L'âge de la raison
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King…. Ne m'appartient pas ! Je sais, je sais, quel choc, quelle surprise. Pardon d'avoir ainsi dissimulé la vérité. Je ne suis qu'une humble fanartiste.
Notes :
Merci à Corporal Queen et Solemntempo pour leur soutien inébranlable!
Dernier chapitre de calme avant la tempête. Je ne sais pas pourquoi j'ai tant peiné dessus. M'enfin, maintenant, c'est fait, et j'en suis contente!
Il ne reste qu'une nuit avant la seconde manche.
Une seule. Quelques précieux moments d'obscurité.
La raison la voudrait dans la vierge de fer. La raison voudrait que chaque seconde transforme un peu plus de son sang et de sa souffrance en symphonie d'énergie. Sa mission exige d'elle plus que ce qu'elle est encore, et elle en a conscience. Depuis qu'elle a vu Hao, elle en a conscience.
Cette nuit, pourtant, la vierge de fer est vide. Sans prévenir les siens, l'oiseau s'est faufilé, envolé jusqu'au toit de leur abri.
La nuit ici déborde de lumière. Celle des étoiles est agressive; on pourrait presque dessiner des lignes entre elles. Jeanne ne connait aucun de leurs milliers de noms, alors elle les invente, imagine des constellations et des galaxies qu'elle ne connaîtra jamais. Elle les trouve belles, ces étoiles froides.
Entre elle et les cieux, il y a le Great Spirit, éminent et inévitable.
Marco dit que son appel s'entend depuis la gorge de Mesa Velde, comparable à celui d'un chant liturgique à la limite de l'audible, qui faisait trembler ses jambes et lui soulevait le cœur. Il n'était pas le seul : chacun des X-Laws, de façon plus ou moins avouée, déteste cet endroit, le vomit presque viscéralement. Les tunnels leur ont apporté cauchemars et visions de cauchemar, amplifiés à chaque pas. La carte du labyrinthe maudit semblait écrite dans leur sang, leur âme un compas pointant résolument vers les enfers. C'est comme ça qu'elle a pu les amener jusqu'au village, à la source de leur vertige.
Contre ses ordres, Rutherford l'avait prévenue à demi-mot, lui avait dit que sa puissance rendrait le voyage plus ardu, l'appel plus impérieux, insupportable. Jeanne l'avait remerciée pour sa sollicitude, s'était préparée.
Mais Jeanne n'entend pas le Great Spirit.
Il n'y a eu aucun chant, aucun appel dans le labyrinthe. Sans ses soldats, elle aurait échoué à l'épreuve, elle en est sûre. Même maintenant, en les regardant, elle ne ressent rien. Ce n'est même pas beau, comparé aux étoiles au-dessus. Elle n'a eu ni rêves ni fièvres, ni murmures d'au-delà du temps. Son âme est parfaitement éteinte, le Great Spirit parfaitement coi.
Quelque chose ne va pas. Elle n'en a parlé à personne; elle ose à peine se le demander à elle-même. S'est-elle si bien coupée d'elle-même ? Ou est-ce qu'elle n'a tout simplement pas d'âme ? Un simple vaisseau de chair, animé par les leçons de Marco et des autres ? Un simple jeu de lumière. Une illusion.
C'est ridicule, pourrait-on penser. Il y a les marques sur ses bras. Mais tout le monde a décidé qu'elle n'en avait pas. Il y a la joue de Lyserg. Mais Lyserg est aussi marqué par le mal.
Lyserg. Elle ne veut pas lui faire confiance, pas encore. Il est trop vert. Pourtant, au fil des heures, elle sent qu'il prend sa place dans son cœur. Ils n'ont pas eu besoin d'échanger le moindre mot. Elle n'a pas le luxe de s'octroyer des pauses, et encore moins de discuter amicalement avec ses soldats. Shamash lui lit les rapports, c'est tout.
C'est tout, mais par eux elle sait que Chris lui apprend à tenir une arme. Que Porf lui explique patience et humilité. Que Kevin lui prête des livres et qu'il les lit. Que Lyserg demande comment elle va.
Il est bien le premier.
