VII. 33,3% d'amis
Karin
Karin regardait le plafond sans le voir, incertaine comme bien souvent ces derniers temps. Le lendemain de cette étrange conversation avec Sasuke, ce dernier lui avait envoyé un texto lui proposant de l'inviter à dîner « quand elle voudrait ». Elle avait trouvé ça touchant qu'il la fasse passer avant son agenda de ministre pour une fois, mais ça l'avait aussi attristée. Sans doute pensait-il que c'était à cause de cette nouvelle distance entre eux qu'elle avait pris le large.
À sa droite, Suigestu dormait comme un bienheureux. Ils avaient passé la soirée de la veille à un marathon sexuel déchaîné. On pouvait dire que maintenant ils se connaissaient sur le bout ds doigts, elle savait quelle pression appliquée pour titiller ses sens et il avait appris à la toucher jusqu'à ce qu'elle en devienne folle. Et il ne lui avait pas demander d'enfiler un costume en latex et de le fouetter avec une cravache ce qui l'avait rassurée, elle n'était pas sûre d'être à l'aise dans ce rôle.
Et elle décida qu'il fallait qu'elle parle à Sasuke.
Karin avait l'habitude de parler comme ça venait, les secrets ce n'étaient pas sa came. L'idée de garder son avortement secret la rendait nauséeuse. Mais elle n'avait aucune idée de quoi dire ou de comment. Elle avait du mal à prévoir sa réaction, elle hésitait entre une sidération pesante et une colère sinistre. Sasuke avait beau être calme, cela ne le rendait pas moins blessant.
Elle inspira doucement l'air frais de la nuit, elle devait se préparer à ce qui allait suivre. Une discussion qu'elle redoutait mais qui était supposée être la porte de sortie de cette pause interminable. Elle se leva doucement pour ne pas réveiller son ami et se rendit au salon pour mettre au claire ses pensées. Armée d'une feuille, elle écrivit son histoire comme si elle faisait sa déposition. Elle se sentait dans cet état de fébrilité.
Elle ne relisait pas, ce serait comme faire demi-tour. Karin était une fonceuse, elle visait un objectif et se lançait. Il le fallait, à trop réfléchir, elle courrait le risque de s'arrêter. Elle était plutôt peureuse dans son genre, en tout cas pour ça.
Complètement absorbée, elle ne fit une pause que pour répondre à Sasuke. Elle lui dit de la retrouver au parc de la santé sur les coups d'onze heures. Elle finit par s'assoupir sur la table, et fut réveillée par Suigestu. Elle s'étira difficilement alors qu'il posait un café et un petit bol de céréales devant elle. Peu réveillée, la jeune femme ne se rendit pas compte qu'il était en caleçon et l'observait étrangement. Il s'était fait une assiette mais ne mangeait rien.
Karin s'étira doucement, courbaturée comme rarement. Elle but rapidement la moitié de son café et commença à grignoter ses céréales complètes.
— Comment tu vas ? J'ai juste envie de me recoucher, grogna-t-elle en guise de salutations.
— Mieux que toi.
— T'es bien grognon ; tu as quoi ?
Suigestu frotta ses mains comme indécis. Il jeta un coup d'œil aux feuilles froissées encore sur la table.
— Qu'est-ce que tu as eu cette nuit ? demanda-t-il finalement.
— Tu as lu ça ? comprit Karin d'une voix blanche.
C'était pas possible, elle avait pu mettre tout et n'importe quoi dedans. Ce n'était pas parce qu'ils étaient amis et amants que...
— Seulement deux paragraphes, j'ai arrêté après, ça avait l'air privé.
Karin souffla de soulagement. Deux paragraphes, ce n'était pas suffisant pour faire sa biographie. Sans doute n'y avait-elle pas raconter grand chose.
— J'ai lu que tu avais avorté, que t'allais le dire à Sasuke, et que tu te sentais... au bord du ravin, finit-il d'une voix basse et précautionneuse.
— Te monte pas le chou, j'étais exténuée et apeurée. Rien de plus.
— Parler à Sasuke te fait peur ? Je peux t'accompagner si tu veux, poursuit-il sans attendre sa réponse. Je resterai dans le coin un peu à distance et on fera un debrief par la suite.
