« Qu'as-tu vraiment pensé de nous en arrivant à la caserne des Gardes Françaises ? »
Elle eut un sourire, « Si tu essayes de me faire dire que je vous ai trouvé barbares et rustres c'est perdu. » Elle le sentit rire doucement sous son oreille qui était toujours collée à son cœur. « En fait j'étais plutôt enragée de constater dans quelles conditions on vous laissait vivre dans ces dortoirs infestés de vermine et repoussants de crasse. »
Il n'aurait même pas dû être étonné de sa réponse. Il se souvint qu'à son arrivée elle les avait tous collés de corvée de nettoyage, les paillasses avaient toutes été changées, les fenêtres calfeutrées afin d'éviter les courants d'air et les couvertures changées, le sol récuré. Les uniformes avaient été examinés et ils avaient pesté des soirées entières tandis qu'elle les avait obligés à les repriser et à recoudre les boutons manquants. Les bottes étaient rutilantes. Il leur avait fallu du temps pour comprendre qu'elle faisait cela pour leur bien.
« Vous avez dû me détester, » dit-elle finalement en riant avec lui.
« Tu n'as pas idée. » s'amusa-t-il, « mais après quelque temps on a fini par comprendre, même le plus récalcitrant de tous » lui dit-il avec un clin d'œil.
« Tu veux parler de l'empêcheur de tourner en rond qui m'avait défiée ? » s'amusa-t-elle avec lui.
« Celui-là même. » ponctua-t-il avec un salut militaire moqueur assorti d'un baiser sur son front.
« Il n'empêche, c'était une honte de vous laisser dans un tel dénuement. Bouillé n'a jamais voulu augmenter le montant alloué à la caserne. » expliqua-t-elle.
Alain haussa un sourcil, « C'est toi qui a tout payé ? » s'exclama-t-il se redressant légèrement pour mieux la regarder.
« Avais-je seulement le choix ? Il était hors de question de vous laisser ainsi, » bougonna-t-elle, presque gênée d'être découverte.
« Tu es vraiment un colonel exceptionnel, » dit-il simplement. Le mot était lâché, comment allait-elle réagir.
« Tu sais parfaitement que c'est fini pour moi, » soupira-t-elle.
« C'est fini parce que quelqu'un, et si c'est le cas j'aimerais bien savoir qui, t'a dit que tu ne pourrais plus travailler dans l'armée, ou c'est fini parce que tu as décidé que maintenant que le pot aux roses avait été découvert TU estimes que tu ne peux plus travailler dans l'armée en tant que femme ? »
Elle prit quelques instants pour réfléchir, la question méritait d'être posée et elle lui savait gré d'avoir eu le courage et l'honnêteté de la formuler.
« Non, ça vient de moi, je suis persuadée que maintenant que la révolution a eu lieu, personne ne me laissera reprendre un commandement. »
« Parce que tu es noble ou parce que tu es une femme ? » lui fit-il préciser sans pitié. Cette conversation devait mettre carte sur table, il ne la ménagerait pas car il sentait ce cela lui pesait énormément et tout devait être clair entre eux.
« Les deux à vrai dire, soyons réalistes Alain, tu avais raison, je n'étais qu'un colonel de cour, j'ai trahi la royauté, et finalement je reste une noble et en prime une femme. Et je ne sais pas si j'ai toujours la force de batailler contre tout le monde, je suis … fatiguée. » commença-t-elle avant d'être interrompue.
« Je t'arrête tout de suite, c'était un jugement bien trop hâtif de ma part, bon Dieu Oscar quand vas-tu admettre ta propre valeur ? » râla-t-il rageant de la voir se dénigrer à ce point.
« Aurais-je atteint un tel poste à responsabilités si je m'étais engagée sans le moindre titre ? » le provoqua-t-elle.
« Peut-être pas si rapidement, je te le concède, mais la vérité c'est que ce poste était mérité, tu as toutes les compétences d'un grand commandant, tu as la connaissance des armes, des tactiques, tu sais mener des hommes et c'est ça qu'on demande à un colonel de nos jours, pas son arbre généalogique ! » lui opposa-t-il fermement. Elle se tut quelques instants, ne trouvant rien à lui proposer pour contrer son argument. Il en profita pour enfoncer le clou.
« La compagnie B t'a suivie en enfer, sachant que tu étais une femme. Ton ancienne compagnie, les gardes royaux, ils ont refusé un ordre royal pour toi, juste parce que tu t'y es opposée. Crois-tu que le premier colonel venu serait capable de ça ? »
Bon sang il avait raison … alors pourquoi ? Pourquoi n'y retournait-elle pas ? Pourquoi se cherchait-elle des excuses ?
« Tu ne réponds plus ma colonelle, » insista-t-il histoire de bien lui faire prendre conscience qu'elle n'avait simplement plus d'arguments à donner.
« Je ne sais pas Alain, je ne sais plus, mon monde s'est effondré je n'ai plus de repères, plus rien, tout a changé. »
« Je suis là moi, je serai toujours là, » lui jura-t-il en la serrant contre lui plus fort.
