L'écho du roulement d'une charrette sur les pavés lui parvenait faiblement. Un souffle léger caressait sa figure.

Peu à peu, le bruit régulier de sabots foulant le sol se joignit à ce doux bourdonnement. Eloe reprenait possession de ses sens : elle se devinait assise sur une surface dure et inconfortable, le dos courbaturé et la nuque bringuebalante. Ses bras et ses épaules refusaient de lui obéir.

Son âme engourdie oscillait toujours entre rêve et réalité lorsqu'elle ouvrit les yeux. La clarté du monde extérieur inonda ses pupilles dilatées et l'arracha de sa torpeur. Une douleur éclata dans son visage, comme si elle avait foncé tête la première dans un mur. Elle voulut porter la main à son front, mais des entraves labouraient sa peau. Une croûte s'était formée sous son nez et lui causait un désagréable picotement dans les narines. Une odeur âcre de transpiration et de sang se dégageait de ses vêtements moites et recouverts de terre.

Elle roula ses épaules et étira sa nuque ankylosée. Ses os craquèrent et ses muscles froissés se détendirent un peu. Elle voyageait en compagnie de trois autres personnes attachées par de la grosse corde.

— Tiens, tu as fini par te réveiller.

L'homme assis face à elle avait de longs cheveux blonds et un œil au beurre noir. Il portait, par-dessus ses vêtements, une draperie bleue aux extrémités déchiquetées : le symbole d'appartenance à la rébellion Sombrage.

— Tu as foncé tête baissée dans une embuscade des Impériaux… tout comme nous et ce voleur, là.

Eloe fronça les sourcils.

— Maudits Sombrages, s'exclama ledit voleur, Bordeciel allait parfaitement bien avant votre arrivée. L'Empire était calme et nonchalant. Si la Légion n'avait pas été à votre recherche, j'aurais pu voler ce cheval et je serais déjà arrivé à Lenclume1.

— Toi… murmura-t-elle.

Des souvenirs épars refaisaient surface dans sa mémoire embrumée. Sur sa droite, un autre rebelle était bâillonné. Sa mine sombre et ses traits tirés révélaient son amertume. Il fixait les lattes de la charrette, indifférent aux paroles de ses camarades de galère.

— Je faisais une halte au Gué de Sombreflot, expliqua Eloe, j'allais repartir, et… je crois que des légionnaires ont attaqué… Je ne me souviens pas très bien.

— Toi et moi, nous ne devrions pas être ici. Ce sont ces Sombrages que l'Empire veut, intervint le voleur.

Sa mémoire lui revenait alors que le convoi poursuivait sa route. Elle ne comprenait pourtant pas ce qui lui arrivait, ni pourquoi la Légion avait attaqué des rebelles sur leur territoire.

— Et lui, pourquoi il est là ? reprit le voleur en désignant le Nordique bâillonné d'un mouvement de tête.

— Un peu de respect, répondit le rebelle en haussant la voix, vous parlez à Ulfric Sombrage, le vrai Haut-Roi.

Eloe déglutit en l'observant du coin de l'œil. Le chef de la rébellion dévisageait le voleur avec mépris, mais l'intéressé ne parut pas se rendre compte de son irrévérence.

Bien sûr, elle lui avait parlé au Gué de Sombreflot. Quant au Nordique assis en face d'elle, elle ne parvenait pas à mettre un nom sur son visage familier.

— Ulfric ? Le Jarl de Vendeaume ? C'est vous qui menez la rébellion. Mais puisque vous vous êtes fait prendre… Par les dieux, où nous emmènent-ils ?

— Aucune importance, Sovngarde est au bout du chemin.

Eloe sursauta. Seuls les plus valeureux combattants atteignaient le paradis nordique, à l'issue d'une vie d'exploits héroïques. En tant que recrue de la Guilde des Voleurs et sans aucune prouesse guerrière à son actif, les portes de Sovngarde ne s'ouvriraient pas pour elle. Ulfric Sombrage tombé aux mains de la Légion, cela signifiait non seulement qu'elle s'apprêtait à mettre un terme à la guerre, mais surtout qu'aucun d'entre eux dans cette malheureuse charrette ne s'en sortirait vivant.

