Disclaimer : les personnages sont à Hiromu Arakawa, et je ne me fais pas de sous là-dessus.

Rating : T dans l'ensemble, et peut-être quelques passages plus durs qui seraient M.

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Bonjour à tous !

En ces temps de crises variées, un nouveau chapitre, qui à défaut d'être gai, aura je l'espère, le mérite de vous distraire. Une bonne nouvelle pour ceux d'entre vous qui suivent cette histoire : son écriture est désormais terminée, vous êtes donc sûrs de lire un jour la fin. Joie ! Je dois encore relire, corriger, reprendre un peu par-ci par-là, mais j'espère arriver à faire une publication plus régulière jusqu'à la fin. Ne vous attendez quand même pas à voir cela rapidement, je suppose que vous avez compris que ce n'est pas mon genre, mais comme je dis toujours, avec de la patience on y arrive !

Je profite aussi de l'occasion pour remercier tous les lecteurs qui découvrent ou qui suivent cette histoire depuis le début. Jusqu'à maintenant, même si je savais où j'allais, je n'étais pas complètement assurée de terminer, et savoir que d'autres lisent et peut-être attendent la suite, m'a clairement aidé et motivée pour aller jusqu'au bout de ce projet. Donc, merci encore de prendre le temps de vous arrêter ici !

Enfin : pensez à me laisser votre avis ! J'ai beaucoup travaillé, repris et remanié ce chapitre, comme tous les autres, mais celui-là encore un peu plus, et j'espère que ce qui s'y passe et son ambiance vous plaira.

Enfin bis : j'aimerais mettre un petit avertissement particulier pour ce chapitre, spécifiquement dans le contexte actuel, il n'y a pas plus de scène plus « violente » que dans le reste de l'histoire, mais c'est ici qu'Ed raconte ses souvenirs au complet, si vous ne vous sentez pas à l'aise avec l'idée, passez votre chemin.

Sur ce... Bonne lecture, pensez à me dire ce que vous avez aimé, prenez soin de vous et je vous dis à bientôt !

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Chapitre 8 : Entre rêves et réalités

Pendant les jours suivants, jusqu'à la fin des vacances, une nouvelle routine s'installe. Pinako insiste pour que les deux frères mangent désormais chez elle elle peut ainsi les tenir un peu plus à l'œil. À la première occasion, elle accompagne Edward au travail pour rencontrer son patron. Tous les trois discutent de nouveaux horaires, pour que le jeune homme puisse continuer son boulot mais aussi se ménager un peu plus, y compris après la reprise des cours. La vieille dame pensait qu'au nom de son indépendance l'adolescent protesterait contre son ingérence, mais cela semble au contraire lui convenir. Comme s'il se sentait soulagé de laisser quelqu'un d'autre prendre les décisions à sa place. Et c'est peut-être le cas après tout. Chaque matin, Pinako voit Alphonse donner le rythme de la journée, traîner son frère à table, puis le ramener chez eux, et le manège se répète ainsi pour tous les repas. Lors de leur passage elle demande au cadet de lui montrer ses dessins et admire les œuvres variées. Lorsqu'Ed ne travaille pas, ils passent parfois tous les deux l'après-midi avec elle et Winry. Pendant qu'Al dévore un des livres ramenés de la boutique, son frère reste les yeux dans le vague, assis à la fenêtre. Ces jours-là, toute la maisonnée semble plus silencieuse, comme pour s'accorder à l'humeur des adolescents. D'autres fois ils arrivent bruyamment de chez eux, commentant les exercices qu'ils viennent de faire. Au travers de ces bribes de discussions, Pinako comprend qu'ils ont repris un entraînement sportif et se tient au courant lors des repas.

« Vous avez recommencé le sport ?

- Oui. Tout doucement, mais oui, répond Al entre deux bouchées de ragoût.

- Vous savez qu'il faut reprendre en douceur n'est-ce pas ?

- Mais oui mamie ! Ne t'inquiète pas ! Cette semaine on fait juste des étirements et quelques abdos, rien de méchant.

- C'est pas vrai, mamie ! Intervient Winry. Avant-hier quand je suis allée les chercher, ils enchaînaient leurs figures de combat !

- Al ?

- T' y comprends rien Winry ! On était pas en train de se battre ! » Alphonse lui lance un regard noir, puis sourit à Pinako. « Je t'assure, mamie ! Les figures dont elle parle c'est juste des révisions de katas, c'est presque comme des étirements, à peine plus poussé, et on fait que les premiers, pour pas forcer. Pas de combat, rien ! Que des trucs doux pour bien refaire les muscles et retrouver la souplesse. »

Pinako le regarde d'un air sceptique.

