Hey !

Alors. J'ai un peu de retard. Bon. Ahah. Trois ans et demi mon dieu. Oubliez la promesse du chapitre précédent.

Au début j'avais juste prévu d'écrire deux trois trucs sur un autre fandom avant de revenir à cette histoire, j'avais même tapé le début de ce chapitre. Et puis j'ai jamais réussi à m'y remettre.

Et avec le temps, c'est devenu beaucoup plus dur de me replonger dans cette histoire. Parce qu'avec le recul, j'ai pu voir tout ce qui n'allait pas, que ce soit dans le style ou dans le traitement des événements et des personnages. Il y a sans doute beaucoup de choses que je ne referais pas de la même manière si je devais réécrire cette fanfic aujourd'hui (genre déjà, je suis que je n'aime pas la narration au passé et que ça me bloque clairement, je préfère l'immédiateté du présent) et ne serait-ce que parce que ma manière d'écrire a évolué, j'ai eu du mal à reprendre ce dernier chapitre. Il m'a demandé pas mal de boulot, j'ai dû relire une partie du manga et tout ce que j'avais déjà rédigé. J'ai essayé de retrouver un style qui va avec cette histoire, et j'ai du mal à voir si ça colle vraiment. Surement que les trois ans d'écart se sentent un peu, mais j'ai quand même réussi à terminer cette histoire, et ça me tenait vraiment à cœur.

(Aussi, j'ai changé d'ordinateur entre temps, donc mes guillemets ne sont plus les mêmes)

Du coup, je vous laisse avec le chapitre final ! (Sérieusement, s'il y a encore des lecteurices du début pour lire ce chapitre, je suis sur le cul. Mais s'il y a de nouveau-elles arrivant-es, j'espère que ça vous plaira !)

Bonne lecture !


Des portes à ouvrir

.

J'y croyais à peine. Malgré l'odeur froide de la nuit sur ses vêtements, la fraîcheur qui traversait les miens, le son étranglé d'un sanglot retenue, je craignais un tout de mon esprit. Un tour de force de mon imagination mêlée d'espoir. Une erreur, une envie trop forte qui aussitôt se trouverait déçue lorsque je comprendrais. Mais il n'y avait rien à comprendre.

Helen était dans mes bras. En vie. Elle n'était pas ce cadavre abandonné dans la forêt, son corps déchiré par les crocs d'une bête inconnue. Pas lovée dans une ruelle, agonisant sous les regards indifférents qui la croyaient endormie, une fleur de rouge sur ses vêtements. Elle était là. Son petit cœur battait férocement, elle tremblait, le corps plein du souffle glacé de la nuit. Minuscule, elle me serrait, nichant sa tête au creux de mon cou. Elle respirait contre ma peau. Ses poings empoignaient ma trop longue veste.

Elle murmurait un message inaudible. Sa voix fragile dans mon oreille. Contre moi.

Bon dieu, elle était là !

"Pardon Léo…"

Son timbre vibrait, fluet, dégoulinant de regrets. Et elle me demandait pardon, comme si je pouvais lui en vouloir… Elle était en vie, et le soulagement valait plus que la colère et la peur étouffante qui m'avaient étreint. Pour la première fois, la nuit me retournait ses prises. Alors peu importait les pleurs intarissables de James dans les bras de Louise, les soupirs soulagés d'Eliza, le souvenir acide de cet homme au visage figé dont je ne doutais pas de la culpabilité. J'abandonnais et la hargne et l'angoisse aux frissons d'Helen.

C'est à peine si je remarquais l'entrée de Maria dans la pièce. Je voulais juste serrer la gamine dans mes bras, jusqu'à ce que cette soirée d'inquiétude noire s'efface de ma mémoire.

Mais il me fallait bien me reculer, sans quoi j'allais finir par l'étouffer.

A nouveau, le vide entre nous.

Je me redressais brièvement, posant mes deux mains sur ses épaules. Si elle ne pouvait deviner mes yeux derrière le ramassis informe de mèches noires, je la dévisageais de la tête au pied, m'assurant que rien ne lui avait été fait. Pas de bandages, pas de blessures, si ce n'était quelques petites égratignures éparpillées sur sa peau. Des vêtements désordonnés, tâchés par la terre, et de grosses larmes au bout des cils. La peau rougie autour de ses yeux, ses lèvres déformées par une grimace de remords.