De chaque rapport, de chaque instant volé, elle dégage une certitude : sa foi est pure, innocente et absolue. Et si celle de Rackist l'était aussi, est-ce suffisant pour le condamner ? Il a foi en elle comme tous les siens.
Il n'est que justice que sa foi à elle soit à leur image.
Que fondent les cierges, que s'inclinent les chiffres, les faits; elle choisit son destin, ici et maintenant. Jusqu'ici, réalise-t-elle alors, elle agissait au nom de Marco, au nom des autres, au nom de toutes les heures passées à dire qu'elle le ferait, à souffrir pour le faire. Elle ne se souvient plus de ce qu'elle pensait la première fois qu'elle a affronté la vierge de fer, de comment elle a compris ce qu'on attendait d'elle. Ici, seule devant ce destin qui exige plus qu'elle ne peut donner, elle le choisit.
Depuis qu'elle a été en présence de Hao elle est troublée. Les autres ne peuvent pas comprendre ce qu'il est, ne peuvent pas réellement le concevoir, pas plus que les fourmis comprennent la loupe. Elle a la force nécessaire pour apprécier le danger. Pour savoir ce qu'elle affronte.
Devant la foi vierge de Lyserg, devant les étoiles et ce monument qui l'ignore, elle brûle ce destin dans la chair de son cœur. C'est un choix silencieux et solitaire, et pourtant c'est comme si elle avait crié, comme si elle l'avait appelé : Spirit of Fire se dresse dans le lointain.
Lui, elle ne l'avait pas encore vu. Elle n'avait pas encore pu apprécier ce dont on lui a tant parlé, sa taille, son éclat. Sa puissance. Plus qu'on monstre, c'est un ange, magnifique et terrible.
Ça aussi, elle le choisit. C'est ici qu'est sa place, entre les deux géants que sont Spirit of Fire et le Great Spirit. C'est là qu'elle doit être.
Et alors que la pensée la traverse, un flash brutal – des mains chaudes sur ses épaules, un embrassement fantôme.
Deux notes sur un piano.
Te voilà.
Elle se retourne, le cœur battant la chamade. Est-ce l'un des siens qui l'a retrouvée ? Mais non, elle est seule. La caresse s'efface; elle n'entend plus rien.
Elle est seule.
Il y a une seconde, cependant, elle ne l'était pas. Le Great Spirit ? Ou bien une lumière d'en haut, célébrant son engagement ?
Shamash ne lui est d'aucune aide. Elle ne peut espérer deviner, mais ça la conforte dans sa décision.
Elle a choisi.
ꙮ
Ce n'est rien. Ça n'a pas la moindre espèce d'importance. Juste un petit cahier. Qui va pleurer pour un cahier ?
Malgré tous ses efforts pour se convaincre que ce n'est rien de grave, Tamao s'en veut horriblement d'avoir perdu son carnet.
Les autres se montrent très gentils. Ryû et Manta prennent le temps d'arpenter le village avec elle, interrogent vendeurs, passants, fantômes et spectateurs. Ryû s'aventure même dans le labyrinthe de Mesa Velde, au cas où elle l'aurait égaré avant d'arriver. Tout ça, en vain. Ils finissent par abandonner au bout d'une longue journée infructueuse.
« Pardon », dit Conchi.
« On aurait dû faire plus attention, » ajoute Ponchi.
« Ce n'est rien, » ment-elle, mal. « C'est ma faute. »
C'est son carnet qui est perdu.
Pour se changer les idées, et parce qu'il faut le faire, elle sort étendre le linge, laissant ses esprits aux ordres d'Anna. Dans la cour, Ryû l'attend, un petit sac à la main. Il a l'air gêné; il balbutie quelque chose qu'elle ne comprend pas bien avant d'essayer de lui fourrer le sac dans la main. Elle n'en a pas de libre, prise qu'elle est avec le panier. Pendant quelques instants, l'effondrement total semble inévitable. Ce n'est qu'au prix de mille efforts qu'ils parviennent à poser le panier sur la terrasse sans tout faire tomber, et Ryû lui donne le sac une seconde fois.
« Tiens, c'est pour toi. Ouvre.
