Bonjour !
Je suis absolument désolée que ce chapitre ait tant tardé à arriver et j'espère que vous nous pardonnerez pour l'attente ! On se retrouve aujourd'hui avec la première grosse divergence de canon par rapport à la série :).
Bonne lecture !
Nous rugissons
Chapitre 6
oOo
Frappée d'horreur, Cersei fut totalement incapable de faire le moindre mouvement pendant de longues secondes.
Jaime avait poussé le garçon par la fenêtre.
Jaime avait tué le garçon.
Jaime avait tué le fils d'Eddard Stark sous son propre toit.
Si on les trouvait là... si on les trouvait là alors que le corps de l'enfant gisait sans vie en bas de la tour...
« Vite, Cersei, » la pressa Jaime. « Rhabille-toi. Il ne faut pas qu'on nous trouve ici. »
Mais Cersei ne pouvait pas bouger. Alors quoi, ça allait se terminer comme ça ? Toutes ces années de baisers volés et d'étreintes cachées, de prudence et de mensonges – ça allait se terminer de façon aussi abrupte ? Aussi stupide ?
« Cersei ! »
Le ton de Jaime se fit plus sec. Cersei croisa son regard et y vit le reflet de sa propre panique.
« Je t'en prie, dépêche-toi, nous n'avons pas de temps à perdre ! »
Comme s'il l'avait giflée, elle reprit ses esprits. Tout n'était pas perdu. S'ils filaient d'ici en vitesse, personne ne connaîtrait jamais le fin mot de l'histoire. Le garçon avait fait une chute de plusieurs mètres, il était forcément mort – il ne parlerait pas.
Jaime et elle pourraient s'en tirer – non, ils allaient s'en tirer. Il le fallait.
Ses doigts tremblaient tellement qu'elle peinait à lacer sa robe – Jaime dut l'aider. Leurs doigts s'entrelacèrent brièvement et il appuya son front contre le sien. Cela ne dura que quelques secondes mais cela fut suffisant pour qu'elle comprenne ce qu'il voulait lui dire.
Nous traverserons cette épreuve ensemble, comme nous l'avons toujours fait.
Son jumeau lui prit la main et tous deux descendirent les marches en vitesse. Ils ne s'attardèrent pas près du corps du garçon, firent à peine attention à son loup qui continuait de japper. Personne n'était en vue, c'était l'essentiel.
Cersei ne s'autorisa à respirer que lorsqu'ils regagnèrent les couloirs du château.
« Essaie d'avoir l'air naturel, » lui murmura Jaime.
La facilité avec laquelle il revêtit un masque d'impassibilité la laissa sans voix, et puis elle se souvint du Roi Fou et tout ce qu'il avait enduré sous son règne – et d'une certaine façon, tout ce qu'il endurait encore en servant Robert. Jaime savait comment dissimuler ses émotions, peut-être mieux qu'elle ne saurait jamais le faire.
Ils ne croisèrent personne sinon quelques domestiques qui les saluèrent respectueusement. Ned Stark et Robert ne rentreraient pas de la chasse avant plusieurs heures, et c'était tant mieux.
Jaime la raccompagna jusqu'à sa chambre mais ne la suivit pas à l'intérieur.
« Je te tiendrai au courant, » murmura t-il alors qu'elle se tenait dans l'encadrement de la porte.
La gorge serrée, elle acquiesça. Jaime amorça un mouvement, comme s'il allait l'embrasser, mais se ravisa au dernier moment, la mine sombre. Cersei comprit sa réserve : n'avaient-ils pas assez joué avec le feu pour aujourd'hui ? Finalement, elle posa la main sur sa joue et il la recouvrit de la sienne, comme un compromis.
« A tout à l'heure, » conclut-il.
La porte se referma.
Cersei se laissa glisser contre le mur et se prit la tête entre les mains.
Par tous les dieux, qu'allait-il se passer maintenant ?
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Jaime essayait de déterminer quelle était la meilleure attitude à adopter. Devait-il aller voir ce qui se passait près de la tour ou au contraire rester le plus possible à l'écart ? Alors qu'il errait dans les couloirs, il ne put résister à la tentation de donner un coup de poing rageur dans le mur.