« Je t'assure mamie !

- Ed ? » La vieille dame observe l'adolescent qui ne s'est pas encore mêlé de la conversation, comme si elle ne le concernait pas.

- « Humm ? » Il lève la tête de son assiette, les regarde tous les trois, comme s'il cherchait pourquoi elle l'interpelle. « Oh, oui, c'est à peine plus que des étirements mamie. Al ne veut même pas me laisser faire une rondade c'est te dire qu'on ne se fatigue pas ! »

Le cadet sourit largement, triomphant silencieusement, puis il se lance dans une longue explication, détaillant son programme sportif de remise en forme. Pendant que Winry et lui débattent de la progression dans le temps des exercices, Pinako scrute le visage de l'aîné qui est retourné à son assiette l'air indifférent. En d'autres temps, c'est lui qui aurait donné les informations.

« Et comment ça se passe au boulot ?

- Ça va. Les clients sont sympas.

- Et les nouveaux horaires ?

- C'est tranquille. Le patron est vraiment cool. »

Réponse minimale. Aujourd'hui pas de grande description colorée d'un client fantaisiste ou d'une demande farfelue. Edward est redevenu secret. Un coup d'œil à son frère, hochement de tête. Elle sait qu'il l'accompagne parfois au travail, ou vient le chercher, prétextant vouloir sortir. Elle sait que le patron est vraiment réglo, mais la présence d'Alphonse empêche son frère de pousser ses limites.

Une fois la table débarrassée et nettoyée, Edward sort ses classeurs, cahiers et livres.

« Ed, tu es sûr que tu ne veux pas venir au ciné avec nous ? insiste Winry

- Humm… Faut que je révise, contrôle à la rentrée. »

Alphonse soupire et suit la jeune fille vers la porte. Après leur départ, le calme s'installe. Pinako sert deux tasses de café, puis s'assied avec sa pipe et son journal, en face d'Edward. Le silence est seulement troublé par le glissement du stylo sur les feuilles de papier, le léger bruit des pages tournées. Après avoir fini sa lecture, la vieille dame pose le journal et observe le garçon.

Il a arrêté d'écrire. À nouveau le regard dans le vague, tourné vers la fenêtre. La grand-mère tire une bouffée, exhale lentement la fumée et fronce les sourcils. L'insouciance habituelle du jeune homme et ses capacités naturelles ne nécessitent pas qu'il travaille autant sur ses devoirs. Pour la boule d'énergie qu'il a toujours été, ce comportement introverti est inquiétant. Ces vacances-ci, il est… trop sage. Elle voit bien les coups d'œil de Winry, les hésitations d'Alphonse. Elle-même ne sait pas très bien par où prendre le problème. Ils sentent tous qu'Edward ne va pas bien, chacun à sa façon essaie de l'aider. Et si elle est contente de le voir reprendre le sport avec son frère, cela l'ennuie de constater qu'il ne prend plus d'initiatives. Si son travail et les autres adolescents ne le poussaient pas dehors, il ne sortirait probablement pas. Enfermé dans une mélancolie dont rien ne semble pouvoir l'extraire, sa bonne humeur et sa joie de vivre ont disparu, comme effacées par le reste. Comme si déployer son caractère habituel lui demandait trop d'énergie d'une réserve qu'il n'a plus. Elle soupire, se lève pour reprendre du café puis se rassoit. L'après-midi passe lentement.

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Il se retourne, près de lui son frère sourit à la blague qu'il vient de faire. Pourtant, quelque chose ne va pas, les murs autour d'eux sont trop haut, la rue trop étroite, une impression de danger lui serre la poitrine. Une série de claquements sourds résonne, des cris, des gens qui le bousculent, il perd Alphonse de vue.

« Al ! »

Il crie, pourtant aucun son ne sort de sa bouche.

À nouveau ces claquements qui résonnent. Il doit retrouver Al, il ne peut pas le laisser là.

« Al ! »

Sa gorge est serrée. Est-ce que son appel a été entendu ? S'il se retourne et que son cadet est à terre ?

Les murs autour de lui semblent s'élever. Se rapprocher. Comme si la ruelle devenait de plus en plus étroite. Comme s'il tombait au fond d'un puits, seul, dans un silence sans fin. Il court, un tournant, un autre…

Les murs s'allongent, semblent se déplacer.

Dans la ruelle suivante, les cris reviennent, étouffés. Les claquements encore.

Il entrevoit des cheveux dorés, mais lorsqu'il a presque rattrapé son frère un mur se dresse entre eux, l'empêchant de le rejoindre.