Sous sa joue, un début de bleu. Le reste d'une mauvaise chute, peut-être. Ou un coup de coude jeté par un autre gosse dans un élan effrayé. Une gifle de la part de Maria. Je ne savais pas, ne devinais que vaguement la douleur diffuse qui glissait sous sa peau. Une Helen blessée, c'était une Helen en vie.

Beaucoup de peur, mais peur de mal. En apparence.

Elle allait bien.

Enfin, je respirais.

J'enroulais ma main dans ma manche pendante pour essuyer les lignes salées sur son visage. Sa joue ramollie suivait le geste de mon poing.

"Tout va bien, m'appliquais-je à la rassurer.

- On voulait juste voir, e-et -"

Sa voix se brisait sous la menace des sanglots.

"I-il avait dit que c'était un endroit spécial, et James et moi on avait un peu peur, mais Thomas il l'a traité de trouillard, et Jamais il a voulu lui montrer que non, et moi aussi et -

- Chut."

Ma main sur sa joue pour la calmer.

"C'est fini, ça va aller Helen."

Elle hocha la tête, puis revint se blottir dans mes bras, chaton apeuré. Encore une fois, je la serrais. Fort, très fort. Parce que je ne l'avais que trop peu fait, et que j'aurais pu me voir privé de cette occasion. Parce que nous venions d'échapper au pire. Un pire qui m'aurait laissé d'atroces remords. Un pire qui un jour, peut-être, se présenterait encore à notre porte.

Je chassais aussitôt l'idée et l'horreur qu'elle m'inspirait. Il m'était pour l'instant trop dur de réaliser que ces vies étaient aussi fragiles que celles que l'on m'avait déjà volées.

Je la serrais et, en même temps, je craignais de la blesser. De casser cette toute petite pressée contre moi, trop grand que j'étais face à elle. Étreindre, je ne savais pas faire. Je n'avais jamais appris. Pas avec les plus jeunes. Pas avec mes frères et sœurs.

"Léo ?"

Louise. Je relevais la tête, surpris, relâchant la môme logée contre mon torse.

"Je vais emmener Helen et James prendre leur bain, pendant que Maria fait son compte rendu aux agents. Tu peux aller te coucher, si tu veux.

- Non !"

La petite s'écria, agrippée à ma chemise. Elle nous regardait de ses yeux brillants qui suppliaient, secouaient la tête sur un puissant désaccord. Puis, réalisant l'indécence de son comportement, elle posa deux iris honteux sur ses propres pieds. Ses paluches cherchaient les miennes.

"Je veux dormir avec Léo !

- Helen… commença Louise.

- C'est bon."

La blonde me fixait, pleine d'un espoir douloureux. Elle méritait bien ça, après sa mésaventure. Elle méritait bien, oui, un effort pour tous ceux qu'elle avait fournis à mon égard.

"Ecoute Louise, et va prendre ton bain. C'est moi qui viendrai te coucher après, d'accord ?"

Rien n'était plus touchant que le sourire tordu d'émotion qui vint étirer son visage. Le mélange des larmes et de la joie sans sourire. Ce soulagement qui lui prenait le cœur et libérait le mien.

Pour la première fois, je la comprenais.

xoxoxox

Helen dormait, ses cheveux éparpillés en brins d'or sur l'oreiller qui soutenait sa petite tête. Sa peau sentait bon le savon dont on l'avait frottée, diffusait une effluve qui donnait envie de s'y pencher. Mais je n'en fis rien. Simplement, j'observais son visage à nouveau clair, nettoyé de toute la terre qu'elle avait amassée. Ses mains délicates et blanches, réchauffées par l'eau qu'on avait mise à bouillir. Ne restait que les égratignures, les bleus. Les souvenirs rapportés que le temps se chargerait d'effacer. Rien de grave.

Elle allait bien, je me répétais. Mais l'angoisse de la soirée me rattrapait parfois. Et si, je songeais. Et si Thomas n'avait pas trahi cette escapade à temps. Et si Maria n'avait pas réussi à les trouver. Et s'ils avaient croisé, sur leur chemin, quelques individus aux intentions moins louables que les leurs. Il aurait suffi d'une mauvaise rencontre, d'un homme malhonnête. Une chute brutale et d'un coin de rocher pour accueillir leur tempe.