Pourquoi avait-il fallu que ce gamin décide d'escalader la tour à ce moment précis ? Une heure, une heure seul avec Cersei, c'était tout ce qu'il avait voulu. Pourquoi avait-il fallu qu'il vienne tout gâcher (et aussi mettre leur vie et celle de leurs enfants en danger, par la même occasion) ?
« Jaime ? Qu'est-ce que tu fais là ? »
Tyrion, qui passait par là, fronça les sourcils lorsqu'il l'aperçut.
« Rien, » répondit-il d'un ton faussement détaché. « Et toi ? Je te croyais au bordel. »
« J'en reviens. Je pensais que tu étais avec Cersei dans sa chambre. »
Jaime haussa les épaules et décida en une fraction de seconde qu'il n'allait pas mêler Tyrion à cette histoire. Son petit frère ne devait rien savoir. Il imaginait sans mal les reproches qu'il lui ferait s'il avait vent de l'incident et il n'était pas d'humeur à subir un sermon sur son manque de prudence.
Par ailleurs, dans l'éventualité où Cersei et lui étaient découverts (et bon sang, il priait tous les dieux pour que ça n'arrive pas), il fallait que Tyrion soit dans l'ignorance totale. Jaime ne pourrait pas supporter qu'il paye pour une erreur qu'il avait commise.
Tyrion posait sur lui un regard suspicieux. Il avait senti que quelque chose n'allait pas, Jaime en aurait mis sa main à couper. Mal à l'aise, il lui proposa de faire quelques pas avec lui. Bien vite, ils ne purent ignorer les murmures agités qui se propageaient autour d'eux. Catelyn Stark les bouscula sans même les remarquer et se dirigea à toute vitesse vers l'extérieur du château.
Jaime déglutit.
Cela ne pouvait vouloir dire qu'une chose.
Le corps du gamin avait été découvert.
« Allons voir ce qui se passe, » suggéra Tyrion.
Jaime se força à rester impassible lorsqu'ils entendirent le hurlement de douleur presque inhumain que Catelyn poussa.
Il n'avait pas eu le choix. Le garçon – Bran, s'il se souvenait bien – les avait vus, Cersei et lui. Les enfants parlaient, c'était bien connu. Il aurait tout répété à son frère aîné ou, pire, à son père. Et le noble Ned Stark n'aurait pas eu d'autre choix que de mettre son grand ami le roi au parfum, n'est-ce pas ?
Cersei et leurs enfants étaient en danger.
Jaime n'avait fait que les protéger.
Lorsque, en suivant Tyrion à l'extérieur jusqu'à la vieille tour et en se frayant un chemin au milieu de la foule, il s'aperçut que le garçon respirait toujours, Jaime sentit le sol s'effondrer sous ses pieds pour la deuxième fois de la journée.
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Cette journée était un vrai cauchemar.
Assise sur son lit, Cersei se rongeait les sangs. Un peu plus tôt, elle s'était risquée à sortir de sa chambre et ce qu'elle avait appris l'avait laissée complètement désespérée.
Le garçon avait survécu à sa chute.
Il était vivant.
Et les vivants parlaient.
Robert était revenu de la chasse. Elle s'attendait à le voir débouler dans la pièce d'une minute à l'autre pour lui annoncer sa condamnation à mort – non sans l'avoir battue avant, bien sûr.
Et même si le garçon ne se réveillait pas... était-il possible que l'on découvre qui l'avait poussé par la fenêtre ?
Dans tous les cas, elle était fichue. Jaime était fichu.
Leurs enfants étaient fichus.
Ses pensées se bousculaient de façon anarchique. Était-il possible que le garçon n'avait pas compris ce qu'il était en train de voir ? Il était si jeune... Et si Jaime l'avait poussé pour rien ? Et s'ils étaient exécutés pour un meurtre qui n'aurait pas été nécessaire ?
Une nouvelle boule d'angoisse se coinça dans sa gorge. Oh, si seulement ils n'étaient pas montés tout en haut de cette maudite tour... ils auraient dû se barricader dans sa chambre. Là, au moins, personne ne les aurait surpris.
