Tony fait glisser le dossier jusqu'à lui. Il peut compter dans sa tête, il sait qu'il ne dépassera pas dix avant que Stark ne parle. L'homme n'est pas fait pour les silences. Il faut qu'il comble les trous, qu'il parle très vite beaucoup pour éviter le vide de l'engloutir.

– Rogers, soyez lucide, on y parviendra pas si on n'y met pas un minimum du notre.

– Je vous le répète Tony, les politiques veulent vous tenir en laisse, si on laisse ça arriver on finira tous enterrés.

– Vous ne pensez qu'à votre fichue liberté.

– La liberté c'est le fondement de l'être humain. Les en priver c'est les abandonner.

Stark se pince l'arête du nez il s'agace c'est certain. Il sent le goût de l'amertume emplir sa gorge à mesure qu'il parle. Les paroles sont les mêmes et la conviction résonnent encore dans son cœur. Il refait la même chose, parce que ça sonne toujours aussi fort.

Il se souvient de Tony quand il est rentré de l'espace. Sa peau se collait contre ses os et les cernes rongeaient le contour de ses yeux. Il claquait encore sa vérité. Celle de l'anéantissement de la liberté. Steve le trouvait trop faible pour argumenter. Il l'a laissé s'égosiller contre lui, démontant chacun de ses actes comme s'ils n'avaient servi à rien. Pourtant, s'il avait été franc il aurait osé dire qu'il n'aurait jamais sacrifié la liberté. Jamais.

Il tourne un regard vers Natasha, il le sait pourtant, il sait qu'elle ne le suivra pas, toutefois quand elle détourne les yeux, un vertige le prend.

-x-

Elle est là face à lui. Il n'avait jamais osé lui dire avant, que la voir contre lui l'avait passablement brisé. Qu'une partie de son cœur s'était légèrement fendillé. Alors quand elle s'est postée entre lui et T'Challa, au milieu de cet aéroport en ruine, il avait senti la gratitude lui enserrer la gorge.

Alors, cette fois-là, alors qu'elle se tient debout devant lui, une main pointée en direction du Roi du Wakanda, il se dit que parfois laisser les choses suivre leur chemin est souvent la meilleure solution.

Bucky a déjà filé dans le jet, il ne demande pas ses restes. Il fonce. Steve reste là, les yeux un instant ancrés dans ceux de Natasha.

– Il y a tellement de choses que je voudrais te dire.

– Ce n'est pas vraiment le moment, Rogers.

– Tu devrais arrêter de m'appeler ainsi, après tout c'est ton nom, aussi.

– Personne ne m'appelle comme ça.

Elle a sûrement noté le léger regard blessé qu'il lui adresse parce qu'elle s'empresse d'ajouter :

– Il ne va bien qu'à toi.

– Je ne trouve pas.

Il échange un léger sourire, souvenir d'une complicité qui lui réchauffe le cœur avec félicité.

– Montes dans ce jet, Steve.

Il sait pourtant qu'il ne va rien trouver en Sibérie. Pourtant, il sait qu'il doit le faire. Répéter les erreurs. Encore, pour sauver le monde. Une erreur et il a peur que tout vole en éclat. Il reste un instant, le pied au bord du vide, hésitant.

– Nous parlerons à ton retour.

Et cette promesse sonne chaude contre son cœur. Alors, avec lenteur il lui tourne le dos, et monte dans le jet.

-x-

Le sourire qui lui éclaire les traits est sans doute la plus belle chose qu'il n'ait jamais vu. Lui il a l'impression de n'être que cela, un sourire. Un éclat de rire.

Elle se tient face à lui, sa chemise légèrement déchirée, ses traits tirés et sa lèvre fendillée. Mais elle est là et derrière ses blessures il peut voir sa joie.

– Je vais vous laisser.

Sam a décroisé les pieds de la table basse, sa bouteille de bière est toujours serrée dans sa main. Pourtant ils ne bougent pas, aucun des deux ne bougent, ils se regardent et Steve sans que leur amour est juste là, débordant à leurs pieds, complétement exposé.

– Content de te voir, Natasha, souffle leur ami, en quittant la chambre du petit motel dans lequel ils se sont arrêtés.

Elle lui adresse un sourire, alors qu'il rejoint sa chambre, puis son regard se pose à nouveau sur la silhouette de Steve et il sent son cœur louper un battement.

– Tu es là, dit-il.

– Je n'allais pas louper la fête.

Il tend une main avenante, l'enjoignant à pénétrer dans la chambre. Alors qu'elle se laisse entraîner, ses yeux s'escriment à ne pas le lâcher.

– Il faut soigner ça.

Il la dirige vers la salle de bain, ses gestes sont doux, mesurés, il a toutes les peines à ne pas laisser la peur s'infiltrer, celle de la voir s'envoler. Pourtant il aurait dû avoir appris au fil des années mais il n'y peut rien. Il ne peut pas s'en empêcher. Alors qu'elle reste un pas derrière lui, il fouille la trousse de secours. La salle de bain est minuscule, il a une conscience aiguisée de son corps qui frôle le sien. Il mentirait s'il disait qu'il n'avait pas envie de lui dévorer les lèvres, en cet instant, comme si ça ne lui avait broyé le cœur de ne plus la sentir contre lui, toutes les nuits.

Il sort un flacon d'alcool et une compresse qu'il imbibe doucement. Lentement, il est ramené des années en arrière, alors qu'il attrape sa main dans la sienne et achève de nettoyer une plaie qui s'imbrique dans son poignet. Il fronce les sourcils, glisse le coton contre la peau pâle, il sent tout doucement contre son épiderme, sa respiration qui s'accélère, un instant il met cela sur le compte de la douleur mais lorsqu'il relève les yeux il est douloureusement poignardé par le désir qui crépite dans sa prunelle, il se détourne un peu, s'il ne prend pas garde il pourrait se jeter sur elle.

– Steve, murmure-t-elle d'une voix hachée. Regarde-moi.

Alors, très doucement il relève la tête, son esprit ne voit que ses lèvres entrouvertes et avant qu'il n'ait pensé à réfléchir, il a posé sa bouche contre la sienne sous le besoin d'agir.

– Natasha, fait-il entre deux baisers. Je veux ... être sûr que...

– Je le veux, Steve, je le veux tellement que j'en ai le tournis.

Il sourit contre ses lèvres.

– Nous allons bouger, dormir dans des hôtels sordides, être des réprouvés...

– Rien que nous n'ayons déjà fait.

Elle se rapproche de lui, l'embrasse encore. Il la sent gémir contre lui, chuchoter son nom, encore et encore, comme si elle murmurait une prière. Ce peu de retenue a raison de lui et alors qu'elle enroule ses jambes contre sa taille, il l'emporte vers son lit.

Il pourrait faire ça toute sa vie.