Il en aurait fallu si peu. D'y penser, je sentais encore peser sur ces gamins le possible destin qui les aurait happés. Comme si cette possibilité existait encore. Une menace qui guettait.

Enfin. Je ne devais plus songer, chasser loin un futur qui n'existait depuis depuis que les enfants avaient passé la porte de l'orphelinat. La quiétude et le repos, voilà tout ce dont j'avais besoin.

J'enchainais une à une les étapes que mon flot de pensées venaient interrompre. M'allonger. Fermer les yeux, à l'étroit dans un lit qui n'avait jamais accueilli deux personnes à la fois. Chercher le sommeil. J'inspirais.

Le duc Nightray avait-il été prévenu de l'incident ? Si ce n'était pas le cas, il l'apprendrait bientôt. Et Elliot ? Lui en parlerait-on ? Qu'en penserait-il ? Aurait-il comme moi, cette inquiétude inépuisable au fond du ventre ? Passerait-il bientôt s'assurer de la sécurité des enfants ? A n'en pas douter, le Duc viendrait en personne pour parler avec nos bienfaitrices. Alors, peut-être qu'Elliot…

Peut-être.

L'œil fermé, je laissais la nuit m'envelopper. Le sommeil vint lentement jusqu'à moi, me recouvrir comme la couverture que je partageais avec Helen. Bientôt, il n'y eut plus de pensées.

Seulement des rêves dont je ne me souviendrais pas au réveil.

xoxoxox

"C'est mon livre !

- Non ! Louise elle a dit que c'était le livre à tout le monde !

- Oui mais c'est moi j'étais en train de le lire !

- Tu l'as eu longtemps ! C'est mon tour !

- Non, j'ai pas fini ! T'attends !"

J'entendais d'ici le bruit du papier froissé et des mains glissant sur la couverture fermement agrippée.

"Arrête !

- Maria ! Helen elle veut pas partager."

Un couinement accompagna les douces paroles.

"Lâche !"

Les braillements mécontents envahissaient la pièce aussi sûrement qu'un nuage de fumée. Du bruit, des reproches. Des plaintes geignardes et un son de course qui se répercutaient entre les murs du couloir, alors que les voix d'Helen et de James s'éteignaient vers les cuisines à l'instar de leurs pas pressés.

Des bruits qui m'irritaient autant qu'ils m'étaient familiers. Je n'avais jamais remarqué, jusqu'alors, que je reconnaissais sans les voir les gamins qui m'entouraient. Leur voix, leur simple ton, même, m'imposait des visages. James échappait une sorte de grognement de chien mécontent qui rappelait sa trogne crispée là où Hélen enchaînait les mots si vite qu'on s'étonnait qu'elle ne se trancha pas la langue d'un mauvais coup de dent. Juste à l'entendre, je savais comme elle plissait les sourcils, la pointe de ses lèvres tordue sur un sourire inversé.

Je les chassais aussitôt de ma tête.

Parfois, je regrettais le silence de la bibliothèque - où je me terrais encore la plupart du temps. Mais aujourd'hui, je préférais fuire la solitude de ces murs plein d'ouvrages. Il était des silences qui, parfois, me pesaient plus que ces colères d'enfants. Des silences pleins d'absences.

"Bien fait !"

Apparemment, c'est à Helen qu'on donnait raison. Pas étonnant. Quoi que James puisse reprocher aux autres, il était souvent la cause de ses propres maux. S'il n'était pas aussi terrible que Thomas, il n'en demeurait pas moins turbulent.

Et Thomas, justement, venait d'entrer dans la pièce.

Il trottait à la suite de Maria, portant quelques lourds pulls qui ne semblaient pas tenir dans la panière que la jeune femme portait. Elle déblatérait sur un sujet qui ne m'intéressait guère, mais qui semblait accaparer le marmot. Il en fallait peu pour happer son attention, quand c'est elle qui ouvrait la bouche.

Il n'eut pas un regard pour moi, et ne put voir celui que je lui portais. Je serrais mes doigts autour de mon livre.

