qui commença à la tirailler.

Au terme d'un temps incalculable, la pluie cessa enfin. Inazdori ne s'assoupit pas pour autant : elle desserra ses bandages détrempés, pour les essorer comme elle put. Elle put alors contempler la gravité de la plaie de son bras. Les deux pans de la blessure étaient devenus violacés, sans qu'elle ne puisse comprendre s'il s'agissait d'une infection ou non. La douleur au toucher était insupportable, mais elle avait au moins cessé de saigner. Le jeune dragonne secoua les branches les plus basses du pin noir afin d'en faire couler l'eau sur le tissu, le nettoyant tant que faire se peut. Enfin, elle le renoua aussi fort que possible, et geignit quand la plaie tiraillée fut comprimée par le tissu froid.

Tandis qu'elle faisait son petit manège, elle ne remarqua pas qu'on l'observait. Alors qu'elle acheva de nouer le bandage par-dessus son garrot, une immense forme noire perça le rempart végétal, et elle fut menacée de la pointe d'un gigantesque estramaçon.

« -Ne bougez pas, qui que vous voyez, » vociféra une voix puissante et à l'accent si marqué qu'Inazdori faillit ne pas reconnaître la langue de son « interlocuteur ».

« -Achevez-moi, si tel est votre souhait, » marmonna la dragonne, transi de fatigue. « Je ne me défendrai pas, je ne suis plus capable de me battre. »

L'inconnu planta son arme dans le sol, se contentant de croiser les bras.

« -Un roi digne de ce nom ne frappe pas un adversaire à terre. Qui es-tu, femme ? »

« -Un, un roi… Vous êtes le roi Thoradin, » réalisa Inazdori.

« -D'où me connais-tu ? Parle ! »

« -Nous vous avions devancés, » continua t-elle à marmonner, les yeux dans le vague.

Thoradin la souleva par le col sans délicatesse, et cria.

« -Qui sont ces autres ? Je t'ordonne de parler, ou tu goûteras au fil de Strom'kar ! »

« -Votre Majesté, mon groupe et moi avons fait la route depuis votre camp pour vous protéger… »

« -Imbéciles ! Je n'ai besoin de personne pour m'aider à remporter la victoire contre Ignaeus. »

« -Des ennemis ont infiltré votre clan pour… pour vous assassiner. Si Votre Majesté est passé par, par le vallon ravagé par un éboulement, elle aura aperçu les corps de mes frères de sang et des assassins qui veulent votre peau. »

Thoradin resta stupéfait, sans toutefois relâcher Inazdori, qui luttait pour rester consciente.

« -Je.. Je vous le jure sur ce qu'il existe de plus sacré… Mes compagnons m'ont laissé en retrait dans le seul but de vous protéger. Ils sont plus hauts, dans le col. »

L'humain massif lâcha la dragonne, qui retomba dans la boue et les aiguilles de pin, toussotant de douleur.

« -Je ne veux pas savoir pourquoi vous m'avez suivi dans cette tâche sacrée : moi seul doit me tenir face à Ignaeus, autrement il prendra ma présence comme un affront au serment d'honneur que nous avons signé au début de la guerre. Mais j'accepte de reconnaître votre dévouement pour éliminer mes assassins. »

Il lui tendit la main pour l'aider à se relever. La poigne du roi était incroyable, tout autant que la noble lame qu'il avait planté dans le sol. Inazdori sourit faiblement en se souvenant de la vision qu'elle avait eu de l'épée, portée par un guerrier sans visage, sous un ciel d'orage teinté du vert de la corruption.

« -Le Brise-guerre ira loin… »

« -Quoi ? »

« -Rien, Votre Majesté… Je songeai que votre épée aura une glorieuse destinée, entre vos mains. »

« -J'y compte bien : Strom'kar est la plus noble des lames de nos ancêtres Vrykuls. Son nom fait trembler de terreur mes ennemis et porte mes alliés vers la victoire ! »

Inazdori hocha la tête, avant de tourner son visage vers les étoiles.

« -Il ne reste plus beaucoup de temps avant l'aube, Votre Majesté : vous devez vous rendre au sommet du col. »

« -Je souhaite que vous m'accompagniez jusqu'au bout du chemin. Vous devez rattraper vos alliés. »

« -Je ne ferai que vous ralentir, Votre Majesté. Laissez-moi ici, mes frères finiront par redescendre après avoir nettoyé la zone. »

« -Il en est hors de question ! Un roi n'abandonne jamais un soldat à terre. Vous venez avec moi, vous serez sous bonne escorte jusqu'à la fin de votre périple. »

Il attira Inazdori vers lui afin de passer son bras sur son épaule, et ramassa de l'autre Strom'kar, dont la pointe massive traîna au sol tant sa lame était longue. Ils se mirent en route, bien plus lentement qu'elle ne l'avait fait jusque là.

Quelques heures avant le lever du soleil, le brouillard se leva, comme l'avait anticipé Thoradin. Ils ne s'étaient arrêtés que quelques minutes afin de manger, boire et se soulager, et pour permettre à la dragonne de nettoyer ses bandages dans l'eau du torrent. Ils discutèrent peu, mais Inazdori ne pipa mot sur ses origines, bien sûr.

