Belzagar fixait l'horizon de cette terre stérile. Il abhorrait le Mordor, lugubre et sans vie, loin des siens et de son pays. Il désirait avec ardeur rentrer chez lui en Umbar ; or des projets le retenaient, et il se devait d'agir avec calme et conseils. Arantar lui laissait la femme. Cette décision lui facilitait la tâche. Toutefois, Léhonora ne se montrerait guère coopérative pour le suivre. Elle passait de main en main comme une vulgaire catin, telle une marchandise dont les propriétaires se lassaient. Elle n'accepterait pas d'être transférée de la sorte, même si elle favoriserait le choix le plus judicieux et le plus sécurisant : les Númenóréens Noirs. Malgré les affrontements et la haine, ils restaient de son sang et leur seigneur était un homme modéré. L'imprudence de Léhonora serait de demeurer auprès d'Arantar qui ne lui exprimait aucune considération. Au mieux, elle finirait serviteur si ce n'était pas esclave ; au pire, elle serait jetée aux hommes du Seigneur des Ténèbres pour récompense et elle mourait entre leurs mains. Entre deux maux, valait mieux choisir le moindre. Belzagar en était conscient, et elle aussi — ou en tout cas, elle le serait.
Un soupir bruyant s'échappa de ses lèvres. D'ici quelques heures, il recevrait le chef du groupement extrémiste. Cette branche était, jusqu'à présent, sous contrôle ; excepté que les derniers événements mettaient ces sympathisants sur les nerfs. Pour eux, il était inadmissible de garder la fille d'Aragorn en vie. Elle devait être exécutée publiquement pour trahison et attentat envers le peuple des Númenóréens Noirs. Léhonora devait être traitée comme n'importe lequel des Dúnedain, tel était son châtiment selon Adûnakhôr, « Seigneur de l'Ouest » en adûnaïque. Un hommage au roi de Númenor Tar-Adûnakhôr, celui qui avait achevé la scission entre le royaume et Valinor, celui qui débuta la guerre entre la couronne et les Fidèles. Un héros pour les Númenóréens Noirs, un dieu vénéré par les radicaux. Parlementer avec eux serait un supplice pour Belzagar. Lui voyait les enjeux politiques, tandis que les autres voyaient leur vengeance.
La confrontation devait avoir lieu, et valait mieux plus tôt que trop tard. Belzagar devait les maîtriser pour préserver leur allégeance. Des individus comme eux étaient un danger pour le règne et pour l'union des Númenóréens Noirs.
— Mon Seigneur, le seigneur Adûnakhôr vient d'arriver, annonça un serviteur.
— Merci. Vous pouvez le faire entrer.
Le domestique s'inclina et fit entrer le visiteur avant de quitter les lieux.
Les deux hommes s'étreignirent tels de vieux amis. Adûnakhôr ressemblait à son Seigneur, à l'exception près de quelques touffes grises sur sa barbe. Le chef des radicaux était plus âgé que Belzagar. Il atteignait des cent quarante ans, tandis que son supérieur n'avait pas la centaine. Adûnakhôr avait soutenu son souverain, il avait combattu à ses côtés. Ils avaient su laisser sur le bord de la route leurs différends dans le but de marcher sur la Terre du Milieu et de mener leur peuple à la victoire. Des adversaires alliés avec un respect mutuel. Et pourtant, leur relation était loin d'être sur une mer calme. Pendant longtemps, ils avaient œuvré dans l'intérêt de tous et ils avaient trouvé des compromis. Aujourd'hui, le travail commun risquait de se fissurer.
Belzagar invita son confrère à s'installer sur le canapé du bureau, et il proposa un verre de vin. Les lieux n'étaient pas très conviviaux, loin de la douceur du soleil d'Umbar, du chant de la mer et de la couleur de la ville si vivante. Bientôt, ils y retourneraient glorieux. Ce n'était qu'une question de temps.
— Allons donc, il s'est rebaptisé Arantar. Se croit-il si supérieur à nous autres pour se prétendre Roi des rois ? C'est pathétique ! méprisa Adûnakhôr, comptez-vous vous incliner ?