« Oui … jusqu'à la prochaine campagne n'est-ce pas ? » Aïe, il l'avait sous-estimée, et la pique était amplement méritée. Il soupira, jouant cartes sur table.
« Tu as raison, je n'aurais pas dû m'engager sans t'en avoir parlé au préalable. Néanmoins on ne m'a pas laissé l'opportunité de différer ma réponse. La proposition est accompagnée d'une augmentation de ma solde non négligeable et j'ai pensé que cela nous permettrait de repartir du bon pied à Arras, ce n'est que deux ans. Et puis … en tant qu'officier, et je rechigne à l'admettre mais ça n'en reste pas moins vrai : je suis plus éloigné du danger que lorsque j'étais simple grenadier. »
Son raisonnement tenait la route et elle comprenait qu'il ait accepté. « Et moi dans tout ça ? »
On y venait … « Toi mon ange, maintenant que tu as accepté ma bague, je compte bien t'épouser avant de repartir, et j'ai le moyen de réussir cet exploit grâce à Bonaparte. Il peut accélérer les choses et nous faire grâce des trois publications de bancs pour aller plus vite. Sais-tu qu'il veut te rencontrer ? »
Elle releva la tête, surprise. « Moi ? Grand Dieu mais pourquoi donc ? » Cela le fit rire doucement, « Oublies-tu donc qui tu es ? » Et devant son air ahuri, il crut bon de devoir préciser « Le Colonel Oscar de Jarjayes, la meneuse de la prise de la Bastille, pensais-tu vraiment qu'on oublierait si vite ce que tu représentes ? »
Visiblement c'était le cas vu sa réaction. « Mais que me veut-il ? » demanda-t-il enfin.
« Ah ça je n'en ai aucune idée, il faudra venir le voir avec moi, il arrive demain. Je devais arriver avec lui mais on va dire que j'étais assez pressé de retrouver une certaine grande blonde et que je lui ai faussé compagnie en route. » dit-il avec un clin d'œil.
« Tu m'imagines sérieusement sur un champ de bataille en tant qu'épouse ?» lui demanda-t-elle dubitative.
« Je t'ai imaginée à mes côtés pendant toute la campagne d'Italie si c'est ce qui t'inquiète », la taquina-t-il.
« J'ai plutôt l'impression que les femmes qui vous accompagnent sont de bien mauvaise réputation, » énonça-t-elle incertaine. Il l'étudia quelques instants, sentant qu'elle n'allait pas au bout de sa pensée.
« C'est à ton tour de me poser une question, » lui rappela-t-il.
C'était maintenant ou jamais non ? Mais c'était très délicat … « Est-ce que tu as, » bon Dieu comment formuler ça ? « Je sais parfaitement que tu avais des … habitudes à la caserne. » traina-t-elle, gênée et ne sachant comment continuer.
« Comment aurais-je pu leur jeter un seul regard alors que j'avais ma déesse guerrière qui m'attendait ? » lui répondit-il simplement lorsqu'il comprit enfin où elle voulait en venir. Il la sentit quelque peu soulagée mais elle semblait ne pas avoir obtenu la vraie réponse qu'elle cherchait.
« J'ai eu une vie avant toi Oscar, je ne m'en suis jamais caché, » s'inquiéta-t-il.
« Ça pour ne pas t'en être caché, tu ne t'en es pas caché … » maugréa-t-elle. Il aurait pu en rire s'il n'avait pas la nette impression que tout cela cachait quelque chose de plus profond. Il était sur le point de lui poser clairement la question lorsqu'elle reprit la parole.
« J'ai peur de te décevoir, » murmura-t-elle si bas qu'il se demanda s'il avait bien saisi. Le décevoir ?
« Tu veux dire, au lit ? » Le profond rougissement qui l'envahit fut sa réponse. Il se redressa dans le lit pour mieux la voir tandis qu'elle avait caché son visage dans ses mains en murmurant si bas qu'il n'y comprenait rien, au comble de l'embarras. Où était passée la fière Oscar de Jarjayes ? Il était étonné, il l'avait toujours imaginée passionnée voire entreprenante et il se retrouvait face à une femme pleine de doutes. Comment la sortir de son tourment ?
« André a-t-il été déçu ? » Cela eut l'effet escompté, elle dégagea son visage de ses mains immédiatement et le dévisagea, l'indignation au bord des lèvres, puis elle comprit et sa colère retomba d'un coup. « Non, du moins ce n'est pas l'impression que j'ai eue. » dit-elle finalement.
« Ce n'est pas l'impression que j'ai pu avoir non plus le lendemain matin, il rayonnait de bonheur et de satisfaction si tu veux mon avis. » Il caressa doucement son visage empourpré, il refusait la moindre gêne entre eux. « Oscar le fait que j'ai fréquenté des prostituées n'a aucune commune mesure avec ce que l'on vivra tous les deux. Il n'y a aucun sentiment en jeu avec une prostituée. Au mieux elle joue un rôle, au pire … c'est purement physique ».