Je ne lui avais toujours pas présenté mes excuses. Il n'en avait jamais réclamé de ma part. Nous nous contentions de nous éviter en séparant soigneusement nos quotidiens.

J'aurais voulu pouvoir dire que la situation me convenait. Au moins, j'étais tranquille. Lui aussi, je supposais.

"Léo !"

La voix de Maria me surprit. J'abandonnais l'histoire dans laquelle je m'apprêtais à replonger, mi curieux, mi ennuyé par le service qu'elle allait sans doute réclamer.

"Oui ?

- Il reste encore des affaires à la laverie. Tu peux les ramener, s'il te plait ?"

Sans répondre, je me résignais à fermer mon livre avant de me lever. J'allais pour le poser sur la table, mais si Eliza passait mettre de l'ordre dans la pièce, elle le ramènerait sans doute dans la bibliothèque. Je filais plutôt dans le couloir, l'ouvrage sous le bras. Je le calais sur une étagère. Le ruban rouge qui marquait la page pendait mollement, suspendu le long du bois.

Quelques minutes plus tard, j'étendais les draps humides à la lueur d'un soleil déclinant.

"J'aurais besoin d'aide pour préparer deux chambres, demain, la bienfaitrice m'expliquait alors qu'elle s'occupait des vêtements. On accueille des nouveaux.

- Des ?

- Un frère et une sœur. John et Anna. C'est leur oncle qui s'occupait d'eux, mais il lui est arrivé malheur. On nous a prévenu ce matin.

- Ils arrivent bientôt ?

- La police les garde cette nuit pour les interroger, mais ils ne les retiendront sans doute pas plus longtemps."

Deux habitants de plus, donc. John et Anna. Je notais ces noms dans un coin de ma tête. De nouveaux enfants. Quel âge avaient-ils ? Allions nous accueillir des marmots bruyants, ou de jeunes adolescents de ma tempe ? J'aurais tout le loisir de le découvrir demain, si Maria voyait juste. Mais déjà, je leur inventais des visages, des sourires, une tignasse saccagée et des yeux tristes. J'imaginais leurs mains survolant de vieux plateaux de jeux abîmés. Leurs rires dans les couloirs. Leurs vêtements pleins de tâches.

L'ombre d'un Thomas aux bras chargés de vêtements me tira de cette drôle de rêverie. Le morpion se faufila derrière moi pour tendre à Maria la masse humide qu'il portait.

"Merci

- Mm."

Pas un sourire sur sa trogne. Seulement ces grands yeux perdus, ce regard qu'il détournait avant de s'enfuir vers la panière.

A bien y penser, je n'avais pas souvenir d'avoir déjà vu Thomas sourire. Excepté, peut-être, lors de ces chamailleries gamines où il trouvait un frère ou une sœur à asticoter. Il avait cette sorte de rictus mauvais, cette fierté d'enfant qui ne connaît pas sa propre cruauté. Mais le reste du temps, il tirait une tête à l'expression indéchiffrable. Une expression qui me frappa de plein fouet, alors que nos regards se croisaient brusquement. Il ne pouvait pas voir mes yeux, mais il savait que je l'observais.

Je cherchais la peur sur son visage. Un reste de l'incident, dont sa peau ne portait plus la moindre marque. Une preuve ancrée dans l'œil, une crainte. Mais rien. Juste une face lisse. Comme un masque.

Etait-ce une forme de rancœur ? Une manière de se cacher de moi par un visage dur ? Ou lui prêtais-je des intentions auxquelles il n'avait même pas songé ?

A nouveau, il s'éloigna. Disparu derrière les longs draps étendus. Je devinais son ombre sur le sol de terre sèche, puis plus rien, à peine un bruit de pas. Jusqu'à ce qu'il ne revienne, une large masse pâle et humide entre les bras. L'enfant fit quelques pas dans la direction, la tête rentrée dans les épaules. Avant de me tendre la chose. Une boule blanche et fraîche.

Un drap roulé.