(En fait, ils auraient tout simplement dû s'abstenir tant qu'ils n'avaient pas regagné Port-Réal mais ça, Cersei n'allait sûrement pas l'admettre. Elle ne supportait pas d'avoir l'impression de commettre un crime à chaque fois qu'elle faisait l'amour avec Jaime.)
Au bout de ce qu'il lui sembla être une éternité, on frappa à la porte. Elle sut exactement de qui il s'agissait.
Lorsqu'elle lui ouvrit, Jaime se faufila rapidement dans la pièce et referma derrière lui. Son regard n'exprimait aucune émotion particulière.
« Alors ? » demanda t-elle, brisant le silence pensant.
« Il est toujours en vie. »
Elle se détourna rageusement. La peur, la frustration, la colère, toutes ces émotions négatives s'accumulaient et la faisaient bouillonner.
« Comment as-tu pu être aussi stupide ? » lâcha Cersei.
« Calme-toi. »
« C'est un enfant, » rétorqua t-elle sans prêter attention à ce qu'il venait de dire. « Un enfant de dix ans, à quoi pensais-tu ? »
« Je pensais à nous. C'est un peu tard pour me faire des reproches, maintenant. »
Jaime avait raison, bien sûr. Cersei se mordit la lèvre.
« Il ne s'est pas réveillé, » reprit Jaime. « Et avec un peu de chance, il ne se réveillera pas, d'accord ? »
Cersei haussa les épaules. Elle ne parvenait pas à se défaire de l'idée que cette histoire allait leur retomber dessus d'une façon ou d'une autre.
« S'il dit à son père ce qu'il a vu... »
« On dira qu'il a menti, on dira qu'il a rêvé, on dira ce qui nous plaira. Il a dix ans, Cersei. Personne n'écoute ce que disent les enfants. »
Le silence retomba quelques instants.
« Et Tyrion ? » demanda t-elle.
« Quoi, Tyrion ? »
« Qu'est-ce qu'il sait ? »
« Rien. Et il ne saura rien. »
Cersei croisa les bras sur sa poitrine. Leur petit frère était si perspicace... lui dissimuler la vérité allait relever du miracle.
Justement, à peine eut-il prononcé ces mots que Tyrion entra sans même frapper.
« Vous venez ? C'est l'heure du dîner, et je meurs de faim. »
Son sourire mourut sur ses lèvres lorsqu'il perçut la tension dans la pièce. Cersei soupira intérieurement. Il allait comprendre. Bien sûr qu'il allait comprendre.
« On arrive, » répondit-elle d'un ton sans toute beaucoup trop sec.
Après un dernier regard, Tyrion s'éclipsa en refermant la porte derrière lui. Cersei allait le suivre quand deux bras s'enroulèrent autour de sa taille.
« Lâche-moi, » grinça t-elle en essayant de se dégager.
Elle n'était pas d'humeur pour les baisers et les étreintes.
« Jamais, » répondit Jaime en resserrant son emprise sur elle.
Son souffle était chaud sur sa nuque. Cersei cessa de se débattre et se retourna. Ils se regardèrent dans les yeux un long moment.
« Tu es un idiot, Jaime, » maugréa t-elle. « Un bel idiot doré. »
Et elle quitta la pièce sans se soucier de savoir s'il la suivait ou non.
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Le lendemain, lorsqu'il rejoignit Cersei et Jaime pour le petit-déjeuner, Tyrion savait déjà que quelque chose n'allait pas. Il avait la ferme intuition que la chute mystérieuse de Bran et le comportement étrange des jumeaux était lié.
Celle-ci se confirma lorsqu'il leur apprit que d'après le mestre, le garçon avait des chances de survivre. Oh, il connaissait cette lueur dans leurs yeux...
Cependant, il ne pouvait rien dire devant les enfants. Il décida donc d'aborder un autre sujet : son expédition au Mur.
« Je ne peux toujours pas croire que tu y vas, » fit Cersei avec agacement.
« Où est passé ton sens de l'aventure, chère sœur ? » ironisa t-il.