Quand ils arrivèrent en vue du sommet du col, marqué par une large stèle de pierre gravée de runes vrykules, Inazdori soupira de soulagement, sentant les larmes lui monter aux yeux.

« -Tout va bien ? »

« -O-oui, Votre Majesté… Je suis juste fière d'avoir accompli ma mission, et de retrouver ma famille. »

Et, en effet, les restes de l'expédition de Chronormu se tenait là, penchés les uns sur les autres pour se soigner et se reposer. Quand ils virent arriver le duo, et plus particulièrement la jeune dragonne, ils fondirent en larmes, sourirent et chantèrent des hymnes de joie en draconien. Le bras droit de Coridormi serra Inazdori dans ses bras, au mépris de la douleur de cette dernière.

« -Par Nozdormu, nous sommes sincèrement désolés de t'avoir laissé dernière nous… »

« -La mission l'exigeait, » répondit-elle en draconien. « J'ai inopinément croisé Thoradin sur ma route, nous voilà enfin arrivés en sûreté. »

« -Votre Majesté, c'est un honneur de vous rencontré en personne. Nous avons fait une longue route pour vous prévenir de la trahison de certains de vos hommes. »

« -Tout l'honneur est pour moi, » répondit l'Arathi, « votre camarade m'a relaté votre parcours. Je vous remercie d'avoir fait couler le sang de mes ennemis sans qu'ils ne fassent couler le mien. Vous faites des compagnons d'armes honorables ! »

Le soleil perça enfin depuis derrière les montagnes, noyant de ses traits le col embrumé. Après une nuit de tourments et de pluie presque incessante, sa chaleur était un luxe extraordinaire.

« -Il est temps, je crois, » murmura Inazdori en draconien.

« -C'est vrai. Votre Majesté, nous vous laissons à votre duel. Notre devoir est accompli, nous devons repartir panser nos blessures et pleurer nos morts. »

Les dragons de bronze quittèrent le sommet du col, mais contrairement à ce que pensa la dragonne, ils n'entamèrent pas leur chemin vers le pied de la montagne : le bras droit de Coridormi guida le groupe vers une caverne illuminée par le soleil levant.

« -Nous ne repartons pas ? »

« -Non : j'ai posté Histodryani non loin de la clairière, pour prévenir la moindre attaque du Vol Infini, et pour infléchir le combat en la faveur de notre ami, » sourit amèrement la dragonne de bronze.

« -Vous n'avez pas… »

« -Je te rassure, je ne lui ai demandé d'agir que si Thoradin était sur le point de mourir. Elle nous alertera si elle devait avoir besoin de renforts. Tu as fait le plus dur, tu as besoin de te reposer. »

Inazdori ne put lui donner tort ; enfin au sec et installée près d'un feu de camp, elle réchauffa ses membres endoloris. La chaleur du feu réveilla immédiatement ses blessures, qui lui rappelèrent à quel point elle était à bout de forces. Elle s'allongea à même le sol, si boueuse et épuisée qu'elle ne s'en plaignit pas, et s'endormit presque aussitôt.

Quelqu'un la secoua avec empressement quelques temps plus tard. Quand elle s'éveilla, elle ressentit la curieuse sensation d'être à la fois reposée et infiniment plus épuisée qu'au départ. Sa vision mit du temps à s'adapter à la pénombre, ce qui lui fit comprendre que le soleil avait tourné.

« -Réveille-toi, petite ! Thoradin vient d'achever son combat, et Coridormi est de retour avec son groupe ! »

Saisie d'une énergie nouvelle, Inazdori se dressa sur ses pieds, sortit de la grotte, et aperçut Thoradin, entouré des survivants du Vol de Bronze, ainsi que du groupe de Coridormi, et Renastraz, observant avec attention les environs. Le roi Arathi tenait la tête d'Ignaeus d'une main, Strom'kar de l'autre, et contemplait d'une admiration profonde la noble créature de rouge et d'azur.

« -Inazdori ! Histodryani vient de me rapporter toutes vos actions. Est-ce que tout va bien ? »

« -Oui, Dame Coridormi : mais tout le mérite revient à votre lieutenant. Je n'ai pas eu de si grande importance dans ce qu'il s'est passé… »

« -Je suis certaine que Nozdormu a été témoin de tes premiers faits d'armes : je pense un peu mieux comprendre son choix. »

« -Si vous avez achevé votre mission, il est temps pour de regagner votre ligne temporelle d'origine, » déclara Renastraz en draconien, toisant de toute sa hauteur le mortel qui n'avait toujours pas lâché un mot.

« -Pas tout à fait. »

Le dragon rouge ploya le coup vers Inazdori, qui venait de murmurer en tenant son bras qui avait recommencé à saigner, conséquence de son lever quelque peu brusque de la grotte. Coridormi jeta un bref coup d'œil à Inazdori, qui tenait ses blessures fébrilement, voyant son sang rouge et or tâcher ses vêtements. Toutes deux savaient ce qu'elles devaient faire, un simple regard leur suffit à s'entendre.

« -Nous devons faire vite, retrouver Chronormu dans le futur est notre priorité, à présent. »


À cause d'un rythme de travail soutenu, je n'ai pas pu fournir le texte quotidien de l'Artober, c'est pourquoi je suis en train de rattraper mon retard avant de poursuivre et de reprendre le rythme normal de publication d'un chapitre par jour. Merci pour votre patience !