Note : Ce texte a été écrit dans le cadre du défi « La pièce de Huit » sur le Forum de Tous les périls. Le principe était de rédiger en deux semaines un OS sur un thème commun à tous les participants, à savoir « A la lumière des bougies » N'hésitez-pas à me contacter en MP pour plus de détails.
Par amour
Il s'est éteint…
Aujourd'hui, le feu le plus ardent qu'il m'ait été donné de voir a disparu.
Et je l'ai laissé mourir, impuissant.
Dès sa naissance, un linceul sombre enveloppait sa destinée. Ses origines étaient cernées de volutes ténébreuses, prêtes à tout avaler sur leur passage. Son nom était trop intense, trop lourd. Ce voile obscur était contraignant au point de déterminer sa vie entière. Son avenir était déjà tout tracé, lui qui venait à peine d'arriver ici-bas. Son père ne pouvait supporter cela. Il percevait déjà l'étincelle de liberté qui émanait de lui.
Alors, par amour pour son fils, il se mit en tête de déjouer la fatalité. Pour aider sa descendance à s'affranchir du poids de l'héritage paternel, pour l'aider à lutter contre cette brume irrespirable qui muselait sa vie, il lui donna le nom de sa mère et lui offrit un nouveau foyer.
Cet endroit libéra un souffle salvateur qui permit à cet enfant de s'épanouir. Il grandit dans une atmosphère singulière mais rassurante et affectueuse. Il était entouré de gens qui l'aimait. Petit à petit, il pétillait de plus en plus et prenait de l'assurance. Ce gamin avait un caractère affirmé et un cœur authentique et ne se privait pas de laisser les deux s'exprimer allègrement. Quand il explosait de joie ou de colère, c'était tout son être qui s'échauffait. Il ne supportait pas l'injustice et rêvait d'une liberté sans limite.
Alors, par amour pour celui qui était devenu mon petit-fils, je l'ai laissé devenir celui qu'il souhaitait. Pour lui permettre d'être pleinement lui-même, pour que la lueur de ses yeux brille encore davantage, je l'ai laissé partir poursuivre son idéal.
Son départ en mer et sa rencontre avec sa nouvelle famille fut la bouffée d'air qui embrasa son âme. Cet équipage réunissait les conditions idéales pour que son cœur s'enflamme, c'était inéluctable. Il acquit un pouvoir flamboyant et gagna en puissance. A chacune de nos rencontres sur les flots, j'étais admiratif de sa loyauté et épaté par son impétuosité. Son capitaine aussi de toute évidence car il en fit un de ses Commandants.
Alors, par amour pour celui qui était devenu son fils, son mentor l'a autorisé à poursuivre le pirate le plus amoral du monde. Pour que son second punisse la faute la plus grave de leur code d'honneur, pour que son gosse protège sa famille, son nouveau père lui confia la traque de cet être abject.
C'est sans doute ce qui a enflammé son âme. Le meurtre lâche et impuni de son coéquipier avait sûrement déclenché un brasier intime, engloutissant tout sur son passage. La haine l'avait consumé, une rage incandescente, si vive qu'elle l'avait aveuglé. Il fut incapable de voir le pouvoir opaque de l'ennemi venir à temps pour étouffer ses désirs de justice. Maîtrisé et affaibli, son effervescence retomba. Il était emprisonné et condamné à périr, soumis, aux yeux de tous.
Alors, par amour pour celui qui était leur frère, tous ceux qui tenait à lui se jetèrent dans la bataille. Pour le libérer de ses chaînes et le soustraire d'une fin indigne de sa volonté de vivre libre, pour lui prouver ce qu'il représentait pour eux, ils étaient tous là, à faire ce que je ne faisais pas.
Dans ma poitrine, des braises engloutissent lentement mon cœur au point de le réduire en cendre. Ce même cœur qui devait être déjà trop sec pour être capable d'assister, insensible, à ses derniers instants. Ou peut-être était-il déjà noyé sous le chagrin de voir mes décisions emporter mon petit…
Par amour pour lui, toi et ton fils, je vous ai laissé faire vos choix, et aujourd'hui, pour la première fois, je le regrette. Si j'avais agi autrement, il serait encore là. Dois-je m'attendre à te perdre également ? Et Luffy aussi ? En étant incapable de faire quoi que ce soit pour l'éviter ? Cette idée m'est insupportable, elle me fait trop mal.
J'ai mal à en crever…
Je vais crever.
Ou je vais devenir fou.
Les flammes des bougies qui m'éclairent me toisent et me jugent. Silencieusement, leur danse agitée de reflets vifs méprise mon inaction. Elles me dénigrent. Ces flammèches sournoises crépiteront, insouciantes et lumineuses, toute la nuit sur les murs de ma chambre. Elles fanfaronneront et tourbillonneront avant de s'évanouir, implacables, me laissant seul, piégé dans mes regrets et ma solitude.
Dans mon tourment.
Toutes les flammes du monde vont-elles désormais me tourmenter ?
Elles auraient raison de le faire.
Comme j'aimerai qu'elles dévorent mes remords aussi aisément qu'elles dévoreront ces mots que je ne t'enverrai pas…