- Merci, je ne peux pas, c'est…
- Je l'ai acheté, c'est trop tard. Ouvre-le, » ordonne-t-il, avant de prendre le panier et de lui tourner le dos. Elle hésite; il s'empare d'une chemise et commence à batailler pour l'étendre. Il s'y prend terriblement mal; il est écarlate, comme étouffé par la gêne.
« Ouvre ! Bon, ce n'est pas de très bonne qualité, ils n'ont pas de magasin spécialisé ou quoi…
- M-merci, » le coupe-t-elle, presque par réflexe, et elle déballe le présent.
Tout de suite, elle a du mal à respirer. C'est un carnet à spirale, épais, de presque la même couleur que le sien. Comment, alors, avouer à Ryû qu'il est en train d'éviscérer sa chemise ?
Elle renifle.
« Merci. »
Il s'arrête, peut-être au sanglot dans sa voix, et se tourne. Leurs regards se croisent et il se gratte la tête. Évidemment qu'il est gêné, devant une fille qui pleure ! Elle le met mal à l'aise ! Arrête ! Arrête de pleurer !
Mais rien à faire. Elle se réfugie derrière ses cheveux, l'entend soupirer, se recroqueville encore. Il s'approche et elle veut disparaître.
« Écoute… Fais bien attention. À celui-là, je veux dire. D'accord ? »
Tamao arrête de respirer.
Ce n'est pas la première fois qu'ils se parlent, loin de là. C'est loin d'être ses premiers mots, et ce ne sont même pas ceux qui sont sur son bras, exactement. Ce n'est pas lui.
Et pourtant. Et pourtant. N'aurait-ce pas été un lien bien doux ?
« Fais gaffe, quoi, » répète-t-il devant son silence, et il s'en va.
…
Elle finit d'étendre le linge, encore secouée, quand elle entend du bruit dans la rue. Curieuse, elle s'approche du coin de la maison et jette un œil.
Un groupe entièrement vêtu de blanc s'est arrêté devant leur porte. Ils transportent une énorme statue, aussi grande qu'un homme, et le diable qu'ils utilisent pour la pousser s'est ensablé. D'où le bruit.
Tamao ne sait pas trop ce qui la retient alors. Les uniformes, les mines graves, la force évidente : voilà des participants, bien plus organisés que ceux qu'elle a vus jusqu'alors. Les amis de Yoh sont hétéroclites et disparates; les gens de Hao se suivent sans se ressembler. Là, elle peinerait à distinguer les hommes entre eux. Les seuls à se dégager sont un jeune garçon de leur âge, une femme, et un homme avec un masque douloureusement souriant.
Mais pourquoi s'embarrasser d'une statue si lourde qu'elle s'embourbe dans ces rues non bitumées ? Deux des hommes s'affairent à la libérer sous le regard des autres. Tamao, curieuse, tourne la tête, essaie de comprendre – et la femme la remarque.
Elle se tourne légèrement, comme pour l'interpeller, et Tamao recule hors de vue. Son cœur bat la chamade. Ces gens lui font peur; elle n'a aucun désir de leur adresser la parole.
« Y a-t-il un problème ? »
La voix est féminine, mais trop aiguë, au sens de Tamao, pour appartenir à celle qui l'a remarquée. Une personne de son âge – le garçon, peut-être ? L'accent est charmant d'étrangeté.
Est-ce que l'adulte va révéler sa présence au groupe ? Elle n'ose pas respirer. Quelque chose en elle veut s'avancer, arracher un second regard, un instant. Peut-être un mot de cette étrange voix. Elle ne devrait pas, mais –
« Rien d'important, Seigneur Maiden. Nous sommes prêts à repartir. »
Tamao cède à son impulsion juste au moment où la statue se referme. Se referme ? Il y a quelqu'un à l'intérieur ?
Bouche bée, elle regarde le groupe s'éloigner, silencieux mais tous du même pas. Elle n'a rien vu et pourtant elle a l'impression d'avoir percé un secret interdit.
Ce n'est qu'une fois les étrangers disparus à l'angle de la rue qu'elle recule jusqu'à la terrasse en vacillant. Elle s'y effondre avec l'impression d'avoir reçu un coup de massue. Et aussi, un peu, d'avoir manqué quelque chose.
