Alice avait organisé ses affaires dans cette suite dont elle découvrait les secrets.

La tête lui tournait et elle s'assit sur le canapé avant d'être emportée par un sommeil agité de rêves, un homme sans visage qui la surveillait.

Elle se réveilla en sursaut en regardant l'heure : 12h45… Laurence l'attendrait en bas. Pour lui faire honneur, elle se changea et porta une petite robe, un de ses rares acquisitions personnelles. Le fruit d'une prime faite par Jourdeuil pour la remercier des ventes fabuleuses à la suite d'une série d'articles d'Alice.

La petite robe émeraude était ajustée idéalement pour Alice. Les chaussures laissaient à désirer mais les petites ballerines fersaient l'affaire. Il faudra assortir tout ça, pensa-t-elle.

Laurence l'attendait effectivement et savoura l'entrée d'Alice et la grâce innée qu'elle portait en elle. Elle n'avait pas conscience l'effet qu'elle faisait sur les hommes dans la pièce. Mais Alice naviguait dans un brouillard devinant Laurence, mal à l'aise de sa tenue si féminine et si inhabituelle.

Laurence sentait son trouble et essaya de la détendre.

- C'est le plus beau sac à patates de votre garde-robe apprécia-t-il dans un grand sourire pour montrer la légère moquerie qui restait un rituel entre eux

- Oui bon ça va…

- Vous êtes magnifique Alice.

- Et ….

- Et ?

- J'attends la vacherie

- Et pas de vacherie, vous êtes magnifique, allons déjeuner, j'ai faim !

Alice arriva vers la table qu'il avait réservé non sans une appréhension devant le dressage fait de multiples verres, vaisselles et couverts.

- Vous inquiétez pas Alice, vous allez apprécier le déjeuner, il faut vous habituer à ce genre de cadre .

Alice et Laurence choisirent leur menu respectif. Alice était perturbée par leur balais incessants des serveurs qui allaient et venaient autour d'eux, retirant des assiettes qui n'avaient pas servi, retirant des couverts en présentant d'autres.

Laurence essaye de la détendre et de de se faire à cet univers de haute gastronomie.

- Alice, arrêtez de vous mettre l'estomac à l'envers pour cet environnement. Il n'y a rien de compliqué dans tout ça

- Rien de compliqué ! Vous c'est facile, vous avez baigné dedans avec votre cuillère en argent dans la bouche.

- Et alors est ce ma faute ? demanda Laurence maîtrisant un début de colère. Vous croyez que ça rend heureux de vivre dans une belle maison mais sans affection. Vous savez on n'a pas eu la même enfance, j'en conviens mais il nous manque les mêmes choses ne trouvez-vous pas ?

Alice le regarda.

Alice prit le temps de la réflexion sur la situation de Laurence et en son for intérieur, elle convint qu'il n'avait pas tort.

Les points communs entre eux étaient finalement assez nombreux.

- Oui c'est vrai, excusez-moi mais j'ai l'impression que tout a été quand même plus facile pour vous. Vous êtes à l'aise partout, vous ne faites pas tâche, vous…, vous êtes un homme vous !

- Alice, vous vous sous estimez. Vous avez les bases qui faut pour réussir dans la vie, vous savez pourquoi ?

Alice était muette en écoutant Laurence.

Un ange passa...

- Vous avez avancé toute seule sans rien attendre des autres, vous êtes arrivée à devenir journaliste, un univers d'hommes à affronter les hommes. Vous avez la dose d'inconscience nécessaire pour avancer même si parfois je regrette que m'emmerdiez.

Laurence reprit après un long soupir.

- Alice ce ne sont pas des couverts en argent ou un nouveau confort de vie qui va vous changer. Ne vous sentez pas blesser mais vous vivez ça avec la maturité nécessaire pour pouvoir maîtriser ce qui vous arrive.