Karin cligna des yeux, trois fois. La proposition était trop belle. Elle se sentait frigorifiée à l'idée d'expliquer à son mari ce qui lui était passé par la tête. Elle finit par hocher la tête lui disant qu'elle lui avait donné rendez-vous dans un parc. Suigestu hocha la tête et lui rappela qu'elle devait se préparer pour son cours à huit heures.
Dès qu'elle eut dispensé son précieux enseignement, un peu décousu pour cette séance, il fallait l'avouer, elle retrouva Suigestu à la sortie et ils avancèrent en silence. Même s'il était toujours aussi négligé, Karin sentait qu'il était complètement investi. Malgré ses pas légers, ses mains dans les poches, son sourire tordu, elle le savait prêt à la soutenir quoi qu'il arrive. Plus confiante grâce à sa présence, elle s'avança et conduisit Suigestu jusqu'à « leur » banc. Elle lui raconta avec tendresse qu'il y a plusieurs années, ils avaient passé Noël sur ce banc à se gaver de glace et de chocolat chaud. Pour toute réponse, il lui demanda si elle était plutôt « team Edward » ou « team Jacob ». Quel sale type.
Ils s'assirent non loin de ce fameux banc et attendirent un peu. Sasuke arriva très peu de temps après. Il était toujours ce grand brun débordant de confiance en lui, les souvenirs continuaient d'affluer. La première fois qu'elle avait fondu pour lui c'est quand il lui avait demandé s'il voulait qu'il casse le poignet d'un type trop tactile à son endroit. Elle avait dit oui, persuadée qu'il n'en ferait rien. Et il l'avait fait et avait conclu qu'elle devait lui payer un verre.
Suigestu partit s'adosser à un arbre alors que son mari prenait sa place à ses côtés. Ils se saluèrent gauchement.
— Je vais avoir besoin que tu sois le plus calme et compréhensif possible, se lança Karin les yeux fixés sur son nœud de cravate.
— Je vais enfin savoir le pourquoi de cet enchaînement de bizarreries, comprit-il d'une voix qu'elle analysa comme tendue.
Ce n'était pas le mieux mais trop tard, elle avait lancé la machine. Du mieux qu'elle put - c'est-à-dire d'une façon désordonnée et alambiquée - les événements de ces deux derniers mois et ses choix. Sasuke eut le bon goût de ne pas l'interrompre même s'il avait bien du mal à filtrer ses émotions comme il le faisait habituellement. À chaque fois qu'elle voyait ce froncement nerveux de sourcils, ses doigts crispés, sa mine coléreuse ou sa bouche pincée, elle s'emmêlait les pinceaux. Elle finit par s'arrêter en se rendant compte qu'elle tournait en rond.
Elle se tut un peu brutalement et le regarda, guettant sa réaction. Il avait arrêté d'écouter depuis un petit moment à voir sa tête, se rendant certainement compte qu'elle se répétait et s'embrouillait sans fin. Il se contentait maintenant d'être silencieux puisqu'il le lui avait promis. Les yeux rivés sur le chemin, les doigts crispés sur son genoux, il essayait de garder une certaine contenance. Mais l'explosion n'était pas loin.
— Ça fait beaucoup d'un coup, reconnut Karin. Je peux te laisser du temps et on poursuivra notre discussion, proposa-t-elle d'une voix douce.
— J'ai quelques questions si tu permets.
Il l'avait interrompue de sa voix professionnelle, un ton froid et impersonnel qui lui glaçait le sang quand il lui était adressé. Elle hocha la tête, redoutant la suite.
— Tu es partie de la maison après avoir avortée, c'est exact ?
— Oui, c'est bien ça.
— Et nous nous sommes vus tous les jours entre le moment où tu as découvert ta grossesse et le moment où tu es allée avorter ?
— Oui, confirma Karin en voyant où il comptait en venir.
— Et tu n'as rien dit, jour après jour. Tu viens me dire ça maintenant, quand il n'y a plus de décision à prendre, conclut-il avec ce professionnalisme effrayant.
Karin pinça les lèvres, incapable de dire quoi que ce soit de plus. Elle lui avait déjà raconté son hésitation face au fait d'être mère et comme elle le redoutait, il voyait avant tout qu'elle l'avait trahi en prenant cette décision pour eux deux. C'était exactement par peur de cela qu'elle avait caché ses intentions, elle avait eu peur de disparaître dans ce « eux » qu'ils avaient construit. Elle ouvrit la bouche plusieurs fois, elle n'avait pas perdu l'espoir qu'il la comprenne et qu'ils puissent reprendre leur histoire mais son regard accusateur la clouait sur place.