La perspective de sa mort à venir la maintint éveillée le reste du chemin. Trop abasourdie pour parler, elle contemplait d'un œil absent le paysage défiler en faisant le point sur sa vie trop courte. Le voleur ne cessait de geindre et d'invoquer les dieux.

Pourquoi avait-elle fait halte au Gué de Sombreflot ?


Eloe demeura muette pendant la dernière partie du voyage. Les montagnes enneigées défilaient sous ses yeux et se dressaient autour d'elle, tels les juges de son existence prêts à rendre leur verdict. Elle étouffait, et malgré ses efforts pour maintenir le nez levé, l'oxygène lui manquait.

— Général Tullius, chef ! Le bourreau attend !

Le gouverneur militaire de la province de Bordeciel s'entretenait avec une Elfe d'allure austère accompagnée d'une délégation en armures dorées.

— On dirait que le Thalmor est avec lui. Satanés Elfes… je parie qu'ils ont quelque chose à voir dans tout ça, dit le Sombrage.

Ralof. Le guerrier aux cheveux blonds lui avait proposé de l'hydromel et s'appelait Ralof.

Le convoi pénétra dans un village fortifié construit au creux de la vallée et infesté de légionnaires. Les villageois se pressaient en dehors de leur maison pour accueillir les condamnés, tandis que Ralof semblait bien loin du sort fatal qui l'attendait :

— Nous voilà donc à Helgen. J'y ai courtisé une fille, autrefois. Je me demande si Vilod met toujours des genièvres dans son hydromel.

Eloe aurait souhaité faire preuve d'un tel détachement. Hélas, elle ne se souciait guère de l'hydromel de Vilod et de ses genièvres. Elle n'avait même jamais eu la chance d'être courtisée par qui que ce fût. Elle n'était plus qu'un vulgaire gibier de potence destiné à mourir auprès du très controversé Ulfric Sombrage. Paralysée, elle fixait le visage paisible de Ralof.

La charrette freina et la voix d'une Impériale raisonna comme un glas dans la tête d'Eloe :

— Sortez-moi ces prisonniers des chariots. Allez !

— La fin du voyage, dit Ralof, allons-y. Ne faisons pas attendre les dieux.

Il se leva sans hésitation, le menton redressé, le torse bombé. Ulfric l'imita, et tous deux descendirent de la charrette sans tergiverser. Le voleur ne montra pas la même résolution :

— Non, attendez ! Nous ne sommes pas des rebelles !

Les genoux d'Eloe flageolaient.

— Affrontez la mort avec courage, voleur, dit Ralof.

— Vous devez leur dire ! On n'était pas avec vous ! C'est une erreur !

Eloe parvint à mettre un pied devant l'autre et avança jusqu'au bord de la charrette. Elle sauta sur le sol terreux et demeura en retrait, cachée derrière Ulfric. Des légionnaires investissaient la place du village ; le bourreau y attendait ses victimes.

Les villageois s'agglutinaient et dévisageaient les prisonniers avec mépris. Pourquoi se retrouvait-elle mêlée à ce règlement de compte sordide ? Les yeux accusateurs des habitants d'Helgen, la résilience des Sombrages, le flegme méthodique des soldats impériaux, l'étourdissaient.

— Avancez en direction du billot quand vous entendez votre nom. Un seul à la fois, ordonna la capitaine.

— Attendez ! s'exclama alors Eloe.

Elle se décala afin de ne plus être cachée derrière Ulfric.

— Je… Nous, cet homme et moi-même (elle désigna le voleur) n'avons rien à voir avec cette guerre. Nous avons été pris dans cette embuscade par hasard mais… Vous devez nous croire…

Qu'espérait-elle ? Que la Légion se rende compte de son erreur et les laisse repartir ?

Ignorant son intervention, la capitaine énuméra des noms de partisans Sombrages auxquels Eloe ne prêta aucune attention. Elle se concentrait sur le tremblement de ses jambes et le vide qui se formait dans le bas de son ventre alors qu'elle prenait conscience de la réalité de sa mort.

— Non, je ne suis pas un rebelle. Vous n'avez pas le droit !

Le cri désespéré du voleur l'arracha de son hébétude. Il décampa, et Eloe admira presque sa misérable détermination.

— Archer ! s'écria la capitaine.