Il fait demi-tour, les claquements à nouveau. Il ne peut pas continuer de ce côté. Où aller ? Où est Alphonse ?

« Al ! »

Il repart dans une autre direction. Il ne reconnaît rien. Autour de lui, des murs gris se succèdent. Comment est-il arrivé là ? La panique le gagne. Il faut qu'il s'échappe de ce dédale ! Où est la sortie de ce piège labyrinthique? Où est Al ?

Devant lui, juste avant le tournant suivant, les claquements résonnent à nouveau. Non ! Sont-ils vraiment tout autour de lui ?

Il retourne en arrière. Vers où ? Le chemin semble avoir changé.

Au tournant suivant, la foule fond sur lui, le pousse, l'entraîne. NON !

D'autres corps pressés contre le sien. Une masse qui l'emporte. Des mouvements qu'il ne contrôle pas. Il ne veut pas aller par là. Il veut retrouver son frère. Le protéger. Ils n'auraient pas dû venir. Quelqu'un lui écrase le pied. Un autre lui tire l'épaule. Un troisième lui lance un coup de coude dans le ventre. Chacun essaie de se frayer un passage. Ils sont compressés. Tassés les uns sur les autres. Ils avancent ainsi. Il ne sent plus le sol. Flotte un moment. Il n'arrive pas à se dégager. Il grogne, essaie de dégager un pied, lance un bras. Tous le poussent. La foule est plus compacte, plus nombreuse, refluant vers lui, comme si elle n'allait jamais se tarir. Le flot l'emporte. Ils avancent en criant, en le portant vers une destination inconnue, comme une offrande à sacrifier.

Soudain il se retrouve brutalement à terre. On se débarrasse de lui. Les premiers l'ont jeté, les suivants le piétinent. Forêt de jambes, armée de chaussures qui l'attaque. Il est plaqué au sol. Il doit se relever. Chercher son frère. Se mettre à l'abri. Des cris. Des claquements. Et la douleur. Si intense que soudain plus rien n'existe.

Tout disparaît, remplacé par un vide d'un blanc éclatant, un silence absolu. Le temps est suspendu. Ed observe les alentours. Rien. Cela semble durer. Ou pas. Rien. Une pause dans cette tourmente. Rien.

Puis tout se superpose. Le vide sans fin, les ruelles trop hautes, le silence pesant. La foule a disparu, les cris aussi. Sont-ils tous morts ? Le blanc se teinte de bleu, des sirènes retentissent au loin, des silhouettes apparaissent. On lui parle, il veut se relever, chercher son frère. Plus rien n'existe vraiment. Où est Alphonse ? Une mare poisseuse et rouge s'étend doucement. En son centre, un corps malmené. Il tend le bras, et il a beau allonger ses doigts, les cheveux dorés restent hors de sa portée.

« Al... »

Son corps est lourd, douloureux, ne lui obéit pas. Il sent qu'on le soulève, qu'on l'emporte. Retour dans le grand vide blanc. Il a l'impression de flotter. Depuis combien de temps ?

« Al... »

Douleurs, dans la jambe, dans le bras. Une autre nuance de blanc, un mur. Le visage souriant du docteur Hughes. Une voix qui l'appelle. Son frère…

« Alphonse... »

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En ouvrant les yeux, Alphonse ne comprend d'abord pas ce qui l'a réveillé. Il ne fait pas jour, la rue est encore calme. Puis il entend du bruit dans la chambre d'à côté, comme un gémissement. Rejetant ses couvertures, il se lève et entre dans la chambre de son frère. Au moment où il ouvre la porte il le voit se débattre, empêtré dans ses draps et tomber de l'autre côté du lit. Il se précipite pour l'aider, l'entend grogner et évite de justesse un pied puis un bras. Edward essaie de se retourner, semble ne pas y arriver, gémit plus fort, comme s'il avait mal. Le cadet vérifie, non, il n'a rien. Cela doit être un cauchemar. Il secoue doucement son frère, l'appelle.

« Ed ! »

L'aîné secoue la tête, sans ouvrir les yeux.

« Al…

- Je suis là ! Tout va bien, réveille-toi !

- Al…

- Ed ! Réveille-toi ! »

Le corps de l'adolescent se fige et il ouvre les yeux.

« Alphonse…

- Oui, je suis là, tout va bien. Tu t'es fait mal ? »

Edward ne semble pas encore bien réveillé. Son regard vague semble fixer un point derrière Alphonse.

« Ça va ? Tu as mal quelque part ? »

Les yeux reprennent vie et les questions le ramènent à la réalité.