— Désolé de vous interrompre, intervint une voix morne et ennuyée, c'est l'heure d'y aller Karin. On va être en retard.
Levant les yeux vers Suigestu qui venait de s'approcher, Karin papillonna des yeux surprise de son intervention. Ce n'était pas du tout ce qu'ils avaient prévu. D'un signe impatient, il lui signifia de se lever et Karin suivit le mouvement. Elle salua rapidement son mari et partit en quelques pas rapides.
— Pourquoi es-tu venu ? Tu étais censé rester à distance, accusa-t-elle d'une voix insécure.
— Tu n'as pas eu le temps de tout lui dire ?
— Si mais...
— Alors on s'en fout du reste, l'objectif est atteint. Allons faire quelque chose de plus sympa.
Il lui passa un bras tranquille autour de ses épaules et passa un quart d'heure à lui vanter un restaurant de sa connaissance. Il l'y entraîna d'office alors que des brides de discussion continuaient de lui revenir. Elle avait beau avoir estimé comme plutôt probable une réaction de ce type, elle le vivait tout de même avec une certaine violence. Elle écouta Suigestu lui donner son avis sur le menu exotique proposé, elle n'y connaissait strictement rien sur la cuisine de Kiri pour sa part. Elle se laissa guider, encore accrochée à son sac et s'installa en observant l'intérieur inspiré du pays connu pour sa brume.
— Verdict ? demanda Suigestu alors qu'ils attendaient leur plat. Mal ou extrêmement mal ?
— Tu supposes que ça ne pouvait pas bien se passer ? rétorqua Karin avec mauvaise humeur.
— Non, j'ai juste constaté : je ne t'ai jamais vu aussi ratatinée sur toi-même.
Ces mots lui firent l'effet d'une douche froide. Pourquoi c'était Suigestu qui avait remarqué cela ? Elle ne voulait pas être une pauvre petite chose. Elle évita son regard en détaillant les différentes cartes postales et affiches. Peu importe, il fallait qu'elle évite ce sujet.
— N'importe quoi, je ne risque absolument rien avec Sasuke.
— Ta parole est d'or, sourit-il avec insolence. Tu veux en parler ?
— Pas du tout. On passe à autre chose ?
— À ta guise.
Un serveur vint leur présenter un apéritif et leur proposa des bières. Suigestu n'avait aucun mal à passer outre sa mauvaise humeur, la taquinant comme il en avait l'habitude. Elle était certainement plus cassante mais pas blessante, elle n'oubliait pas comme il l'avait soutenue dans ces semaines troublées. Finalement, cette petite heure lui fit extrêmement de bien, elle se sentait bien plus détendue et positive. Karin souriait même en sortant, heureuse aussi de savoir qu'elle n'allait pas passer ses nerfs sur ses élèves de l'après-midi.
Hinata
Hinata ne s'était jamais senti aussi libre. Elle avait passé toute sa vie à l'écart de la grande ville dans le domaine familiale. Cela ne faisait que six mois qu'elle était tombée dans le monde ouvert, comme elle l'appelait adolescente. Elle éprouvait beaucoup de paix à lire dans les parcs de la ville, se balader parmi les boutiques et les friperies, et surtout avoir le loisir de décider sans inquiétude les évènements auquel elle souhaitait participer.
En mars, elle participerait au camp d'hivers féministe bien évidemment elle s'était battu pour y aller quand elle était encore sous la tutelle de son père, elle n'allait pas louper l'évènement maintenant. Mais il y avait aussi un grand camp qui soutenait le sport féminin chez les jeunes filles et Hinata hésitait à s'y rendre. Enfin, elle avait de quoi s'occuper. Elle pouvait déjà commencer par s'intéresser aux différentes conférences historiques auxquelles elle pouvait désormais se rendre. Ainsi que les concerts.
Une liberté presque vertigineuse alors que l'étau financier se desserrait de plus en plus.
Elle nota la date du prochain forum se déroulant à Konoha dans l'espoir de s'y rendre et poursuivit son chemin jusqu'à rentrer chez elle. Elle était contente d'avoir enfin son corps et se sentait bien plus à l'aise qu'au milieu du salon. La cuisine était presque complètement montée et les artisans avaient fini le sol du salon. Il manquait de finir les murs et monter les derniers radiateurs ensuite elle ne doutait pas que Karin ait un plan pour aménager le tout.