Nouveau regard entre Cersei et Jaime. Le prenaient-ils pour un idiot en pensant qu'il n'avait rien remarqué ?
Oh, dès qu'il se retrouverait seul avec eux, il n'allait pas les rater...
Il dut néanmoins prendre son mal en patience. L'occasion ne se présenta que quelques heures plus tard, lorsque les enfants étaient occupés à faire leurs valises. Jaime et Cersei cessèrent de parler au moment où il entra dans la chambre de celle-ci.
Sans un mot, il vint se planter devant eux.
« Alors ? »
Ils eurent la décence de baisser les yeux.
« N'essayez pas de me mentir, » prévint-il. « Je le saurais aussitôt. »
Cersei poussa un long soupir et se laissa tomber sur le lit. Jaime, soudainement très las, prit appui contre le mur.
« Hier, nous nous sommes éclipsés dans la vieille tour. Le garçon a grimpé et il nous a vus. Je... »
« Comment ça, il vous a vus ? Qu'est-ce que vous faisiez ? »
« Ne fais pas semblant d'être stupide, Tyrion, ça ne te réussit pas, » cingla Cersei.
Lorsqu'elle vit son expression blessée, elle baissa les yeux, honteuse.
« Pardon. »
Sa voix n'était qu'un murmure.
« Il nous a vus, » répéta Jaime. « Je... je n'avais pas le choix. Je ne pouvais pas prendre le risque qu'il parle. »
« Tu l'as poussé, » comprit Tyrion.
Il retint un grand peine un long soupir exaspéré. Par tous les dieux, dans quel pétrin s'étaient-ils encore fourrés ?
« J'imagine que vous ne pouviez pas vous retenir ? » railla t-il.
Cersei et Jaime s'abstinrent heureusement de répondre. L'heure n'était pas à la dispute. Tyrion essaya de réfléchir à un moyen de les tirer d'affaire mais, à son grand désespoir, il ne trouva rien. Leur sort reposait entièrement sur celui du garçon Stark. Lorsqu'il avait vu son corps sur le sol, Tyrion avait eu de la peine pour lui, et c'était toujours le cas, mais il ne pouvait s'empêcher de souhaiter qu'il ne s'en remette pas.
S'il lui fallait faire un choix entre Bran et son frère et sa sœur, il serait fait en une fraction de seconde.
Sans prévenir, Cersei fondit en larmes. Jaime fit un pas en avant mais Tyrion fut le plus rapide et prit sa sœur dans ses bras.
« Ça va aller, d'accord ? »
« S'il se réveille et qu'il parle... »
« On trouvera un moyen de s'en sortir, » assura Jaime en s'agenouillant devant elle. « Nous partons dans quelques heures, nous serons bientôt loin de Winterfell. Tout ira bien, tu verras. »
Tyrion savait pertinemment que Jaime n'était pas convaincu par ce qu'il disait, et à vrai dire Cersei n'était pas dupe non plus. Cependant, elle accepta le baiser réconfortant qu'il lui donna et acquiesça mollement.
Tout ça tombait bien mal. Tyrion avait enfin une occasion de voir le Mur, quelque chose qu'il avait envie de faire depuis un sacré bout de temps maintenant, mais laisser les jumeaux seuls dans une situation pareille lui déplaisait fortement. Ils étaient toujours plus forts lorsqu'ils étaient tous les trois, ce qui était bien utile lors des situations de crise. Or, ce qui se passait en ce moment en était définitivement une.
Il prit sa décision en l'espace de quelques secondes.
« J'ai changé d'avis. Je n'irai pas au Mur. Je veux rester avec vous. »
A sa grande surprise, Cersei et Jaime secouèrent la tête sans même avoir échangé un regard.
« Non, il faut que tu y ailles, » objecta Jaime. « Ce ne serait pas juste que tu te prives de ce voyage à cause d'une erreur que nous avons commise. »
« Mais... »
« Rends-toi au Mur, Tyrion, » renchérit Cersei. « Ça te tient tellement à cœur. »
Il ouvrit la bouche pour protester mais comprit que c'était inutile et se ravisa. Embarrassé, il se gratta l'arrière du crâne. Certes, il tenait vraiment à cette expédition aux confins du monde, mais il n'aimait pas du tout l'idée de laisser Cersei et Jaime seuls.