« Je… Oui… Heu… Non… En fait…

- Tu peux t'asseoir ? Allez, viens... »

Al aide son frère à se redresser puis à s'installer dans le lit. Il ramasse les couvertures et voit que pendant ce temps son frère a retrouvé ses esprits.

« Pousse toi un peu ! »

Il donne un léger coup d'épaule et Edward lui fait de la place. Il tire les couvertures sur eux.

« Tu as fait un cauchemar ?

- Hmm »

Ed se passe les mains sur le visage, comme pour achever de chasser le rêve, et soupire. Quelques minutes passent.

« J'arriverai pas à me rendormir.

- Tu veux m'en parler ?

- Non.

- Tu veux te lever ?

- Non. »

À nouveau le silence.

« Je sais plus quoi faire. »

Ce n'est pas si souvent qu' Edward prononce ce genre de phrase. Et c'est si soudain qu'Alphonse se sent complètement désarçonné. Mais il comprend qu'il ne doit pas laisser passer cela. Il serre son frère contre lui.

« Ça va aller, tu vas voir. On va s'en sortir. »

Il sent son aîné inspirer un peu plus bruyamment. Il resserre son étreinte sur ses épaules. Je suis là, semble-t-il dire silencieusement. L'atmosphère s'apaise. L'obscurité s'éclaircit. Les bruits familiers montent doucement de la rue. Le jour se lève.

« Tu veux faire un ou deux katas avant d'aller déjeuner ? »

Edward ne dit rien mais hoche la tête sur sa poitrine. Ils se lèvent. Côte à côte, ils enchaînent la succession de mouvements. Les premiers chassent le sommeil, les suivants aident les corps à se réveiller complètement. L'habitude dicte les figures aide l'esprit à se concentrer. Inspiration, expiration. Avancer un pied, parer d'une main, un coup, précision des gestes. Le calme nécessaire s'est installé, la deuxième série est parfaitement synchronisée et pour la troisième, Alphonse retrouve le regard brillant de son frère pendant une fraction de seconde, avant de se retourner pour le mouvement suivant. Lorsqu'ils arrêtent après la quatrième série, ils ont retrouvé le sourire et commentent leurs erreurs avant d'aller se doucher et s'habiller pour aller déjeuner chez leurs voisines.

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« Tu voudras que je t'accompagne ? »

Pas besoin de préciser plus, Edward sait parfaitement de quoi parle son frère. Il ne souhaite pas demander, ni être accompagné, ni même dévoiler cette facette de lui-même. Mais il n'a pas non plus une réelle volonté d'être seul, de sortir, de se confronter au monde. Il oscille entre son besoin d'isolement et son envie d'une présence chaleureuse et compréhensive. Il ne sait pas quoi répondre, se sent surtout perdu. Il finit par hausser les épaules, laissant à Alphonse le choix de comprendre et faire ce qu'il veut. Plus tard, lorsqu'il enfile sa veste rouge et sort, son frère lui emboîte le pas. Ils ne parlent pas. Mais marcher ainsi a quelque chose de confortable. Pas besoin d'échanger. La présence d'Al est réconfortante. Calme soutien, son frère est là pour lui. Ce simple fait l'aide à rester un peu ancré dans la réalité. Le trajet est court et sans histoire. C'est Alphonse qui ouvre la porte et entre en premier, laissant ensuite passer son frère, avant de refermer tout doucement.

« Bonsoir ! Vous avez rendez-vous ?

- Oui au nom d'Elric.

- Oui, vous pouvez aller vous asseoir, le docteur va venir. »

Ils s'installent et attendent. Alphonse sort de sa poche son carnet de croquis et un crayon. Edward se poste à la fenêtre et regarde vaguement la rue.

Ce soir, le docteur Hughes reste sur le seuil de la salle d'attente. Son éternel sourire aux lèvres, il observe les deux frères qui patientent. Il attend que l'un d'eux lève la tête et l'aperçoive. C'est finalement Edward qui, le premier, sent son regard peser sur lui. Il détache ses yeux de son observation des nuages et se tourne vers le médecin dont le sourire s'élargit.

« Je vois que je suis démasqué. Bonsoir Edward…

- Bonsoir Docteur Hughes. »

D'un geste le docteur l'invite vers l'intérieur de son cabinet et Edward se lève pour entrer, serrant la main tendue au passage.

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« Alors ? Comment te sens-tu ? Comment ça va aujourd'hui ?

- Hummm… Ça va.

- Ton frère m'a dit que vous vous étiez remis au sport…

- Au sport c'est vite dit ! Mais oui, on a recommencé à travailler nos katas.

- Vos katas ?