Hinata avait du mal à croire que Karin et Sasuke allaient se remettre ensemble quand elle voyait Karin s'installer si durablement à distance de sa demeure maritale. Elle prépara des hamburgers pour elles deux suite aux messages de Karin ainsi que des frites. Cela faisait tellement plaisir d'avoir enfin de l'espace pour cuisiner même si ce n'était pas vraiment son activité favorite. Elle n'avait pas le droit de beaucoup regarder la télévision quand elle était plus jeune ce qui faisait qu'elle avait regardé pas mal d'émissions de cuisine, des émissions non problématiques selon les critères de son paternel.
Karin la rejoignit peu après et s'installa au bar. Elle tapota impatiemment le comptoir, exigeant qu'elle se dépêche. Hinata lui rétorqua de laisser faire l'artiste en souriant.
— Des nouvelles de ton amoureux ?
— Un texto en début d'après-midi, avoua Hinata en rougissant déjà un peu. Il y a quelque chose entre Suigestu et toi ?
— On couche ensemble, répondit simplement Karin avec un sourire entendu.
À la voir, elle s'amusait de sa réaction timide. Hinata secoua la tête, préférant changer de nouveau de sujet. Elles évoquèrent plusieurs livres et films avant de se mettre à table. Alors que la jeune Hyuga débarrassait pendant que l'eau bouillait doucement, Karin lui demanda brusquement si elle avait déjà été enceinte. La jeune brune faillit lâcher les assiettes dans l'évier.
— Désolée, j'ai supposé que Naruto n'était pas ton premier.
— À raison, reconnut Hinata doucement sans la regarder. Et non, je ne suis jamais tombée enceinte, pourquoi cette question ?
— J'ai avorté il y a peu, révéla Karin, et c'est plus ou moins la raison de ma venue ici.
Hinata écarquilla les yeux sous la surprise. Elle s'attendait bien évidemment à ce que Karin ait un problème mais pas de cet ordre. Elle abandonna la vaisselle et entoura sa colocataire de ses bras avec compassion. Elle pensait l'avortement principalement pratiqué par de jeunes femmes qui n'étaient pas suffisamment installées pour assumer un enfant donc cela l'étonnait beaucoup. Mais sa compassion était supérieure à son incompréhension.
— Ça a dû être difficile. Tu te sens comment ?
Karin plissa sa bouche charnue et hésita sur la façon de lui répondre.
— J'ai été bien suivie et Suigestu m'a aidée sauf que... En fait aujourd'hui j'ai tout dit à Sasuke et ça ne s'est pas bien passé.
— Il a considéré ça comme un manque de confiance, déduisit aisément Hinata.
— Pourquoi tu es si peu étonnée ? souffla son amie en fronçant les sourcils.
— J'ai suivi plusieurs modules au camp féministe et j'ai appris quelques trucs.
Elle comptait s'en tenir là mais le regard de Karin appelait plus de détails. Hinata poursuivit donc.
— Les partenaires masculins peuvent avoir du mal à se décentrer, le couple devient une extension d'eux. C'est encore habituel que leur ambition professionnelle donne le ton et puisqu'il est aussi habituel que les femmes veulent des enfants plus tôt, ce cap est aussi franchi quand le mari ou le compagnon donne le feu vert. C'est plus rare que la femme impose quelque chose à sa famille, que ce soit au niveau du boulot, des horaires, et tout le reste.
Karin cligna des yeux. Elle finit par lâcher d'une voix blanche :
— J'ai rarement entendu quelque chose de plus déprimant.
Hinata grimaça en entendant ces mots. Elle savait qu'à chaque fois qu'elle lâchait ce genre d'informations, on la regardait avec un mélange de consternation et de dégoût. Pas que ses interlocuteurs soient inconscients des problèmes de société ou qu'ils soient foncièrement opposés au moindre changement mais se rendre compte du sexisme ambiant dans la moindre parcelle de sa vie n'avait rien de réjouissant.
— Mon couple n'est pas comme ça, marmonna Karin pour s'y opposer. On est sincère l'un avec l'autre.
