Et coucou,
Vous savez que je suis nulle en découpage de chapitre : certains sont longs, d'autres moins, mais globalement, chacun de ces chapitres traduisent un moment de la vie de Lily (et de James et de Sirius) où quelque chose se passe. Accidentally in love sera une exception : il va réunir plusieurs évènements. Et ce ne sera pas l'avant dernier, comme j'ai pu l'annoncer (j'ai dit que j'étais nulle en découpage de chapitre). A la base, il devait pas finir comme ça, il devait finir plus loin. Mais on est déjà à une trentaine de pages et même si ça fait pas SI longtemps que j'ai publié (si, si, j'ai fait pire que six mois d'intervalle entre deux chapitres), j'ai quand même envie de vous le faire lire. J'ai adoré écrire ce chapitre. Et puis, bon, soyons honnêtes. Si vous le lisez maintenant, faut remercier Sakhina, c'est grâce à elle, c'est elle qui m'a motivée tout au long de l'écriture, qui m'a relu et qui a eu la patience de me dire "non mais je vois pas le problème dans tes dialogues" alors que moi, je ne cessais de me dire qu'ils déconnaient à plein tube. Il faut également remercier Nicolas Black, pour son harcèlement en bonne et due forme, Feufollet qui m'a piquée au vif en me demandant si j'avais abandonné mon histoire et Liaux, pour nos échanges très riches. Et aussi à Maya et Cie et à Sun Dae V.
Plein d'amour sur vous (et sur ceux que je n'ai pas cité) pour toujours.
PS : je vous préviens, y a de la guimauve au menu !
...
If you feel a little lighter
Come on, come on
We were once upon a time in love
Accidentally in love
Le soleil qui essayait vaillamment de traverser les rideaux tirés, baignant la chambre d'une douce lueur dorée, tira Lily de son sommeil. Elle papillonna pour écarter les limbes du sommeil et roula sur le côté pour venir se blottir contre James. Il était assis contre la tête de lit, torse nu, et jouait sur son téléphone. Quand elle se colla contre lui, il laissa tomber son portable sur son ventre et prit Lily dans ses bras en souriant. Elle leva un visage encore endormi vers lui et il embrassa tendrement ses lèvres avant de lui murmurer "bonjour".
Bon sang, tous les matins devraient commencer comme celui-là.
Elle avait eu du mal à trouver le sommeil, évidemment. La dispute (mais pouvait-on parler d'une dispute ? Il n'y avait eu ni cris ni injures) avec Renata et Sirius l'avait encore plus bouleversée qu'elle ne l'avait dit à James. Sur tout le trajet pour rentrer chez eux, elle n'avait eu de cesse de répéter qu'ils ne leur pardonneraient jamais.
James avait repoussé toutes ses craintes d'un haussement d'épaules.
- Non, ils vont redescendre et viendront s'excuser.
- Comment peux-tu en être sûr ? avait objecté Lily alors qu'il lui massait doucement l'épaule pendant qu'elle conduisait.
C'était l'avantage d'avoir une meuf enceinte, voyez ? Vous pouviez être sûr d'avoir un conducteur sobre en toute circonstance, sans avoir à se battre.
- Parce que je les connais par cœur. Ils vont bouder dans leur coin pendant un moment et quand ça sera fini, qu'ils se rendront compte qu'ils ont eu, aussi bien l'un de l'autre, une réaction disproportionnée, tout rentrera dans l'ordre.
- On aurait dû leur dire d'entrée...
- On aurait pu, avait accepté James. Mais j'aurais pas pu profiter des retrouvailles de la même manière. Là, comme ça, au moins, on a pu passer un bon moment. En plus, je voulais garder ça pour nous, rien que pour nous, encore un peu.
Lily avait laissé tomber. James semblait si confiant dans ses propos qu'elle n'avait pas insisté. Sans être tout à fait rassurée non plus. Sirius avait dit qu'elle faisait partie de la famille. Et dans une famille, on se disputait, pas vrai ? On se blessait, on s'envoyait des mots durs. Mais on finissait toujours par se réconcilier, parce que l'amour qui unissait tous les membres était plus fort que tout. Pas vrai ? C'est ce que faisaient les vraies familles, pas vrai ?
Qu'est-ce qu'elle en savait, après tout ? Sa seule référence aujourd'hui, c'était Pétunia. Et avec Pétunia, il n'y avait ni cris ni injures. Juste un silence glaçant et un vide qui, par la force de l'habitude, finissait par ne plus se faire sentir. Presque plus.
Si elle trouvait un certain réconfort dans cette pensée, (celle que les familles se disputaient et se réconciliaient, pas celle de l'absence de sa sœur), elle ne pouvait réfréner le sentiment de culpabilité et la douleur qu'elle ressentait à l'idée d'avoir blessé Renata et Sirius, de les avoir blessés et déçus.
Revenant dans le présent pour savourer les caresses de James sur son dos, elle ne put cependant que se dire qu'elle était heureuse. Là, maintenant, dans les bras de l'homme qu'elle aimait. Même si son estomac commençait doucement, mais sûrement, à s'agiter.
- Quelle heure il est ? demanda-t-elle.
- Midi passé, répondit James après avoir consulté son téléphone. Il le posa ensuite sur la table de nuit. Tu as faim ?
- Oui, je crois.
Il fallait encore qu'elle consulte son ventre pour en être sûre mais il semblait qu'elle avait faim, oui. Ils avaient dormi jusqu'à tard, épuisés qu'ils étaient par les derniers jours.
- Tu veux des tartines ? Des pâtisseries ? Des saucisses, du jambon ?
James énonça toute une liste d'envies potentielles à Lily alors qu'il se dégageait de son étreinte pour enfiler un survêtement gris qui pendait au crochet sur la porte. C'était le pantalon de Lily. Mais qui avait été celui de James avant. Une sorte de retour à l'envoyeur. On en était à des sushis ou un osso bucco, quand un grand coup donné contre la porte d'entrée interrompit l'énumération.
Lily, toujours entortillée dans sa couette, se releva sur un coude alors que James sortait de la chambre en se passant une main dans les cheveux. Devant le canapé, il attrapa un pull gris à fleurs jaunes, clairement taillé pour une femme celui-là, et l'enfila. Il se retourna vers Lily, qui l'observait toujours depuis le lit qui se trouvait dans l'axe de la porte d'entrée en écartant les bras pour qu'elle puisse admirer sa tenue. Le pull le moulait sans grâce et les manches étaient trop courtes. Il avait visiblement maigri et ce constat ne manqua pas d'inquiéter Lily. Alors qu'elle riait de sa silhouette ridicule, un autre coup retentit. Cela pouvait être quelqu'un qui toquait à la porte comme cela pouvait être le corps d'un de ses voisins louches qui s'affaissait contre sa porte. Peut-être même que quelqu'un était en train de faire pipi sur son paillasson ?
- Qui ça peut être ?
- Devine...
James sourit en ouvrant la porte, sans crainte apparente. Un énorme ours en peluche blanc tenta d'entrer de force dans l'appartement. Il avait un adorable nœud papillon en vichy bleu et blanc et son sourire était attendrissant et un brin naïf.
Le cerveau de Lily eut du mal à interpréter cette scène. Puis, quand l'ours parvint enfin à passer l'encadrement, on put distinguer la silhouette de Renata derrière lui. La peluche était tellement énorme qu'elle avait besoin de ses deux bras pour la ceinturer et disparaissait quasiment derrière lui. Fermant le convoi, Sirius portait deux sacs pleins de courses et tenait tant bien que mal un magnifique bouquet de fleurs sous son bras.
James referma derrière ces deux invités-surprise et Renata se tourna vers lui. Enfin, l'ours blanc se tourna vers James, donnant au passage un coup de patte à Sirius qui émit un cri d'indignation, manquant de faire tomber les fleurs.
Ils parlèrent tous les trois en même temps, dans une cacophonie inintelligible. Pourtant, il sembla à Lily qu'ils se comprirent. Sirius s'avança vers l'espace cuisine et y déposa sans douceur ses sacs tandis que Ren collait dans les bras de James le nounours. D'un nouveau coup de patte, le monstre en fourrure synthétique renversa la corbeille qui contenait les papiers que Lily n'avait pas classés et qui était très commodément placée sur la petite table dans l'entrée, à côté de ses clefs et de son sac à main.
Sirius éclata de rire et Renata leur ordonna de ramasser leur bêtise. Puis elle se retourna pour planter ses yeux dans ceux de Lily, qui n'avait pas perdu une miette de la scène, et marcha résolument vers elle. Lily fût tentée de rentrer la tête dans les épaules quand Renata entra dans la chambre. Avec un sourire qui manquait d'assurance, elle s'arrêta à côté de Lily et s'accroupit pour que leurs yeux soient à la même hauteur. Elle posa une main sur le matelas recouvert d'un drap blanc pour conserver son équilibre et prit la parole :
- Lily, je suis désolée pour hier soir. J'ai été bidon de réagir comme ça.
- C'est moi qui suis désolée. J'aurais pas dû te cacher cette information et... Je voulais vraiment pas te blesser, objecta Lily en prenant la main de son amie.
D'un geste ferme, Lily tira Renata pour qu'elle vienne s'assoir à côté d'elle, sur le lit. Renata se laissa faire, heureuse de voir qu'aucune rancune ne serait retenue contre elle. Elle en profita même pour se jeter au cou de Lily et s'allonger près d'elle, sur la couette puisqu'elle était toute habillée. Dans les bras l'une de l'autre, Renata reprit la parole :
- Je voulais pas réagir comme ça, je te jure. J'ai été prise par surprise et ça m'a fait un choc et...
- Je sais que tu m'en veux mais... tu me pardonnes ?
- Quoi ? Mais non, mais Lily, je t'en veux pas, objecta Renata en se redressant un peu pour planter son regard dans celui de Lily. Je peux pas t'en vouloir parce que tu construis ta vie et que tu fondes une famille.
- Oui, mais toi, tu veux un bébé depuis si longtemps. Et moi, j'arrive comme ça, et sans rien désirer, paf.
Renata éclata de rire avant de se rallonger contre Lily, relevant légèrement la tête pour s'assurer que ses pieds chaussés de converses blanches qui en avaient vu d'autres soient bien hors du lit.
- Je t'en veux certainement pas pour ça. Je suis même très heureuse pour toi. J'ai juste super mal réagi à la surprise. Entre le retour de James, l'annonce de votre relation, et ça... rajoute une bonne quantité de vin et tu comprendras que j'ai juste pété un plomb pour rien.
- Mais j'aurais dû te le dire en arrivant...
- On est amies, ma biche, mais on est pas obligée de tout se dire tout de suite. James venait de rentrer et tu avais envie de partager ça qu'avec lui. Je peux comprendre. Alors, je maintiens, c'est moi qui suis désolée.
Que pouvait-elle répondre à cela ? Lily serra son amie contre son cœur en soupirant. Malgré son caractère parfois emporté, il était facile d'être amie avec Ren car elle était compréhensive. Sanguine mais compréhensive. Si bien que le coup de sang passé, elle se calmait et redevenait raisonnable.
Enfin... Là, tout de suite, maintenant, Lily était parfaitement heureuse. Si elle l'avait été en se réveillant aux côtés de James, elle atteignait désormais le Nirvana. Au bout d'un moment de silence, Renata demanda en murmurant :
- Tu es heureuse ?
- Je crois que je suis en train de donner un nouveau sens à ce mot.
- Alors c'est parfait.
Elles restèrent un instant blotties l'une contre l'autre, sans parler. On pouvait entendre les garçons qui discutaient dans la pièce principale, sans pour autant comprendre la teneur de la conversation. Cependant, Lily ne put que remarquer le ton pressant de Sirius. Son cœur se serra.
Elle n'eut pas le loisir de s'attarder sur la réaction de son ami le plus cher parce que son estomac venait de se contracter avec une telle force que la suite paraissait inévitable. Elle se dégagea rapidement de l'étreinte de Renata et se leva du lit. Des yeux, elle chercha un pull, un pantalon, un truc qui aurait pu l'habiller plus que le simple t-shirt qu'elle portait et qui couvrait à peine sa culotte. Mais son ventre se fit plus pressant et elle se précipita dans la salle de bain. Elle eut juste le temps de pousser la porte du bout du pied et de s'agenouiller devant la cuvette des toilettes.
- Lily ? appela Renata en élevant la voix pour se faire entendre par-delà la porte presque fermée. Tout va bien ?
Un bruit de régurgitation lui répondit. Les larmes aux yeux, Lily subit la vidange indésirée de son estomac. Et puis, soudain, Sirius fût là. Il était toujours là, quand elle était malade. Si, au début, elle avait eu honte, elle avait appris à savourer sa présence réconfortante. A la rechercher, même. Fruit d'une grande habitude, Sirius s'empara du poignet de Lily autour duquel se trouvait toujours un élastique et lui attacha les cheveux en une queue de cheval haute, pour lui dégager le visage et éviter un drame plus dramatique que celui qu'elle était en train de vivre.
Elle eut le temps de lui adresser un "bonjour" faiblard avant qu'une nouvelle slave contracte tout son corps. Elle vomit tout ce que son estomac ne contenait pas, les caresses incessantes de Sirius dans son dos pour seul réconfort. Quand les vomissements semblèrent s'apaiser, elle resta encore un moment penchée au-dessus des toilettes, Sirius accroupi derrière elle. Durant cette phase d'accalmie, elle put entendre la voix de Renata dire :
- Merde, James, j'ai oublié la brioche, tu m'accompagnes en chercher ?
Puis un bruit de clefs sur une planche en bois et une porte qui claque. Et elle fût seule avec Sirius. S'il était présent à ses côtés, à l'inverse de son habitude, il ne parlait pas, ne lui murmurait pas de paroles réconfortantes, se contentant simplement de lui frotter le dos.
Quand elle se redressa avec un sourire contrit, Sirius ouvrit la bouche pour la première fois :
- ça va ?
- Oui, je crois que c'est fini. Je vais me brosser les dents, si tu veux bien.