Bien sûr, c'est une injustice de ne pas avoir pu connaître vos parents mais moi je suis sûr que ça ne vous changera pas et rien n'est trop tard pour vous. Il faut que vous profitiez de ce que le destin met devant vous pour ne rien avoir à regretter.

Laurence avait résumé les sentiments d'Alice sur le confort matériel qui s'offrait à elle. A vrai dire elle s'en foutait.

- Merci Laurence, ça fait du bien à entendre. Vous savez que je me moque de l'argent mais je voudrai tellement connaître mon père et toutes ses conditions qu'il m'impose me déstabilisent : comment un père peut-il oser faire ça ?

Laurent avait vu le géniteur à l'œuvre et il savait combien il espérait qu'Alice se contenterait de l'argent ce qui était mal la connaître. Exiger un mariage était à vomir.

Laurence aurait préféré qu'Alice se contente de l'argent mais elle cherchait tellement ses origines qu'elle ne renoncerait jamais.

- Laurence, pourquoi me fait il cela ? demanda-t-elle les yeux pleins de larmes. Le trop plein d'émotion s'évacuant enfin.

Ils n'avaient pas commencé leur déjeuner mais Laurence sentait qu'il fallait changer d'air pour qu'Alice puisse soulager son cœur.

- Venez, on va aller prendre l'air.

Ils sortirent et Laurence, instinctivement mis un bras protecteur autour de ses bras. Il sentit le bras d'Alice autour de lui, de façon naturelle comme s'ils avaient vécu déjà ce moment.

- Vous comprenez Laurence, je trouve en cette idée du mariage comme une horrible torture comme si cet individu espérait que je renonce. Comment imaginer cela ? Comment faire cela à son enfant ?

- Je comprends votre colère mais avant d'être nos parents ce sont des individus avec leur défaut, leur égoïsme et on imagine des parents responsables et rationnels mais ça n'existe pas. Il y a de lâcheté, de la peur comme chez nous. On les idéalise trop.

- Votre mère est formidable !

- Ça va mieux entre nous oui, mais depuis peu. Quand mon père s'est suic… enfin…je veux dire… quand il est parti et bien elle est partie en vrille, elle m'a mis en pension et on ne se voyait qu'à Noël et quelques jours en été dans le meilleur des cas. Le malheur qu'on soit riche ou pauvre, ça fait des dégâts et ça en fait encore…

- C'est vrai que votre balai dans le cul, il est pas facile à gérer dit elle en souriant entre ses larmes.

- Ah, ça fait du bien de vous voir sourire !

Ils étaient partis marcher la plage pour profiter du grand air et ça leur faisait du bien à chacun de pouvoir poser les émotions qui les encombraient tous les deux.

- Laurence, je peux vous poser une question ?

- Même si je dis non, vous n'allez pas me lâcher ?

Alice prit son élan.

- Vous l'auriez épousé le Dr Maillol ?

Elle le vit blêmir et le souffle coupé. Elle se rendit compte finalement que lui aussi avait eu sa dose de malheur. Face au décès de son père ou de Maillol, de l'absence de mère, il avait mis des barricades comme elle mais de façon froide et radicale.

Laurence tourna les mots dans sa tête pour faire une phrase cohérente tant l'émotion le submergeait.

- Oui finit-il par dire d'un ton sûr mais ému par le souvenir d'Euphrasie.

- Elle vous manque, c'est sûr…

Ce n'était pas une question mais une certitude pour Alice lorsqu'elle voyait le visage de Laurence. Elle y voyait la tristesse mais également l'amour qu'il avait porté à cette femme.

- Maillol, -je n'arrivais pas à l'appeler Euphrasie- … elle m'a poussé à être courageux. Elle n'est pas tombée dans la facilité de la séduction, comme les autres. Elle m'a mis la tête à l'envers… Mais pour être honnête, je crois que j'aimais plus qu'elle ne m'aimait. Si moi je voulais l'épouser, je ne crois pas qu'elle le voulait sinon elle ne serait pas partie en Amérique. Je crois qu'elle m'aimait mais pas assez pour risquer de perdre son indépendance.