Bien sûr, j'étais surpris. Je ne songeais pas à l'attraper, mon corps effectua de lui-même ce geste mécanique, enroulant mes doigts autour de la masse légère pour la suspendre au fil, avant de se saisir de deux épingles abîmées. Moi, j'essayais de comprendre. De saisir le sens d'un geste qui ne collait pas avec mes attentes. La colère que je lui prêtais, en réponse aux coups que j'avais donné. Thomas désirait-il se faire bien voir en présence de Maria ? Etait-ce elle qui lui avait soufflé l'idée ? Je ne doutais pas qu'elle est Louise se souviendrait longtemps du traitement que je lui avais infligé, et qu'elles travaillaient à colmater les brèches de cette rancœur.

Mais la jeune femme venait de repartir avec sa panière vide, pour s'assurer qu'il ne nous restait plus rien à laver - je supposais. Et ce gosse était là, planté devant moi.

"Merci." je lâchais, avec l'espoir de le voir déguerpir.

Un éclair dans ses yeux. Pas de la joie - pas vraiment. Mais je devinais ce détail dans son souffle relâché, sur son iris, comme un sourire qui ne relevait pas ses lèvres. Une émotion qui m'était familière.

Du soulagement ?

Thomas s'éloigna aussitôt, l'air satisfait. Il avait obtenu ce qu'il cherchait, quoi que ce fut. Et moi, j'avais cette impression étrange lovée sous la peau, comme une bulle en train de gonfler. Une angoisse incertaine face à ce minuscule changement. Que devais-je penser de ce semblant d'échange ? Allions-nous continuer à nous ignorer cordialement, comme nous l'avions toujours fait ? Allais-je devoir commencer à lui parler ? A lui témoigner les efforts que je faisais pour nos autres frères et sœurs ?

Peut-être me prenais-je inutilement la tête.

Je terminais d'étendre les draps sans pouvoir m'ôter cette idée de la tête. Quand je revins vers la maisonnette, je remarquais que mon livre avait disparu. Plus aucune trace de l'ouvrage posé sur l'étagère. Je soupçonnais Eliza de l'avoir trouvé et rangé en passant, mais le regard rieur d'une Mona fort mal cachée à l'autre bout du couloir me détrompa.

Ça sentait le coup fourré. Pourtant, l'agilité de la petiote ne lui aurait pas suffi pour s'emparer du livre.

"Qu'est-ce que vous en avez fait ? je lâchais sur un soupire.

- C'est une surprise."

Son large sourire dévoilait une paire de dents jaunies. Pas de quoi me rassurer.

"Je n'aime pas les surprises."

Elle se renfrogna.

"Il est caché quelque part.

- Où ça ?

- Si je te le dis, c'est plus une cachette."

Irrité, je m'avançais, pour tomber sur trois canailles au minoie non moins enjoués. Des yeux pleins de rires et des sourires contenus. Bien. Au moins, je savais qu'Helen, James et Mika étaient aussi dans le coup.

Décidément, les réconciliations survenaient aussi vite que les disputes.

"Qu'est-ce que vous avez encore fait ?

- C'est Mona qui a eu l'idée ! James s'exclama.

- C'est pas vrai ! Vous avez tous été d'accord !"

Ses deux poings coléreux posés sur sa taille, la gamine s'approcha d'un pas fort mécontent. Ses talons claquaient exagérément sur le vieux parquet.

"Et même que c'est toi qui a trouvé la cachette du livre."

James gonfla les joues - joue sur lesquelles Helen appuya aussitôt. Des rires, encore. Elle s'éloigna avant qu'il ne l'attrape ett si je n'appréciais habituellement pas cette agitation qui s'élevait dans la pièce, je ne trouvais cette fois pas la colère à laquelle je m'étais tant de fois raccroché. Après deux longues années à exécrer le bruit qui s'échappait de la salle de jeu, un nouveau sentiment perçait.

Si ces gosses bruyants couraient autour de moi, c'était parce qu'ils étaient rentrés indemnes de leur promenade nocturne. Ils allaient bien.

Et j'avais failli perdre ça.

"On se calme !"

Ma voix attira soudain leur attention. Plus de courses, juste quatre paires d'yeux curieux et la tension excitée qui régnait entre les murs. Et mon sourire.

Je ne savais pas jouer, puisque je n'avais jamais eu l'occasion de partager les activités des autres gamins du village. Les mots me manquaient, les idées aussi. Mais il n'était jamais trop tard pour apprendre. Pour essayer.