— Non. Il est inconcevable de perdre notre indépendance et d'être soumis à un autre roi. Arantar n'aura pas notre allégeance, seulement notre alliance.
Adûnakhôr posa son verre sur la table basse et répondit :
— Il finira par l'exiger, tout comme il finira par voyager au-delà de notre monde connu afin d'agrandir son territoire. Que se passera-t-il alors ? Notre entente avec lui doit prendre fin, vous le savez tout aussi bien que moi.
— Tant que l'alliance peut perdurer, elle perdurera. Il a besoin de nous pour contrôler tout le sud et les mers. Nous avons la flotte militaire la plus puissante de la Terre du Milieu. Et lui, il a une armée terrestre redoutable. Une guerre entre nous fera des ravages considérables et je ne peux pas le permettre. À quoi bon régner, s'il n'y a plus rien ni personne ?
La stratégie politique le dépassait. Il frappait, tuait et posait les questions après. Pour lui, les Númenóréens Noirs pouvaient se passer de cette alliance. La frontière terrestre de l'Umbar était bien protégée et les côtes étaient les plus sécurisées de toute la Terre du Milieu. Belzagar contrôlait également l'Harad, car il avait l'allégeance de ces seigneurs qui descendaient de Númenor. Comment Arantar pouvait-il prétendre parvenir à les faire plier ? Il était un Maia, et alors ? S'il était aussi puissant que cela, il dominerait déjà sur tout et tout le monde.
— J'ai vu sa magie à l'œuvre, Adûnakhôr. J'ai vu de quoi il est capable et de quoi il sera capable. Nous devons être prudent, réfléchir et agir uniquement lorsque le moment sera venu.
Le soutenir dans la Guerre de l'Anneau était l'unique solution pour le Seigneur Belzagar de parvenir en Terre du Milieu, et de libérer l'Harad de l'oppression du Gondor. Le prix à payer était la force retrouvée d'Arantar. Il faudrait désormais se débarrasser de lui et il pensait savoir comment y parvenir.
— Peut-être que continuer de lui lécher les bottes nous serait profitable, railla Adûnakhôr, en attendant, qu'elle est votre décision pour l'hybride ? Mettez-la à mort !
— Nous y sommes, souffla-t-il, la Dame Léhonora ne sera pas mise à mort. Elle est indispensable à ma légitimité d'accès au trône. Actuellement, rien ne m'autorise à prendre la couronne de l'Arnor et du Gondor. Personne ne l'acceptera et je devrai faire face à une guerre civile. De plus, Arantar s'y opposera. Cette femme est cette héritière de plein droit. Notre union me donnera les clés de ces royaumes. Je réclamerai son abdication et, par la suite, vous ferez couler son sang selon vos désirs.
— Pourquoi une abdication ?
— L'Arnor préserve les lois de succession de Númenor. Seul le Gondor a adopté la loi salique par primogéniture masculine. La Dame Léhonora est, par ce fait, reine d'Arnor…
A peine la phrase terminée que Adûnakhôr bascula la table d'un violent geste de la main. Certes, l'histoire des lois lui échappait, mais il n'aurait jamais imaginé un tel affront, une telle hérésie. Comment cette hybride, ce sang impur, pouvait-elle montrer sur le trône ? Une reine souveraine, telle qu'en avait connu Númenor autrefois. Adûnakhôr aurait accepté l'une des siennes, mais pas elle, pas la fille d'Aragorn. C'était intolérable. Sa rage le défigurait. Face à lui, Belzagar préservait son calme. Voilà la raison pour laquelle il se devait de maîtriser les extrémistes. Ils agissaient avant de réfléchir et ils étaient des combattants hors pair, redoutables sur le champ de bataille. Instables, impulsifs, mais d'une grande loyauté. Belzagar ne pouvait pas se permettre de les renier.
Droit sur ses jambes, le Seigneur des Númenóréens Noirs observait l'agitation de son sujet et tentait d'ignorer les insultes. Pas un tremblement, pas une hésitation. Il le fixait telle une statue de marbre. Il le laissa ravager les lieux, car il savait qu'intervenir ne servirait à rien. Adûnakhôr exprimait ses sentiments qu'il ne contrôlait pas. Ces derniers le possédaient, surtout quand cela concernait le trône et les Dúnedain.