- Oui. En arts martiaux, ce sont des séries de figures qui s'enchaînent dans un ordre précis. Une succession d'attaques et de défenses face à un ou plusieurs assaillants. Cela permet d'apprendre différentes combinaisons, mais aussi de pouvoir travailler seul sans combat, ou bien plus en douceur.

- Je suppose que tu ne dois pas forcer ?

- Oui. Les katas c'est pas mal pour refaire les muscles.

- Et à part ça ?

- …

- …

- …

- Des crises d'angoisse depuis la dernière fois ?

- …

- …

- Non.

- …

- …

- ...

- Je… C'est pas vraiment des crises d'angoisse. C'est plus… Je… Je sais pas… C'est plus… »

Le silence retombe. Et puis, très doucement, Edward explique :

« C'est plus comme si j'entendais des claquements, à chaque fois qu'il y a des bruits violents autour de moi. Et… Et alors… Je me fige. Je ne sais plus où je suis. Je ne sais plus ce que je fais. C'est pas comme la dernière fois que je suis venu. Mais… Je ne sais pas combien de temps ça dure. C'est un peu comme une transe. Et quand ça s'arrête, je… Je… Je sais pas, c'est bizarre tout à coup de retrouver l'endroit où je suis… Et c'est… C'est…

- … Angoissant ? Propose Hughes calmement.

- Oui. »

La réponse du jeune homme est à peine plus forte qu'un chuchotement.

« Cela s'appelle un « flash-back ». Après un événement traumatisant cela peut arriver. Un bruit ou une situation similaire provoque le flash-back et on a l'impression de revivre des parties du traumatisme. Cela fait longtemps que tu en as ?

- …

- Edward… C'est normal. » La voix de Hughes s'est faite douce et rassurante.

« Ça a commencé quand j'ai repris le lycée. »

Hughes écrit quelques mots sur sa feuille.

« Pourquoi tu n'en as pas parlé ?

- …

- …

- Je sais pas. C'est angoissant.

- Nous sommes là pour parler de ces angoisses, non ? » Hughes sourit chaleureusement.

L'adolescent hoche la tête imperceptiblement, avec un sourire mélancolique.

« Tu as dit que ce sont les bruits violents qui provoquent les flash-back…

- Oui.

- Tous les bruits violents ? N'importe lesquels ?

- Oui. Enfin… Non… Ça dépend…

- Alors ?

- Ça dépend des jours. Des fois rien ne se passe. Des fois, n'importe quel bruit violent suffit. Mais ça n'est pas souvent. Le plus souvent, ce sont des claquements.

- Des claquements ?

- Un bruit brusque, fort et sec. Des claquements répétés.

- Répétés ?

- Oui.

- …

- …

- …

- Comme les coups de feu. »

Il chuchote ces derniers mots, comme si les prononcer lui brûlait la langue.

Hughes a un air réconfortant.

Il laisse passer quelques instants, pour donner à l'adolescent le temps de se reprendre. Puis, d'une voix très douce, il pose la question suivante.

« Est-ce que tes cauchemars sont sur le même thème ? »

Le silence s'étire.

« Oui.

- …

- …

- …

- …

- Tu rêves uniquement de la fusillade ?

- Non.

- Quoi d'autre ?

- Des fois de ce qui s'est passé avant. Des fois des secours qui arrivent ou du réveil à l'hôpital. Presque toujours que j'ai perdu Al.

- Il est mort dans le rêve ?

- Pas toujours.

- Mais tu le perds quand même ? Comment ?

- Je le perds de vue souvent. Emporté par la foule, ou séparé par un obstacle. Des fois je le tiens et puis je le lâche ou il m'est arraché. C'est… angoissant.

- Je comprends. »

À nouveau le confortable silence.

« Est-ce que ces rêves sont proches de ce qui s'est passé ou est-ce très déformé ?

- C'est pas toujours exactement la même chose, mais c'est proche de mes souvenirs.

- Tu me raconterais ? »

Edward s'agite dans son fauteuil, mal à l'aise à l'idée d'évoquer ces moments douloureux. Hughes est au courant de ce qui leur est arrivé, il sait qu'Alphonse lui a raconté. Mais le dire lui-même, c'est autre chose. Machinalement, il s'enfonce dans le fauteuil, ses bras croisés serrés contre sa poitrine, comme un bouclier protecteur.

« Je… »

Il tourne la tête, son regard saute d'un objet à un autre. Ses lèvres se pincent. Il ferme les yeux.

« Je… » Il baisse la tête, puis très doucement énonce : « je ne sais pas par où commencer ».

Hughes répond chaleureusement, même s'il ne le regarde pas.