"Celui que j'attraperai une fois que j'aurais trouvé le livre passera une sale quart d'heure."

Ça gloussait, j'entendais. La marmaille s'éparpilla aussitôt. Ne me restait plus qu'à trouver la cachette de l'ouvrage puis, dans un second temps, la leur.

xoxoxox

Rien ne m'était plus agréable que les rayons d'or posés sur mes épaules, alors que je scrutais les noms alignés les uns derrière les autres sur l'étagère d'une bibliothèque. J'aimais la quiétude du lieu en fin de journée, même si la voix d'Elliot venait parfois la troubler.

Cet instant aurait pu s'étirer à l'infini sans que je ne m'en lasse.

Pourtant, mon camarade était exceptionnellement fort peu bavard, aujourd'hui. Même de dos, je sentais peser le regard alourdi de questions qu'il m'adressait. Il avait quelque chose en tête. Quelque chose qu'il hésitait à partager avec moi. Assis de travers, le fils du duc Nightray enserrait le dos de sa chaise. Son corps courbé, ses vêtements froissés, sa moue concentrée que j'apercevais dans le reflet de la fenêtre, rien dans sa posture ne trahissait les origines nobles qui faisaient son rang. Un noble, d'ailleurs, il n'en avait pas souvent l'allure lorsqu'il venait me déranger. Plus maintenant.

En ma présence, il était naturel.

"Qu'est-ce qu'il y a ?

- Quoi ?

- Tu me fixes depuis tout à l'heure."

Je me retournais, abandonnant la pile d'ouvrages que j'étais en train de ranger. Les pâtés de poussière collés à mes doigts trahissaient le bon coup de ménage dont cet endroit avait cruellement besoin.

"Si tu as une question, pose-là. Je ne vais pas me moquer.

- Vraiment ?

- Non."

Je ne résistais jamais à l'envie de le titiller. La faute revenait à son visage crispé, à ses mirettes furieuses et à son coin de lèvre replié. J'aimais bien cette expression, ce calme rompu. Ces airs qui, justement, retiraient à Elliot toute son impassibilité de noble. Agacé, il ressemblait à ces gosses sans retenue qui peuplaient les rues.

Il se ressemblait.

"C'est à propos de tes cheveux."

Oh.

Je n'aimais toujours pas aborder le sujet. Mais je notais avec étonnement que le blondin l'amenait pour la première fois. Tout indiscret qu'il était, il n'avait jamais osé d'interrogations sur mon passé ou ma tignasse. Peut-être était-il moins indiscret qu'il n'en avait l'air, aux premiers abords.

Je n'avais pas envie de m'énerver. Pas contre lui, et pas pour ça. Je haussais simplement les épaules.

"Laisse-moi deviner. Tu te demandes pourquoi je refuse de les couper.

- C'est ça."

Une question qu'on m'avait posée des dizaines de fois. Un grand classique.

Des raisons, j'en avais plusieurs. Restait en tête de liste celle que je ne révélerais jamais, même à lui, la promesse sacrée faite à ma mère. Ce secret m'appartenait, et j'aimais l'idée de le voir disparaître avec moi comme un trésor qu'on ne me prendrait jamais. Un dernier lien entre elle et moi.

"T'as rien à cacher, il ajouta. T'es pas spécialement moche."

Moche ? C'était l'excuse qu'il supposait pour justifier mon choix ? Je ne retenais pas le gloussement qui s'extirpait hors de ma gorge. Moche. On avait bien dû me le dire, au village. Entre deux bizarre et dégénéré. Est-ce que j'y croyais ? Pas vraiment. Mais je ne m'étais jamais soucié de mon apparence. Peu m'importait l'image que je renvoyais, tant qu'elle m'apportait la tranquillité recherchée.

"Tu te trompes."

Je chassais d'un geste la poussière au bout de mes doigts, qu'une chaleur nouvelle caressait. La lumière découpée par les carreaux de la fenêtre nous enveloppait de son halo tendre.

"Ce n'est pas pour me cacher que je les garde longs, j'ajoutais, mais pour ne pas voir.

- Ne pas voir ? De quoi tu parles ?

- Du monde !"

