8 décembre
Fandom : Versailles / la vraie vie (parce qu'ils s'aimaient aussi)
Personnages : Louis XIV et Philippe d'Orléans
Frères
Ils avaient croisé cette pauvre famille de paysans totalement au hasard des sentiers qu'ils empruntaient pour rentrer à Versailles, dans la neige épaisse et brillante. Les deux parents trainaient derrière eux leurs trois enfants, dont l'un paraissait un peu souffrant et ils grelottaient tous de froid. Louis les avait un peu regardés, mais presque sans les voir; il n'était pas de son recours de prêter assistance à tous les gens qu'il croisait sur sa route. Mais Philippe, lui, qui avait bon coeur, avait aussitôt tiré sur les rênes de sa monture pour la faire changer de trajectoire et bifurquer vers la petite famille. Le roi s'arrêta, hésita puis l'imita et se rapprocha du petit attroupement.
"Ces gens ont froid, attaqua aussitôt Philippe en tournant vers lui un regard déterminé et un brin provocateur. Leur fils fait un peu de fièvre et ils doivent encore aller ramasser quelques branches pour allumer leur foyer avant de pouvoir rentrer chez eux."
Louis se retint de soupirer et scruta les yeux bleus de son cadet. Il savait très bien où Philippe voulait en venir, et il ressentait très bien dans son ton sec et incisif que la concorde n'était pas encore revenue entre eux. Son frère l'avait accusé de s'être tellement éloigné de lui qu'il aurait bientôt plus de points communs avec son pire ennemi qu'avec lui. Le roi avait rétorqué qu'il n'était pas certain de pouvoir lui faire confiance, vu comme il se laissait duper par ses propres favoris. Il était peiné de ces dissensions entre eux. Ça lui posait question que son frère le considère comme un homme cruel et insensible, alors il ordonna sans quitter Philippe des yeux :
"Allez chercher un médecin au hameau le plus proche et dites-lui d'examiner cet enfant. Je paierai cette consultation de ma bourse. Et escortez-les jusque chez eux. Il ne faudrait pas que des loups ou des brigands les attaquent en chemin.
-Et le bois ? reprit Philippe en redressant le menton.
-Et que deux d'entre vous se chargent de..., commença à soupirer le monarque, mais le duc d'Orléans le coupa :
-Non, pas tes soldats. Toi et moi, nous allons nous en occuper.
-Attends, quoi ? s'exclama Louis en suivant des yeux, hébété, son frère qui commença à gravir la pente enneigée, vers les bouleaux qui poussaient au sommet de la colline. Philippe ! Philippe, reviens !"
Il descendit aussitôt de sa monture et se dépêcha de rejoindre son cadet dans la montée. Celui-ci lui adressa un bref coup d'oeil, puis accéléra dans la poudreuse et le roi ne put que lui courir après et le rattraper, bien contre son gré, tout en haut de la butte.
"Non mais à quoi tu joues ? s'agaça-t-il en prenant Philippe par l'épaule pour le forcer à faire volte-face. Tu crois que nous n'avons que ça à faire ? Les ambassadeurs nous attendent pour...
-Détends-toi, cher frère, rétorqua le duc d'Orléans en ignorant son mécontentement pour poursuivre sa route. Ça ne prendra que quelques minutes. À moins que ta véritable peur soit que j'essaye de t'assassiner quand tu auras le dos tourné ?"
Louis se figea, gêné et embarrassé, et il contempla sans rien dire son frère qui se penchait déjà pour ramasser des brindilles. Une pensée sournoise lui vint bientôt à l'esprit, et il ne put s'empêcher d'en sourire. D'accord, c'était indigne d'un roi, mais... c'était bien digne d'un frère, non ? Et Philippe lui reprochait justement de ne pas assez se comporter en frère. Alors, juste un petit lancer ou deux... ça ne pouvait pas faire de mal.
Le monarque se pencha à son tour, tassa une poignée de poudreuse dans sa main et se redressa juste au moment où son frère allait se retourner. Sans attendre, il lui expédia la boule de neige directement dans l'épaule. L'expression stupéfaite de Philippe était tellement drôle, et la sensation de joie qui l'envahit à l'idée de jouer de nouveau avec son frère si grande, que Louis se laissa aller à rassembler une nouvelle poignée de neige pour la lancer sur son cadet. Celui-ci le dévisagea, et un rapide sourire apparut sur ses lèvres puis en disparut aussi vite qu'il était venu, comme toujours. Mais il laissa immédiatement tomber son chargement de bois au sol et esquiva l'attaque de Louis d'un bond sur le côté, avant de ramasser de la neige à son tour. Il se protégea le bras de l'assaut suivant et se mit à courir vers son frère pour le bombarder de poudreuse. Lui n'eut aucun scrupule à viser la tête, et le roi ne put que reculer en riant tandis que de la neige lui rentrait partout dans la bouche et dans le cou. Il essaya malgré tout de riposter en projetant une vague de flocons sur son frère, mais ça n'arrêta pas Philippe qui finit par le faire rouler au sol.
Comme deux enfants, ils dégringolèrent dans la neige et glissèrent presque jusqu'en bas de la pente douce qu'ils avaient gravie. Leur chute s'arrêta à mi-parcours; ça n'avait duré que quelques instants, mais Louis se sentit totalement épuisé par cette joyeuse bagarre fraternelle. Étendu sur le dos, ses longs cheveux bruns et bouclés complètement défaits, il laissa son regard se perdre vers le ciel gris perle au-dessus de leurs têtes. Comme Philippe était avachi sur lui, pareillement décoiffé et couvert de poudreuse jusqu'aux yeux, le roi s'autorisa à passer un bras autour de lui et à dégager tendrement d'une main les boucles indisciplinées qui s'emmêlaient devant son visage. Son frère le dévisagea, surpris, mais se laissa faire et lui sourit même une nouvelle fois.
"Alors, est-ce que ce n'est pas mieux, comme ça, mon frère ? le provoqua-t-il d'une voix douce en collant spontanément sa joue sur sa poitrine. Ce n'est pas plus agréable que d'être sur la défensive sans arrêt ?
-Tu sais très bien que j'aimerais pouvoir faire ça plus souvent, si je le pouvais, répliqua Louis en lui caressant les cheveux, touché par son geste.
-Tu peux le faire. Tu es le roi."
Louis ne répondit pas et noua ses deux bras autour de Philippe, puis il inspira longuement l'odeur de la neige et de ce ciel si pâle d'hiver. Oui, c'était bon. C'était doux. Il aimerait vraiment pouvoir faire ça plus souvent. Être simplement frère avec son frère, ça lui manquait. Sans réfléchir, il posa spontanément un baiser sur le crâne de Philippe et glissa une main derrière son cou pour lui faire poser sa tête sous son menton. Le duc d'Orléans ne réagit pas, mais le roi pouvait parfaitement imaginer sa mine incrédule. Cependant, au lieu de faire un commentaire, il préféra se blottir contre son aîné et ferma sans doute les yeux. Sa respiration s'apaisa. Celle de Louis aussi. Qu'est-ce qu'il ne donnerait pas pour pouvoir être comme ça avec son frère plus souvent.