Hinata hocha la tête sans laisser voir le moindre doute. D'ailleurs, elle en avait aucun. Ce n'était pas parce qu'on observait des éléments communs dans plusieurs couples qu'ils en étaient moins authentiques ou moins sincères. Elle se rendait bien compte elle-même qu'elle s'adaptait à l'emploi du temps de Naruto pour l'instant. Et qu'elle ne pourrait pas supporter cette situation sur la durée même si l'euphorie la berçait pour l'instant.
— Il me soutient dans tous mes projets, continua Karin un brin bougon.
— Sauf l'avortement, fit remarquer Hinata en se remettant à nettoyer la vaisselle.
— C'est pas un projet ça.
— Plutôt, contredit Hinata. C'est au moins un projet de vie important.
Karin leva les yeux au ciel. Elle jouait avec sa tasse de thé qu'Hinata lui avait servie. Cette dernière lui jetait des regards concernés de temps en temps. Hinata ne savait pas exactement si elle était supposée offrir plus de soutien ou libérer sa parole... Elle n'avait jamais noué d'amitié ainsi alors elle découvrait tout.
— Sincèrement, tu penses qu'il a raison d'être en colère ? finit par demander Karin rompant le silence qui s'éternisait. Suigestu est toujours de mon côté alors je ne sais pas à quel point j'ai tort.
— Je... Je ne suis pas la mieux placée, hésita Hinata en nettoyant l'évier.
— Donne-moi juste ton avis. S'il te plaît.
Hinata posa l'éponge et s'écarta pour s'approcher de sa colocataire. Elle n'aimait pas avoir à donner son avis, trop de fois, cela s'était retourné contre elle au point qu'elle se méfiait à chaque fois maintenant. Elle dut vraiment se raisonner en se rappelant que Karin n'était pas une vague connaissance ou une amie d'amie, elle n'allait pas la juger à l'emporte-pièces.
— Sasuke se sent certainement trahi, il doit avoir l'impression que tu as tiré un trait sur votre couple en prenant cette décision importante seule. Et je pense qu'il n'a pas tort. La faute ne vient certainement pas que de toi mais le fait est que tu ne t'es pas sentie en confiance pour lui parler. Alors vous aviez certainement des problèmes bien avant. C'est ça ce que je pense.
— J'aurais bien envie de remplacer ce thé par un gin, grogna Karin en se frottant les yeux.
Hinata s'excusa automatiquement, se mordit même la lèvre de gêne. Elle ne souhaitait pas lui faire de mal mais même la sincérité se payait. Karin balaya le tout d'un revers de la main, lui rappela même que c'était elle qui avait quémandé son avis. Les deux femmes échangèrent encore quelques mots mais sans canapé, elles n'eurent pas spécialement envie de s'attarder dans la partie commune. Elles se souhaitèrent bonne nuit rapidement et disparurent dans leur chambre.
Les jours s'écoulèrent dans le calme. Hinata comptait les jours, guettait les nouvelles de Naruto. Le Hokage ne lui avait donné que peu de nouvelles, le premier jour il lui avait écrit à quel point elle lui manquait lui rappelant leur étreinte torride du matin même. Ensuite elle n'avait quasiment pas eu de nouvelles, à peine de petits mots comiques de temps en temps qui prouvaient qu'il ne l'avait pas oubliée.
Cela lui laissait un peu trop de temps pour ressasser la réunion qu'ils eurent pour préparer les rencontres parents-prof à la fin du mois. Heureusement, elle put s'occuper l'esprit avec leur atelier « Bonne Vulgarité ».
Karin
— Wouha, s'exclama Karin en voyant les pancartes faites main d'Hinata. Tu t'es surpassée mais comment tu comptes les transporter ?
— J'ai fait un porte-document de taille, répondit naturellement son amie en désignant un assemblage de carton qu'elle glissa dans un sac imperméable avec sangle.
— Wouha, répéta Karin en souriant.
Hinata évita son regard, préférant terminer de récupérer ses affaires pour qu'elles puissent se mettre en route. Aujourd'hui était le grand jour et l'appréhension se mêlait à l'enthousiasme pour les deux jeunes professeures.
Elles se postèrent à la salle de classe qui leur avait été assigné et commencèrent par déployer des pupitres pour les pancartes manuscrites. Elles se regardèrent en souriant en entendant les bruits de pas et de bavardages qui témoignaient de l'arrivée de leur troupeau d'élèves.
Les semaines de découverte étaient plus légères mais c'était surtout une manière de présenter le travail de manière différente. Pour cet évènement, les classes se mélangeaient ce qui pouvait être plus compliqué à gérer.