Sirius quitta la pièce sans rien ajouter. Lily, un peu perplexe, fronça les sourcils en se saisissant de sa brosse à dents. Alors qu'elle étalait du dentifrice dessus, elle ne put que constater que Sirius s'améliorer dans la confection de queue de cheval à l'aveugle. Il pourrait en faire une spécialité. Sauf une mèche oubliée près de la tempe, la couette était parfaite, sans bosser, toute lisse. Elle cracha dans l'évier et se passa le visage sous l'eau pour se débarbouiller.
En passant par sa chambre pour rejoindre Sirius, elle fit escale devant son armoire pour se saisir d'un legging qu'elle passa en hâte. Elle se pencha ensuite pour récupérer un soutien-gorge qui trainait par terre, qu'elle enfila, à grand renfort de contorsion, parce qu'elle avait la flemme d'enlever son t-shirt. Finalement, James ayant volé son pull, elle prit le sweat qu'il portait quand elle l'avait retrouvé à l'aéroport, deux jours plus tôt, une éternité plus tôt, le noir qui portait l'inscription " BERLIN" en lettres majuscules jaunes. Une fois habillée, elle retrouva son ami qui s'affairait à préparer le brunch pour lequel lui et sa femme avaient fait les courses avant de venir.
- Merci pour ton soutien, lâcha-t-elle en venant se planter à côté de lui.
- De rien.
Lily accusa le coup. La voix de Sirius était atone, presque froide. Elle connaissait cette voix, elle l'entendait chaque fois qu'il parlait à un client qui essayait de lui faire avaler des couleuvres. Mais jamais, jamais, il ne l'avait utilisé avec elle.
Quand il l'avait rejointe dans la salle de bain, sans qu'on lui demande, quand il avait endossé le rôle qu'il s'était lui-même attribué, celui d'infirmier quand Lily entrait en guerre avec son estomac, celle-ci avait cru que tout était rentré dans l'ordre et que la dispute d'hier était oubliée. Visiblement, elle s'était plantée.
Lily s'éloigna donc de Sirius pour s'approcher de l'énorme ours en peluche qui avait pris place sur le canapé. Malgré tout, elle força la conversation après s'être entourée de ses propres bras :
- Et ça, c'est quoi ? demanda-t-elle en désignant l'objet de sa curiosité.
Sirius s'approcha en lui tendant un verre de jus de fruit rose. Lily le regarda, un air circonspect sur le visage.
- C'est pas du jus d'orange, ça.
- Du jus de pamplemousse. Il paraît que ça apaise les nausées.
Elle se saisit du verre en le reniflant. Le pamplemousse n'était clairement pas son fruit préféré, qu'elle jugeait trop amer. Pourtant, pour lui faire plaisir, elle en prit une gorgée. Et elle fronça les sourcils. Nope, elle était formelle. C'était dégueu.
Sirius, qui l'observait quand elle grimaça de dégout, insista :
- Bois, ça va te faire du bien.
- C'est pas bon.
- Bois.
Le ton était toujours froid, dénué d'émotion. Lily prit, cette fois, vraiment le temps d'analyser Sirius. Il était habillé comme il l'était toujours le weekend : avec un jean bleu sombre, un pull fin gris qui faisait ressortir ses yeux et une paire de baskets. Mais ce qui capta particulièrement son attention, ce furent les cernes sous ses yeux et la dureté dans son regard.
- Quelque chose ne va pas ? osa-t-elle avant de reprendre une gorgée du fruit de la mort.
- Plusieurs, en fait et je suis content que tu amènes le sujet sur le tapis.
Les yeux de Lily s'agrandirent sous la surprise. Elle trempa une nouvelle fois ses lèvres dans son verre, pour se donner contenance. Puis, elle prit une grande inspiration pour se donner du courage et se lança :
- Je peux savoir ?
Elle était toujours face à l'ours blanc immense qui la regardait avec ses grands yeux innocents d'ours en peluche naïf. Lui, comme elle, n'avait aucune idée de ce qu'il se jouait dans le crâne de Sirius. Lily passa lentement ses doigts sur son oreille duveteuse.
Sirius s'appuya contre la table qui faisait office de table de salle à manger et croisa les bras, dans une position clairement défensive. Ses yeux couleur d'orage étaient rivés à ceux de Lily. Et c'était la première fois qu'elle se sentit faner sous ce regard, Sirius lui insufflant, depuis le début de leur relation, courage et confiance.
Sans la quitter des yeux, il reprit la parole, de cette voix toujours monocorde et dénuée de sentiment :
- Je suppose que personne ne t'a jamais parlé de l'histoire de James et Helena ?
- Helena, la femme magnifique qui fréquentait James, celle que Ren a viré la première fois que je vous ai rencontrés ? compléta Lily en réfrénant la bouffée de jalousie qui menaçait de la submerger alors qu'elle repensait à cette femme splendide qui avait débarqué à la première soirée qu'elle avait passé avec ses amis. Ce genre de femmes qu'elle ne serait jamais, splendides et époustouflantes, qui avait partagé la vie de James, le genre de nana parfaite avec qui il irait parfaitement. Ses mâchoires se serrèrent de dépit.
- Ouais. Ça n'allait plus du tout entre eux, elle en demandait bien plus que James pouvait en donner. Elle sentait qu'il était en train de lui échapper. Alors, probablement en désespoir de cause, elle lui a fait croire qu'elle était enceinte. Elle lui a envoyé un message alors qu'il était en déplacement et James est rentré ventre à terre. Il ne voulait pas spécialement de gosse avec elle, ni avec qui que ce soit d'ailleurs, mais celui qui pourra accuser James de fuir devant ses responsabilités n'est pas né. James lui offrait la belle vie, lui payer tout ce qu'elle désirait. Elle ne pouvait pas le laisser partir comme ça, tu penses bien. Alors quand on a découvert qu'en fait, sa grossesse, c'était du flan, tu peux imaginer la colère qu'on a ressenti...
- Oui, je peux imaginer. Mais pourquoi tu me racontes ça ?
Lily avait posé la question mais elle avait peur de connaître la réponse. Elle s'accrocha davantage à l'oreille de l'ours en peluche qui se tenait devant elle, comme un bouclier devant la froideur de Sirius, pour y puiser du soutien alors que le pire arrivait.
- Ben, ça me semble évident.
Sirius marqua un silence mais, voyant que Lily ne répondait pas, reprit :
- T'es vraiment enceinte ou c'est juste un stratagème pour garder James auprès de toi ?
Sirius était-il vraiment en train d'insinuer qu'elle avait volontairement piégé James ? Qu'elle avait fait exprès de tomber enceinte pour qu'il prenne soin d'elle, la mette à l'abri, financièrement parlant, parce qu'elle portait sa progéniture ? Était-ce vraiment ce qu'il était en train de dire ?
Interdite. Lily resta interdite pendant ce qui sembla être une éternité. Cela ne dura en fait qu'une fraction de seconde. Puis elle reprit ses esprits et s'imagina jeter son verre à moitié plein à la tête de Sirius. Ou le gifler. Elle envisagea même de sauter par-dessus le canapé pour aller l'étrangler.
A la place, elle lâcha le gros ours blanc et posa son verre sur la table basse, sans rien dire.
Après la question de James, qui la hanterait probablement pour toujours, ce méprisant "c'est le mien ?", c'était au tour de Sirius de mettre sa parole en doute ? Elle qui avait été si heureuse un instant plus tôt se sentait désormais proche de basculer dans le gouffre du doute et de la rancœur.
Toujours sous le regard de Sirius qui ne décollait pas d'elle, elle avança vers la porte d'entrée. Elle songea même à quitter tout simplement son appartement pour laisser Sirius seul avec sa connerie. Mais la colère était en train d'enfler en elle et elle ne pouvait pas l'ignorer. Elle refusait de l'ignorer. Elle entreprit de fouiller la corbeille qui contenait ses papiers sur la commode à côté de la porte d'entrée. Ses résultats d'analyses médicales étaient le dernier papier déposé dedans. Alors qu'elle cherchait ce putain de papier, elle sentait sa fureur prendre de l'ampleur en se souvenant qu'ils l'avaient renversée quelques minutes plus tôt. Elle fouilla fébrilement dedans jusqu'à ce qu'elle trouve le document à l'entête du laboratoire de biologie médicale qui lui permettrait de prouver ses dires. Même si ça la tuait de devoir se justifier. Particulièrement devant Sirius, son ami, son meilleur ami, la personne en qui elle avait le plus confiance, la personne qui la connaissait le mieux. Mettant enfin la main dessus avec un cri de frustration, elle marcha droit sur le connard qui avait été son ami et colla le document sur sa poitrine, du bout des doigts, refusant d'entrer en contact plus que cela n'était nécessaire avec lui. Il ne fit pas mine de décroiser les bras pour se saisir du papier si bien que, à bout de patience, Lily laissa retomber sa main et les résultats virevoltèrent jusqu'au sol. Sirius n'avait pas détaché ses yeux de ceux de Lily.
- Mes résultats d'analyses, expliqua simplement Lily avant de s'éloigner le plus possible de Sirius, dont la proximité lui semblait intolérable. Elle se plaqua contre le dossier du canapé et chercha à nouveau le réconfort de l'ours en peluche qui ne semblait pas avoir pris parti, lui, au moins.
Pourtant, refusant de se laisser faire, elle reprit :
- J'arrive pas à croire que toi, toi, entre tous les autres, tu puisses me traiter de croqueuse de diamant. Je pensais sincèrement que tu me connaissais mieux que ça.
Frémissante de rage, Lily aurait tout donné pour fumer une cigarette. A la place, elle ne savait pas quoi faire pour se soustraire au regard insondable de Sirius, qui n'avait pas bougé. Animée d'une énergie qui menaçait de se déverser malgré sa volonté, elle le contourna et s'adossa à la fenêtre, derrière lui. Il ne se tourna même pas, continuant de parler comme si elle était toujours face à lui.
- La question est légitime. Vous fricotez depuis un an et d'un seul coup, tu tombes enceinte et il rentre pour te déclarer sa flamme ? Admets que le doute est permis.
- Va te faire foutre Sirius. Jusqu'à preuve du contraire, James est heureux avec moi et je ne l'ai forcé à rien. En plus, il est suffisamment grand pour prendre ses décisions tout seul.
- James se laisse facilement aveuglé par ses obligations...
- Obligation ? Obligation ? répéta Lily, la voix montant dans les aiguës avant de revenir se planter devant lui pour le dévisager. Il n'avait pas bougé d'un cheveu et Lily avait envie de le secouer pour qu'il montre un peu plus de réaction, que le Sirius qu'elle connaissait et qu'elle aimait refasse surface. T'es en train de me traiter de putain de profiteuse d'un pognon dont j'ignorai l'existence jusqu'à y a pas longtemps et...
- Justement, t'as appris y a pas longtemps que James avait de l'argent et, ô surprise, six mois plus tard, t'es en cloque.
- Mais va en enfer, Sirius. Si c'est toute la considération que tu as pour moi, tu peux sortir de chez moi et partir sans te retourner.
Sirius n'en fit rien et conserva sa position statique. Lily avait envie de hurler face à tant d'injustice. Il la connaissait tellement mieux que ça. Elle avait envie de pleurer en pensant que jamais, jamais, il n'aurait dû songer à qu'elle n'avait d'intérêt que pour l'argent de James. D'où sortait cette pensée ? Est-ce qu'à un seul moment, elle avait donné l'impression d'être intéressée par la fortune de James ? Elle avait beaucoup trop de fierté pour cela. Et c'était faire déshonneur à ses sentiments que de seulement y songer. Les choses qu'elle ressentait pour James, pour le père en devenir de son gosse, étaient sincères. Du plus profond de ses entrailles jusqu'à la pointe des cheveux, elle était sincère, sans arrière-pensée. James l'avait sortie d'un abîme de désespoir et c'était entièrement parce qu'il était lui. Cela n'avait absolument rien à voir avec un compte en banque bien garni. Elle eut envie de gifler Sirius pour insinuer une telle perfidie, pour entacher ses sentiments. Ou lui griffer le visage. Quelque chose pour le faire souffrir comme il la faisait souffrir maintenant, par ses paroles acerbes.
- Tu serais pas la première à succomber à la tentation, tu sais.
- Mais, putain, mais en quelle langue je dois te le dire ?
Elle aurait pu s'arracher ses cheveux tant elle se sentait incomprise. Elle sût précisément ce qu'avait pu ressentir Cassandre en son temps.
- Je me contrefous du pognon de James. Je m'en fous Je me suis toujours débrouillée toute seule jusqu'à maintenant et je ne compte pas changer quoi que ce soit. J'aime James de tout mon cœur depuis longtemps maintenant. Je suis amoureuse de lui depuis le premier jour. Et pas pour son argent, contrairement à ce qui tu insinues, espèce de gros connard. Je l'aime car il est absolument formidable et quand on est ensemble, j'ai l'impression de pouvoir réaliser l'impossible. Il est merveilleux et adorable, qu'il ait des milliers sur son compte en banque ou qu'il galère à acheter une pizza.
- On parle en millions, là.
- Mais j'en ai rien à faire ! finit-elle par hurler, ne sachant plus comment se faire comprendre par cette personne qui l'avait toujours comprise, intuitivement.
En désespoir de cause, elle le prit par les épaules, même si le contact de ce nouveau Sirius qui semblait la mépriser jusqu'à la fibre de ses os la révulsait.
- J'en ai strictement rien à faire. Et si c'est ça que tu veux, continua-t-elle en le lâchant pour ramasser le papier de ses résultats médicaux qui gisait toujours à ses pieds, je te rédige, là, maintenant, un acte unilatéral dans lequel je m'engage à ne jamais rien demander, aucune prestation compensatoire à James comme compensation financière quand il en aura marre de moi. Je peux même écrire que s'il veut pas de ce gosse, je me débrouillerai toute seule et qu'il pourra continuer à vivre sa vie sans même nous calculer, c'est que tu veux ? poursuivit-elle en allant fouiller son sac à main pour trouver un stylo. Tu veux que je rédige cet engagement avec mon sang ou tu veux qu'on le fasse déposer devant un notaire pour l'enregistrer ? Peut-être que si tu l'authentifies, tu seras rassuré ?