Son carnet l'attend sagement sur la terrasse. Tamao a un peu envie de dessiner – mais quoi ? Elle n'a rien vu !
Elle est tellement ailleurs qu'elle ne se rend pas compte qu'elle n'est plus seule. Quand Yoh la salue, de son « Coucou » jovial, elle sursaute si violemment qu'elle manque de tomber du porche. Yoh, toujours plein de bons réflexes, la rattrape juste à temps.
« Pardon ! Je ne voulais pas t'effrayer !
- Non, c'est ma faute, je n'ai pas fait attention. »
Elle se sait rouge jusqu'aux cheveux, sait ce qu'il s'imagine, ce qu'Anna s'imaginerait. Et Manta qui sait, qu'est-ce qu'il en penserait, lui ? Elle veut disparaître.
« Pardon, » répète-t-il. Puis, sortant une orange de sa poche, « tu en veux ? »
Elle acquiesce et le regarde la dépecer de ses ongles. Le parfum acide ronge l'image de la statue vivante, la chasse, laissant uniquement la mélancolie d'être près de Yoh.
« Je suis désolé pour ton carnet. Je sais que tu y tenais beaucoup. »
Non, il ne sait pas, ou du moins Tamao l'espère. Il ne sait pas à quel point il est fréquemment dans ses pages. Mais il cherche à la réconforter, et elle est touchée. Comme sa gorge est douloureuse, elle se contente d'acquiescer, mais elle force un sourire sincère sur ses lèvres.
Il continue : « Je voulais aussi que tu saches – je suis content que tu aies accompagné Anna jusqu'ici. Ça m'a rassuré, qu'elle n'ait pas à venir seule. »
Tamao se sent toute chose. Bien sûr qu'elle est venue !
« C'est – c'est normal.
- Quand même. Merci. »
Ils se sourient. Yoh lui tend un quartier d'orange, et en se retirant elle le voit effleurer sa clavicule. Ça lui rappelle le geste d'Anna, avant leur départ. Ça lui rappelle aussi les mots de Manta, et elle ne peut se retenir : « Pourquoi faites-vous ça ? »
Il s'arrête, surpris. « Faites quoi ?
- Euh, ça. »
Elle désigne sa poitrine, et il rougit. Est-ce déplacé, de poser la question ? Peut-être qu'elle n'aurait pas dû. Mais – elle a tellement de questions !
« Je demande parce que… Je crois que mes âmes sœurs sont ici, elles aussi. » Ses âmes sœurs. Depuis quand a-t-elle décidé qu'elles étaient deux ? Ryû, peut-être. Ryû qui fait le bien autour de lui, lien ou pas lien.
Yoh la regarde avec ce qu'elle refuse de reconnaître comme de la pitié.
« Je sais que ça voudrait dire – qu'ils ne seront pas forcément nos amis. Que je ne pourrai pas forcément leur parler sans danger. »
Le tournoi est plein de visages effrayants. Et si c'était la femme du groupe en blanc ? Elle et son regard de méduse. L'idée fait frissonner Tamao. En plus elle est vieille !
« Je sais que c'est rare, que je ne suis probablement pas comme… vous deux, mais. Je voudrais pouvoir leur faire du bien. Les aider. Pas au détriment des Asakura, bien sûr ! Mais… »
Yoh explose de rire, et elle rougit de plus belle. A-t-elle dit une ânerie ?
« C'est idiot de ma part ?
- Non ! »
Il essaie de l'apaiser en levant les mains, mais comme il rit toujours l'effet est limité. « Non, c'est juste… C'est juste tellement toi, Tamao. C'est bien. C'est – c'est une bonne idée. » Il rit encore. « Alors, oui. Euh, je ne sais pas trop pourquoi ou comment ça marche, je n'ai pas eu de cours dessus, mais je peux t'expliquer ce que je comprends. »
Il regarde l'horizon, comme pour s'inspirer. « Je sais ! Tu as déjà entendu parler de la fréquence propre des choses ? »
Non.
« C'est comme… un code secret. Une mélodie propre à chaque objet, à chaque… âme. Quand le vent fait vibrer un pont à la bonne fréquence – même si c'est un vent très léger – il peut le détruire. Juste comme ça. » Dans un claquement de doigts.
