Chapitre VII : Le confort des nuages


Shogo émergea du sommeil au son lointain de l'eau finissant de bouillir. Un sourire satisfait s'étendit sur ses lèvres.

Si Shinya pouvait lui préparer son petit-déjeuner chaque matin, alors la vie valait la peine d'être vécue.

C'est-ce que je disais, non ? « Un monde où les choses banales sont faites de façon banale. ».

En arrivant dans le salon, à moitié endormi, il en était encore à essayer de deviner où et comment boutonner sa chemise quand il vit Shinya dans la cuisine, en train de fouiller dans les placards. L'albinos le regarda hésiter quelques secondes, le temps de s'assurer qu'il cherchait bel et bien les boîtes de thé.

-L'autre, sur ta droite.

Le beau brun tourna la tête et lui adressa son air bienveillant.

-Bien dormi ? demanda-t-il.

-Mmh... Et toi, ça allait le canapé ?

-Oh, ça va. J'ai pris l'habitude quand j'étais exécuteur. Tu sais, je n'avais pas l'énergie d'aller jusqu'à mon lit après avoir travaillé sur un cas pendant la moitié de la nuit.

Ils échangèrent un regard songeur.

Non, pas la peine de se souvenir de cette époque aussi tôt dans la journée.

-Du coup, tu prends quoi ? demanda Kogami en ouvrant le bon placard.

-Comme d'habitude.

Shogo observa avec amusement que Shinya s'apprêtait à lui faire remarquer le manque de précision, avant de comprendre qu'il s'agissait d'un défi. Il examina les boîtes de thé avec attention, un sourcil arqué.

-La bleu, donc ?

L'albinos sourit. Il sentit de nouveau cette tendresse lui envahir la poitrine. Shinya commença à verser le thé bouillant, inclinant la tête de côté pour éviter la vapeur. De cet angle, on voyait les muscles du dos de son cou se tendre légèrement, et Shogo perdit un instant sa perception du temps et de l'espace.

-Tu permets ? demanda-t-il en lui posant la main sur l'épaule, ses doigts lui caressant la base de la nuque.

Le brun émit un son que Shogo hésita à interpréter entre un grognement de rejet ou un ronronnement d'appréhension. Malheureusement c'était le premier, et Shinya fit un mouvement nerveux d'épaule.

-Pas touche.

L'albinos eut un sourire amusé.

Toujours pas.

-Je peux te sentir le cou, dans ce cas ?

Le beau brun se retourna, interloqué, avec une adorable teinte rosée sur les pommettes.

-Pourquoi faire ?

-Parce qu'il me semble que tu ne sens presque plus le tabac et que je veux en être sûr. Alors, je peux ?

Face au sourire angélique de Makishima, Kogami souffla par le nez et lâcha un "hum" approbatif. Les mains jointes dans le dos, Shogo lui huma le cou comme s'il s'était agi un fruit mûr suspendu à un arbre.

-On ne sens presque plus la cigarette, maintenant, commenta-t-il gaiement.

Et pour tous dire, l'odeur qui reste est… eh bien, c'est Shinya.

-Shogo. Assis-toi, le petit-déjeuner est servi.

-Je t'aime. Épouse-moi.

-Arrête, dit Shinya d'un air qui se voulait agacé malgré son amusement.

Ayant finit par obtempérer, Shogo se servit les condiments qui composaient la majeure partie ses petits-déjeuners ; un bol de thé et une poignée de madeleines. À côté, le jus d'orange et les tartines à l'œuf de Kogami ressemblaient à un festin. Bizarrement, ce dernier ne l'avait pas encore enjoint de passer à quelque chose de plus complet. Avec un engouement enfantin, l'albinos trempa sa pâtisserie dans le bol de thé. Mordant dedans, il ne remarquait pas le regard amusé du brun qui suivait des yeux les gouttes qui lui coulaient sur le menton.

-Rassure-moi, tu te comporteras autrement quand Gino et Masaoka seront là ce midi, n'est-ce pas ?

-Mmh ? demanda Shogo en s'essuyant avec la manche.

Kogami soupira.

-Ta façon de manger, dit-il en le pointant du doigt.

-Ah, en effet, comprit Makishima en baissant les yeux vers les tâches de thé sur sa chemise. Ne t'en fait pas, je ne me permets de faire ça que seul ou avec toi. Tu te doutes bien que je sais faire semblant d'être adulte ?

-Sans doute. Cela dit… reste aussi toi-même, si c'est possible ? C'est-à-dire que, même si tu avais ta façon de te comporter de façon charismatique en face des gens avec qui tu faisais affaire, ou que tu influençais pour servir tes plans, mais je préfèrerais que…

-Ça va !

Makishima avait presque crié, mais sans colère ou même agacement. Sa voix était bizarre, ses mains crispées, et ses yeux grands ouverts.