« Si nous sommes découverts, ta présence ne changera rien à notre sort, » fit remarquer Jaime.
« Hmm... si j'y vais, vous m'écrirez ? Je ne veux pas rester sans nouvelles. »
« Evidemment. »
« Bien. »
Son regard se fit plus malicieux.
« Vous essayerez de ne pas faire d'autres bêtises pendant que je ne suis pas là pour vous surveiller, n'est-ce pas ? »
Il fut heureux de constater que sa tentative de détendre l'atmosphère fut couronnée de succès. Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Cersei.
« On ne te promet rien... »
Jaime lui ébouriffa les cheveux.
« Parce que c'est bien connu, on ne sait pas se tenir quand tu n'es pas là... vraiment, Tyrion, nous sommes si chanceux de t'avoir. »
« Tu ne réalises pas à quel point... » répondit-il avec un sourire resplendissant.
Cette fois, tous les trois éclatèrent de rire.
Tyrion savait que ça ne durerait pas, que la réalité les rattraperait dans à peine quelques minutes, alors il savoura cet éclat de rire comme s'il s'agissait du dernier qui franchirait la barrière de ses lèvres avant un long moment.
(Et ce fut effectivement le cas.)
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Cersei était légèrement parvenue à se détendre grâce à ses frères mais l'angoisse était toujours bien présente. Presque inconsciemment, ses pas la guidèrent jusqu'à la chambre du garçon. Catelyn était à son chevet, les yeux rouges. Elle sursauta lorsqu'elle l'aperçut et se leva précipitamment.
« Votre Majesté... je me serais habillée... » bredouilla t-elle en jetant un œil à sa tenue.
« Vous êtes chez vous, je ne suis que votre invitée, » répondit-elle.
Cersei reporta son attention sur l'enfant et, pour la première fois, un éclair de culpabilité la traversa. Il était si jeune... il ne méritait sûrement pas de perdre la vie. Il s'était tout simplement trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.
Bien malgré elle, elle se mit à penser à Steffon, ce qui lui fit comme un coup au cœur.
« J'ai perdu mon premier garçon, » apprit-elle à Catelyn. « Un magnifique enfant aux cheveux noirs. »
Tout lui revenait en mémoire alors qu'elle racontait, toutes ces choses qu'elle avait enfouies au plus profond de son esprit parce qu'y penser lui faisait bien trop mal.
« Je prie la Mère pour qu'elle n'emporte pas votre fils, » conclut-elle. « Peut-être que cette fois, elle écoutera. »
Si ses mots étaient empreints d'hypocrisie (c'était l'Étranger qu'elle priait, elle l'implorait d'emporter celui qui pourrait réduire à néant son existence et celle de ceux qu'elle aimait avec quelques paroles), les larmes qui lui brouillaient la vue étaient bien réelles.
On ne se remettait jamais totalement de la perte d'un enfant.
Cersei s'éclipsa discrètement, la tête basse. Alors qu'elle fixait Bran, une idée lui était venue à l'esprit.
Elle savait que s'il se réveillait et parlait, un corbeau serait immédiatement envoyé à Port-Réal et elle n'aurait alors aucune chance de s'échapper – le Donjon Rouge était une prison dont elle ne pourrait sortir.
Mais si Jaime ne se trouvait pas dans la capitale à ce moment là, il aurait peut-être une chance...
Elle retrouva son jumeau dans un coin de la cour.
« Je veux que tu accompagnes Tyrion au Mur. »
Surpris, il haussa un sourcil.
« Pourquoi donc ? »
« Je n'aime pas savoir Tyrion seul dans ces contrées. »
« Il ne sera pas seul, il sera avec les membres de la Garde de Nuit. »
« Ces sauvages ? Ne me fais pas rire ! »
Il étouffa un rire et jeta un œil aux alentours.