« Le détruire ? » Les yeux de Tamao s'élargissent : l'image est effrayante. Yoh et Anna pourraient se faire ça ?
« Le déstabiliser, » se corrige Yoh devant son air inquiet. « Entre âmes sœurs, c'est pareil, mais différent. » Utile, comme explication ! « Si tu atteins la bonne fréquence au moment où ton âme liée est aussi dessus, tu peux… t'harmoniser. Établir un pont, même si tu es très loin d'eux. »
Il fait la démonstration avec ses doigts, les bougeant l'un par rapport à l'autre. Il se tourne les pouces, littéralement. Tamao sourit. Anna ne manquera pas de venir le chercher bientôt.
« C'est ce qui se passe entre Anna et moi. Quand je touche ses mots, c'est une sorte de signal. D'appel ? Je lui dis que je suis avec elle. Qu'elle n'est pas seule. Et je me dis que je ne suis pas seul non plus. »
…
Les mots de Yoh étaient doux dans sa bouche, et ils le sont encore dans la pénombre de sa chambre.
Tout le monde est couché depuis longtemps, mais pas Tamao. Assise devant sa fenêtre, les mains sur ses chevilles, elle respire, et elle médite, baignée par la lumière du Great Spirit.
Les yeux clos, elle cherche le rythme, la fréquence. Il est très peu probable qu'elle arrive à quoi que ce soit. Après tout, elle n'est pas embrasée. Ses âmes sœurs sont peut-être à l'autre bout du monde, peut-être mortes ou pas encore nées, peut-être très heureuses sans elle. Ce que lui ont dit ses esprits peut n'être qu'une énorme blague. Sa vision pourrait n'être qu'une coïncidence; mais elle n'y croit pas. Au contraire, elle est persuadée qu'ils sont presque à portée de main. Peut-être à portée d'âme. C'est en tout cas ce qu'elle espère.
Quand elle a eu sa première vision, celle qui l'a laissée par terre les mains levées vers le ciel, elle se sentait appartenir à quelque chose. Elle se sentait à sa place, et elle l'est : un pas derrière Yoh et Anna, les soutenant non à cause de leur destin ou du langage de leurs âmes mais parce qu'elle le veut, tout simplement.
La guerre est sur le point d'éclater et elle n'aura peut-être plus le luxe des certitudes demain. Mais aujourd'hui ? Aujourd'hui, elle est en paix, et elle veut partager cette paix avec ses âmes sœurs. Elle est à sa place. C'est ici qu'elle doit être.
À cette pensée elle le sent, l'infime frôlement d'une corde de kôto attachée à ses chevilles. Un son léger, lointain. Elle ne retient pas le sourire qui lui monte aux lèvres. Te voilà, songe-t-elle, sans savoir si on peut l'entendre. Elle aimerait les voir, les enrouler dans un châle chaud, les prendre dans ses bras. Te voilà !
Elle n'obtient aucune réponse. Seul ce cri du kôto, là-bas, derrière l'horizon.
ꙮ
Hao laisse Opachô garder le carnet. Ce n'est pas lui qui le garde, attention. Mais il ne va pas le rendre.
Il y a songé. La conversation, il n'en doute pas, serait amusante. Clairement, la personne qui a dessiné son jumeau sur tant de pages l'aime beaucoup. C'est étrange, de penser que quelqu'un tient à ce point à son double. C'est étrange, de penser que c'est la même personne qui n'a pas peur ? de lui.
Ça, c'est surtout amusant.
C'est amusant parce que c'est faux. Tout le monde a peur de lui, même les siens. Il n'y a peut-être qu'Opachô qui n'a pas encore appris à le craindre. Mais bientôt. Il voit les signes avant-coureurs, ces moments où elle le regarde quand il est distrait, où elle s'immobilise, où elle hésite. Et bien sûr, elle sait qu'il sait. Mais elle ne peut pas s'en empêcher, ne peut retenir l'avancée du mal, et lui non plus.
Tout le monde a peur de lui, et faire semblant du contraire est insensé.
Premier point.
Rapporter le carnet serait l'occasion de se familiariser avec Yoh et les siens. Ce serait l'excuse parfaite, s'il voulait rester un peu.