Evidemment.

Je ris. Bien sûr, il ne comprenait pas. Pour lui, ce même monde n'était qu'un ensemble de formes et de couleurs que son iris avalait. Il n'avait pas besoin d'un voile de cheveux sur ses mirettes pour chasser cette neige scintillante qui ne dansait pas dans son regard. Elliot était ignorant des fantômes que j'avais un jour vu, des angoisses profondes que le fossé que j'effleurais provoquait.

Si ma vérité n'était pas complète, elle n'en était pas moins juste. J'estimais que cette réponse suffisait. Je ne cherchais pas tant à me cacher qu'à dissimuler ce que je ne voulais plus voir. Ces choses qui m'avaient trop de fois hanté. Ces spectres de lumière qui scintillaient.

Retourné, j'affrontais un regard dérouté. Sans grande surprise.

"Ce n'est pas grave si tu ne comprends pas."

Comment l'aurait-il pu ?

Je préférais ne pas me risquer à lui expliquer. Malgré le profond respect qui me liait à Elliot, je ne pouvais pas lui livrer une histoire qui aurait attiré au choix son rire ou son jugement, si ce n'était son inquiétude.

Il ne poussa pas la question plus loin, habitué à mes étrangetés et s'en retourna aussitôt dans son chemin de pensées. A nouveau, cet air préoccupé sur son visage. Songeait-il à l'anniversaire de Vanessa, qui approchait ? Aux cours dont il se gardait bien de me parler ? C'était cette même concentration perdue que je retrouvais sur son visage, alors qu'il travaillait cette mélodie pour sa mère. Ce même-

"Bon, j'ai pris ma décision."

Elliot se releva subitement.

"C'est toi qui deviendra mon valet."

Le doute l'avait déserté. Pour mieux me gagner.

Son valet ?

Non. J'avais mal compris. On n'avait pas idée d'affirmer ainsi si choix sans laisser entrevoir l'ombre d'une question. Ce n'était pas une question, même pas une demande implicite. Cette phrase qui bousculait notre conversation sans s'annoncer, c'était…

Elliot. C'était du Elliot tout craché. Son inconscience à l'état brute.

"Quelle mouche te pique ?

- Je ne dis pas ça sur un coup de tête."

Il s'approcha, son regard satisfait posé sur ma trogne ébouriffée. Aucunement soucieux du trouble qui me secouait. Ma main suspendue au-dessus de l'étagère que je rangeais, mon regard se perdit à mi-chemin entre ce drôle d'individu et les ouvrages à ma portée. Ses mots me parvenaient comme une langue étrangère. Je croyais en deviner le sens, mais il ne me frappait pas.

Valet.

C'était impossible. Une voie que je n'avais jusqu'alors pas envisagée. Loin d'être un futur probable, ce n'était même pas une option.

Valet.

Je ne comprenais pas.

"Tu m'exaspères, c'est vrai. Mais pas trop pour être mon serviteur.

- Hors de question."

Je n'avais pas prononcé ces mots. Ma bouche s'était d'elle-même animée, les sons avaient glissé hors de mes lèvres pour atteindre Elliot comme lorsque j'avais récupéré le drap que Thomas me tendait. Je ne voyais pas d'autres explications. Pour répondre, il aurait fallu que je comprenne, que le sens de ces phrases me parvienne entièrement. Mais l'idée avait beau tourner en boucle dans ma tête, je la voyais comme un rêve. Elle était floue, inconcevable, pleine d'inconnus qui m'effrayaient.

Moi, valet ? Valet. J'aurais voulu répéter ce mot à voix haute, le faire rouler sur ma langue encore et encore, jusqu'à le saisir enfin.

Valet. Je ne pouvais même pas concevoir l'ensemble des tâches que ce travail imposait. Devrais-je, à l'instar de Maria et Louise, m'occuper de la lessive et des repas ? Préparer à l'avance la tenue d'Elliot, précautionneusement repliée sur une chaise ? Me faudrait-il l'attendre au manoir pour préparer son retour, ou devrais-je le suivre jour après jour, partager ses cours au lycée auquel il était sans doute inscrit ? Compterais-je parmi les autres élèves, ou me réduirait-on à l'ombre d'un noble, toujours attachée à ses pieds, indissociable de sa personne ?