- Mais qu'est-ce qu'il vous arrive ?
La voix de James les fit sursauter tous les deux. Tout à leur houleuse discussion, ils n'avaient pas entendu la porte s'ouvrir. Lily songea qu'ils devaient renvoyer une drôle d'impression, dressés l'un devant l'autre, Lily agitant son papier sous le nez de Sirius, les larmes aux yeux, avec son stylo tenu comme un poignard.
- Visiblement, c'est moi qui suis con, reprit Sirius, sur le même ton, ses yeux toujours scotchés sur Lily.
- C'est le moins qu'on puisse dire, confirma-t-elle, toujours en proie à une fureur incommensurable. J'arrive pas à y croire, murmura-t-elle, en baissant les yeux, finalement vaincue, le cœur en lambeaux.
Si Sirius ne la croyait pas sincère, qui la croirait ? Si lui, qui la connaissait mieux que quiconque, ne la pensait pas honnête, comment James le pourrait-il ? Comment James pourrait-il accepter cette situation ?
Il avait dit qu'il ne pourrait pas envisager sa vie sans elle, mais savait-il qu'elle ne se voyait même plus passer un jour, une heure sans lui, le savait-il sincèrement ou pensait-il, à l'instar de son ami, qu'elle n'était qu'une grosse menteuse ?
Lily, toujours plantée devant Sirius, prit la décision de continuer la conversation. De toute façon, Renata et James seraient au courant bien assez tôt de la teneur de leur discussion. Faisant ainsi fi de leur présence, elle reprit donc en agitant le stylo qu'elle tenait toujours sous le nez de Sirius :
- Hier, tu m'as dit que j'étais la famille que tu avais choisie. Aujourd'hui, tu me traites comme n'importe quelle michto, qu'est-ce qui a changé ? Qu'est-ce qui a changé pour toi ? Parce que, pour moi, rien n'a changé, je suis toujours la même. La même fille que tu connais par cœur, qui t'aime de tout son cœur...
La dernière partie de sa phrase avait un air de supplique. Or, ce n'était pas du tout ce qu'elle souhaitait. Puisque Sirius la traitait comme une étrangère, elle voulait reconstruire son armure, face à lui, celle qui lui avait permis de survivre jusque-là.
- J'ai été déclassée, c'est ça ? D'amie, de famille, je suis passée à "meuf de James" et je n'ai plus le droit à ton respect ?
Sirius, toujours dans son immobilité insupportable, claqua la langue, agacé.
James se rapprocha de Lily, pour faire face à Sirius. Toujours vêtu de son survêtement, il ne paraissait pas si impressionnant que ça. Pourtant, quand il se redressa, quand il rejeta les épaules en arrière, il parut prendre dix centimètres et Lily eut l'impression de se retrouver dans son ombre. A la fois rassurée de le savoir à ses côtés, prêt à prendre sa défense et mortifiée qu'il ne la croit pas capable de se défendre elle-même, elle fit un pas en avant pour se rapprocher de Sirius.
- Je comprends pas, Sirius. Explique-moi.
Du coin de l'oeil, car elle gardait son regard rivé à celui de qu'elle espérait toujours son ami, elle vit Renata faire un pas pour s'interposer.
- A quoi vous jouez ? demanda-t-elle, espérant probablement détendre l'atmosphère. Mais aucun des protagonistes de cette pièce de théâtre absurde ne prit le temps de lui répondre, trop occupés qu'ils étaient à s'affronter du regard.
- Je protège ma meute, répondit finalement Sirius sans se départir de son immobilité frustrante.
- Ta meute ? Ta meute ?! répéta Lily, sa voix prenant à nouveau une octave. Je croyais que j'en faisais partie, de ta meute. De ta famille. Moi, je pense que tu te montres juste cruel parce que tu es blessé. Et je regrette de tout mon cœur de t'avoir fait du mal. Je n'en ai jamais eu l'intention. Et tu sais que c'est vrai. Je refuse de croire que tu es prêt à jeter tout ce qu'on a, juste parce que tu as mal.
- Je ne suis pas cruel. Je protège les gens qui me sont chers. Et si j'ai appris une leçon dans ma vie, c'est que l'on ne défend pas ceux que l'on aime en étant gentil et compréhensif.
- Ce n'est même pas le sujet ! Tu te conduis juste comme une ordure qui me rend malheureuse.
- Si j'avais voulu dispenser joie et bonheur, je serai devenu marchand de glaces.
C'était le coup de grâce.
- C'est officiel, Sirius, tu n'es plus le bienvenu sous mon toit. Tu peux prendre la porte. Je ne veux plus te voir chez moi.
La sentence prononcée par Lily l'avait été d'une voix neutre, atone, un peu identique à celle qu'il utilisait avec elle depuis le début de cette horrible conversation. Face à un tel manque de respect et de considération, elle n'avait pas d'autre choix que de le chasser de chez elle. Elle ne pouvait pas tolérer de se faire insulter sous son propre toit. Que Sirius soit – ou ait été - son meilleur ami ne changeait rien. Une des leçons qu'elle avait apprises de la grande Maîtresse la Vie, c'est que personne ne se battrait pour elle, si ce n'est elle. Alors, pour bien marquer son propos, elle se détourna simplement d'une des personnes qui comptaient le plus pour elle et entreprit de faire chauffer de l'eau, pour se faire une tisane. L'action en elle-même n'avait pas la moindre importance, mais elle ne voulait pas que les personnes présentes voient les larmes qui menaçaient de lui couler des yeux tant ses propres paroles lui brisaient le cœur.
Alors qu'elle remplissait une casserole d'eau, elle entendit la porte claquer. Elle ne put retenir un sursaut. Malgré ce qu'elle avait dit, elle avait espéré que Sirius viendrait vers elle en lui disant qu'il était désolé, en répétant qu'il s'était comporté comme un con, qu'il la croyait, bien évidemment, quand elle affirmait qu'elle était sincère avec James, qu'ils étaient heureux pour eux.
A la place, elle n'entendit que le soupire de James – elle pourrait le reconnaître entre mille – et sa sortie exaspérée :
- On peut pas vous laisser cinq minutes sans surveillance.
Suivi du bruit de la porte qui s'ouvre et qui se ferme. Se croyant seule, Lily s'autorisa à poser sa casserole bruyamment avant de lâcher un retentissant "putain de bordel de merde, ce que ça fait mal".
- Sirius est comme ça. Jusqu'à maintenant, tu as toujours eu la chance de voir que ses bons côtés.
Lily sursauta au son de la voix de Renata. Elle se retourna pour découvrir la jeune femme assise sur une chaise, devant le magnifique bouquet de fleurs jaune et blanc qu'elle avait apporté pour se faire pardonner de sa réaction d'hier, qui semblait dater de dix ans, suite aux drames du jour. Renata avait posé les deux coudes sur la table et fixait un point invisible entre la chaise en face d'elle et le mur. Lily ravala ses larmes et alla s'assoir à côté d'elle.
- Je ne savais même pas qu'il était capable d'autant de méchanceté, si facilement.
Renata finit par tourner la tête vers Lily et lui adressa un petit sourire triste.
- Il est parfois plus que borderline. Il est excessif dans tout ce qu'il fait et il est passionné. Quand il aime, il aime de tout son cœur, quand il déteste, il haït avec la même puissance. Il ne connait pas la demi-mesure. Il est littéralement entier. Et il est aussi cassé. Il a tellement peur de l'abandon qu'il préfère souvent abandonner le premier.
- Je ne suis pas sûre de comprendre où tu veux en venir... soupira-t-elle, désormais lasse, usée par cette journée qui n'avait commencé il n'y a que quelques minutes.
Pour se débarrasser de Sirius, complétement, elle détacha la couette qu'il lui avait fait et passa vivement ses doigts dans ses cheveux pour les secouer.
- On en a parlé toute la nuit, reprit Renata, visiblement aussi fatiguée qu'elle. Ça fait partie des deals qui ont construit notre relation. On a tellement de fois frôlé la rupture sans réconciliation possible qu'on s'est promis, aussi douloureux et embarrassant que cela puisse être, de se dire, avant de dormir, tout ce qui nous a fait du mal. On a donc parlé de votre annonce hier soir. Moi, une fois remise de ma surprise et après avoir dessoulée, j'étais carrément heureuse pour vous. Vous vous complétez parfaitement et, même quand vous n'étiez pas officiellement ensemble, vous aviez l'air parfaitement heureux dès que vous étiez l'un avec l'autre. Tu as peu à peu fait disparaître le James taciturne qu'on connaissait tous depuis la mort de sa mère pour nous ramener le James d'antan, plus vivant, plus franc, plus espiègle.
- Je n'ai pas fait exprès...
- C'est loin d'être un reproche Lily, tout le monde t'en est reconnaissant. C'est comme si tu avais trouvé James perdu sur un chemin et que tu nous l'avais ramené à la maison. Mais ça terrorise Sirius, car il a toujours été le phare de James, il a toujours été son repère. A chaque fois que le monde de James s'écroulait, il a toujours été là. Ils sont plus frères que je ne le saurais jamais avec mes sœurs. Et aujourd'hui, Sirius flippe que tu prennes sa place, que tu le remplace dans la vie et dans le cœur de James.
- Mais ce n'est absolument pas mon intention.
Lily, de plus en plus perdue, ramena ses genoux contre sa poitrine pour les entourer. Elle qui pensait avoir pigé le fonctionnement de ceux qui s'appelaient eux-mêmes les Maraudeurs, se rendait compte que leurs relations étaient bien plus profondes, bien plus compliquées que ce qu'il en semblait.
Au fil des évènements et des petites conversations anodines, elle avait commencé à cerner James, l'impact de la disparition de sa mère, puis de son père, la place de ses amis dans sa vie et puis, d'une certaine façon, la place de la famille de Renata, la seule famille qui tienne la route de son entourage, la seule famille qui puisse servir de modèle.
Mais Sirius... elle l'avait toujours vu comme quelqu'un de joyeux, de lumineux, d'heureux de vivre et prompt à se satisfaire de ce qu'il avait. C'était certainement vrai, Sirius était probablement quelqu'un de très heureux, à voir le bonheur partout. Mais il avait aussi ce côté sombre, qu'il n'assumait pas, qu'il cachait à tout le monde et qui ne pouvait donc pas s'exprimer. Alors, quand il explosait, il entrait en supernova et les dommages collatéraux étaient énormes.
- Je sais. Tu le sais. Il le sait. Rationnellement, il le sait. Mais émotionnellement, il est comme un gosse de six ans. Il va avoir besoin de temps et de toute ta compréhension pour comprendre qu'il y a de la place pour tout le monde dans la vie de James, dans la tienne. Il a aussi peur que James prenne la place qu'il a dans ta vie. Il a tellement peur d'être rejeté qu'il préfère partir le premier.
- Mais comment...
- Ne le juge pas. Lui plus que les autres a eu une enfance dégueulasse qui a laissé plus de traces qu'il ne l'admettra jamais. Ce n'est pas rationnel, c'est comme ça. Il fait ce qu'il peut pour lutter contre. Parfois, il se foire. Mais ses mauvais côtés sont largement compensés par les bons, ceux que tu connais.
- Il m'a dit de telles horreurs... Je ne sais même pas comment il a pu me sourire, s'il pense ça de moi.
- Je peux affirmer, sans risque de me planter, qu'il n'en pensait rien. Vois-le comme un gosse de six ans qui tombe dans le bac à sable et qui se fait mal. Il va préférer pousser son copain pour qu'il se fasse mal aussi plutôt que de s'assoir sur le bord et de souffler sur son bobo.
- Mais, pourquoi ?
- C'est son mode de fonctionnement. Et, Lily, il t'a montré le meilleur de lui. Il t'a ouvert la porte, il t'a tendu la main quand tu en avais besoin. Il t'a accueillie comme si tu étais chez toi dès le premier jour. Rappelle t'en. Mais si t'es pas capable d'encaisser le pire, tu ne le mérite pas. Absolument pas.
La loyauté farouche de Renata envers Sirius l'a fit frémir. Vu le discours qu'elle tenait, elle avait certainement fait les frais des "mauvais côtés" de Sirius comme elle les appelait. Et elle semblait avoir pu passer outre, pour se concentrer sur les bons. Et pourtant, Ren était l'une des personnes les moins souples que Lily avait pu rencontrer.
Si elle en avait été capable, le serait-elle aussi ?
- Je peux comprendre ça. Contrairement à ce que tu sembles insinuer. S'il s'excuse, tout rentrera dans l'ordre.
- Alors c'est fini pour vous. Parce qu'il ne te présentera jamais d'excuses. Sirius ne demande pas pardon. Si tu as de la chance, il fera comme si rien s'était passé. Mais jamais il se présentera devant toi pour te dire "pardon pour tout ce que je t'ai dit quand j'avais mal". Déjà, tout à l'heure, il a admis qu'il se comportait comme un gros con, à chaud, sans réflexion, sans qu'on en discute pendant des heures. Ça vaut toutes les excuses du monde dans sa bouche.
Lily haussa les épaules. Elle aurait donné père et mère pour Sirius, elle le lui avait dit la veille. Mais pourrait-elle lui pardonner les horreurs qu'il lui avait balancées ?
Entendant l'eau frémir, elle se leva pour aller jeter dans la casserole des feuilles de verveine qu'elle prit dans une boîte en carton qu'elle avait trouvé sur le dessus d'un des sacs de course ramenés par Sirius avant tout ce drame, laissant ainsi Renata à sa rêverie.
Au regard du mode d'emploi que venait de lui fournir Ren (qu'elle aurait bien aimé connaître plus tôt), elle essaya de changer de perspective. En admettant que Sirius souffrait, qu'il avait peur et qu'il se sentait perdu, était-elle capable de lui pardonner ses mots, en partant de l'hypothèse qu'il ne les pensait pas, qu'il voulait juste lui faire mal comme lui avait mal ?
