Chapitre 8
Roanoke, Virginie.
Voilà le dernier panneau que j'avais vu. Mais pas le dernier que j'avais retenu. Je n'en avais retenu aucun. Les noms avaient défilé sur les panneaux routiers alors que je roulais à toute vitesse sur l'autoroute. Je savais que c'était dangereux et complètement stupide mais je n'en avais rien à faire. Qu'importait si je me faisais arrêter. Mon meilleur ami était mort. Ma meilleure amie était probablement morte aussi. Et j'ignorais ce qu'avaient bien pu devenir Liam, Chubs et Jack. Qui sait, ils étaient sûrement morts aussi.
Mon cerveau était complètement vide. Je ne pensais plus à rien. Ou à tout en même temps, je n'en savais rien. C'était un peu pareil. Tout ce que j'étais en état de déterminé était l'écho du coup de feu qui avait abattu Christian qui résonnait encore et encore dans mes oreilles depuis des jours. Je n'avais rien fait pour le sauver. J'aurais pu le sauver. Non, tu n'es qu'une ratée, tu n'aurais rien pu faire. C'était peut-être vrai. Je n'aurais rien pu faire face à Lydie. Mais j'aurais pu mourir aussi. Après tout si tout mes amis étaient morts, à quoi bon rester en vie ?
De toutes manières, les médicaments ne semblaient déjà plus avoir d'effet. Je toussais de nouveau à m'en arracher les poumons, mes manches étaient couvertes de morve en permanence et je m'étais réveillée haletante et en sueur plusieurs fois ces deux dernières nuits, alors qu'il faisait moins de dix degrés dans la voiture. Je n'avais de toutes manières plus beaucoup de médicaments et je ne me souvenais plus de ce que je devais prendre et en quelle quantité. La maladie allait probablement avoir raison de moi d'ici quelques semaines tout au plus.
Je lâchai un soupir de frustration quand ma main ressortit vide du sac de provisions posé sur le siège passager. Ou alors la faim allait me tuer avant. Je m'arrêtai sur le côté de la route et pris le sac sur mes genoux pour fouiller dedans plus facilement. Je l'ouvris en grand et fermai les yeux, désespérée, la seconde suivante. Une boisson énergisante à l'atroce goût de fraise, deux barres protéinées au muesli qui me grattaient horriblement la gorge et une demi-boite de thon en conserve qui empuantissait l'habitacle. Autrement dit : je n'avais plus rien.
-Merde ! m'exclamai-je brusquement en frappant le volant.
Ce geste me causa une vive douleur qui se répercuta dans tout mon avant-bras, m'arrachant un gémissement. Je posai mes mains sur le bord du volant et le serrai fortement, avant d'y appuyé mon front.
J'étais seule. J'étais malade. Je n'avais pratiquement plus rien à manger. Je n'avais nulle part où aller. Tout les adultes que je croisais étaient susceptibles de vouloir me kidnapper pour me renvoyer dans un camp. Tout les enfants que je croisais étaient susceptibles d'essayer de me tuer pour me voler mes provisions ou ma voiture. Tout les gens que je croisais étaient susceptibles d'être de dangereux psychopathes. Pourquoi ne pas en finir tout de suite ?
Je secouai la tête.
-Reprends-toi, Cassie, murmurai-je.
Ce n'était vraiment pas le moment de se laisser aller au désespoir. La priorité était de trouver de la nourriture. Un magasin désaffecté devrait faire l'affaire. J'étais certaine de ne pas encore avoir quitté Roanoke. C'était une ville, normalement, il devait bien y avoir ça ici... Un frisson remonta le long de mon échine au souvenir de la dernière fois où j'étais entrée dans un supermarché. J'avais bien cru que c'en était terminé pour moi. Mais Lydie et Vida nous avaient sauvé la mise. Pour au final tout de même tuer Christian. Ma gorge se serra à cette pensée et je fus secouée par une nouvelle quinte de toux.
Il fallait vraiment que j'arrive à laisser ces pensées de côté. Trouver un magasin. Je ne devais plus penser qu'à ça. J'attrapai la boisson énergisante et l'ouvris avant de la porter à mes lèvres. Je grimaçai alors qu'une vague de nausée remontait. C'était vraiment dégueulasse. Mais je n'avais rien de mieux. Je la posai dans le porte gobelet et remis le contact.