- Vous ne vouliez pas qu'elle parte ?

- Non je ne voulais pas mais quand on aime quelqu'un il faut lui laisser faire ce qu'elle désire. Si c'est son choix, on n'a pas à aller contre cela. On en a longuement discuté, j'ai essayé de défendre ma cause, l'idée d'un avenir mais je ne l'ai pas convaincu et elle a pris sa décision et je l'ai respecté pour cela. Avec MAILLOL, on ne lui imposait rien, j'aurai insisté elle m'aurait purement et simplement rayé de sa vie.

- Vous n'êtes pas si misogyne finalement !

- Oui mais je ne veux pas que cela se sache lui dit-il dans un sourire.

- Je ne dirai rien, c'est un weekend de trêve !

Laurence reprit.

- Je sais que vous ne la portiez pas dans votre cœur mais vous avez beaucoup de points communs. Vous avez le même don pour me tenir tête et me faire sortir de mes gonds.

- Elle était pas commode dites donc!

- Parce que vous êtes un cadeau peut -être ! dit dans un sourire chambreur mais mauvais esprit.

- Ah dit-elle au bout d'un moment, on fait sacrément une belle paire de chiens perdus sans collier.

- Oui on peut dire cela.

Ils marchèrent silencieusement le long de la plage chacun pris dans leurs souvenirs.

- Swan, je peux vous demander quelque chose ?

- Oui je vous écoute , répondit Laurence, surpris qu'elle l'appelle par son prénom.

- Vous feriez quoi à ma place ?

- Je ne peux pas répondre pour vous.

- Vous me l'avez déjà dit mais vous pourriez me donner votre avis et je prendrai seule ma décision.

Plus mal à l'aise que Laurence à ce moment-là, cela n'existait pas. Il avait réussi le miracle de mettre un tel merdier dans la vie d'Alice qu'il en avait honte.

Ça aurait pu être l'occasion pour lui de lui expliquer comment son père était venu vers elle. Lui expliquer son rôle et ses honnêtes motivations mais pour Laurence, dire la vérité revenait forcément à décevoir Alice sur son comportement, qu'elle se sente trahie et manipulée.

Il laissa passer l'occasion car la perdre était impossible.

Après un long soupir, il essaya d'être le plus objectif et soucieux du bonheur d'Alice.

- Eh bien disons que, ben…vous en avez de ces questions!

- Ah vous voyez que c'est dur ! comment je peux faire moi si même vous n'avez pas d'avis sur la question!

- Commençons par le début, il y a des points positifs...

- Je vous écoute ?

- La rente offerte ?

- Vous savez que je m'en fous !

- Votre père vous a cherché et vous a trouvé...

- Il aurait pu le faire plus tôt !

- Il aurait pu ne pas le faire !

- Si vous aviez su pour Thierry, vous l'auriez cherché !

Swan regarda Alice avec des yeux traduisant l'évidence.

- Ah bon sang oui, j'aurai été au bout du monde. Je donnerai tout pour pouvoir le faire !

- Vous voyez vous vous ne mettez pas des conditions complétement insensées.

- L'histoire n'est pas la même, il a peut-être ses raisons…

- Laurence s'arrêta , regarda Alice et posa ses mains sur les épaules d'Alice. Il se lança, ouvrant une porte qu'il ne souhaitait pas ouvrir mais comme pour Maillol, il devait lui offrir de choisir son destin même si ça pouvait détruire pour leur amitié

- Alors il faut que vous lui demandiez...

- Donc il faut que je le vois….

- Donc, il faut le voir….

- Mais s'il ne me dit rien?

- Alors vous aurez tout essayé… Alice vous êtes de toute façon courageuse et vous devez tout faire pour connaître l'histoire. Vous ne supporteriez pas de vivre avec des regrets au risque de souffrir…

- Laurence ?

- Oui?

- Voulez-vous m'épouser ?