Pourtant il n'en fait rien. Opachô l'a trouvé, c'est à elle, maintenant. Elle ne touche pas aux dessins de l'ancien propriétaire (presque pas. Elle en colorie certains, et il trouve l'effet plutôt réussi). Il a donc l'occasion de les regarder plus en détail, et c'est peut-être pour ça qu'il ne va pas le rendre.
Il a tellement envie d'en apprendre plus sur cet illustre inconnu qu'est son jumeau ! Ces dessins sont une occasion rare, d'autant plus qu'elle ne comporte aucun risque. Il n'a même pas besoin de quitter sa tente pour découvrir son frère.
Voilà ce qu'il apprend :
- L'auteur des dessins n'a pas accompagné Yoh dans son périple. Tous les dessins, ou presque, le représentent dans un uniforme humain qu'il méprise clairement.
- Corollaire : Yoh ne sait pas boutonner sa chemise. Hao n'en est pas particulièrement friand lui-même, mais il voit celles de Rackist assez souvent pour savoir qu'il pourrait faire mieux.
- Yoh aime les oranges plus que de raison.
- Quand il est vraiment détendu, Yoh a des fossettes.
Des esquisses pour une illustration plus aboutie (pour un anniversaire ? Il y a un « treize » dans un coin) lui apprennent l'importance de la musique pour son frère, et il s'y retrouve, un peu, bien que celle de Yoh soit clairement bien différente. Quels sons représentent cette explosion de couleur ? Il est presque tenté de le découvrir.
Quand la tentation d'aller le voir est trop grande il s'éloigne, ou feuillette les paysages. Opachô aime beaucoup les regarder. Elle peut passer plusieurs minutes sur un seul d'entre eux, suivant un fil qu'elle est la seule à voir. Il les trouve assez dérangeants, au début, et il lui faut un moment pour comprendre pourquoi : bien qu'ils semblent vides, ce n'est qu'apparence. Là, derrière les lignes du dessin, cachée dans les replis des bâtiments tordus, une perspective. Un petit… personnage, à peine une ombre, si petite qu'elle se perd dans l'immensité de la page.
Mais tout autour d'elle la fixe. Comme une panthère enroulée autour de sa proie, prête à se jeter sur lui, et par extension sur Hao, qui regarde.
Maintenant qu'il sait il retrouve la petite ombre sur d'autres pages. Toujours seule, petite, fixée, disséquée par des forces résolument surhumaines. Ce serait inquiétant s'il n'était pas lui, sans doute. Car qu'est-il d'autre que cette vague inhumaine prête à s'abattre ? Voilà l'expérience de quelqu'un qui a résolument peur du monde et de lui. Il se découvre à travers des yeux humains et il ne peut faire autrement que s'admirer.
Et c'est l'autrice de ces dessins qui n'aurait pas peur ? de lui ? C'est à s'en tordre les tripes.
Quels autres secrets se cachent dans ces pages ? Opachô s'amuse de sa découverte si lente. Elle en a probablement percé tous les mystères, mais lui demander, ou le lire dans sa tête, ce serait tricher. Elle fait bien attention à ne pas lui 'dire', et il ne force pas le passage.
…
La nuit vient et avec elle l'irrésistible envie d'y être déjà, à cette manche qui s'ouvre devant eux tous. Demain, le sang. Tous ces agneaux qui dorment bien paisiblement ! Comment peuvent-ils ? Il est sur des charbons ardents.
Levant Spirit of Fire dans le ciel nocturne, il médite un moment devant son prix, son trophée, le Great Spirit dans toute sa splendeur. Si proche et encore si loin.
À le regarder il peine presque à y croire. Ne pourrait-il pas tout simplement tendre la main, s'en emparer ? Qui a besoin d'un tournoi ? C'est son destin. C'est l'aboutissement de mille ans d'obsession. C'est là qu'il doit être.
Est-ce le son d'une flûte, tout en bas entre les murs du village ? Des mains chaudes l'embrassent, et il sourit. Il connaît ce sentiment, cette douceur, même mille ans après. À la fin de toutes choses, il le sait et l'a toujours su : la voilà.