Le regard bleu de Belzagar plongea un instant sur le vin contenu dans son verre. Il avait la couleur du sang, cette couleur si caractéristique de la vie et de la mort, de cette dualité entre les deux mondes.
— Vous comptez en informer les conseillers ? questionna soudainement Adûnakhôr, vous envisagez de la ramener à Umbar, ils doivent être avertis et donner leur accord.
Cela en était trop pour son supérieur. Ses conseillers n'avaient pas leurs mots à dire sur le sujet. Belzagar seul déciderait. Il quitta son emplacement, contourna le canapé renversé et s'approcha d'Adûnakhôr. Dès lors, celui-ci comprit qu'il avait en face un roi et non un simple semblable. La tête haute, les yeux perçants, Belzagar s'imposait et il exigeait la soumission de son sujet. Adûnakhôr résista un instant avant de baisser les yeux.
— Cette décision m'appartient. Et vous, votre devoir est de tenir les vôtres. Je ne désire ni votre approbation ni vos conseils. Contrôler les vôtres, seigneur Adûnakhôr, ce n'est pas une requête. Faire d'elle une martyre dressera ce qui reste de la résistance contre nous. La montrer à nos côtés les fera plier, à défaut de leur faire perdre espoir et de fuir.
Adûnakhôr courba l'échine. Il s'inclina devant son roi en devenir. Il ferait selon ses ordres, car il savait qu'il aurait d'autres occasions d'exprimer son opposition. Le Númenóréen Noir tiendrait ses hommes, argumentant la nécessité de garder la femme en vie. Dans le fond, et sans l'avouer à haute voix, Belzagar était dans le vrai. S'ils désiraient reconquérir l'Arnor, la légitimité était une idée brillante pour éviter la résistance et une guerre civile. Adûnakhôr intériorisa son mécontentement envers son supérieur et envers lui-même pour admettre qu'il avait raison. Cette hybride. Cet Aragorn. Cette maudite lignée continuait à se mêler de leurs affaires. Adûnakhôr avait hâte de s'en débarrasser une bonne fois pour toute.
Un frappement à la porte les coupa. Toutefois, il fallut plusieurs minutes au malheureux serviteur pour que Belzagar le laissât entrer. Il aurait apprécié avoir plus de temps en compagnie d'Adûnakhôr, notamment pour s'assurer qu'il ne commettrait rien de stupide.
— Pardonnez-moi d'insister mon Seigneur, mais j'ai une missive urgente de la part du Roi Arantar, déclara la domestique.
La femme s'approcha à la demande de Belzagar et lui remit la lettre.
— A peine est-il parti qu'il envoie des requêtes, désespéra-t-il.
Des requêtes ou des ordres, Belzagar redoutait la réponse. Dans le premier cas, il pourrait décider de passer outre ; dans le second cas, la situation serait délicate.
— Il n'a plus besoin de nous, déclara-t-il, il annonce que nous pouvons retourner sur nos terres et que notre présence n'est pas réclamée à Minas Tirith.
Le Seigneur des Númenóréens Noirs n'appréciait guère ce retournement de situation, comme beaucoup d'autres d'ailleurs. Arantar le sifflait pour mieux le rejeter par la suite. Il jouait aux échecs, un jeu d'échec grandeur nature. S'imaginait-il seul pour déplacer ces pions comme bon lui semblait ? Belzagar ne s'avouait pas vaincu. Ses hommes étaient en Terre du Milieu, ils parcouraient ces terres jusqu'au nord. Ils traversaient des pays entiers. Ils tuaient et combattaient aux côtés des soldats d'Arantar. Ce dernier pensait-il sincèrement que Belzagar repartirait en Umbar sans voir ses capitaines, sans voir ses hommes ? Si Arantar pensait l'éloigner, il se trompait.
Il se tourna vers Adûnakhôr.
— Nos troupes sont remontées jusqu'en Eriador. Aux dernières nouvelles, elles faisaient route pour les Havres Gris. Rassemblez notre armée ! Qu'elle investisse l'Arnor ! Arantar ne tiendra pas ses engagements. L'Arnor nous appartient, et je refuserai qu'il soit entre ses mains.