Ne trouvant pas vraiment de réponse à cette question, elle essaya d'aborder la problématique sous un autre angle. Elle s'empara d'une cuillère en bois dans un tiroir pour touiller sa potion. Pouvait-elle envisager de vivre sans Sirius ?
La réponse apparut dans son esprit, sans qu'elle n'ait eu besoin d'une seconde pour y réfléchir. Non. Évidemment que non, elle ne pouvait pas envisager de vivre sans sa présence. Il avait pris trop de place dans son cœur, dans sa vie, pour qu'elle renonce à lui. Cela serait une perte similaire à celle de ses parents. Elle ne pourrait pas l'encaisser.
Aussi, la solution lui apparaissait clairement. Elle devait ravaler sa fierté et accepter les excuses qu'elle n'aurait jamais de sa part, pour reprendre une vie normale.
Elle arrêta la plaque électrique et versa sa tisane dans une tasse. Alors qu'elle allait demander à Ren si elle en voulait, la porte d'entrée s'ouvrit. James entra, suivi de Sirius, qui s'arrêta sur le palier. Renata se leva, Lily se figea, James cessa de respirer.
Un ange passa au milieu de ce beau monde. Personne n'osait bouger, tant ils étaient tous conscients qu'ils étaient à la croisée des chemins. Tout était entre les mains de Lily et tous la regardaient avec prudence. Sirius, toujours sur le pas de la porte, riva son regard au sien. Ses yeux avaient toujours cette couleur d'orage mais la tempête était passée et ils avaient retrouvé leur douceur. Lily, tenant sa tasse d'eau bouillante du bout des doigts, ne se rendit même pas compte, de la douloureuse chaleur qui la brulait.
Renata prit finalement la parole, pour décanter la situation.
- Qu'est-ce qu'on fait, Lily ? Je fais des pancakes ou je prends mes affaires ?
Renata fit une fois de plus preuve de sa loyauté et de son amour envers Sirius. James serrait les dents, son bonheur suspendu au choix de cette femme qu'il connaissait si peu, au final, en comparaison du temps passé avec son ami. Lily savait que Ren prendrait immanquablement le parti de Sirius et s'en irait, sans se retourner, si elle ne le laissait pas entrer.
Le choix revenait donc à Lily. Celle-ci se retint de rouler les yeux et de lâcher un retentissant "à ton avis". Comme s'ils ne savaient pas qu'elle se laisserait attendrir, qu'elle se laisserait adoucir, parce que Sirius comptait plus qu'elle-même.
Réalisant que sa tasse était en train de la bruler, elle la posa sur la table. Sirius n'avait pas bougé. Lily, en le désignant d'un mouvement du menton agressif, lui demanda :
- T'as faim ?
Sirius lâcha un soupir de soulagement clairement audible et hocha la tête.
- Je n'ai jamais eu aussi faim.
- Alors, entre, on va faire des pancakes.
Tandis que Renata se plaçait devant les fourneaux pour préparer la pâte, Sirius entra et ferma la porte derrière lui. James marcha à grands pas vers Lily et, passant un bras autour de ses épaules, déposa un léger baiser sur sa tempe en murmurant un "merci". C'est à ce moment-là que Lily réalisa qu'elle pourrait tout encaisser, tout subir pour les trois personnes présentes dans cette pièce.
Ceci dit, ce n'était pas parce qu'elle acceptait de traverser les flammes de l'Enfer pour Sirius (notamment) qu'elle n'allait pas faire la gueule un petit peu. Fallait pas trop déconner non plus.
oOo
Le lundi suivant, une montagne de boulot attendait Lily, sagement posée sur son bureau, quand elle revint au cabinet.
Pour la première fois depuis longtemps, elle s'était pointée à huit heures, à l'heure pile. Et si cela avait été une petite déchirure de quitter la chaleur des bras de James, elle avait enfin retrouvé le sommeil et était prête à revenir à la vie normale. Enfin, presque. Il fallait quand même qu'elle s'habitue à cette nouvelle vie.
En voyant la pile de dossiers que Sirius avait accumulé pendant son absence, elle fût envahie par un violent sentiment de culpabilité de l'avoir planté au pire moment. Mais aujourd'hui, elle se sentait plus en forme – physiquement et mentalement – qu'elle ne l'avait été depuis des mois et elle était prête à soulever des montagnes.
La colère qu'elle éprouvait encore pour Sirius, malgré le pardon implicite qu'elle lui avait accordé, n'y était peut-être pas pour rien.
Elle avait donc retroussé les manches de son pull bleu roi, avait branché les écouteurs sur son téléphone, qu'elle avait ensuite fourré dans la poche arrière de son jean noir et s'était attelée à la tâche. Elle avait commencé par ranger les dossiers classés après les avoir enregistrés dans la base de données, puis avait dressé la liste de ceux à traiter. L'électro entrainante qu'elle écoutait pour se donner de l'énergie l'avait coupée du monde, si bien qu'elle n'entendit pas Sirius entrer dans son bureau sur les coups de dix heures, son manteau toujours sur le dos. En sursautant, elle enleva les écouteurs de ses oreilles, qu'elle fourra dans la poche avant de son pantalon et lui adressa un sourire contrit.
- Bonjour.
- Comment tu vas, ma biche ? demanda-t-il en lui lançant une petite boite en carton colorée qu'elle réceptionna avec toute l'adresse dont elle était capable.
- ça va... Qu'est-ce que c'est ?
- De la tisane. Au pamplemousse. Pour essayer de compenser ton manque de caféine.
- Très drôle. Le café m'écœure. J'ai l'impression d'avoir perdu une partie de moi, fit-elle remarquer en étudiant la boite en carton de la tisane. C'était quoi, ton problème, avec le pamplemousse ?
- C'est pas moi qui ai un problème avec le pamplemousse J'ai acheté une bouilloire aussi, pour que tu puisses la mettre dans ton bureau.
- Fallait pas...
- Il m'a semblait que c'était la moindre des choses...
Lily retint de justesse son "effectivement". Elle avait adopté le passif-agressif et ne souhaitait pas ouvertement le conflit. Leur presque-rupture était encore beaucoup trop fraîche dans son esprit et si elle souhaitait marquer son mécontentement, elle ne voulait pas prendre le risque de remettre le feu aux poudres.
En résumé, elle marchait sur des œufs et cela la fatiguait. Elle n'avait pas cessé avec James pour commencer avec Sirius.
Elle prit donc le sac contenant sa nouvelle bouilloire chromée et ultra design pour l'ouvrir et l'installer sur un coin de son bureau en remerciant Sirius du bout des lèvres.
- Tu t'en sors ? demanda-il alors, en parcourant du regard le placard à balais qui servait de bureau à Lily à nouveau rangé.
- Oui, j'en vois le bout, confirma-t-elle en faisant référence à la pile de dossiers qui diminuait au fur et à mesure qu'elle mettait de l'ordre.
- Ouais, désolé pour le bazar. Je comptais ranger avant que t'arrive mais j'ai eu un rendez-vous surprise ce matin. Il faut que je dise deux mots à la secrétaire. Ça ne se fait pas de m'imposer des rendez-vous client un lundi matin à huit heures.
- T'en fais pas, c'est mon job.
- Pas que. Et maintenant, au boulot.
Il y eut un moment de flottement quand Sirius s'apprêta à quitter la pièce et puis, finalement, il ne put s'empêcher de donner une petite tape d'encouragement sur les fesses de Lily. Celle-ci s'insurgea, pour la forme. En réalité, elle était plutôt soulagée de constater que tout était revenu à la normale. Ren le lui avait bien dit : faire semblant que rien ne s'était passé était une demande d'excuses de la part de Sirius. Elle était d'ailleurs prête à les entendre et les accepter, même informulée. Mais ce n'était pas pour autant qu'elle n'allait pas lui faire payer. Aujourd'hui, demain, dans un mois ou cinq ans. Elle se vengerait.
Rassérénée, elle remit ses écouteurs dans ses oreilles et, sur les notes de Territory de The Blaze, reprit son classement.
Vers onze heures trente, elle étira les bras au-dessus de sa tête et, plantée au milieu de la pièce qui lui servait de bureau, observa son travail. Elle avait redécouvert la couleur du bois de son bureau et la pile de dossiers à traiter avait une taille raisonnable. Affamée, elle se dit que la suite pouvait bien attendre l'après-midi. Elle se dirigea donc vers le bureau de Sirius, son portable entre les mains pour arrêter la musique qui s'égrainait toujours.
Sirius était en pleine conversation et, à voir sa tête, celle-ci ne tournait pas comme il l'avait espéré. Renversé dans son fauteuil en cuir, les pieds posés sur son bureau, il parlait avec un ton sévère et intransigeant.
- Non, je vous ai déjà expliqué qu'un licenciement pour faute lourde pour un vol d'un paquet de pain de mie dans un supermarché, ça ne tenait pas la route.
En voyant Lily, il roula des yeux dans leur orbite et reposa ses pieds au sol. Il leva la main pour lui demander de ne pas l'interrompre. Hochant la tête, elle déverrouilla son téléphone et lui envoya un texto "Tu manges ce midi ?". Le portable de Sirius sonna et après avoir lu son message, il secoua à la tête en signe de dénégation.
- La volonté de nuire à l'entreprise n'est pas qualifiée. Cela justifiait, au mieux, un avertissement, au plus extrême, un licenciement simple. Mais pas pour faute lourde. Nous en avons déjà discuté, je ne vais pas revenir là-dessus.
Lily, comprenant que le client au bout du fil était en train d'éroder la patience de son patron, envoya un nouveau message : "Tu veux que je te ramène un truc à manger ?". Sirius lut le texto sans même prendre son téléphone dans les mains. Il hocha la tête en souriant.
Lily se gifla mentalement. Ce n'était pas en étant gentille et serviable qu'elle allait lui faire payer de s'être si mal comportée avec lui. Elle aurait dû le laisser crever de faim. Mais elle savait aussi pertinemment que, parti comme cela semblait, il n'aurait certainement pas le temps de sortir s'acheter un sandwich. Elle lui en voulait, certes, mais pas au point d'enfreindre la convention de Genève.
- Si vous le prenez comme ça, vous pouvez vous chercher un nouvel avocat.
Lily fila dans son bureau pour éviter de distraire davantage Sirius avec ses questions futiles. En s'asseyant dans son fauteuil, elle entendit Sirius lever la voix :
- Ecoutez, mes confrères vous diront la même chose que moi. Si vous voulez aller les trouver, faites. Mais je ne vous rendrais pas les honoraires déjà versés. Nous avons bossé sur ce dossier pour essayer de justifier légalement votre erreur et...
Elle fût distraite par la notification signalant l'arrivée d'un message. Il s'agissait de Sirius qui disait "Je vais le tuer". Avec un rictus mauvais, Lily répondit simplement "Je connais un excellent avocat", avant de quitter la page d'échanges avec Sirius pour revenir sur la liste des différents expéditeurs de son applications Messages. Ses yeux se posèrent sur le dernier message de Rémus, auquel elle n'avait pas répondu. Avec un sentiment de culpabilité, elle ouvrit la conversation. "Meuf, un verre ce soir ? Besoin de parler...".
Maintenant que tout était rentré dans l'ordre avec James, il fallait qu'elle s'occupe de ceci. Elle l'avait depuis trop longtemps mis sous le tapis. Il était temps de prendre le taureau par les cornes. Depuis la mort du père de James et la dispute entre James et Rémus quand elle faisait semblant de dormir, elle n'était plus super à l'aise avec Rémus. Si, de son côté, il agissait comme si rien n'avait changé, elle avait l'impression que tout avait changé. La remarque de James, " Laisse tomber Rém, elle est pas pour toi", ne cessait de la hanter. Qu'avait voulu dire James avec cette phrase ? Est-ce que Rémus nourrissait des sentiments à son égard ? Ou était-ce juste la jalousie de la part de James face à la complicité qui liait Rémus et Lily ? Il fallait qu'elle sache.
Alors, se rejetant dans son siège à roulette avec la même désinvolture que celle de Sirius, elle tapa le message suivant "Tu m'en veux de ne pas t'avoir répondu ?". Comme si Rémus avait son téléphone entre les mains au moment où il avait réceptionné le message, la réponse fusa : "Bien sûr que non." Le point, à la fin du texto, la fit frissonner. Cela donnait une impression désagréablement tranchante à cette affirmation. Elle dit abstraction et écrivit "Dans ce cas, si t'es dispo, ça te dirait de manger avec moi ce midi ?". La réponse ne tarda pas à arriver " Tu as de la chance, je suis dans le coin. Je passe te prendre, je t'appelle quand je suis en bas". "Super, à tte".
Lily reposa brutalement son Samsung sur le dossier qui devait être traité en priorité et qui avait donc une place de choix, devant le clavier. Elle se passa ensuite la main dans les cheveux pour y remettre de l'ordre et redessina sa raie du bout des doigts, à l'aveuglette. De toute façon, ses cheveux n'en faisaient jamais qu'à leur tête.
Bon, au moins, Rémus ne semblait pas lui en vouloir. C'était déjà ça de pris. Comment allait-elle amener le sujet maintenant ? Le moyen le plus simple serait sans aucun doute possible de poser la question directement. Mais rien qu'à s'imaginer dire "Rémus, il faut que je sache : est-ce que tu es amoureux de moi ?" elle se sentait tellement ridicule qu'elle ne put retenir un pauvre petit rire pathétique. Elle verrait cela le moment venu, au fil de la conversation. Pour éclaircir ses esprits, elle secoua la tête et se pencha sur son clavier pour déverrouiller sa session. Elle allait profiter de ce temps, au cours duquel son esprit ne pourrait pas se concentrer efficacement, pour faire du tri dans sa boîte mails.