La chance semblait être avec moi aujourd'hui. En moins de vingt minutes, je me trouvais un supermarché. Plusieurs voitures étaient abandonnées sur le parking, mais elles semblaient toute en assez mauvais état que pour ne pas pouvoir rouler. Du moins je l'espérais. Sinon... J'allais prier pour que l'une d'elle n'appartienne pas à un chasseur de prime ou à un FSP. Je finis ma canette, pris mon sac à dos et descendis de la voiture. Je rejoignis l'entrée du magasin, et à peine eus-je passé la porte que je fus prise d'une belle quinte de toux. Bon bah pour la discrétion, c'était raté.
Devoir plisser les yeux pour tenter de trouver quel rayon contenait quoi me rappela que j'avais besoin de lunettes. Je pouvais toujours espérer en trouver. Probablement très moches et pas adaptées à ma vue, mais ce serait mieux que rien. Je m'étais débrouillée jusque-là en conduisant mais ça ne durerait peut-être pas éternellement. Je pris mon temps pour faire le tour du magasin, m'arrêtant dans les rayons de vêtements. Il ne restait vraiment plus grand chose, mais je parvins à trouver une paire de chaussure qui n'était qu'une pointure trop grande. Je considérai ça comme une petite victoire.
En arrivant dans le fond du magasin, du coté des luminaires et autres, je fronçai les sourcils en apercevant des tentes, faiblement éclairées par la lumière rouge des veilleuses. Je m'en approchai sans tenter de rester discrète. S'il y avait des gens ici, entre ma toux, mes éternuements et mes reniflements, ils avaient dû me repérer il y a un long moment. Des emballages de gâteaux jonchaient le sol... ainsi que des taches de sang. Rassurant. J'en touchai une du bout du pied, mais la tache ne s'étala pas. Au moins ce n'était pas du sang frais.
Je sentis soudain un cercle de chaleur se former sur mon estomac et mon sang se figea. C'était la même sensation que lorsque Vida s'était servie de son pouvoir sur moi. Je n'étais pas seule ici. Cette pensée eut à peine le temps de se former dans mon esprit que des mains invisibles me poussèrent par terre et me firent glisser de plus en plus vite sur le sol. Des ricanements retentirent autour de moi.
-Arrêtez ! tentai-je de crier. Je suis comme vous !
Je tentai de me rattraper à tout ce qui me tombait sous la main ; sans succès. Ma glissade s'arrêta brusquement quand mon dos rencontra l'une des caisses du magasin. Je lâchai un gémissement de douleur et réussis à me redresser pour m'asseoir, le souffle court. Un bruit étrange, mais qui ne m'était plus si étranger, retentit à mes oreilles. La sécurité d'une arme qu'on enlève. Je levai les yeux vers quatre silhouettes noirs, braquant toutes leurs armes vers moi. Sans réfléchir, je me servis de mon aptitude pour envoyer les armes de deux d'entre eux voler plus loin.
-Merde !
Tu peux râler, songeai-je, moi je suis toujours assise par terre avec deux types qui sont prêts à me tirer dessus. L'anneau de chaleur se créa à nouveau et je me retrouvai plaquée contre la caisse. L'une des silhouette enleva son masque et il me sembla que c'était un garçon de mon âge.
-Essaye pas de recommencer, blondasse.
Blondasse ? Sérieusement ? Je levai lentement les mains.
-On se détend, fis-je d'une voix rauque. Je suis comme vous. Et j'ai pas essayé de vous tuer, moi.
Le garçon, le chef visiblement, fit un pas vers moi. L'un des garçons qui avait encore une arme la baissa et enleva son masque, révélant une tête blonde qui me disait vaguement quelque chose.
-Je connais cette façon de parler. T'es Cassandra, non ? La canadienne qui vivait chez les Smith ?
Je fronçai les sourcils. Il devait me connaître. Il avait fait des erreurs, mais trop proche de la réalité pour qu'elles soient fausses. J'avais vécu quelques temps chez les Schmidt, les grands-parents de Christian, et je pouvais comprendre qu'on confonde mon prénom avec Cassandra.
-Cassiopée, corrigea-je. Mais tout le monde m'appelle Cassie.
-Kyle, tu la connais ? demanda le chef.
-Ouais, on était ensemble en primaire.
En primaire ? Oulà. Ca faisait loin. La dernière arme se baissa et le garçon enleva aussi son masque. Il ressemblait suffisamment à Kyle pour être son frère. Je les observai un instant.
-Kyle et Kevin Anderson, fis-je. Ouais, je me souviens.
Kyle fit un signe de tête.
-C'est bon, elle est cool.