-Ne… ne t'inquiète pas Shinya, je ne fais plus ça maintenant, alors n'en parlons pas, d'accord ?

Kogami pouvait presque entendre les battements de cœur de l'albinos.

-Shogo ! Qu'est-ce qui t'arrive ?

-Rien. Rien du tout. Oublie ça. Donc, tu disais qu'ils arrivent… à quelle heure, déjà ?

-Attends ! Réponds-moi avant ça !

-Je t'ai dit que je ne veux pas en parler.

-Dis-moi au moins si tu vas bien. Je t'en prie.

-Ne t'inquiète pas. Je n'ai rien.

Shinya le regarda encore avec inquiétude.

-Bon, soupira-t-il. Ils devraient arriver à midi-trente, et je fais confiance à Gino pour faire arriver son père à l'heure.

-Masaoka, c'est-à-dire ?

-C'est ça. Autre chose ? ajouta Shinya en voyant l'expression songeuse de Makishima.

-Je me demandais simplement s'ils connaissaient… eh bien, Sasayama ?

-Aussi.

-Et ça ne risque pas d'être un problème ? Quand je pense au temps qu'il t'a fallu pour ne plus me haïr pour ça, alors eux…

-Ils n'étaient pas aussi proche de lui que je l'étais.

-Mais en contrepartie ils ne me connaissent pas.

-Ils apprendront.

L'albinos leva un sourcil en voyant l'expression déterminée de Kogami.

Mais pourquoi faire venir ceux qui ont subi mes crimes en particulier ? Je crois me souvenir que ce sont ceux dont tu es le plus proche, mais… Ah, sans doute sont-ils aussi les plus intéressants ? Et… ça lui ferais certainement le plus plaisir de me voir m'entendre avec eux. Je lui dois bien ça.

-Je ferais de mon mieux, alors, dit Shogo en trempant une autre madeleine.

Shinya soupira.

-Écoute, il faut aussi savoir que je suis le seul à avoir autant réagi à la mort de Sasayama. Normalement, la mort d'un exécuteur n'était pas quelque-chose d'exceptionnel, et quand c'était un criminel qui était responsable, on pouvait même être soulagé de pas avoir eu à faire le sale boulot soi-même. Je m'étais simplement trop attaché à l'un d'eux, au point d'oublier qu'il pouvait disparaître à tout moment. Une erreur de jeunesse. Ce qui fait que sa mort a été pour moi le coup qui a mis à bas tout l'idéalisme que je pouvais avoir envers le système ou le futur. Et comme je venais du même coup de perdre le peu d'influence que je pouvais avoir sur le monde, il ne me restait que la vengeance pour me maintenir debout.

-…Tu l'aimais, n'est-ce pas ? finit par demander Makishima avec résignation.

Shinya secoua la tête.

-Je… non, on ne peut pas vraiment dire ça. C'était plutôt un béguin, rien de plus. Mais bon, à l'époque ça me paraissait incommensurable.

-D'accord. Je vois.

Makishima porta son index à sa bouche, songeur.

- À ton avis, comment faisaient les autres exécuteurs pour tenir ?

-Oh, tu sais. L'instinct de survie, protéger un être cher, ou l'espoir de trouver un jour une raison d'espérer.

L'albinos hocha la tête en silence, l'air sombre. Kogami laissa échapper un soupir.

-Shogo. Regarde-moi.

-… ?

Il lui saisit fermement la main.

-Je te pardonne, ok ? Je ne t'en veux plus et je ne veux plus me venger. Fin de l'histoire.

Sorgo sourit.

-Merci.

Un air de mélancolie passa comme un nuage dans son regard. Il eut un imperceptible soupir.

-Je t'aime, tu sais ? finit-il par dire tendrement.

-Depuis le temps, tu te doutes bien que je suis au courant, répliqua Shinya en levant les yeux au ciel. Même si j'avoue ne pas me lasser de l'entendre.

-Vous acceptez des pots de vins ?!

Ginoza semblait choqué.

-Que voulez-vous, soupira le ministre avec une moue de dépit, les dernières modes sont pour le moins exigeantes. Ces temps-ci, il devient difficile d'aboutir à quoi que soit sans y avoir recours.

-Mais tout de même…

Masaoka eut un regard bienveillant pour la droiture morale de son fils.

-C'est vrai qu'on commence aussi à en voir de plus en plus dans la police, fit-il remarquer en reprenant un verre. Il a déjà fallu que je me débrouille pour éviter les ennuis qui viennent avec le fait de refuser de fermer les yeux quand on nous le demande.