« D'où êtes-vous venus ? Et que faisiez-vous là ? »

Edward a toujours les paupières baissées. En entendant les questions son corps s'est tendu et son visage s'est crispé. Il inspire un peu plus fort et semble se forcer à expirer lentement. Puis il commence très doucement.

« Chaque année nous allons faire le marché de Noël de la Place avec Al. Des fois on en profite pour acheter des cadeaux. Mais le plus souvent on y va surtout pour boire un jus de pommes chaud. Quand nous étions enfants, maman nous emmenait faire des tours de carrousel et nous payait une gaufre et un jus de pommes chaud chacun. Ce sont des bons souvenirs et nous avons pris l'habitude d'y aller au moins une fois. »

L'adolescent a rouvert les yeux et détourné la tête, fixant un point sur le sol. Quelques secondes passent puis il continue.

« Cela faisait déjà deux semaines que le marché avait ouvert et j'étais impatient d'y aller. J'avais plusieurs idées auxquelles je tenais et je savais que j'allais les trouver là. Al voulait aller faire ses achats ailleurs et disait qu'on pouvait bien attendre les vacances pour aller se boire nos jus de pommes. Mais moi j'étais pressé de préparer mes cadeaux. J'ai pas beaucoup de temps libre cette année, et j'avais prévu plusieurs sorties surprises pour les vacances. Je savais que nous n'aurions pas le temps pendant les vacances, mais je ne pouvais pas le dire à Al. Alors je l'ai harcelé pendant trois jours jusqu'à ce qu'il se laisse convaincre et nous avions décidé d'y aller en sortant de cours. »

Un soupir. Edward resserre un peu plus ses bras. Ferme les yeux. Les rouvre. S'enfonce un peu plus dans le fauteuil. Puis prend une grande inspiration, comme avant de plonger.

« Al m'avait attendu à la sortie des cours, parce que je sortais plus tard que lui. Notre lycée n'est pas loin de la place du marché de Noël, c'était plus rapide d'y aller directement. On a d'abord fait un grand tour parmi les stands, pour se mettre dans l'ambiance et repérer ce qui nous intéressait. Après on a décidé d'acheter les jus de pommes avant de refaire le tour pour les achats. »

Une nouvelle pause. Plus longue.

« On faisait la queue pour les jus de pommes. Et puis j'ai entendu des cris. Des gens couraient. C'est étroit entre les stands et on a commencé à se faire bousculer et pousser contre les étalages. J'ai entendu Al crier. Il y avait de plus en plus de monde et la foule me poussait. Je ne savais pas ce qui se passait. Je ne voulais pas le perdre dans la foule. Alors je l'ai appelé, avant de ne plus le voir. Il a dû m'entendre parce qu'il m'a attrapé le poignet. J'ai commencé à le tirer vers la sortie du marché, dans le même sens que les autres, mais on était sur le côté, on avait du mal à avancer. Et puis il y a eu les claquements. Je pense derrière nous. Juste après j'ai senti que Al tombait. Comme il me tenait, j'ai été déséquilibré aussi. J'ai essayé de résister, mais il y avait plus de poids que je pensais. Al m'a dit qu'un gars lui était tombé dessus, ça doit être pour ça. Ils étaient trop lourds pour que j'arrive à les retenir, je continuais à être bousculé et ils m'ont entraîné. En tombant, j'ai senti une grosse douleur dans mon poignet. J'ai entendu encore des cris. Mais les gens se faisaient moins nombreux autour de nous, comme si la foule disparaissait ailleurs. Et puis un poids sur ma jambe et j'ai eu tellement mal. J'ai jamais eu mal comme ça. Je sais que j'ai crié. Fort. Et puis j'ai senti une main sur ma bouche. Là j'ai commencé à avoir peur. Je ne savais plus où était Al parce que je l'avais lâché, j'avais mal, je ne savais pas ce qui se passait, et puis la main du type m'empêchait de respirer comme il faut. J'avais l'impression d'étouffer. J'avais la tête qui tournait, l'impression d'être vidé de mes forces, que je n'arriverais pas à me relever. Il n'y avait quasiment plus personne. Et puis il y a eu encore des cris, des claquements. J'ai eu l'impression qu'ils étaient tout près. Et puis le tournis a pris le dessus, je n'y voyais plus rien. Je crois que j'ai encore entendu des cris, des coups de feu, des gens courir plus loin, avant de m'évanouir. J'ai dû rester un moment dans les vapes, je suppose, parce qu'après je me suis réveillé à l'hôpital. »

L'adolescent inspire bruyamment en resserrant encore ses bras autour de lui, comme pour empêcher le tremblement qui s'est emparé de son corps. Il ferme les yeux comme pour mieux lutter contre ses réactions involontaires. Pendant quelques minutes on entend seulement sa respiration désordonnée. Puis, semblant reprendre le dessus sur ses émotions, son souffle se calme et il rouvre les yeux.