La pression qui me maintenant contre la caisse enregistreuse se dissipa et j'inspirai un grand coup, en tâchant vainement de réprimer quelques toussotements. Je remarquai à peine que le chef venait de baisser sa main. Ils étaient probablement Bleus tout les quatre, mais après Lydie, je ne partirai plus jamais sur ce genre de constat sans preuve. Kyle me tendit la main pour m'aider à me relever, mais je ne la saisis pas et me relevai seule, bien que péniblement. Ces types m'avaient traînée par terre dans le magasin avec leur pouvoir et étaient certainement prêts à me tuer. Il ne fallait pas que je me montre faible devant eux.
-Il est où l'autre gars qui traînait avec toi ? demanda Kevin.
Je ne pris pas la peine de lui répondre et regardai le chef.
-Je veux pas d'ennuis. Je veux seulement quelques provisions.
Il m'observa un instant avec un sourire qui me fit froid dans le dos. Son regard s'attarda sur ma poitrine et je ne pus m'empêcher de croiser les bras sur celle-ci. Il releva les yeux vers mon visage avant de me tendre sa main pour que je la serre.
-Je m'appelle Greg. Et si tu restais un peu avec nous, Cassie ?
Finalement, j'avais décidé de rester avec eux. Définitivement. Ou jusqu'à ce que la situation se calme, ou que je trouve quelque chose de mieux à faire. Je les avais entendus eux aussi parler d'East River, l'endroit idyllique dont parlaient Vida et Lydie. Mais eux semblaient affirmer qu'il existait. De toutes manières je n'en avais rien à faire. Ce supermarché avec ces quatre gars me convenait. Nous avions un toit, des provisions, et tout ce qu'il fallait de couvertures pour être au chaud.
Les premiers jours, Greg avait eu quelques attitudes qui le faisait ressembler à un chien en rut, trahissant qu'ils n'avaient pas eu à faire à une fille depuis longtemps. Mais ça m'avait seulement fait rire. Il avait rapidement compris qu'il n'avait aucune chance avec moi et j'avais découvert qu'il était plutôt sympa. J'avais trouvé des médicaments dans le supermarché, Kevin m'avait aidé à forcer la pharmacie. Seulement aucun de nous ne connaissait le dosage ou même quel médicament je pouvais prendre alors... J'avais décidé de n'en prendre aucun. Les garçons n'avaient pas eu l'air fans de cette idée, comme ils avaient peur que je les rende malades à leur tour, mais tant pis.
De toutes manières le magasin était assez grand pour que je puisse squatter tranquillement mon coin et eux le leur. J'avais investi une des tentes du fond du magasin -qui étaient déjà là à leur arrivée d'après eux-, pour être au calme et aussi pour les préserver de mes microbes, je l'admets. Ca faisait désormais un peu plus d'une semaine que j'étais ici. J'avais d'ailleurs passer les deux derniers jours à dormir. Je m'étais enfin réellement détendue en leur présence et je les appréciais, alors j'osais me laisser aller totalement. J'ignorais depuis combien de temps je n'avais pas passer de vraies nuits de sommeil, à dormir sur mes deux oreilles. Probablement pas depuis des années, avant Caledonia. Kyle ou Greg passait régulièrement pour me dire qu'ils allaient manger et me demander si je voulais me joindre à eux, mais généralement, je préférais dormir et ils me fichaient la paix.
Des voix me tirèrent du sommeil, j'étais prête à envoyer bouler celui qui venait d'arriver quand une petite voix me souffla que ce n'était pas à moi qu'on s'adressait. Les voix étaient légèrement étouffées par la tente, mais j'entendais tout de même ce qu'il se passait.
-Si tu peux l'aider, vous pourrez passer la nuit ici.
-Si elle est malade, elle serait une miraculée si dix minute suffisaient à la guérir.
Cette voix ne m'était pas étrangère, loin de là. Je ne l'avais pas entendue depuis longtemps, mais elle avait beaucoup résonné dans ma tête ces dernières semaines. Chubs ? Je faillis tenter d'ouvrir les yeux avant de me dire que c'était sûrement une hallucination. J'avais probablement une nouvelle montée de fièvre. La dernière fois, j'étais convaincue d'avoir senti Christian me tenir la main, mais après coup, je m'étais rendue compte que c'était impossible.
-Il y va seul. Vous vous restez, là. Surtout la Jaune.
J'entendis une voix inconnue commencer à répondre quelque chose mais le son disparut brusquement. La seconde suivante, les voix étaient plus proches. Une main froide était posée sur mon front alors qu'une autre main à la texture étrange tenait ma main gauche.
-... crois qu'elle a de la fièvre, fit une voix que j'identifiais comme celle de Greg.