-Estimez-vous heureux de pouvoir refuser, dit Shogo en agitant distraitement la baguette avec laquelle il mangeait. Les hommes d'affaires que je vois revenir du continent y on prit en confiance et ont adopté certaines habitudes… comment dire, ils ont découvert un monde où ils n'avaient pas à attendre un mois que l'administration leur annonce que leur budget a été annulé en raison des nouvelles normes. Là-bas, ça se règle à l'amiable… discrètement.

-Ils redécouvrent, alors. C'est pas si différent de ce à quoi ça ressemblait il y a une quarantaine d'année. À l'époque, ça a été l'une des causes qui a entraîné la création du Système Sibyl.

Makishima leva un sourcil et eut un infime soufflement de nez.

-Nous verrons bien où cela nous mène, finit-il par annoncer d'un air confiant.

Shinya s'aperçût que Gino commençait à frotter nerveusement l'arrête de son nez, là où ses lunettes décoratives se trouvaient autrefois.

Ce serait mieux pour lui de changer de sujet, là. Même si…

Il dévisagea le regard humblement gêné que son meilleur ami tournait vers son paternel.

Même si j'avoue qu'un monde où Gino accepte de voir les yeux de son père dans les siens et où il ne le regarde plus de haut en vaut probablement la peine…

Alors qu'il tentait de trouver quelque chose à dire pour faire revenir Gino dans la conversation, il se rendit compte que Shogo venait de le faire avec succès.

-Au fait, je me demandais que deviennent les anciens criminels latents dans la police ? Par rapport à ceux qui étaient encore enfermés en "thérapie", dit-il en se tournant vers Masaoka, vous avez eu l'avantage de pouvoir immédiatement retrouver votre travail après la chute de Sibyl mais je me demande tout de même comment cela a été vécu. Notamment, est-ce qu'il y a autant de conversion au christianisme ?

-Tu as envie de savoir si ta base de soutien est présente dans la police ? demanda Kogami.

-Comment ça ? interrogea Gino.

-Je suis principalement soutenu par les anciens criminels latents et les chrétiens immigrés aussi bien que convertis, expliqua le ministre. Et les premiers ont tendance à devenir les derniers.

-Comme Kagari, par exemple, commenta Masaoka. Il a été baptisé il y a deux mois.

-Ah bon ?

Shogo avait l'air enthousiaste.

-Il avait sérieusement besoin de se retrouver une famille et des gens qui comprennent ce qu'il avait vécu, continua le vieux en se resservant de l'alcool. Apparemment c'est ce qu'il a trouvé dans ce milieu.

-Vous ne m'avez pas prévenu ? s'enquit Shinya.

-Ne t'inquiète pas… enfin si, mais, c'est-à-dire qu'on vient nous-même tout juste de l'apprendre de lui il y a deux semaines, expliqua Gino. Et c'est uniquement parce qu'il avait oublié d'enlever la croix qu'il avait autour du cou. Il avait peur qu'on le prenne mal, et il voulait aussi garder le lieu de la cérémonie secret si j'ai bien compris. Au cas où.

Shinya serra les dents.

Ah.

Il voulut dire « Il aurait dû nous en parler, ça ne me dérange pas du tout. » mais…

Mais pourquoi est-ce que j'ai cette sensation dans la poitrine ? Comme s'il s'était séparé un peu de nous en se convertissant ? Je sais que c'est faux, je sais qu'il est toujours la même personne, mais… Je ne le sens pas … ? Je "sens" qu'il s'est éloigné. Et merde, je ne veux pas penser ça ! Shogo semble trouver ça formidable, alors pourquoi pas moi ? Bon, tant que je ne fais rien de ce "sentiment".

-Je passerai bientôt le voir, ça commence à faire longtemps, finit-il par dire en forçant un peu l'enthousiasme. Ce sera l'occasion pour que tu le rencontres, Shogo, ajouta-t-il en voyant l'expression intéressé de ce dernier.

-Je suis sûr que ce sera un plaisir.

Shinya et Ginoza semblaient avoir une quantité infinie de souvenir de jeunesse à échanger. Makishima les observait depuis la cuisine avec un léger pincement au cœur.

Je ne pourrais jamais avoir ça, aujourd'hui.

Il soupira à peine et reprit la vaisselle pour l'essuyer.

-Des regrets ? demanda Masaoka qui l'aidait.

-Vous êtes observateur. En même temps, quoi de plus normal pour un inspecteur ?

-C'est surtout qu'à mon âge, on commence à reconnaitre ce genre de chose.

Il jaugea l'albinos de haut en bas.

-Bon, alors comme ça, Shinya et toi vous êtes… quoi, exactement ? finit-il par demander en s'assurant que Kogami et Ginoza dans le salon ne pouvaient l'entendre. Parce que je ne crois pas qu'on puisse dire que vous êtes amis, ça n'y ressemble pas vraiment. Non, parce qu'à ce que je vois, Shinya a l'air de te tolérer, et même de te vouloir du bien, ce qui est plutôt incroyable quand on sait que tu es le type qui a tué Sasayama… Mais de ton côté je suis pas sûr, tu donnes plus l'impression de…

-…D'être tombé amoureux pour la première fois de ma vie, coupa l'albinos.