« Merci de m'avoir raconté tout cela. »

Même s'il a parlé très doucement, la voix du docteur semble résonner dans le silence et Edward sursaute en l'entendant. Il lève les yeux vers le médecin et sourit faiblement avant de baisser la tête.

Le silence s'installe à nouveau.

« Est-ce que cela t'embête de sortir de chez toi ? »

La question prend le jeune homme au dépourvu. Encore dans ses souvenirs, il n'écoutait pas vraiment.

« Pardon ?

- Est-ce que cela t'embête de sortir de chez toi ?

- Non ? Pourquoi ?

- Alphonse me disait que tu n'étais pas beaucoup sorti pendant les vacances. Pourquoi ?

- Je n'avais rien à faire dehors.

- Te promener un peu, bouger.

- J'ai pas envie.

- …

- …

- Edward…

- …

- …

- OK. Peut-être que j'ai pas trop envie d'être au milieu des gens en ce moment. »

Hughes hoche la tête chaleureusement, d'un air encourageant.

Edward soupire.

« Je sais que c'est pas leur faute, mais depuis quelques temps les foules, même pas nombreuses, ça m'oppresse.

- Tu ne m'avais pas parlé de cela. Est-ce récent ?

- Je … Oui, je pense. Ça ne m'embêtait pas au début. J'avais besoin de ressortir très vite. Rester à la maison, ça me donnait l'impression d'étouffer, d'être enfermé. C'est pour ça que j'ai repris le lycée dès que j'ai pu. Tout allait bien. Et puis il y a eu les flash-back comme vous dites. Et puis les cauchemars. Et … Je sais pas, les autres… C'est comme s'il attendait, tapi au milieu des autres. Je ne sais … Je ne sais même pas à quoi il ressemble. Je sais qu'il a été... arrêté, mais... Mais… Parfois j'ai l'impression de voir une ombre se retourner dans la foule, d'entendre des coups de feu… Je suis... pas à l'aise dehors. Je veux pas... rester à la maison comme a fait Al. Je sais qu'il faut que je sorte, pour aller au lycée ou à mon boulot. Mais… Quand j'entends les claquements, je sais jamais trop si c'est dans ma tête ou si c'est réel. J'ai juste envie de me rouler en boule au fond de mon lit et attendre que ça passe. J'ai l'impression de devenir dingue. Je sais plus quoi faire. C'est... »

Sa respiration s'est accélérée, il s'est remis à trembler légèrement, et lorsqu'il lève les yeux vers Hughes, le docteur croise un regard rempli de détresse. Les traits de l'adulte s'adoucissent.

« Je pense que nous avons bien avancé aujourd'hui. »

Devant l'air stupéfait de l'adolescent, le médecin continue :

« Avec ce que tu m'as raconté et expliqué aujourd'hui, nous avons des pistes à creuser pour t'aider à aller mieux. On va pouvoir s'y mettre dès la prochaine fois si tu veux.

- Pourquoi pas dès aujourd'hui ?

- Parce que tu as déjà beaucoup parlé et que c'était éprouvant. Et parce qu'il nous faudra un peu de temps aussi.

- D'accord. »

L'adolescent semble déçu.

« Tu veux que je t'explique ce que nous ferons la prochaine fois ?

- Mmm…

- Au vu de ce que tu m'as expliqué, j'aimerais essayer avec toi une méthode de recodage des émotions. »

Comme il s'y attendait, le médecin voit l'adolescent froncer les sourcils.

« Vous voulez me recoder ? C'est quoi ces bêtises ?

- Ce ne sont pas des bêtises. C'est une méthode encore récente, mais qui donne de bons résultats. À l'aide de gestes précis, il s'agit d'apprendre à ton cerveau qu'il n'a plus besoin de te lancer des messages de danger quand il ressent certaines émotions. L'idée est de t'aider à digérer les souvenirs sans que les émotions qui leur sont liées t'étouffent. Revenir à quelque chose de plus neutre pour que ton cerveau accepte de classer l'affaire pour ainsi dire. »

Edward se déride, sa curiosité est piquée.

« Et ça marche vraiment ? Vous faites ça comment ?