Quand son téléphone, toujours posé au même endroit, afficha un appel entrant de "Rémus" avec une jolie photo du concerné en train de dormir, les bras croisés et la tête basse sur une chaise de jardin, Lily sursauta. Elle décrocha juste le temps de dire "j'arrive" et raccrocha. Elle se leva précipitamment et passa son manteau avant de récupérer son sac à main, négligemment posé derrière son bureau, avec la sensation de ne pas être prête.
Passant par le bureau de Sirius pour sortir, elle put entendre que la conversation qui le rendait fou s'éternisait. Tandis qu'il répétait une exaspération manifeste dans la voix "écoutez, un licenciement pour faute lourde nécessite une qualification de l'intention de nuire du licencié et là...", Lily se pencha sur son bureau pour saisir un bloc de post-it et y écrire "Je vais manger, appelle-moi quand t'as fini". Sirius lut le mot en desserrant sa cravate. Il embrassa ses doigts et fit mine de souffler le baiser vers Lily qui l'attrapa et le colla sur sa joue sans sourire avant de s'éclipser. Ce client pénible était en train de faire dégoupiller son patron.
Une fois dehors dans un geste né d'une habitude irréfléchie, elle chercha son paquet de cigarettes dans son sac avant de se rappeler qu'elle ne fumait plus et que son dernier paquet en date avait volé par la fenêtre. Avec un soupire, elle mit la main sur un paquet de chewing-gum. Tandis qu'elle prenait une dragée mentholée, elle vit Rémus appuyé contre une façade de l'autre côté de la rue. Il portait une parka d'un bleu nuit, un jean gris et des converses bleues. A l'instar de ses amis, il avait le look d'un ado attardé quand il n'était pas obligé de donner sa représentation devant ses collègues de boulot. Dès qu'il l'aperçut, il marcha à sa rencontre. Lily profita de ce temps pour mâcher furieusement son chewing-gum afin de lutter contre son envie de clope. Quand il fût suffisamment proche d'elle pour la prendre rapidement dans ses bras, il lui dit :
- Alors, il paraît que les félicitations sont de rigueur ?
- Oh mais non, comment tu le sais ? s'exaspéra Lily alors qu'ils étaient plantés l'un en face de l'autre. Qui te l'a dit ?
- Peter est passé à la maison hier, il a pas su tenir sa langue.
- Mais quel crétin celui-là ! maugréa Lily en remontant son sac à main sur son épaule.
- Lui en veux pas, enjoignit Rémus en donnant un gentil coup d'épaule à Lily. Il était tout content, c'est une excellente nouvelle.
- Mais oui, mais je voulais te le dire. En plus, ça fait une éternité que j'ai pas vu Peter... Comment il l'a su ?
- J'imagine que Sirius le lui a dit, ils se sont vus dans le week-end. Il a l'air d'aller. Ça m'a fait plaisir de le voir aussi, ça faisait un bail... Tu veux aller au resto ou je t'invite à la maison ?
Rémus vivait dans un petit appartement, dans une ruelle étroite du centre-ville. Très, très pratique comme refuge, après une soirée trop arrosée au bar.
- Ca dépend. Tu comptes me faire des pâtes ?
Les trois dernières fois qu'elle avait mangé chez Rémus, il lui avait servi des pâtes. Lily n'était pas italienne et elle aimait les pâtes, tant que ça restait occasionnel.
- J'ai rien d'autre à proposer, confirma-t-il dans un haussement d'épaule désinvolte.
- Alors resto.
Sans se concerter, ils prirent la direction du pub au bout de la rue sur laquelle était située le cabinet. L'ambiance irlandaise était chaleureuse et ils servaient de la bonne bouffe et ils la servaient vite. Rémus ouvrit la porte et s'efface pour laisser passer Lily qui entra comme si elle était chez elle. Elle salua Rosemerta, la propriétaire de l'établissement, occupée à essuyer des verres derrière le comptoir et se dirigea sans se poser de question vers la table du fond, la table qu'ils occupaient toujours quand ils venaient boire un verre.
À peine furent-ils assis qu'une serveuse, une chose vulgaire en short quasi-inexistant perchée sur des baskets à semelles compensées, se présenta à eux :
- Qu'est-ce que je vous sers ?
Lily haussa les sourcils en direction de Rémus pour marquer son étonnement face à tant d'impolitesse, elle qui avait l'habitude du personnel serviable et cordial.
- Une bière et une pizza quatre fromages, commanda Rémus sans consulter la carte, en grand habitué qu'il était.
- Pareil. Ah ben, non, je suis con. Un coca, s'il vous plaît. Eh ben non, non plus. Un perrier tranche. C'est safe ça, un perrier tranche.
Il était vraiment temps qu'elle se penche sur la question de savoir ce qu'elle avait le droit ou pas de manger.
- Et en plat ?
Toujours cette impolitesse. Lily ravala sa verve et demande un burger.
- La cuisson ?
- Bleu. Non, toujours pas. Putain. Euh, comment on dit quand c'est de la semelle cramée ? À point ? Bien cuit ?
- Bien cuit ? suggéra Rémus, grand seigneur, en essayant de toutes ses forces de dissimuler le fou-rire qui le gagnait face au cafouillage de Lily.
- Voilà, bien cuit.
La serveuse s'éloigna après avoir noté la commande de Lily, sans un mot. Cette dernière se cala dans sa banquette et dit à Rémus :
- Franchement, c'est tout à fait le genre de personne à cracher dans mon burger.
- Tant que c'est pas dans ma bière.
- Mais c'est elle qui est odieuse. Elle a même pas dit bonjour.
- Lily, baisse d'un ton, ou elle va ramasser ton steak par terre et le mettre entre deux tranches de pain.
- T'as raison, acquiesça Lily en se retournant légèrement sur son siège pour voir la serveuse descendre aux cuisines. Puis, se remettant face à Rémus, elle reprit : je suis un peu à cran, en ce moment.
- Ah bon ? J'aurais pensé qu'avec le retour de James et sa grande déclaration, tu serais enfin apaisée... objecta Rémus en dénouant finalement son écharpe.
Il faisait une chaleur étouffante dans le pub. Lily se tortilla, sentant qu'elle était sur une pente glissante. Rémus semblait être au courant de tout...
- On s'est un peu pris la tête, avec Sirius, à ce sujet.
- J'en ai entendu parler.
Lily aimait bien la manière de parler de Rémus, toujours d'une voix douce et posée. Il prenait le temps de prononcer tous les mots et n'utilisait que très peu de raccourcis. Cela avait quelque chose d'apaisant ; surtout pour elle, qui avait tendance à s'emporter et à débiter si vite qu'elle pouvait manger plusieurs mots dans une seule phrase.
- Non, mais, sérieux ? Vous vous dites tout, comment ça se passe ? Y a pas d'intimité ?
- Non, très peu, confirma Rémus avec un sourire en coin en sortant ses couverts qui étaient enroulés dans une serviette en papier.
Lily l'imita et posa la serviette sur ses genoux.
- T'as un avis là-dessus ?
- Pas spécialement. Sirius s'emporte et pète une durite. Une fois qu'il prend une direction, il ne fait pas machine arrière. Et puis, il s'arrête, la queue entre les jambes et espère que tu vas le rrattraper et le reprendre. Il a fait ça un nombre incalculable de fois avec Ren. Il est vraiment chanceux qu'elle ne l'ait pas envoyé au Diable...
- Je l'ai fait moi...
Devant le regard sans expression de Rémus, elle expliqua, en jouant avec la pointe de son couteau :
- Je lui ai dit d'aller en enfer. Et il est parti.
- Mais il est revenu et tu lui as proposé à manger.
- Certes, mais s'il était pas revenu, si James ne l'avait pas ramené...
Elle laissa mourir sa phrase, refusant de songer à ce qui aurait pu se passer s'il n'était pas remonté.
- Je lui fais la gueule mais je sais pas s'il s'en est rendu compte.
- Oh que oui, il en a parlé toute la matinée.
- Parler ?
- Sur le groupe des Maraudeurs.
- Je suis sur ce groupe.
- Désolée de te décevoir, ma biche, mais t'es sur le groupe des Maraudeurs élargi. Il existe un groupe restreint pour les Maraudeurs d'origine.
Lily passa l'élastique autour de son poignet sur le bout de ses doigts et entreprit de confectionner une queue de cheval haute de cheveux roux pour avoir la paix pour manger son burger au crachat qui arrivait.
La serveuse odieuse posa les assiettes devant eux, la pizza devant Lily, le burger devant Rémus, délibérément supposa Lily et s'éloigna sans un mot.
- J'en toucherai un mot à Rosemerta, proposa Rémus en échangeant son assiette avec celle de Lily.
- Vous vous dites vraiment tout ? insista Lily en récupérant distraitement son plat que Rémus lui tendait.
- Ben oui.
- Genre tout ?
Rémus se passa la main sur le visage et se frotta les yeux. Lily fit rouler sa tête sur ses épaules pour détendre sa nuque. Les deux semblaient se préparer au combat. Sans se regarder dans les yeux, ils saisirent leurs couverts et attaquèrent à manger.
- Où tu veux en venir ? demanda Rémus en découpant une part de pizza.
Lily inspira un bon coup, planta sa fourchette dans le pain supérieur de son burger et entreprit de le découper par le milieu. La viande était tellement cuite qu'elle avait effectivement la consistance d'une semelle.
- Je veux en venir au fait que tu connaissais la nature de mes sentiments pour James et que tu ne lui en as pas parlé. Et que si vous vous dites vraiment tout, tu devais connaître la nature des siens envers moi et que tu n'en as pas parlé. Je veux en venir au fait, qu'en fait, c'est peut-être ta faute si on a perdu autant de temps.
Rémus, qui était en train de mâcher consciencieusement une bouchée de fromage, manqua de s'étouffer.
- T'es sérieuse ?
Lily haussa les épaules l'air de dire "c'est toi qui as demandé" et enfourna une bouchée de botte de cuir. Elle mastiqua longuement et finit par avaler tout rond. C'était pas très bon, la viande archi-cuite. Il fallait vraiment qu'elle se renseigne sur ce qu'elle avait le droit de manger pendant sa grossesse parce que...
Rémus la considéra avec stupeur. Il reposa son couteau (ce que Lily interpréta comme un signe positif) mais garda sa fourchette bien serrée dans sa main (ce qu'elle ne sut pas vraiment interpréter).
- Sache que, si j'ai rien dit, d'une, c'est parce que tu n'as rien avoué ouvertement, de deux...
Lily se crispa. Elle-même, en tant que presque-avocate, quand elle commençait à dresser des listes qui commençaient par petit un, c'est qu'elle s'apprêtait à sortir l'artillerie lourde. Rémus, en tant que représentant des forces de l'ordre, avait tout autant l'habitude qu'elle de démontrer par A + B son point de vue. Elle subit donc patiemment le déroulement de sa liste.
- De deux, James était complètement indisponible de par son boulot. Lui dire ce que j'avais deviné de toi vis-à-vis de lui n'aurait pas été cool parce que ça l'aurait placé le cul entre deux chaises, dans la position difficile de faire un choix entre ce en quoi il croyait et ce qu'il aimait. Et je voulais pas être cette personne. De trois, si j'avais su qu'il envisageait de démissionner, je lui aurais dit avant qu'il parte, pour lui éviter un aller-retour inutile. De quatre...
- ça va, ça va, j'ai compris.
- J'apprécie pas trop d'être accusé de ce que tu m'accuses, en fait.
- C'est que...
Elle se maudit d'avoir commencé sa phrase avant d'avoir réfléchi. Elle aurait pu se taire, passer sous silence tout son film sur les hypothétiques sentiments qu'aurait pu développer Rémus à son égard. Surtout vu ce qu'il venait de lui révéler.
Si Rémus avait compris très tôt les sentiments qu'elle vouait à James, il n'en avait jamais parlé, par respect pour elle, parce qu'elle-même ne l'avait jamais fait et aussi pour protéger James d'avoir un choix difficile à faire : elle ou son boulot. Elle inclina la tête et considéra son ami. Il l'a regardé avec attention, attendant qu'elle finisse sa phrase.
Pour gagner du temps, elle enleva le pain de son burger et, du bout de la fourchette, retira la galette en terre cuite qui faisait office de steak pour ne manger que la rondelle de tomate et les bouts de salade.
- C'est que..? reprit-il.
C'était l'heure de se lancer.
- Tu vas me trouver stupide...
- Tu veux dire plus stupide de croire que j'ai volontairement œuvré à ton malheur en ne jouant pas les entremetteurs alors que la situation était impossible ?
- Oui.
- J'ai hâte d'entendre ça.
Rémus pouvait se montrer plus incisif et ironique que les autres Maraudeurs. Elle avait l'habitude des sarcasmes de Ren, des taquineries de Sirius, des blagues de Peter et de l'humour pince-sans-rire de James. Aux yeux de Lily, Rémus était le plus mystérieux, le plus secret, celui qu'elle devinait le moins bien. Et là, précisément, elle ne savait pas si c'était du lard ou du cochon. Elle hocha donc la tête pour se donner du courage et se lança :
- C'est-à-dire que, à un moment, j'ai cru que toi... euh, vis-à-vis de moi... comment dire ?
Rémus la regarda galérer à expliquer ce qu'elle avait pu, à un moment donné, croire. Puis, face à son embarras grandissant et ses joues rougissantes, il sembla comprendre ce qu'essayait de lui expliquer Lily.
- T'es en train de dire que tu as cru que j'étais amoureux de toi ? demanda-t-il, complètement incrédule.
- Ben, euh...
En guise de réponse, elle se racla la gorge, pour éviter de finir sa phrase. C'est alors que Rémus partit dans un grand éclat de rire. Plus qu'un rire, c'était un fou-rire incontrôlable et irrépressible. Lily fût d'abord gênée, puis vexée. Voyant que Rémus ne retrouvait pas son calme, elle fût outrée. Le malotru osa s'essuyer les yeux car il pleurait de rire. Sous le regard assassin de Lily, il essaya de retrouver son empire sur lui-même.