« Tu as de la chance qu'aucun d'eux n'ait été là pour t'entendre. »
« Je me fiche pas mal de ce qu'ils peuvent penser, » lâcha t-elle avant de revenir au sujet qui l'intéressait. « S'il te plaît, Jaime. Accompagne-le. »
Mais Jaime n'était pas dupe : il la connaissait trop bien pour ça. Elle fut si rapidement percée à jour qu'elle se demanda pourquoi elle avait pris la peine de mentir.
« Ça, c'est le baratin que tu réserves habituellement à Tyrion – non pas qu'il en croie un mot. Es-tu décidée à me dire la vérité ? »
Cersei se mordit la lèvre.
« J'aimerais te savoir loin de Port-Réal le temps que cette histoire se termine... d'une façon ou d'une autre. »
Une drôle de lueur s'alluma dans les yeux de Jaime lorsqu'il comprit où elle voulait en venir.
« Tu penses... tu penses vraiment que je pourrais vivre si tu... »
Il secoua la tête.
« Impossible. »
Cette pensée semblait lui être insupportable. Cersei résista à l'envie de poser une main sur sa joue – si personne ne pouvait entendre ce qu'ils disaient, la cour était grouillante de monde et ils étaient bien visibles.
« Je t'en prie, Jaime. Fais-le pour moi. Nous avons promis à Mère de protéger Tyrion. Comment ferons-nous si nous sommes morts tous les deux ? »
« Cersei... »
« Jaime. »
Leurs regards s'affrontèrent pendant de nombreuses minutes.
« Et Robert ? S'il te fait du mal alors que je ne suis pas là pour te protéger, te réconforter ? »
« L'essence de belladone fait des merveilles. Tout devrait bien se passer. »
« Et tout pourrait dérailler. »
Cersei poussa un soupir agacé.
« Tu es si têtu ! »
« Et toi, tu es une idiote. Une belle idiote dorée, » rétorqua t-il avec un léger sourire crispé.
Elle roula des yeux.
« Je ne suis pas une lionne sans griffes. Je m'en sortirai. »
Elle l'attrapa par le poignet et l'entraîna à l'intérieur. Le couloir était désert alors elle passa les bras autour de son cou et lui donna un bref baiser avant de s'écarter rapidement.
Jaime savait qu'elle ne changerait pas d'avis, aussi finit-il par capituler.
« S'il y a le moindre problème, tu m'envoies un corbeau. Ceci n'est pas négociable. »
Elle acquiesça et ne put dissimuler son soulagement.
« Merci, Jaime. »
La pensée de se retrouver seule avec Robert était très loin de la réjouir (et ceci était un euphémisme) mais elle avait survécu à dix-sept années de mariage. Elle pouvait très bien s'en sortir quelques mois de plus. Elle était une Lannister, une lionne, une battante. Et le cerf ne parviendrait pas à l'abattre.
« Allons annoncer la nouvelle à Tyrion, » proposa Jaime.
Il semblait bien décidé à profiter de leurs derniers instants tous les trois ensemble, et il avait bien raison de le faire, mais ça, il ne le savait pas encore.
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« Vous allez me manquer, » soupira Cersei alors qu'ils s'apprêtaient à se séparer.
« Oh, je n'en doute pas, » fit Tyrion, les yeux brillants. « Ta vie va devenir terriblement ennuyeuse sans moi. »
Elle s'esclaffa.
« C'est probable, en effet. »
Robert se racla la gorge derrière elle. Il n'était pas ravi que Jaime, un membre de la Garde royale, prenne la liberté de déserter son poste pendant plusieurs mois pour une expédition complètement inutile, mais d'un autre côté, être débarrassé de la vue de ce Lannister qu'il avait en horreur l'avait poussé à ne pas chercher à l'en empêcher.
Cersei prit le temps d'enlacer ses frères une dernière fois.
« Ça va aller, » répéta t-elle. « On se revoit bientôt. »
Leur absence lui faisait déjà l'effet d'une épine dans le cœur, mais ils seraient en sécurité loin de Port-Réal. C'était tout ce qui comptait.
« C'est bon, tu as fini ? » s'impatienta Robert.
Cersei le dévisagea froidement.
Le lion ne s'inclinait pas devant le cerf.
C'était quelque chose qu'il ferait mieux de garder en tête.