- Ça ne marche pas à tous les coups, mais on obtient de bons résultats. Je t'expliquerai le détail la prochaine fois, mais pour faire court : on va travailler par association d'idées et avec une stimulation oculaire. Je vais te demander de suivre des yeux ma main. Cela va stimuler certaines zones du cerveau et permettre de neutraliser la charge négative des émotions. »

Hughes marque une pause. Et observe comment son interlocuteur digère les informations. Puis il ajoute :

« Alors ? Tu veux bien essayer ?

- Moui… À vous écouter ça effacerait magiquement les stress vot' truc ! »

Hughes sourit, amusé.

« Ce n'est pas magique ! Il y a des études scientifiques et des essais cliniques qui expliquent les raisons des réactions du cerveau derrière cette pratique. Après, bien sûr chaque personne réagit différemment, rien n'est jamais sûr à cent pour cent.

- Hum, je comprends.

- Mais cela vaut la peine d'essayer et si cela fonctionne, tu devrais être un peu plus apaisé. D'accord ?

- OK.

- Très bien ! Alors, il faut que nous prévoyions un créneau un peu plus long la prochaine fois, nous aurons besoin d'un peu plus de temps pour tout mettre en place. »

Edward hoche la tête. Puis Hughes reprend.

« Comment te sens-tu ? Ça va ? »

L'adolescent redresse la tête un peu surpris, et regarde le médecin qui lui sourit. Ce sont les questions qu'il pose pour débuter la conversation. Là, la séance est finie, non ? En dévisageant le médecin, il se rend compte qu'il ne l'a quasiment pas regardé cette fois-ci. En cherchant sa réponse, le jeune homme se rend compte qu'il se sent fatigué, que cette consultation lui a pesée.

« Je… suis fatigué. C'était… dur, aujourd'hui. Mais je crois que ça va un peu mieux. Je… J'ai envie de rentrer chez moi.

- Oui. Je comprends. Repose toi ce soir, d'accord ? Prends quelques minutes pour respirer lentement avant de te lever, et ensuite nous irons voir l'agenda pour le prochain rendez-vous. »

Ed hoche à nouveau la tête puis ferme les yeux. Il inspire profondément et expire lentement. Une fois, deux fois. Il sent ses épaules se relâcher. Son corps se détendre. Une troisième respiration et il ouvre les yeux. Pour un peu il aurait l'impression de redécouvrir le cabinet, comme s'il venait de s'y réveiller.

Hughes s'est levé et lui tapote l'épaule d'un geste d'encouragement en le dépassant pour ouvrir la porte. Edward se lève à son tour et le suit. Il écoute distraitement le médecin discuter avec sa secrétaire pour arranger l'horaire des prochains créneaux prévus, tout en observant Alphonse dans la salle d'attente. Comme à son habitude, il dessine. Très concentré, il crayonne et même si de loin Ed ne voit pas exactement ce que son frère a représenté, il voit que c'est une scène représentée dans ses moindres détails. Puis, prenant conscience du changement dans les bruits qui l'entourent, Alphonse lève la tête de sa feuille, voit son aîné et sourit largement. Il range rapidement ses affaires, se lève et s'approche.

« Vous avez fini ?

- Oui. On est en train de revoir les prochains rendez-vous. »

Alphonse fronce les sourcils.

« Il veut essayer quelque chose et il faut un peu plus de temps, je t'expliquerai »

Alphonse hoche la tête pour montrer qu'il a compris et attend patiemment que les nouveaux horaires soient pris.

Hughes les raccompagne à la porte et leur serre la main à tous les deux.

« Rentrez bien. Alphonse, je te vois demain n'est-ce pas ?

- Oui, en début d'après-midi.

- Très bien, très bien. À demain Alphonse, prends soin de toi.

- Oui, à demain Docteur Hughes !

- Edward, je te vois à la fin de la semaine. Repose-toi ce soir, d'accord ? Et ne force pas sur le boulot…

- Oui, à bientôt Docteur Hughes ! »

Le médecin prolonge un peu sa poignée de main, il joint sa deuxième main à la première, enveloppant celle de l'adolescent dans un cocon de chaleur, puis le regarde droit dans les yeux.

« Prends soin de toi Ed. À bientôt ! »

Puis il laisse l'adolescent se dégager et l'accompagne à la porte, pour un dernier salut avant de refermer doucement la porte derrière lui.

Ce n'est qu'une fois dans la rue qu' Edward réalise que le médecin a empêché la porte de claquer. Il sourit largement.

« Tu as l'air content ce soir », lui lance son frère. « Ça s'est bien passé ? Ça t'a fait du bien ?

- Je sais pas trop. Oui, je crois.

- Alors tu m'expliques ?

- Ah oui ! »

Et pendant qu'il rentrent chez eux, Edward explique à son cadet ce que le docteur lui a annoncé pour la séance suivante.