Une flèche transperça le buste du fugitif. Le pauvre homme s'étala sur les pavés : il expira dans un gargouillement guttural, sous les yeux intraitables des légionnaires. Eloe déglutit pour réfréner sa nausée, les poings serrés.

Aucune chance de sortir de ce pétrin.

— Quelqu'un d'autre a envie de s'enfuir ?

Engoncée dans son armure et un casque trop étroit pour sa tête, la capitaine ressemblait à une oie grasse ; son ironie macabre n'arrangeait pas le tableau.

— Qui es-tu ? demanda un légionnaire à Eloe, capitaine, que fait-on ? Elle dit vrai, elle ne figure pas sur la liste.

Un bref espoir naquit en elle.

— Peu m'importe qu'elle ne soit pas sur la liste. Elle rejoint le bâtiment comme les autres.

Les organes d'Eloe tombèrent dans ses talons.

— À vos ordres, capitaine.

Eloe rejoignit les autres prisonniers à côté du billot, le cœur alourdi par la rancœur que lui inspirait cette capitaine apathique.

— Ulfric Sombrage ! s'exclama le Général Tullius, certains ici, à Helgen, vous prennent pour un héros, mais un héros n'utilise pas un pouvoir comme celui de la Voix pour assassiner son roi et usurper son trône.

Ulfric voulut répliquer, mais seuls des grognements étouffés par son bâillon franchirent ses lèvres. Malgré cela, sa prestance demeurait intacte. Eloe tenta d'y puiser un peu de courage : en vain.

— Vous avez commencé cette guerre, plongé Bordeciel dans le chaos… désormais, l'Empire va vous abattre et rétablir la paix.

Un rugissement lointain s'éleva des montagnes alors que le Général achevait son sermon. Les poils sur les bras et la nuque d'Eloe se hérissèrent comme si ses veines gelaient.

— Qu'est-ce que c'était ? demanda un légionnaire.

— Ce n'est rien, continuez ! ordonna Tullius.

Les boyaux d'Eloe se tordirent.

Le bourreau décapita le premier rebelle : sa tête tomba dans un bruit étouffé et un jet sombre s'échappa de son cou béant. Les maux de ventre d'Eloe s'intensifièrent au point qu'elle se crut prête à vomir.

— Morts aux Sombrages !

— Justice !

Les voix des villageois lui parvenaient en un écho vague. Des murs invisibles séparaient Eloe de l'assemblée, le sang battait si fort dans ses tempes que son crâne risquait d'exploser.

— À toi maintenant !

Eloe n'avança pas en direction du billot, elle avait pris racine dans la terre. Un légionnaire dut la tirer par l'avant-bras et l'agenouiller devant la planche ruisselante. Son estomac se tordit lorsqu'un deuxième rugissement, plus proche, résonna dans le ciel.

— Ça recommence, vous avez entendu ?

— Il faut… partir… balbutia Eloe… Il… Ça… Quelque chose…

La capitaine la poussa contre le billot, l'obligeant à se coucher et à tendre le cou. La tête tournée sur le côté, elle rivait ses yeux sur les remparts et le ciel gris de Bordeciel, le souffle haletant, le corps frissonnant. Le bourreau encapuchonné brandissait sa hache ensanglantée.

Je suis tellement désolée, Mercer…

Une créature ailée surgit des nuages en rugissant.

— Par Oblivion ! Mais qu'est-ce que c'est que ça ? s'exclama le Général Tullius.

Le monstre noir atterrit brutalement sur le rempart ; la terre trembla sous son poids. Déstabilisé, le bourreau tomba tête la première sur Eloe. Elle voulut hurler : aucun son ne sortit de sa bouche, son cri demeura coincé dans ses poumons compressés par la terreur.

— Dragon ! hurla quelqu'un.

Paralysée, les genoux plantés dans le sol et le cou collé au billot, Eloe ne trouvait pas la force de se relever. La créature enfonçait ses yeux rouges dans les siens et la toisait avec férocité. Le dragon rugit et une énergie dévastatrice projeta Eloe en arrière. Elle roula dans la poussière et s'écroula contre les marches d'un escalier.

Un ciel tourmenté remplaça les nuages gris, et une pluie de météores s'abattit sur le village. Des boules de feux embrasèrent les toits des maisons, les mottes de foin et les charrettes.