-Ah. Crédible.

-Crédible ? répéta Makishima, presque indigné.

-Ouais, c'est bien la façon dont tu le regardes. Et puis quand j'y pense tu as bien l'air du type qui a arrêté de s'attacher à quoi que ce soit il y a longtemps, et qui n'a pas grandi émotionnellement depuis.

Shogo ne répondit rien, les yeux dans le vague.

-Alors c'était quoi ? Ce qui t'a rendu apathique au monde réel ? Parce qu'apparemment tu lis au moins autant que Shinya, donc tu as dû compenser en t'attachant à de la fiction. Je me trompe ?

-Non… finit par dire l'albinos, un petit air triste dans le regard. Ce doit être ça, mais je n'avais jamais vu ma situation sous cet angle. C'est… assez pathétique, non ?

-Bah, tu es bien loin d'être le seul, de nos jours. Enfin, je crois que je commence à te cerner. C'est même assez clair, maintenant que j'y pense. Ça m'explique aussi un peu pourquoi il ne se méfie pas trop de toi. Même si ça me fait bizarre de me dire que Shinya serait embauché par son ancien ennemi… qui a réussi à devenir ministre, par la même occasion.

-Euh, rapport à ça, c'est… Je ne sais pas si on peut dire que j'ai réussi…

Makishima se tut, un sourire soucieux bien qu'amusé aux lèvres. Il porta sa main à son front et soupira.

-…Quel contrôle as-tu sur ta vie ? demanda Masaoka en levant un sourcil.

L'albinos le regarda, eut un petit rire et secoua la tête de droite à gauche.

-Les gens ont tendance à croire que je maîtrise tout, dit-il simplement. Et je n'ai pas envie de les décevoir. Alors pourquoi arrêter de faire semblant ?

-Pour vivre mieux ?

-Trop tard, je suis devenu ministre.

-C'est sûr. Enfin, ce n'est pas comme si ton ministère était le plus important et le plus sollicité.

-Oui, mais… je suis malgré tous dans le milieu. C'est-à-dire dans un aquarium de requins. Et je dois gérer toute sorte de relations…

L'albinos se tut de nouveau, jetant un coup d'œil en direction de Shinya. Masaoka hésita un instant puis, baissant encore plus la voix, s'adressa au ministre.

-Au fait, j'aurais… eh bien, un service à te demander.

Makishima tourna la tête pour le dévisager et, suivant son regard, vit qu'il le dirigeait vers son fils.

-Pour Ginoza, n'est-ce pas ? C'est ça. Attendez, laissez-moi deviner, cela fait longtemps qu'il aurait dû être promu à un meilleur poste mais ça n'arrivera pas puisqu'il n'a pas les relations nécessaires. Il est trop honnête pour penser à faire jouer ses contacts.

Masaoka lui jeta un air interpellé.

-J'ai souvent ce genre de demande, expliqua le ministre. Même si le problème est souvent plus l'incompétence que l'honnêteté, pour tout dire.

-Tu me rends la chose presque facile, soupira le vieux. Alors… tu peux l'aider ?

-Vous savez très bien que je le peux. La véritable question que vous vous posez est : est-ce que je le voudrais bien ?

Shogo sourit et, avant que son interlocuteur n'ait pu s'exprimer, il reprit.

-C'est oui, bien sûr. Quelles raisons aurai-je de refuser ? Je vois bien qu'il le mérite et c'est un ami de Shinya. Alors pour une fois que je peux simplement rendre service…

-Bon. Merci.

Shogo contempla la vaisselle finie en soupirant.

-Je crois que je vais les rejoindre, dit-il en désignant de la tête les deux amis. Mais j'aimerais tout de même que vous sachiez une chose… J'essaie vraiment de faire le bien, même si ça n'en a pas l'air.

-Et pourquoi je devrais te croire ?

-Parce que Shinya est quelqu'un de bien et, même si je sais que ce n'est pas très normal, il est tous ce que j'ai. Sans lui… je ne sais pas, mais je ne préfère pas y penser. Je crois en lui, d'une certaine façon, donc vous pouvez faire confiance à ma volonté de ne pas faire quelque-chose qu'il désapprouverait.

-Non.

-Pardon ?

-Tu mens. Je ne sais pas ce que c'est mais tu caches quelque-chose aussi bien à moi qu'à lui. Tu as peut-être réussi à le tromper, mais il en faut plus pour arriver à me duper. Alors je vais me répéter : pourquoi devrais-je te croire ?

Makishima hésita un instant, puis sortit de sa poche un petit objet br