- Désolé ma biche, je m'attendais vraiment pas à ça !
- C'est si risible que ça, comme idée ? lâcha-t-elle, proche d'être blessée par la réaction de son ami.
Était-elle si peu aimable que la seule idée de tomber amoureux d'elle soit si drôle ? Elle froissa sa serviette en papier et la jeta sur les restes de son burger éventré.
- Absolument pas ma biche, tu es parfaitement adorable. C'est juste que je l'avais pas vu venir, celle-là. Est-ce qu'à un seul moment j'ai fait quelque chose qui a pu te faire croire que...
Il laissa sa phrase en suspens comme s'il ne parvenait pas à concevoir le sujet qu'il était en train d'évoquer.
- Non, j'en sais rien. Pas du tout, c'est juste qu'à l'enterrement du père de James, tu as dit un truc et comme tu es prévenant et attentionné avec moi, je me suis méprise... et... voilà.
- Aaah, voilà qui explique des choses. C'est pour ça que tu es si distante avec moi depuis ce temps ?
Elle hocha la tête sans oser ajouter un mot. Elle s'était suffisamment ridiculisée.
- Et je peux savoir ce que j'ai dit qui t'a laissé penser...
- Oh, ça va, n'en rajoute pas. C'est déjà assez humiliant comme ça. Tu te souviens quand je suis montée dans la salle de jeu après ma dispute avec James ? Je me suis endormie sur tes genoux, James est monté et vous vous êtes disputés.
- Du coup, tu dormais pas ?
- Vous m'avez réveillée, contra-t-elle, refusant d'admettre qu'elle avait entendu tous les échanges en faisant semblant de dormir. Et bref, James t'a dit un truc style "elle est pas pour toi" en parlant de moi, ce à quoi tu as répondu "je sais", ou un truc du genre. Admets que ça prête à confusion.
Rémus la considéra en silence avant de se pencher vers elle. Il avait encore les yeux brillants de sa crise d'hystérie et les joues légèrement rouges. Lily songea qu'il devrait se laisser plus souvent aller à la joie et à l'allégresse, ça lui allait bien.
Il hésita avant de poser sa main sur celle de Lily qui jouait avec son verre de perrier vide.
- Te méprends pas si je te touche la main, ce n'est pas de la drague mais un signe de réconfort... ricana-t-il.
Lily retira vivement sa main et croisa les bras sur la poitrine.
- ça va, j'ai dit.
- C'est pour ça que ça fait des mois et des mois que tu es distante avec moi ?
Elle haussa les épaules, préférant garder le silence. Elle en avait assez dit, merci bien. Rémus se renfonça dans la banquette et la regarda droit dans les yeux. Lily eut envie de se tortiller sous ce regard inquisiteur mais elle s'efforça de maintenir le contact. Il affichait encore un sourire amusé.
Et bon, après tout, il avait bien raison : la situation était risible. Il avait le droit d'en rire. Un peu.
- Je suis désolé si j'ai fait ou dit un truc qui a pu te faire croire que je pouvais nourrir des sentiments pour toi. Autre que de l'amitié. Ce n'est pas le cas. Je te vois plus comme une petite sœur qu'autre chose. Et t'es la femme de James, ça te met hors courses.
- Je ne suis pas la femme de James.
- Tu vois ce que je veux dire. Il t'a dans la peau depuis le début. Même si j'avais pu avoir des sentiments pour toi, je les aurais tués dans l'œuf. Pour rien au monde, je n'entrerai en compétition contre James pour une fille.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Lily en fronçant les sourcils.
Elle posa les coudes sur la table pour se pencher vers Rémus, qui, à l'inverse, s'était enfoncé dans la banquette.
- Tu as vu James ? Tu m'as vu, moi ? On joue pas du tout dans la même catégorie, et ce depuis toujours. Je me bats déjà contre des moulins à vent au boulot, je vais pas jouer à ça dans ma vie privée.
- Rémus...
- Oh non, c'est pas grave, tu sais, enchaina-t-il, comme si le discours qu'il tenait était habituel. Tu n'as pas besoin de me dire que je suis un garçon formidable, que je n'ai rien à envier à James, tout ça. Je l'ai entendu un millier de fois. Mais déjà, que celui qui n'a jamais jalousé James me jette la première pierre et ensuite, je vis dans son ombre, et dans celle de Sirius, par la même occasion, depuis si longtemps que c'est là qu'est ma place. Depuis qu'on se connait, je suis le gars timide et réservé, qui ne fait pas de bruit. Avec James et Sirius en figure de proue, c'est difficile de faire autrement. Et ça me va très bien.
Lily ressentit un élan d'affection pour Rémus. Elle eut un doux sourire pour lui. Elle s'était toujours sentie proche de Rémus. Le fait qu'il ait très rapidement compris la nature de ses sentiments pour James n'y était probablement pas pour rien. Mais cela ne changeait pas la teneur de l'amitié qu'elle éprouvait pour lui. Elle n'avait cependant jamais envisagé qu'il ait pu avoir un quelconque ressentiment envers ses amis pour être aussi "brillants", au sens littéral, bruyants et envahissants. Rémus parlait toujours de ses amis avec fierté et loyauté. Mais Lily songea, qu'effectivement, ça ne devait pas être facile tous les jours d'être amis avec des gens comme Sirius. Elle en savait quelque chose. Lily s'était souvent dit qu'elle aurait bien aimé les rencontrer quand ils étaient à l'école pour voir qui ils étaient et combien ils avaient changé et évolué. Aujourd'hui plus que les autres jours.
Rémus consulta sa montre et se leva. Lily suivit le mouvement et ils se rhabillèrent rapidement avant de se diriger vers la caisse pour payer. C'est la patronne qui s'occupa d'eux.
- C'était bon ?
- Mmmh, fit Rémus. Votre nouvelle serveuse n'est pas très très agréable.
Lily ne put retenir un ricanement alors qu'elle cherchait son portefeuille dans son sac. Rémus avait l'art et la manière de dire des choses déplaisantes sans qu'elles n'en aient l'air. Rosemerta roula des yeux.
- Oh, ne m'en parlez pas... On m'a collée cette peste dans les pattes et elle va me rendre folle, dit-elle en posant le ticket de caisse sur le comptoir.
- Je t'invite, offrit Lily et, devant le sourcil levé de Rémus, précisa : je te dois bien ça.
- Laisse, c'est pour moi. Pour me faire pardonner de t'avoir induite en erreur, objecta-t-il en récupérant son propre portemonnaie dans la poche arrière de son jeans, avec un mouvement d'une fluidité discrète.
- Non, allez, c'est moi qui paie. Et on ne parle plus jamais de cette histoire.
- Alors, là, n'y compte même pas. On va en parler et en reparler. C'est beaucoup trop drôle pour être enterré !
- Allez, Rémus, fit Lily en essayant de bousculer ledit Rémus pour insérer sa carte bleue dans le terminal de paiement.
Rémus la renvoya derrière lui d'un coup d'épaule et posa sa propre carte bancaire sur l'appareil pour un paiement sans contact.
- Trop tard, conclut-il avec un grand sourire de vainqueur.
Rémus se sentait peut-être dans l'ombre de James et Sirius mais il avait parfois les mêmes mimiques, comme ce sourire plein d'arrogance de celui qui sait qu'il vient de remporter une bataille. Lily leva les yeux au ciel et ils quittèrent le bar non sans avoir dit "au revoir et à bientôt" à Rosemerta.
- Merci. Et encore pardon. Désolée d'avoir gâché tout ce temps parce que je me suis faite des films.
- L'essentiel, c'est que les choses soient à plat maintenant et que tout aille bien entre nous.
Ils s'arrêtèrent peu après la terrasse du bar, devant une parfumerie dont l'odeur se répandait jusque dans la rue. L'estomac de Lily s'échauffa pour son cours de samba.
- Je vais par-là, expliqua Rémus en désignant de la main une rue perpendiculaire. Bonne journée, petite biche et à bientôt.
- Oui, à très bientôt. Et encore merci.
Avant que Rémus n'ait pu objecter, Lily passa ses bras autour de son cou et l'attira à lui. Il rit et lui rendit brièvement son étreinte avant de se détacher, de lui faire un clin d'œil complice, l'air de dire que tout était cool entre eux et qu'il ne se méprenait pas sur ce câlin et de s'éloigner sans se retourner tout en sortant son téléphone de la poche arrière de son pantalon.
Lily soupira en le regardant s'éloigner et prit le chemin du cabinet. Elle s'arrêta juste dans une boulangerie pour acheter un sandwich poulet-crudités et des cookies à Sirius (des cookies, parce qu'un ne suffisait jamais : selon Sirius, ils avaient un goût de "revenez-y" qui ne disparaissait qu'une fois le troisième englouti) et remonta à son bureau.
Elle fût accueillie par un grand éclat de rire qui ressemblait, à s'y méprendre, à un aboiement de chien. A cette heure-ci, le cabinet était déserté par les collaborateurs sortis déjeuner et Sirius se montrait toujours un peu plus familier. Elle eut juste le temps d'ajuster sa prise sur le petit sac en papier qui contenait le casse-croute de son patron pour affronter la tornade Sirius.
- Ma biche, tu es la personne la plus formidable de la Terre ! en se levant de son fauteuil, son smartphone dans la main.
- C'est pas la première fois que je te ramène à manger, lui dit-elle en lui tendant le sachet. Il se pencha par-dessus son bureau pour le récupérer.
- Merci. Tu es effectivement formidable pour me nourrir régulièrement mais c'est pas à ça que je pensais.
- A quoi alors ? demanda-t-elle en se dirigeant vers son propre bureau pour quitter son manteau. Elle entendit Sirius déballer frénétiquement son sandwich et répondre la bouche pleine :
- T'as vraiment cru que Rémus était amoureux de toi ?
Lily se figea, les doigts sur les boutons de son caban vert sapin. Avait-elle bien entendu ? Si tôt séparés, Rémus s'était empressé de raconter la dernière nouvelle ridicule à toute la clique ? Non, il ne pouvait pas avoir fait ça. Il avait vu que toute cette conversation l'avait mise dans l'embarras et il avait certainement gardé tout ça pour lui. C'était ce que Rémus faisait : il était discret sur les sentiments de Lily. C'était bien ce qu'elle lui avait reproché d'ailleurs. Mais alors... Comment Sirius...? Pourquoi avait-il dit... ?
Elle se débarrassa de son manteau et retourna dans le bureau de Sirius qui dévorait son repas comme un loup affamé. Son Iphone noir trônait fièrement sur un code civil.
- De quoi tu parles ?
- Rémus a dit que tu croyais qu'il t'aimait en secret !
Ah oui, donc, elle avait bien compris. Ce fils de chien avait bien vendu la mèche dès qu'elle avait le dos tourné. Quelle enflure. Mais quelle enflure. Elle serra les dents sans bouger. Plutôt que nier, ce qui était de toute évidence complètement inutile, elle préféra demander :
- Comment tu sais ? Ça devait rester entre nous.
- Mais ça reste entre nous.
- Non, entre Rémus et moi.
Sirius posa une fesse sur son bureau et un pied sur son fauteuil, qu'il s'amusa à faire tourner du bout de la chaussure. Lily grimaça : ce n'était pas très hygiénique.
- Je crois qu'il y a un truc que t'as pas bien compris, ma biche. Y a pas de Rémus tout seul, ni de Sirius, ni de James, ni de Peter. C'est un lot. C'est Rémus+Peter+James+Sirius. Quand t'en prends un, tu prends les quatre.
Lily soupira et transféra le poids de son corps sur un autre pied, puis elle répéta le mouvement dans l'autre sens, encore et encore, jusqu'à donner la sensation qu'elle était en train de se bercer. Elle avait toujours su que les Maraudeurs étaient un package mais elle n'imaginait pas que ça irait jusque-là.
- Pourquoi j'étais pas au courant de ça avant ? finit-elle par demander, plus pour dire quelque chose que par réelle curiosité car elle pressentait que la réponse n'allait pas lui plaire.
- T'as jamais posé la question et ça a toujours fonctionné comme ça. Tu le remarques probablement plus maintenant parce qu'on peut parler ouvertement de ta relation avec James. On est plus à marcher sur des œufs pour ne pas vendre James alors...
Il haussa les épaules et termina son sandwich. Il n'en avait fait que quatre bouchées.
- Vendre James ? releva Lily en s'approchant de Sirius pour s'installer sur une des chaises en face de son bureau. Elle croisa nerveusement les jambes.
Sirius froissa l'emballage de son déjeuner et visa la poubelle comme s'il faisait un trois points au basket-ball. Un "hé hé" victorieux lui échappa quand il visa dans le mil. Puis, sembla se souvenir de la question qui planait et qui attendait une réponse, Sirius se laissa tomber dans le fauteuil qu'il avait piétiné quelques instants plus tôt et reprit :
- Ben ouais. Ça fait des mois qu'on entend parler de toi, de la fille merveilleuse que tu es et de tous les vents que tu as collé à James. Et du coup, fallait qu'on fasse gaffe à ce qu'on disait pour que tu ne te rendes pas compte que James était bien accroché alors que tu étais si froide et distante.
- Oh.
Ce fût tout ce qu'elle trouva à dire. James lui avait aussi dit qu'elle l'avait souvent repoussé quand il faisait un pas vers elle mais elle ne l'avait pas vraiment cru, préférant penser qu'il s'était juste réveillé un matin en se rendant compte de ses sentiments pour Lily. Mais si Sirius le disait aussi, alors peut-être que tous les compliments que lui avaient fait James au cours des derniers mois, qu'elle avait écarté d'un haussement d'épaules pour refuser de s'y accrocher de peur d'entretenir son vain espoir d'une relation avec James, étaient en fait de vrais compliments et que, chaque fois qu'elle n'y avait pas répondu, pour se protéger, James s'était senti rejeté ? Oh non, c'était trop compliqué. Elle ne parvenait même plus à mettre de l'ordre dans ses pensées pour en former une cohérente.