Valet. Mais qu'est-ce qui lui passait par la tête ? Je connaissais rien qui ne fut mon village que j'oubliais déjà, et cette vieille maison pleine de bruit et d'enfants. Elliot avait de bien meilleurs candidats à sa disposition. Et il le savait.

Elliot, d'ailleurs, m'observait la bouche entrouverte, incrédule, sa main tendue vers moi. Apparemment, il n'avait pas anticipé mon refus.

La lumière sur sa joue tirait de son expression égarée de longues ombres noires. Les poussières flottaient autour de lui, figées dans sa surprise. Ma réponse avait arrêté le temps. Le sien. Il se renfrogna aussitôt et j'en ris.

Lui. Habitué à ce qu'on exécute ses caprices de noble. Au moins, maintenant, mes refus n'attiraient plus ses colères. Son expression n'en restait pas moins amusante. Il transpirait la frustration. Et c'était plaisant, je l'avouais, d'avoir cette emprise, cette possibilité entre les doigts, de pouvoir et lui donner ce qu'il cherchait, et l'en priver. D'être libre de lui obéir. En tant que valet, je n'aurais plus ce droit de me jouer de lui comme bon me semblait. Je…

Non. Si Elliot me voulait moi, c'est qu'il cherchait quelqu'un qui ne lui obéirait pas. Quelqu'un qui saurait le regarder droit dans les yeux et lui dire non. Pas un pion. Un être humain capable de s'opposer à sa volonté quand la situation l'exigeait.

"Mm, cela dit…"

Je ne savais de la vie de noble que ce que les ouvrages dévorés dans cette bibliothèque m'en avaient appris. Ce peu de savoir, nourri par les bribes que les conversations avec le fils du duc Nightray me laissait entrevoir, c'était un maigre paquet. Cet univers était pour moi un milieu inconnu, fantasmé, un ensemble de suppositions que je n'avais encore jamais eu l'occasion de confirmer.

Et mettre un pied là-bas, c'était abandonner définitivement ce monde auquel je m'habituais tout juste. Dire au revoir à ce cocon enfin familier.

Mais ce qu'Elliot me demandait, ce qu'il cherchait chez moi, je pouvais le lui apporter. J'étais même le seul à pouvoir lui donner ça.

Le seul.

"...je serais intéressé par la grande bibliothèque des Nightray, je lâchais nonchalamment.

- Quoi ?

- Et puis, c'est vrai que je ne te déteste pas."

C'était peu dire. Sa présence m'était précieuse. Alors, pour lui, je voulais bien essayer. Quitter une maison pour une autre, un monde familier pour un nouvel inconnu. Ce ne serait pas la première fois qu'un tel changement me secouerait. Ce voyage-là, au moins, ne me laisserait pas seul.

Et une bibliothèque de renommée m'attendait à destination.

J'inspirais. Mes mains perdues dans de trop longues manches, je les découvrais d'un geste. Je souris. C'était naturel, avec lui, de sourire. Pour me moquer. Parce qu'il avait cette lumière à l'intérieur, un souffle qui m'enveloppait chaque fois que je posais les yeux sur lui. Une assurance qu'il partageait inconsciemment. Qui m'attirait.

Je plongeais dans l'inconnu. Mais tant que je serrais la main qu'il me tendait, je m'en sortirais.

"Alors pourquoi pas ?"

Pourquoi pas. Cet avenir-là, il avait un soleil. Une certitude chaleureuse qui s'ouvrait sous ma peau. J'avais confiance.

Ça irait. J'avais tout tout à apprendre. Les manières, les tâches quotidiennes, l'étiquette que je n'intégrerais sans doute jamais vraiment. Le jeu de subtilité que je sentais parfois chez les frères d'Elliot, qui semblait guider cette danse immense auxquels les familles ducales participaient. Ma propre ignorance s'étalait sous mes yeux. Mais ça irait.

"J'accepte, maître."

Il n'y avait qu'Elliot pour tirer cette moue mécontente alors que j'acceptais sa proposition.


Voilà voilà ! Il reste un genre de bébé épilogue que je posterai demain, le temps de le relire, mais j'espère que ce chapitre vous a plu !