Chapitre 16

Disney

- Regarder la télévision toute la soirée n'est pas un programme, laisse tomber Jaime le matin du 14 Février, parce qu'il n'y a pas d'autres sujets de conversation aujourd'hui que le déroulé de la soirée que chacun se fera de la Saint-Valentin.

Cette fête des amoureux ridicule a fini par prendre d'assaut Winterfell, et tandis que les stalactites tombent des toits, Jaime parle de tout et de rien en déblayant les écuries, parce qu'il parle toujours de tout et de rien, parce qu'il ne sait pas travailler en silence.

Et Brienne aimait le silence – elle aimerait l'aimer encore, d'ailleurs, mais elle le supporte de plus en plus mal, elle doit l'admettre. Le silence signifie penser, et penser la ramène toujours à Catelyn Stark, à Renly, à l'humiliation de son fiancé. Alors que le bavardage stérile de Jaime l'empêche de replonger dans ses idées les plus morbides.

- C'est le mien, répond-elle en brossant l'encolure d'un cheval. Tout, plutôt que de risquer de croiser Tormund.

- Comme c'est dramatique, soupire Jaime d'un air amusé. Je suis pourtant sûr qu'il a encore une déclaration à vous faire.

Pour toute réponse, Brienne lui jette de la paille au visage. Nyrah, la petite chienne-louve qui aborde son quatrième mois d'existence avec joie, course immédiatement la paille, et Jaime se retrouve avec l'animal dans les jambes.

- Et qu'allez-vous regarder ? demande-t-il en bataillant pour se défaire de la boule de poils qui jappe avec enthousiasme. Des comédies romantiques ?

Elle foudroie Jaime du regard pendant qu'il bat exagérément des cils. Elle aimerait le tuer, là, mais ça ne sert à rien. Il ne peut pas savoir qu'elle ne supporte plus ces films idiots depuis qu'on l'a humiliée devant toute sa famille.

- Des films Disney, probablement, réplique-t-elle la tête haute.

- Vous êtes sérieuse ?

- Pourquoi ? Les dessins animés sont la propriété des enfants ?

Jaime est visiblement à court de mots, et Brienne s'accorde mentalement un point. Ce soir, elle le passera tranquillement dans sa chambre, devant sa télé, et le silence sera rompu seulement par les niaiseries des princes et des princesses et de leurs compagnons merveilleux. Elle n'aura qu'à éteindre son portable et faire semblant de ne pas être là si Tormund frappe à sa porte.

Ce qui ne l'empêche pas d'ouvrir, peu après le dîner, alors qu'elle entend brailler :

- Ouvrez à Tormund, votre seul et unique amour !

La porte s'écarte à la volée pour dévoiler le sourire goguenard de Jaime.

- C'est de très loin votre pire imitation, lâche-t-elle. Qu'est-ce que vous fichez là ?

- Je n'ai pas revu de Disney depuis une éternité.

- Je ne vous ai pas invité à passer la soirée avec moi !

- Dieux merci, rétorque Jaime en brandissant une bouteille d'alcool bon marché. J'ai de quoi me convaincre que ce n'est pas une trop mauvaise idée, et si je vous casse les pieds, vous n'aurez qu'à vous soûler pour me supporter.

Brienne ouvre la bouche, prête à l'envoyer se faire foutre pour de bon, mais elle revoie un manteau trop féminin et des boutons qui tombent, des boutons que Jaime recoud sans demander pourquoi, juste parce qu'il le peut. Et tout en se disant que c'est une connerie, elle le laisse entrer. Rien que pour le bond que fait Nyrah en jappant de joie et rien que pour le soupir théâtral de Jaime, elle se dit que ça ne peut pas être une si mauvaise idée que ça.

Il n'y a qu'une chaise dans sa chambre, sur laquelle elle indique à Jaime de s'asseoir pendant qu'elle prend place sur le lit. Les DVD qui s'entassent devant le lecteur ont un peu pris la poussière, mais elle les lance en repoussant le sentiment léger de honte qui la prend à l'idée de mâter un dessin animé avec un homme adulte insupportable qui va la juger, forcément.

Taram, Cendrillon, Blanche-Neige, La Belle et la Bête.