Elle retint cependant une chose : James avait parlé d'elle à ses amis. Souvent et depuis longtemps. Elle avait donc été dans ses pensées comme il avait été dans les siennes. Un sourire satisfait voulait s'étaler sur ses lèvres mais elle lutta, gardant à l'esprit que les garçons, peut-être même Renata, avaient dû parler d'elle sans qu'elle n'en sache rien.
- Alors ? reprit Sirius, interrompant son flot de pensées insensées, en posant les coudes sur son bureau pour caler son menton dans ses mains croisées et concentrer toute son attention sur Lily.
- Alors quoi ?
- T'as vraiment cru que Rémus était amoureux de toi ?
Elle haussa les épaules en se levant et retourna s'installer derrière son écran.
- C'est pas une réponse, ça !
- Tu connais la réponse, pourquoi insister ?
- Je voudrais que tu me le confirmes.
- Tu fais chier, Sirius.
Les mots étaient sortis de la bouche de Lily sans qu'elle ne les prémédite et elle était atterrée de constater à quel point ils étaient vrais. Sirius était envahissant et pénible, comme un essaim de moustiques un soir d'été. Ne pouvait-elle pas avoir d'intimité ?
Et James, maintenant, qu'allait-il penser de tout ça ? Mais pourquoi Rémus avait tout balancé, sérieux ? C'était trop dur de garder la bouche fermée ? Elle fouilla une fois de plus son sac pour trouver son portable et écrire à James afin de lui expliquer.
- T'es fâchée ?
Elle fit pivoter brusquement son siège pour faire face à Sirius qui se tenait appuyé contre le chambranle de la porte, les pieds croisés, dans la plus grande désinvolture, inconscient du malaise de Lily d'être un sujet de conversation récurrent.
- Agacée serait plus pertinent.
- Pourquoi ? demanda Sirius en penchant la tête sur le côté, comme l'aurait fait un border collie attentif.
- J'aime pas trop être le centre de l'attention et là, d'apprendre que vous avez parlé de moi pendant si longtemps alors que je pensais que le truc qu'il y avait entre James et moi était entre James et moi, justement. Et pas entre les Maraudeurs et moi...
- Ne sois pas agacée, comme tu dis... James était perdu et ne savait plus sur quel pied danser et on essayait de le conseiller...
- Et moi alors ?
- Non, désolé, solidarité masculine. James nous avait dit de rien dire tant qu'il aurait pas mis les choses au clair, on a suivi les consignes.
Lily lâcha un petit soupire presque méprisant, un "pff" qui raisonna étrangement dans le bureau silencieux. Sirius n'avait pas bougé de son poste d'observation et Lily se laissa aller dans son fauteuil.
- Tu vas t'y faire ? finit par demander Sirius à voix basse, en faisant, très certainement, référence à l'absence de vie privée que Lily aurait désormais du fait de sa relation avec James.
Malgré tout, Sirius restait perspicace et il venait de comprendre ce qui ennuyé le plus Lily, dans toute cette histoire.
- Si je dis non, ça change quelque chose ?
- Je ne crois pas.
- Alors, oui, je m'y ferai. Et maintenant, je vais me remettre au boulot si tu veux bien, fit-elle en se remuant sa souris pour sortir l'ordinateur de sa veille.
- Ok, travaille bien.
- Merci.
Lily s'en voulut un peu de congédier Sirius de cette façon mais il fallait qu'elle réfléchisse et qu'elle mette les choses aux clairs. Cependant, elle l'entendit maugréer quelque chose qui ressemblait à "quel fichu tempérament. Comment fait James ?".
Maintenant que Sirius ne l'observait pas, elle se cala confortablement contre le dossier de son fauteuil et déverrouilla son téléphone pour envoyer un texto assassin à James. Enfin, c'est ce qu'elle aurait voulu. A la place, elle se dégonfla et écrivit simplement : "James, tu racontes vraiment tout à tes amis ?". Elle envoya le message et fixa son écran, dans l'espoir que la réponse survienne rapidement.
En même temps, elle aurait pu s'en douter. Elle avait cru que la familiarité que les garçons avaient avec Ren était historique mais peut-être que Renata avait fait les frais de ce collectif aussi ? Il n'y avait qu'à voir comme chacun se sentait chez lui chez Ren et Sirius. Ils y avaient tous une brosse à dents, un lit attitré et même des fringues de rechange. Ils débarquaient tous quand ça leur chantait, peu importe l'heure et tapaient allégrement dans le frigo. James avait même les clefs de leur maison et s'en servait dès qu'il allait chez eux, et pas seulement pour les urgences.
Elle fut tirée de sa rêverie par la vibration de son téléphone qui marquait l'arrivée de la réponse de James : "Ben oui, pourquoi ? Pas toi ?" Sans attendre, ni prendre la peine de réfléchir davantage, elle écrivit en retour : "Non, je garde un part d'intimité, notamment quand ça te concerne.". Un nouveau message de James arriva sans tarder : "Aaah, alors, non, je raconte pas tout tout tout. Mais il est vrai que je partage beaucoup de choses.". Lily sentait son sang s'échauffer. Elle pouvait parfaitement imaginer James, vautré dans son canapé, la manette de la console sur laquelle il était en train de jouer posée sur ses genoux, se passer la main dans les cheveux avant d'afficher un sourire espiègle pour lui répondre. Ça ne la faisait pas rire, elle.
Enfin, pour être tout à fait honnête, elle était ravie d'apprendre que James avait pu passer des heures à déblatérer sur son compte pendant qu'elle se débattait avec ses pensées sur le même sujet, mais quand même. Elle n'en avait parlé à personne, elle. Depuis quand les hommes avaient besoin de tout partager comme ça ?
Elle était en train de s'agacer pour de vrai alors elle répondit : "Des choses intimes ?" Elle devait savoir jusqu'où sa vie privée avait été bafouée. "ça arrive". "Dis-moi, James !" Il était vraiment en train de la rendre dingue, à tourner autour du pot.
Pour s'occuper les mains plutôt que de secouer son téléphone comme si c'était un sachet de sucre en attendant la réponse de James, elle étira ses bras au-dessus de sa tête et laissa retomber les mains sur son crâne.
Plus elle y réfléchissait, plus elle se disait qu'elle n'aurait pas dû être surprise. Ren remplissait le frigo de James et faisait le ménage chez lui avant qu'il rentre de mission. Sirius avait organisé plus d'une soirée chez James aussi, comme s'il était chez lui. Personne n'avait jamais caché qu'ils formaient une vraie famille et que chacun était chez soi chez tout le monde. Et même, rétrospectivement, elle-même avait été intégrée dans cette synergie : Sirius et Ren avaient plus d'une fois fait les courses avant de débarquer chez elle. Elle aussi avait une chambre, une brosse à dents et un pyjama chez eux.
Oui, en fait, elle faisait un caca nerveux pour pas grand-chose : elle avait toujours su que les frontières de la vie privée, au sein des Maraudeurs (élargis, comme l'avait précisé Rémus) étaient floues. Bon sang, elle avait poursuivi des conversations avec Renata alors que l'une ou l'autre était aux toilettes !
Elle exagérait peut-être un peu. Enfin, elle pourrait tout à fait se calmer si James lui donnait une précision sur le "tout tout tout" qu'il racontait à ses copains. Comme s'il avait entendu son vœu, un sms arriva : "Pas ce que tu penses. Mais j'ai déjà évoqué que j'aimais bien te regarder te brosser les dents quand tu étais en pyjama parce que tu fronçais le nez et que c'est mignon et parce que tes seins remuaient sous ton t-shirt et que c'est sexy."
Ah oui donc. Bon. Visiblement, sa vie sexuelle était à peu près préservée, ce qui ne semblait pas être le cas de sa vie privée avec James. Elle rougit en relisant la dernière phrase. Et, cette fois, elle laissa son sourire s'étaler sur son visage. Il avait dit qu'elle était mignonne et sexy. Elle se comportait comme une gamine de quatorze ans. "Les mots me manquent". La réponse apparut sans tarder "Ça tombe bien, t'es pas censée m'écrire t'es censée travailler. Appelle-moi quand tu finis, je viendrai te récupérer". Il n'avait pas tort, il fallait qu'elle se remette au boulot. "T'es pas mon chauffeur". Le dernier message, celui qui marqua la fin de la conversation arriva "Non mais... tu verras. Appelle-moi, à ce soir !" et Lily posa son téléphone sur le côté de son clavier et imaginant James lâcher le sien dans le canapé et récupérer sa manette pour reprendre la partie là où il l'avait laissé, avec ce sourire victorieux et espiègle, qui avait fait la renommée des Maraudeurs, sur les lèvres.
- Allez, arrête de dire des conneries et remets-toi au boulot maintenant.
Et c'est ce qu'elle fît.
oOo
Il était 18h30 passé quand elle envoya un message à James, selon sa volonté, pour l'informer qu'elle avait fini. "Je suis là dans dix minutes" reçut-elle en retour. Ce qui était parfait, ça lui laissait le temps de relire ses conclusions avant d'éteindre son ordinateur pour la nuit.
Quand elle enfila son manteau, elle tendit l'oreille pour écouter la conversation de Sirius. Rien d'intéressant, il discutait honoraires. Sans plus trainer, elle éteignit la lumière après avoir récupéré ses affaires et quitta son bureau. En passant, elle tapota du bout des ongles sur le bureau de Sirius pour attirer son attention et lui fit "au revoir" d'un signe de la main. Il lui rendit son salut avant de se replonger dans sa conversation.
Quand elle gagna la rue, après avoir manqué de se casser la figure dans les escaliers, elle fût frappée par le froid glacial. Il faisait certes encore jour mais le vent était mordant. Elle sortit son téléphone de la poche arrière de son jeans pour consulter l'heure à laquelle James lui avait dit "je suis là dans dix minutes". Cela en faisait treize. Se blottissant dans l'encadrement de la porte, elle parcourut des yeux la rue encore animée malgré la température. Des personnes se précipitaient pour faire des courses, d'autres pour rentrer dans un bar et rejoindre leurs amis, d'autres encore semblaient simplement flâner. La cigarette de la sortie du bureau lui manquait. Elle chercha distraitement un chewing-gum.
Le bruit du moteur de la voiture de James, particulièrement reconnaissable, se fit entendre au loin. Elle s'avança d'un pas et se planta au bord du trottoir pour l'attendre. Le bolide rouge aux phares blancs fantomatiques s'arrêta brusquement devant elle, les feux de détresse s'allumèrent et elle se précipita pour faire le tour et monter dedans, en posant son sac à ses pieds. Puis elle se tourna vers James :
- Salut.
- Salut !
Il lui adressa un immense sourire éblouissant qu'elle ne put que lui retourner.
- ça va ?
- J'ai terriblement envie d'une clope.
- Mmmh.
James se pencha alors vivement vers elle pour l'embrasser. Elle fit immédiatement glisser ses mains autour de sa nuque pour l'attirer plus près et, se concentrant sur ce baiser, elle en oublia son envie de fumer.
Quand James s'éloigna, une lueur espiègle dans les yeux, il lui dit :
- Voilà ce que je te propose : chaque fois que tu auras envie de fumer, tu me le dis et je tâcherai de te distraire.
Cette proposition laissa Lily toute chose. Quelle bonne idée c'était là. Troquer une cigarette contre un baiser, c'était un très bon moyen d'arrêter de fumer. Elle hocha donc la tête en souriant. James reprit sa position derrière le volant et passa une vitesse. Tandis que Lily bouclait sa ceinture de sécurité, ils se racontèrent leur journée. Ce n'était, en soi, pas inhabituel, mais, ce jour-là, cela avait une saveur toute particulière. Pour la première fois, Lily n'avait pas l'impression d'ennuyer James en lui parlant de son boulot. Cependant, à la lumière de ses récentes découvertes, peut-être qu'elle ne l'avait jamais ennuyé et qu'il avait toujours pris plaisir à l'écouter raconter son quotidien ? Malgré leur grande conversation, il restait encore tellement de questions sans réponse...
Au bout d'un moment, Lily se rendit compte qu'ils n'étaient pas du tout sur le chemin de la maison. Alors elle s'interrompit au milieu de sa propre phrase pour demander :
- Où est-ce qu'on va ?
James quitta un instant la route des yeux pour la regarder. Il en profita pour poser sa main sur la cuisse de Lily, qui ne put retenir le petit soupire de bonheur qu'il se sente enfin libre d'avoir des gestes d'affection envers elle.
- Je me suis dit que... Tu te rends compte qu'on va avoir un bébé et qu'on est jamais sorti ensemble ? Je me suis dit qu'on pouvait aller au restaurant ce soir ?
Lily eut un petit rire de satisfaction mais elle fût frappée par la véracité de ces propos. Jamais ils n'avaient dîné à l'extérieur en tête à tête, n'étaient allés au cinéma ou partis le temps de quelques jours ensembles, rien que tous les deux.
- C'est vraiment une excellente idée. On va où ?
- C'est une surprise.
- Chouette, j'aime bien les surprises.
James lui coula un regard en douce et dégagea sa main pour passer une vitesse. Lily eut froid là où sa paume reposait un instant auparavant, ressentant clairement l'absence de ce contact. Pour compenser, elle passa son bras sous celui tendu de James et eut le même geste que lui en posant ses doigts sur la toile rugueuse de son jeans.
- Je te trouve bien calme, reprit James, alors qu'ils filaient sur une ligne droite, bien au-dessus de la vitesse maximale autorisée.
- Je suis bien, là, avec toi et je savoure l'idée de passer un moment en public, rien qu'avec toi.
James fit une petite grimace contrite.
- Je suis vraiment désolé de t'avoir donné l'impression que tu n'avais aucune importance pour moi, pendant tout ce temps, alors que c'était très clairement l'inverse.
- Et je suis désolée pour exactement la même chose... Si tu avais pu lire mes pensées, tu te serais rendu compte que tu ne les as pas quittées depuis notre rencontre.
Il eut un petit rire d'enfant ravi et se saisit de la main de Lily, celle qui reposait sur sa jambe, pour y mêler ses doigts.