Je compris que peu importe ce qu'il se passait, j'avais dû me rendormir un temps indéterminé sans m'en rendre compte. Je compris seulement pourquoi la main qui tenait la mienne me semblait étrange. Elle était dans un gant en plastique. D'accord, cette fois, si j'ouvrais les yeux j'allais voir Taylor. J'étais complètement en train d'halluciner. Peut-être que j'étais même encore en train de dormir.
-Tu crois ? siffla de nouveau la voix de Chubs. Bon sang, elle rayonne de fièvre. Et aucun de vous n'aurait pris la peine d'aller chercher un thermomètre, non ? Va m'en chercher un, au lieu de rester planté là.
-Arrêtez de crier, fis-je d'une voix rauque. J'ai mal à la tête.
Comme dans un rêve, je parvins à soulever mes paupières pour croiser des yeux marron que je n'étais pas prête d'oublier. Chubs. Il me sourit en croisant mon regard et dégagea des cheveux collés à mon front. Il avait l'air si réel.
-On ne se voit plus pendant deux mois et tu arrives à tomber malade, franchement tu fais toujours tout pour te faire remarquer.
Mes lèvres s'étirèrent en un semblant de sourire alors que le jeune homme regardait à coté. Je suivis son regard et découvris non pas Taylor mais une petite fille aux cheveux cheveux noirs très courts et aux grands yeux marrons. Il me fallut quelques instants pour la reconnaître. Suzume. Je ne lui avais jamais vraiment parlé, mais je savais que Taylor s'était beaucoup occupée d'elle à Caledonia. Etrange que mon cerveau décide plutôt de me montrer cette petite fille.
-Zu ? Tu veux bien aller chercher Lee ?
Elle hocha la tête et disparut en courant. Quelques instants plus tard, une tignasse blonde tout aussi familière que les yeux de Chubs entra dans la tente. Liam sourit quand il vit que je le regardais, mais son sourire ne gagna pas ses yeux. Il s'agenouilla à coté de moi, en face de Chubs.
-Salut, Petit Érable...
Mon coeur se serra à l'entente de son horrible accent -que j'avais toujours trouvé adorable- qui me manquait tellement.
-Aide-moi à la redresser, fit Chubs, la voix tendue, sans me laisser l'occasion de dire quelque chose.
Je les sentis attraper mes épaules et quand je rouvris les yeux, Chubs avait l'oreille collée contre ma poitrine -s'il n'avait pas s'agit de lui, la situation aurait pu être très étrange- et j'avais la tête sur l'épaule de Liam.
-Est-ce que je suis morte ? murmurai-je.
Ils sursautèrent tout les deux. J'avais encore dû sombrer sans m'en rendre compte, j'ignorais combien de temps. Une main me caressa les cheveux et je devinais qu'il s'agissait de Liam.
-Non, tu es parfaitement vivante. Peut-être un peu cassée, mais Chubs va te réparer. N'est-ce pas, Chubs ?
Une note étrange transparaissait dans sa voix, sans que je parvienne à déterminer ce que c'était. Chubs hocha la tête sans pour autant me regarder.
-Bien sûr. Mais tu restes avec nous cette fois, Cassie, d'accord ?
-D'accord...
Il finit par se redresser et jeta un regard à Liam que je ne pus déceler, avant de me regarder.
-Ca fait combien de temps que t'es dans cet état ?
-Je sais pas... deux-trois semaines probablement...
Il m'observa un long moment avant d'hocher la tête comme pour lui-même. Il prit le cahier posé à coté de lui, en arracha une feuille et se mit à écrire frénétiquement. Il la tendit à Liam en lui demandant de voir s'il pouvait trouver ça. Liam hocha la tête et me fit glisser dans les bras de Chubs avant de se lever. Il me sembla qu'il était parti depuis une éternité quand je réussis à parler à nouveau.
-Vous êtes vraiment, là ?
-Oui, on est là. Et on ne va nulle part sans toi cette fois.
J'hochai lentement la tête. J'ignorais si je le croyais ou non. J'étais dans un tel brouillard... Je sentis ma tête de nouveau partir en avant et si Chubs ne m'avait pas tenue, tout mon corps aurait suivi le mouvement.
-Si tu pouvais ne pas t'évanouir sur moi, ce serait gentil.
Je souris faiblement sans rouvrir les yeux.
-Je vais essayer..., soufflai-je avant qu'une quinte de toux ne prenne mes bronches d'assaut.
Quand elle fut passée, Chubs m'allongea à nouveau. Je le retins par le bras.
-Je ne vais nulle part, fit-il, ayant compris mon inquiétude. Promis.