Heureusement, Karin émit un court sifflement qui suffit à attirer l'attention.
— Installez-vous, nous commençons !
Hinata ne l'avait jamais vu à l'œuvre mais elle devait avouer qu'elle faisait preuve d'une autorité presque naturelle. Sa présence n'était pas forcément imposante, elle était plus petite qu'elle, plus fine aussi mais respirait la confiance. Un vrai roc.
— Dans un premier temps, nous allons faire appel à vos connaissances. Parce que nous allons avoir besoin de beaucoup beaucoup d'insultes pour commencer cet atelier.
Des murmures curieux et amusés flottèrent sans qu'ils soient identifiables. Hinata commença à distribuer la parole en partant du fond pour que chaque élève puisse parler tour à tour. C'était plutôt drôle de voir ceux qui n'osaient que difficilement s'exprimer en termes si grossiers alors que d'autres n'étaient aucunement gênés.
Hinata retranscrivaient les injures, Karin s'assurait que les élèves s'écoutent les uns les autres. Au bout du troisième tour, les idées se firent moins claires et ils eurent du mal à trouver les dix derniers gros mots qui leur ferait atteindre les cent grossièretés.
— Merci pour ce florilège, conclut Hinata en s'éloignant du tableau. Vos connaissances sont impressionnantes.
Karin ricana sans gêne mais ne fit aucun commentaire. Elle écouta sa collègue interroger leurs élèves sur les catégories qu'elle avait crées pour son listing. Sans mal, ils reconnurent les insultes envers les femmes, les étrangers, ou les personnes homosexuelles, une autre catégorie sur la bêtise générale des uns et des autres et une dernière composée de grossièretés plus globales.
De suite, sa plantureuse collègue explicita que certaines catégories posaient problème en raison de la discrimination qu'elle impliquait. Elle commença en prenant l'exemple des insultes contre les femmes qui impliquait un jugement constant et capitale sur la séxualité féminine et toujours d'un point de vue masculin.
Les élèves réagissaient pas trop pour la plupart, ils n'aimaient pas vraiment le côté magistral de cette explication. Hinata poursuivit cette voix avec la catégorie homophobe. Elle expliqua que ces insultes se basaient sur une double discrimination : d'abord l'idée que hommes et femmes étaient naturellement différents ce qui entérineraient l'infériorité féminine mais aussi sur le fait qu'un homme doive correspondre à un ensemble de standard au risque d'être rétrogradé dans la catégorie féminine de la société.
Là les élèves réagirent davantage, ils n'avaient pas envie de se voir priver des insultes qu'ils sortaient si facilement et généralement sans que ce soit à l'encontre d'une femme parce que c'est une femme ou d'un ou une homosexuelle.
Pour calmer les plus nerveux, elles choisirent de répartir un peu la parole malheureusement l'écoute n'était pas là. Karin réclama le silence et pousuivit l'explication avec la catégorie stygmatisant les étrangers. Moins familiers des termes, ses explications furent bien mieux accueillies. Il fut alors plus facile de faire le parallèle avec les insulte plus communes et pourtant toute aussi discriminantes.
Ce n'était pas tant un individu particulier qui était jugé, mais surtout la proclamation et la validation de certains jugements. Voilà pourquoi les insultes étaient sexistes, homophobes ou zénophobes en soi même si elles pouvaient être reprises dans un contexte privé.
L'information fit encore débat et les professeures se réjouirent de voir leurs élèves se questionnaient sincèrement. Les parallèles faits avec les différentes injures les aidaient à comprendre comment les mécanismes sous-jacents.
Quand la discussion s'enlisa, Hinata dévoila les pancartes manuscrites qui retraçaient l'étymologie et les changement d'utilisation de certains termes.
— Maintenant qu'on a vu les insultes qu'on devrait banir de notre lexique, on s'est dit que ce serait intéressant de créer nos propres insultes.
— Vous allez former cinq groupes de six et à chaque groupe on assignera une catégorie d'insultes.
Ces annonces réjouirent leurs élèves qui en auraient oublié leur pause. Elles les envoyèrent dans la cour tandis qu'elles s'étiraient et se laissaient tomber sur le chaise. Elles grignotèrent des noix et des noisettes avant que la sonnerie retentissent une deuxième fois.