— Ne restez pas plantés là ! Tuez cette horreur ! Gardes, conduisez les villageois en sécurité !

Un autre rugissement recouvrit la voix du Général Tullius, et la déflagration vibra dans la cage thoracique d'Eloe. Se puissance se répercuta dans ses tympans ; son ouïe s'atténua. En tête-à-tête avec les pulsations étouffées de son cœur, elle lutta contre l'évanouissement et se releva dans un ultime effort.

Elle fonça à l'aveugle, évitant les météorites qui s'écrasaient sur les soldats autour d'elle. Les villageois agonisaient dans des mares de sang ou bien se consumaient dans les flammes en hurlant à la mort. L'odeur nauséabonde de la chair brûlée mêlée à celle de l'hémoglobine agressait ses narines. L'ombre menaçante du dragon décrivait des cercles à ses pieds, et elle se jeta à l'intérieur d'une tour avant qu'une salve de feu ne l'atteigne.

Ses dents s'entrechoquèrent quand elle s'effondra sur la pierre froide. Ses poignets se tordirent sous le poids de son corps, et elle jura contre ses entraves. Des prisonniers mal au point s'étaient déjà réfugiés. Ignorant sa propre douleur, Eloe se leva et entreprit de se défaire de ses liens.

— Jarl Ulfric ! Qu'est-ce donc que cela ? Les légendes auraient-elles dit vrai ?

Derrière elle, Ralof libérait son chef à l'aide d'une épée ensanglantée. Ulfric arracha son bâillon :

— Les légendes n'incendient pas des villages entiers. Il faut y aller. Maintenant !

Eloe se jeta sur eux :

— S'il vous plaît, coupez cette corde !

Ralof défit ses liens.

Ils se précipitèrent vers le sommet de la tour, mais la gueule d'ébonite du dragon explosa la pierre et leur barra le chemin. Il envoya une rasade de son souffle ardent à l'intérieur et brûla les Sombrages blessés restés à terre. Il reprit ensuite son envol et dégagea le passage. Sans réfléchir, sans se soucier de l'épaisse fumée noire qui s'engouffrait dans ses poumons, Eloe se jeta par l'ouverture.

Elle atterrit sur un toit et courut à pleine vitesse jusqu'à un renforcement causé par un météore. Elle sauta, poursuivit sa course et s'élança une nouvelle fois dans le vide. Elle roula sur les pavés maculés de cendre, se redressa en un rien de temps et zigzagua pour éviter les gravats enflammés et les cadavres roussis. Des archers tiraient sur le dragon enragé, d'autres s'époumonaient pour se faire entendre des villageois qu'ils essayaient de sauver.

Eloe éprouvait de plus en plus de difficultés à respirer, ses yeux piquaient et se remplissaient de larmes. Elle toussait, trébuchait et s'orientait sans aucun repère dans le village incendié.

Elle visualisa une issue dans les remparts détruits par la fureur du dragon et accéléra sa course, mais la créature la freina lorsqu'elle se posa devant elle.

Wo los hi2? Pourquoi je ressens ta présence, Joorre3 ?

Sa voix caverneuse s'éleva au-dessus du grondement des météorites et retentit dans les entrailles d'Eloe comme un présage de fatalité. De nouveau, ses poils se hérissèrent.

Des légionnaires s'attaquèrent à lui. Courroucé, le dragon les lacera comme de vulgaires marionnettes à l'aide de sa queue tranchante.

Eloe saisit sa chance et se faufila entre ses pattes griffues. Elle usa de ses dernières forces pour escalader les gravats et passa de l'autre côté des fortifications.

Sans un regard en arrière, elle détala.


À suivre…

1 Autre province de Tamriel, le continent sur lequel se déroulent les présents événements.

2 Qui es-tu ?

3 Humaine ?


La publication de l'épisode 1 touche à sa fin. Étant donné la longueur, vous devez comprendre pourquoi j'ai décidé de le publier en plusieurs parties. J'espère que cette entrée en matière a su vous convaincre, et que vous avez apprécié votre lecture. N'hésitez pas à me livrer vos impressions. Je vous donne rendez-vous dans deux/trois semaines pour le début de la publication de l'épisode 2.

À bientôt !