Jaime critique tout. Les elfes qui ressemblent à des petites fées, le principe d'un chaudron enchanté, la marraine la bonne fée, les souris qui parlent, les sept nains, la méchante sorcière qui ne tolère pas qu'une autre soit plus belle qu'elle. Brienne a bien le sentiment que son ton railleur change sur ce dernier commentaire, mais elle ne le note que distraitement, parce qu'elle est trop occupée à se contenir et à lui dire de se taire de manière à peu près polie. Elle ne comprend pas à quel point il peut se sentir seul pour avoir décidé de s'inviter ce soir-là, elle ne voit pas ce qu'il veut.

Quand ils en arrivent à La Belle et la Bête, Brienne espère qu'il va se taire et enfin, les dieux soient loués, c'est presque le cas. Il regarde en buvant, et la magie opère. A la fin du générique, il n'a presque pas moufté et elle se dit que finalement, la soirée n'a pas été totalement gâché.

- Quand j'étais petit, lâche-t-il soudain, je trouvais ce film nul à chier, parce qu'irréaliste. Les dieux n'en ont jamais rien eu à faire de la cruauté des nobles. Quand on a le pouvoir, on peut tout se permettre. Et je trouvais qu'il fallait vraiment être né en bas de l'échelle sociale et être con pour croire qu'une bonne fée allait venir tout arranger. Tous ces dessins animés sont débiles et niais.

- Je ne vous ai pas demandé de les regarder avec moi.

- Je ne voulais pas me bourrer tout seul.

L'aveu lui ait tombé des lèvres, et Brienne le dévisage pendant quelques secondes. A quel point le fantôme de Cersei empoisonne-t-il sa propre fête des amoureux, pour qu'il préfère venir cracher son fiel devant un dessin animé, avec une bouteille de vin ? Brienne préfère ne pas lui poser la question. Elle sent déjà bien trop la présence de cette jumelle qu'elle n'a jamais vue. C'est comme si Cersei Lannister s'était invitée à Winterfell.

- Ce sont des contes, dit finalement Brienne en se levant pour attacher la laisse au harnais de Nyrah.

- Ce sont des foutaises.

- Je suis presque étonnée que vous connaissiez un mot aussi savant.

Le sarcasme lui vaut un tirage de langue puéril quand elle revient cinq minutes plus tard de la dernière sortie de la petite chienne. Alors que Nyrah saute sur le lit pour se tasser dans la couette, Brienne ne peut pas s'empêcher de se dire que Jaime est un peu cette Bête qu'une épreuve a ostracisé et forcé à voir le monde sous un nouvel angle, mais elle a dans l'idée qu'il ne supportera pas cette analogie ce soir, avec une bouteille d'alcool dans l'estomac et une attitude aussi maussade. Alors elle garde sa réflexion pour elle et, comme il n'a pas l'air de vouloir partir, elle lui propose de se mettre un autre film. Elle jette son dévolu sur Le Roi Lion, parce qu'elle se dit que la plaisanterie vaut le coup d'être tentée, et Jaime râle en souriant, et fait mine de vouloir la frapper quand elle passe près de lui. Il perd l'équilibre, ses jambes s'emmêlent quand il se lève, et la gravité fait le reste. Brienne l'esquive mais le saisit au bras pour accompagner sa chute sur le lit. Il se retourne vaguement sur le dos, étonné de se retrouver sur les couvertures. Ses yeux écarquillés battent des paupières.

- Je crois que j'ai peut-être un peu bu.

- Non, vraiment ? ironise Brienne en le poussant. Décalez-vous, je n'ai pas l'intention de finir par terre ou sur cette chaise.

- Vous m'y avez bien fait asseoir.

- Parce qu'elle est tellement inconfortable que je croyais que vous partiriez plus vite. Allez, faites-moi un peu de place.

Et ils se retrouvent à deux sur la couette, sans que Brienne ne sache vraiment comment, parce qu'elle déteste partager son espace. Peut-être que le regard ahuri de Jaime la convainc d'être gentille au moins ce soir. Le pauvre est complètement à côté de ses pompes, elle ne va pas le frapper maintenant.