Les élèves revinrent bien bruyants et surexcités. Les professeures les laissèrent se mettre en groupe comme ils le voulaient et elles passèrent pour que chaque groupe pioche au hasard parmi leurs propositions : incivilité, criminalité, conexte familial, contexte amical et délits mineurs.
Les élèves se mirent directement au travail essayant d'inventer des insultes selon les situations qui leur venaient à l'esprit. Le plus difficile pour l'heure qui suivit fut de garder un volume sonore correcte. Les deux professeures voguèrent d'une table à l'autre pour soutenir les différentes propositions et aiguiller les élèves face à leurs multiples questions.
Pour finir la séance, les élèves présentèrent leurs néologismes. La discussion faisait toujours partie intégrante de l'atelier donc certains termes furent améliorer sur le tas. Hinata notait chaque terme pour en faire un petit dictionnaire insalubre compilant le résultat des trois séances.
Ils se saluèrent peu avant midi. Karin comme Hinata était satisfaite du déroulé de l'atelier et de l'investissement de leurs élèves. Elles espéraient renouveler l'expérience mercredi et vendredi.
Hinata
Cette semaine lui avait demandé beaucoup de préparation mais au final, elle avait très peu d'heures à effectuer. Pour pallier à ce temps disponible qu'elle risquait de passer à cogiter sur Naruto, Hinata avait préféré s'inscrire à des cours de cuisine et des rendez-vous de promenade en roller.
Tout plutôt que de passer des heures à regarder son téléphone, en étant furieuse qu'il ne lui ait toujours pas fourni d'explication valable pour le lapin qu'il lui avait posé. Hinata pouvait comprendre les imprévus, elle était de nature compréhensive. Pourtant, elle avait vraiment eu la sensation d'être peu de choses à ses yeux, une quantité négligeable à côté de ses fonctions professionnelles et autre.
Malgré ce triste constat et cette colère tenace, Hinata sentait qu'il lui suffirait d'un « pardon » pour qu'elle retombe dans ses bras. Elle était déjà trop amoureuse.
Alors qu'elle profitait du mercredi après-midi pour se rendre au forum de la fonction publique (une occupation comme une autre), Hinata se fit rattraper par sa situation sentimentale.
Elle lisait avec attention les pancartes qui récapitulaient la politique des quatre dernières années concernant la santé et l'éducation. Son attention fut d'un coup happé par la voix réjouie du présentateur qui annonçait la venue du Hokage.
Et dire qu'elle avait vérifié auparavant pour être sûre et certaine de ne pas le croiser. Sauf que maintenant elle avait envie de le voir. Juste un peu, histoire de se remémorer son bâti solide, ses cheveux difficilement disciplinés et ses yeux bleus si envoûtants. Bien entendu, elle ne lui parlerait pas - elle pensait toujours que c'était à lui de faire le premier pas. D'ailleurs elle n'avait rien à lui dire. Elle se noierait certainement dans la foule.
Sans laisser cette idée l'atteindre, Hinata rejoignit la salle de conférence avant qu'elle soit prise d'assaut. Elle lut sur les écrans qu'il évoquerait ses prises de position ainsi que les choix opérer pour rendre l'hôpital plus performant tout en ménageant un coût raisonnable. C'était un sujet important et Hinata n'était pas en terrain inconnu. Elle avait déjà étudié l'histoire politique de Konoha et avait hâte de voir en quoi Naruto s'était différencié de ses prédécesseurs.
Trente minutes plus tard, la salle était pleine et Naruto fut accueilli d'une salve respectueuse d'applaudissements. Il leva la main droite et sourit sans embarras. Dès qu'il arriva à son pupitre, il salua l'assistance et les journalistes qui s'étaient déplacés pour couvrir l'allocution.
Il expliqua tranquillement qu'il avait poursuivi une grande partie de la politique sanitaire de Tsunade arguant que les pressions extérieures étaient moindres qu'à son époque. Il avait poursuivi le développement de cliniques de campagne pour désengorger les hôpitaux régionaux. Plutôt qu'un roulement aléatoire de médecins (généralistes et spécialistes), on avait préféré constituer des équipes fonctionnant en relais.
Alors qu'il enchaînait sur le rôle préventif de la médecine de ville, il s'arrêta brusquement. En relevant la tête, Hinata rencontra directement le regard azur de l'Hokage. Elle eut l'impression qu'il était à dix centimètres seulement. Ses joues s'échauffèrent doucement alors qu'il s'excusait et reprenait son discours. Son air était difficile à définir mais son regard revint à elle plusieurs fois comme pour s'assurer continuellement de sa présence.