- Donc ce soir, c'est pour essayer de rattraper le temps perdu et toutes ces fois où j'ai regretté de pas pouvoir t'emmener dîner, de pas pouvoir partir en vacances avec toi et toutes ces choses que font normalement les couples... Mais c'est pas à ça que je pensais.
- A quoi alors ?
- Je pensais que tu serais en pétard contre moi et que tu voudrais m'étriper d'avoir raconté notre vie aux autres.
- Ah ça... Non, j'ai fini par comprendre. C'est juste que, moi, j'ai pas l'habitude de tout partager avec mes copains alors ça m'a un peu surprise...
- Tu viens de me dire que tu aimes bien les surprises.
- Les surprises sympas, pas les surprises du genre "mes copains connaissent ma position préférée au lit".
James partit à rire et resserra ses doigts autour de ceux de Lily. Il rétrograda à plusieurs reprises pour prendre un virage serré sans lâcher sa main. Ce n'était pas des plus pratiques mais Lily fût particulièrement heureuse qu'il maintienne le contact alors que cela aurait été plus simple pour lui d'avoir les mains libres.
- Non, il y a des limites. Mais c'est vrai qu'on partage tout depuis qu'on a onze ans. J'ai parfois l'impression que Sirius, Rémus, Peter et moi, on ne forme qu'une seule entité. Encore que, cette impression a diminué en grandissant. Mais par exemple, quand on était à l'école, un jour, Sirius, en pleine crise de morosité typique de Sirius à cette époque-là, a voulu sécher les cours. Je me souviens de m'être rassis sur mon lit pour défaire mes chaussures que je venais d'attacher, de Rémus se laisser tomber par terre pour tirer un jeu de cartes de sous son lit et de Peter se rallonger en râlant parce que s'il ratait encore un cours, il allait être collé. Le tout sans que personne ne se concerte. Ça a toujours fonctionné comme ça entre nous.
- Et finalement ? Vous êtes allés en cours ?
- Ouais, on avait pas envie d'être collés.
Lily médita cette anecdote alors qu'ils filaient désormais sur une petite route, dont le bitume aurait bien mérité d'être refait, à travers ce qui semblait être des quartiers résidentiels. La nuit était désormais tombée et la seule lumière extérieure provenait des phares de l'Audi. Cette histoire lui évoquait le mythe des jumeaux : lorsque l'un se fait mal, c'est l'autre qui a mal. Cela y ressemblait beaucoup. Pour elle qui avait toujours été solitaire, c'était presque incompréhensible. Et pourtant, réalisa-t-elle, par la force des choses, grâce aux liens qu'elle avait tissés et les complicités qui en avaient émergé, elle avait fini par comprendre. Presque. En gros. Disons qu'elle était en train de piger.
- J'aurais vraiment aimé vous connaître plus jeunes, dit-elle finalement, préférant ne pas rebondir sur cette histoire qui la laissait pensive.
Tout d'un coup, James s'arrêta devant un petit bâtiment à la façade un peu miteuse. À côté, il y avait une boulangerie, de l'autre, une carrosserie et au milieu, un restaurant italien à en juger l'enseigne défraichie, verte blanche et rouge qui vous annonçait être chez Mario. Oh dis donc, qu'est-ce que c'est original pour un restaurant italien...
Une fois sorti de la voiture, James continua la conversation :
- Je suis pas sûr que tu nous aurais appréciés. Sirius était une espèce de rebelle taciturne qui passait son temps à faire des blagues d'un goût douteux, Rémus était, à un moment donné, obsédé par ses notes et buchait en permanence et Peter était d'une maladresse catastrophique et il mettait systématiquement les pieds dans le plat. Quant à moi, poursuivit-il en prenant le bras de Lily pour la tirer vers l'intérieur, tout le monde m'adorait.
Lily éclata de rire tandis que James, en parfait gentleman, lui tenait la porte ouverte. Ils entrèrent directement dans la salle de restaurant dans laquelle des gens étaient déjà en train de dîner. Le lambris sur la partie inférieure des murs était d'un rouge bordeaux écaillé et toutes les tables étaient toutes couvertes d'une longue nappe à carreaux rouges et blanches.
- Bonsoir, j'ai réservé pour deux au nom de Potter.
- Bien sûr. Je vous prie de me suivre, fit la serveuse brune sensuelle à la peau mate, dans le plus grand cliché italien, qui s'était matérialisée comme par enchantement près d'eux dès qu'ils avaient franchi la porte. En les guidant vers une table contre une fenêtre, elle s'empara de deux menus et les invita à prendre place après leur avoir dit qu'elle les laissait consulter la carte et qu'elle repassait dans un moment.
Lily tira sa chaise sur le carrelage beige et fendillé et posa son manteau sur le dossier avant de s'assoir. Ses yeux s'attardaient sur tous les coins, des poêles qui pendaient au mur en guise de décoration au bougeoir à la bougie rouge entamée qui trônait sur sa table. Suivant son regard, James expliqua :
- Ne te fies pas aux apparences, c'est le resto italien le plus réputé de la région.
Lily haussa les épaules.
- Je te fais confiance.
James s'installa à son tour, après avoir enlevé sa veste en daim, et emprisonna aussitôt les pieds de Lily entre les siens, sous la table.
Lily lui adressa un doux sourire avant d'ouvrir son menu et de chercher ce qu'elle avait envie de manger. Alors qu'elle lisait la carte, elle sentit le regard de James posé sur elle. Elle releva la tête.
- Quoi ?
- Rien. Je te conseille les pâtes aux cèpes. Y a des gens qui font cent bornes pour les manger.
- J'aime pas les champignons.
- Pourtant, j'en ai déjà fait plein quand je faisais à manger...
- Oui, je sais mais... Tu cuisinais déjà, j'allais pas en plus râler, si ?
Question rhétorique. Elle été déjà bien trop contente que quelqu'un lui préparer à manger pour en plus émettre des souhaits et des requêtes.
- Ben si, tu aurais dû... Mais bon, je prends note... Les pizzas sont délicieuses aussi.
- J'ai pas forcément envie de pizza, objecta doucement Lily en se replongeant dans sa lecture.
Elle en était à parcourir la liste des pâtes quand James reprit la parole.
- Ma biche, je peux te poser une question ?
Lily releva la tête et ferma son menu, sans avoir arrêté son choix, après avoir rencontré les yeux espiègles de James. Elle voyait bien qu'il réprimait un sourire. La question qui allait être posée méritait toute son attention.
- Bien sûr, accepta-t-elle en rassemblant ses cheveux pour les enrouler en une espèce de chignon qui s'effondra immédiatement si tôt qu'elle eut baissé les bras. James se pencha vers elle.
- Imagine, demain, tu meurs...
- Ca commence bien.
- Non, attends, reprit James, des rires dans la voix. Imagine, demain, tu meurs et tu arrives devant Saint Pierre qui te dit "alors, comment t'as trouvé le paradis ?", sous-entendu que la vie que tu viens de vivre était en fait le paradis.
- J'avais compris. Et ?
- S'il te dit "alors, comment tu as trouvé le Paradis ?", tu réponds quoi ?
Qu'est-ce qu'elle dirait si elle se rendait compte que la vie qu'elle avait vécu devait être, en fait, considérée le Paradis ? Elle considéra James qui la regardait avec des étoiles plein les yeux, elle considéra leurs mains qui s'étaient liées au-dessus de la table sans qu'elle s'en rende compte, elle considéra les sentiments de pur bonheur, d'amour et de paix qui l'habitaient, elle considéra le bébé qui avait la taille d'un haricot dans son ventre et l'homme qui allait devenir son père en face d'elle. Elle songea à sa première rencontre avec James, à cette soirée au cours de laquelle elle avait dressé un inventaire de sa vie. Sa situation n'avait plus rien à voir avec celle de l'époque. Et, à l'instant présent, la réponse était plus qu'évidente.
- Je répondrai : "je peux avoir du rab ?".
James éclata d'un rire ravi et se leva de sa chaise pour l'embrasser avec une immense tendresse par-dessus la table. Quand il se rassit, ses yeux s'illuminèrent comme si on y avait placé toute une galaxie entière.
- Je crois que c'est la réponse la plus géniale et la plus parfaite qu'on peut apporter à cette question.
Avant que Lily n'ait pu reprendre la parole, la serveuse qui les avait installés se présenta devant eux pour prendre les commandes :
- Tu sais ce que tu veux ? demanda James en se saisissant de son menu, plus par réflexe que par nécessiter de le regarder.
Lily, toute occupée à le dévorer du regard, était plongée dans ses pensées quand elle répondit :
- Que cela dure pour toujours.
James eut un sourire qui fit trois fois le tour de sa tête alors que la serveuse s'impatientait. Lily n'était pas en vaine avec les serveuses, aujourd'hui.
- Mademoiselle, je suis serveuse, pas Djinn. Qu'est-ce que je vous sers ?
- Pardon, des pâtes au pesto, choisit-elle précipitamment après s'être souvenue en hâte d'un des plats à la carte.
- Et pour moi, ça sera des pâtes aux cèpes.
- Du vin ?
A contre-cœur, Lily secoua la tête de gauche à droite avant de lâcher un petit "non" navré. Bah, de toute façon, elle était déjà ivre de bonheur. L'alcool ne pourrait rien apporter. James déclina et la serveuse s'éloigna pour transmettre leur commande en cuisine.
- T'as pas envie de fumer ? demanda brusquement James en se levant de sa chaise.
- Euh, non.
- Si viens, je te jure, t'as envie de fumer, insista-t-il en la tirant par la main.
Dans l'incompréhension la plus totale, Lily se laissa faire. De sa main libre, James prit le manteau de Lily et lui passa autour des épaules alors qu'il la poussait vers la porte. Une fois dehors, Lily mit rapidement les bras dans les manches et se tourna vers James qui fermait la porte vitrée derrière lui. Il la poussa ensuite loin du halo de lumière projeté par les spots de l'enseigne et la plaqua contre la vitrine de la boulangerie pour l'embrasser à en perdre haleine.
Oh, elle comprenait maintenant cette soudaine question. Le code pour échanger des baisers qui faisaient exploser une boule de chaleur dans son ventre, lui mettaient ses jambes en coton et lui faisaient perdre la tête. Oubliant le froid et le vent, ils s'embrassèrent comme des adolescents jusqu'à ce que la serveuse vienne les chercher pour leur annoncer, avec un bon sourire après les avoir pris en flagrant-délit de bécotage qui n'était pas loin de dégénérer, que leur plat était servi.
- Je te propose un truc, murmura James à l'oreille de Lily alors qu'ils regagnaient leur place, on mange en vitesse et on rentre à la maison.
Lily ne put que rougir avant d'accepter.
Et ils finirent leur assiette en un temps record, sans vraiment prendre le temps de savourer les délicieuses pâtes qui leur étaient servies, refusèrent les déserts. James tendit rapidement quelques billets au moment de partir en disant à la serveuse de garder la monnaie. Ils se précipitèrent ensuite jusqu'à la voiture pour rentrer à la maison.
De vrais ados fous l'un de l'autre, qui ne pouvaient plus rater une occasion de se voir nus.
Plus tard, alors qu'ils étaient blottis l'un contre l'autre, heureux et repus, sous la couette duveteuse de James, Lily était en train de s'endormir quand, assaillie d'une pensée soudaine, elle ouvrit vivement les yeux et se redressa pour regarder l'homme à côté d'elle, malgré la faible luminosité qui entrait à travers les rideaux tirés.
James sursauta et se tourna vers Lily. Il attrapa la mèche de cheveux qui lui chatouillait le torse pour la glisser derrière l'oreille de Lily et marmotta un "quoi ?" endormi.
- Est-ce que tu racontes ce qu'on aime faire quand on est au lit ?
- Quand même pas, non. Par contre, ils savent que tu glousses toujours après un orgasme.
- Quoi ? T'es sérieux ? cria presque Lily en se redressant davantage.
- Mais non, ma biche, je déconne, se moqua-t-il gentiment en la tirant vers lui pour qu'elle vienne se rallonger contre lui. Tu imagines Sirius avec cette information de destruction massive dans les mains ?
...
Bon. Beaucoup de guimauve dans ce chapitre (mais je vous avais prévenu). Je crois que James et Lily l'ont bien mérité, après tout, non ?
A tous ceux qui se poseraient la question : sur la tête du petit chat le plus mignon (aka Jafar, mon petit chat le plus mignon du monde), je jure que je finirai cette histoire. Elle me tient bien trop à coeur pour l'abandonner. Cela sera pour cette année ou celle d'après, mais elle sera finie. Et si vous avez oublié les détails, je vous invite à relire le début (ben quoi ? ça se tente non ?). Promis, juré, si je mens, je vais en enfer ! Il y fera meilleur, de toute façon. Et je serai plus obligée de porter un masque...
Plus sérieusement, j'espère que ce chapitre vous a plu, qu'il a apporté certaines réponses, qu'il en a soulevé d'autres. Comme je l'ai dit sur le chapitre précédent, je n'avais pas forcément prévu que Sirius et Lily se disputent. Mais c'était évident. Du coup, j'espère que la réconciliation vous soulage autant que moi.
Comme je vous l'ai dit, c'était pas supposé se finir comme ça. Mais du coup, cela sera pour un prochain chapitre :) Il va se passer TELLEMENT de trucs, j'ai trop hâte de m'y mettre !
Encore merci à vous qui lisez, aux nouveaux lecteurs (et coucou toi !) et à ceux de plus longue date, qui suivaient cette histoire depuis longtemps (très. J'ai pas dit trop !). Merci, merci, merci ! Vous illuminez ma journée, chaque fois que je vois une review ou un fav. Et pour quelqu'un d'aussi lunatique que moi, ça peut faire une sacrée différence. Alors merci ! (oui, encore une fois, au cas où vous n'auriez pas compris...)
Amour et bonheur sur vous ! Et à bientôt (cf plus haut, comme l'a si bien dit un autre "I'll be back" for sure).