Elle le regardait avec attention, cherchant à déceler s'il disait vrai. « De nous deux, c'est toi qui a le plus d'expérience finalement, moi je n'ai jamais vraiment fait l'amour au sens strict du terme, je n'ai jamais partagé ce moment avec une femme que j'aimais et qui m'aimait en retour. » Touché. Il voyait son visage absorber ces informations et réagir, le soulagement envahissant ses yeux.
Restait un léger voile d'inquiétude dans son regard, aussi il chercha ce qui pourrait encore la déranger. Ce fut à son tour de s'empourprer. « Dois-je vraiment préciser que je n'ai pas mis un pied dans un bordel depuis plusieurs années et que je suis en parfaite santé ? »
Elle éclata de rire puis mis une main devant sa bouche comme prise sur le fait. « Pardon, » lui dit-elle. « En fait je pensais à autre chose … Alain, j'aurai quarante-trois ans à la fin de l'année, » elle soupira. « Crois-tu qu'il soit trop tard pour avoir des enfants ? »
Un large sourire s'étira sur les lèvres d'Alain : elle envisageait d'avoir des enfants avec lui. « Eh bien je n'y connais rien du tout médicalement parlant, pour le reste, » il soupira de façon théâtrale, « eh bien il faudra se sacrifier et le tenter le plus souvent possible. »
Ils se regardèrent quelques instants, soulagés d'avoir abordé ces sujets qui les tourmentaient.
« C'est mon tour je crois, » dit-il, « Raconte-moi donc, à quel moment t'es-tu enfin rendue compte que tu aimais André ? »
« A l'attaque du Faubourg Saint Antoine, j'ai cru le perdre, j'étais absolument terrifiée et Fersen est arrivé pour me sauver. Je lui ai hurlé dessus, lui aboyant un seul et unique ordre : sauver mon André. Quelle ironie, » rit-elle amèrement.
Alain ouvrit grand ses yeux de surprise, cela sous-entendait-il ce qu'il pensait que ça sous-entendait ? « C'était lui le noble pour qui tu as porté une robe ? Fersen ? L'amant de la reine ? »
Oscar se décomposa sous ses yeux, elle n'était absolument pas prête à ce qu'il connaisse cette partie de son passé. Etait-ce là de la déception qu'elle lisait dans son regard ?
« L'Autrichienne ne lui suffisait pas ? » marmonna-t-il. Il ne savait même pas pourquoi il réagissait ainsi, il sentait la jalousie ressortir de son corps par chaque pore disponible. Oscar était mortifiée, comment avaient-il pu passer de l'évocation de leur avenir avec des enfants à ça ?
« Il n'a jamais eu d'autres sentiments pour moi que de l'amitié. Et il aime profondément la Reine. Leur amour était absolument impossible et pourtant, si tu savais comme ils s'aimaient tous les deux. Antonia avait un profond respect pour le Roi et elle l'aimait à sa façon. Mais avec Fersen, il n'y avait aucune comparaison possible, c'est ce qui les a perdus d'ailleurs, il suffisait de bien les connaître tous les deux pour comprendre. Je n'ai jamais su s'ils ont vraiment été amants, et j'avoue que finalement ça ne me regarde pas. Quand bien même cela serait le cas, ils méritaient d'être heureux. »
Reconnaissant qu'il avait dépassé les bornes, Alain s'autorisa une nouvelle question pour faire amende honorable. « Toi qui l'a si bien connue et qui l'appréciais, dis-moi comment elle était véritablement. »
Oscar sentit la tension la quitter. « Elle n'a rien à voir avec tout ce qu'on a pu lui reprocher. Elle était certes frivole plus jeune, mais elle s'est transformée le jour où elle est devenue mère. Les horreurs qu'on a pu répandre sur elle sont indignes. Elle n'avait strictement rien à voir dans l'histoire du collier par exemple. Elle était d'une générosité sans borne, extrêmement fidèle quand elle accordait son amitié. Certains en ont grassement profité d'ailleurs. C'est la meilleure mère que j'ai jamais vue. Elle adorait ses enfants, en être séparée a dû être une terrible épreuve pour elle. Sais-tu qu'elle leur lisait Rousseau ? Qu'elle les élevait loin de Versailles, en leur montrant la nature ? »
« C'est bien dommage que le peuple n'ait pas su tout cela, » lui consentit Alain.
« Je ne peux qu'être d'accord avec toi, » dit-elle dans un bâillement qu'elle tenta d'étouffer.
« Il est l'heure de dormir pour les colonels, » s'amusa Alain, l'attirant vers lui à nouveau et soufflant les chandelles qui éclairaient la pièce. Elle se blottit contre lui, réalisant que la position était très confortable et qu'elle s'y habituerait très vite. Relevant la tête, elle l'embrassa, et le sentit laisser couler ses mains dans son dos. Oui, elle pourrait vraiment très vite s'y habituer.