De toute façon, Hinata ne comptait pas partir. Elle était contente de s'être rappelée à son souvenir même s'il n'aurait certainement pas de temps à lui accorder. En même temps, il était en plein travail. Et dans cinq mois il devrait faire face au vote de défiance moment crucial où il pouvait perdre sa place. C'était normal qu'il se consacre à ses électeurs et défende ses politiques.
Elle passait l'heure de présentation à prendre des notes pour offrir un récapitulatif à ses élèves. Les questions n'étaient pas aussi pertinentes qu'elle l'espérait puisque la foule était avant tout intéressée par les domaines monétaires et économiques.
Hinata passa parmi les étales du forum pleins d'administrateurs et de professionnels prêts à expliquer leur situation professionnelle et leur avis pratiques et financiers sur les politiques mises en œuvre. Elle n'aimait pas discuter avec des inconnus mais elle écouta plusieurs discutions en passant.
Elle en était là quand quelqu'un lui tapa l'épaule. Surprise de cette interruption, Hinata découvrit un jeune homme proche de la trentaine, brun et dégingandé.
— Madame Hinata Hyuga ? questionna-t-il.
— C'est moi, souffla la femme avec inquiétude.
— Pouvez-vous me suivre ? Naruto aimerait vous toucher deux mots.
Elle avait mis du temps mais elle avait fini par reconnaître Shikamaru Nara, le second de Naruto. Ébahie, elle le suivit sans piper mot jusqu'à une arrière salle où Naruto parlait avec plusieurs personnes.
Dès qu'il la vit, il fit signe aux différentes personnes qui partirent sans emphase. Il ne resta que Shikamaru qui s'installa dans un coin sans les regarder.
— Bonjour, je ne m'attendais pas à te voir ici, sourit-il doucement.
— Bonjour.
Hinata était surprise de se retrouver face à son petit-ami, enfin s'il l'est toujours. Elle hésitait à porter son regard sur lui, elle l'avait assez vu durant l'heure précédente, elle souhaitait davantage fuir maintenant.
Il s'approcha d'elle, posa une de ses mains sur son bras. Elle sentit sa chaleur et se souvint brutalement des nuits qu'ils avaient passé ensemble. Se sentant rougir, elle préféra baisser la tête et se retrancher derrière ses cheveux bruns.
— Je suis très content de te voir, continua-t-il devant sa réserve.
— Ce n'était pas voulu, avoua la jeune femme nerveuse, de tomber sur toi.
— Je m'en doute.
Il insista doucement sur son menton pour qu'elle relève la tête vers lui. Mais elle était déjà bien trop proche, ce serait comme une invitation à l'embrasser. Ce qu'elle refusait pour l'instant. Elle préféra s'éloigner un peu et demander des comptes :
— Pourquoi m'as-tu faite venir ?
— Pour te parler, souffla-t-il passé la surprise. Tu m'as manqué mais je ne pouvais pas me contenter d'un texto, rajouta-t-il avec ce mélange savoureux de douceur et de conviction.
À l'entendre ainsi, elle avait juste envie de plonger dans ses bras. Ça l'embêtait toutes ces histoires qui ralentissaient leurs retrouvailles. Sa colère et sa sensation de délaissement lui paraissaient lointaines face à lui.
— Tu as toutes les raisons d'être furieuse, assura Naruto en s'avançant de nouveau.
— C'est pour ça que tu ne t'es pas encore excusé, fit remarquer Hinata le plus sèchement possible.
Naruto grimaça et s'exécuta de suite :
— Bien sûr que je suis désolé Hinata. Accorde-moi une soirée pour te le prouver, quémanda-t-il vivement.
— Tu en as le temps ?
— Ce soir si tu veux, je serai à toi toute la nuit.
Hinata émit un petit rire mi-nerveux mi-satisfait. Elle hocha simplement la tête. Il fallait qu'elle garde la tête froide, elle sentait son cœur bondir à la perspective de passer une soirée à ses côtés.
Elle hocha simplement la tête pour accepter sa proposition.
— Du coup j'ai le droit à un baiser ?
— Ce soir, 18h30.
Sur un dernier sourire, elle se retira.
