Purple Haze sur le parvis de San Giorgio Maggiore
Chapitre 6 - 2002 – Mista (1)
Mista s'était pointé chez ce prof de fac présumé pédophile, comme lui avait ordonné Giorno.
- Pannacotta Fugo, ça te parle ?
L'homme était déjà en pleurs à ses pieds, avec un œil au beurre noir et une dent en moins. Mista n'avait pas de temps à perdre.
- Pannacotta ? pleurait le sexagénaire. C'est du passé ! J'ai déjà payé pour ça ! Ce petit monstre a engagé des gangsters pour me…
Il s'arrêta.
- Pour te ? demanda Mista en agitant impatiemment son flingue.
- Pour me châtrer ! éclata l'homme.
Il voulait se relever alors Mista lui mis un coup de pied.
- Montre.
- Vous êtes sérieux ?
- Crois moi que j'ai pas envie de voir ça, papy. Mais faut que je vérifie un truc. Allez, à poil, sauf si tu veux que je te tue avant.
Le professeur s'exécuta en tremblant et Mista eut sa réponse. Sticky Fingers était passé par là. Le vieux se rhabilla vite fait, pleurant de plus belle :
- Ma femme m'a quitté à cause de ce sale gosse, mes enfants ne veulent plus me parler !
- Alors pour équilibrer tu lui as piqué son devoir de droit.
- Ce n'est que justice... après tout le mal qu'il m'a fait.
- Parce que toi, bien sûr, tu lui as jamais fait de mal.
Une seconde la peur disparut dans les yeux de l'homme, remplacée par la fureur.
- Il m'a aguiché, ce petit dépravé ! Il me lançait des regards obscènes, assis entre ses deux parents, ce petit démon à tout calculé pour me séduire.
- Il devait avoir 13 ans max.
- Il était précoce. Oh croyez-moi, il était précoce.
Mista savait que Fugo avait un QI élevé mais précoce était le dernier mot qu'il aurait employé pour décrire cet ado qui se cachait derrière Bucciarati, derrière Narancia, qui avait mis des semaines avant d'oser lui faire un sourire. Il se força à rire pour ne pas montrer son malaise grandissant. Fugo, cette boule de stress qu'un rien mettait sur la défensive pour tout le reste de la journée, il aurait bien voulu le voir aguicher qui que ce soit.
L'homme reculait vers sa chambre, il s'y engouffra dès qu'il fut assez proche de la porte et s'enferma. Mista le suivait avec une lenteur calculée pour être intimidante. Le professeur n'avait nulle part où fuir. Mista prit le temps de réfléchir sur l'attitude à adopter. Il hésitait. Cet homme que Fugo accusait d'être un pédophile avait été castré par Sticky Fingers. Ça voulait dire deux choses : premièrement, les dires de Fugo étaient fondés, il n'aurait pas menti à Bucciarati. Deuxièmement, Bucciarati pour une raison ou pour une autre avait choisi d'épargner la vie de ce type. Pourquoi ? Il avait sûrement une raison. Peut-être que Mista devrait lui faire confiance et l'épargner aussi ?
Pas vraiment décidé, Mista défonça la porte d'un coup de pied et entra. Quand il vit la chambre, ses doutes volèrent en éclat. Barbabietola s'était recroquevillé par terre au pied de son lit, mais c'était le lit en question qui avait attiré l'attention du gangster. Un sentiment de familiarité qui lui fit froid dans le dos. Le couvre lit était violet, avec des losanges que Mista connaissait bien, pendant un an il les avait vu un paquet de nuits. Pas besoin d'être un fin psychologue pour comprendre pourquoi le motif du couvre-lit du prof pédophile de Fugo recouvrait Purple Haze. Et Mista péta les plombs.
Ils savaient tous que Fugo avait été à l'université à seulement 13 ans et qu'il s'était fait virer pour avoir tabassé un prof avec une encyclopédie de 4kg. Fugo n'avait jamais voulu leur dire, à lui et Narancia, pourquoi il avait fait ça.
Fugo avait peur de tout. Il avait peur quand on le touchait, il avait peur quand il était surpris, il avait peur quand ils étaient séparés, quand il était seul, quand il était avec des inconnus, il avait peur des gens, des hommes, des adultes, il avait peur de parler de sexe, Mista le vannait en lui disant qu'il fallait pas avoir honte d'être puceau et Fugo s'énervait ou bien il fuyait dans sa chambre. Il avait peur de Purple Haze, surtout, et il le détestait tellement, ce qui revenait à se détester lui-même, Mista avait toujours trouvé ça triste, il était l'ennemi de son propre Stand, et tout ça s'était conclu à San Giorgio Maggiore où la peur avait pris le pas sur ce qu'il y avait de bien en Fugo. Cette peur et cette haine de soi qui étaient nées sans doute sur ce même couvre-lit, sur ces losanges violets qui s'étaient imprimés dans la mémoire de Fugo tellement profond qu'ils étaient réapparus sur son Stand.
Barbabietola n'avait pas payé assez cher. Il avait détruit Fugo à vie. À vie. Ce monstre violeur d'enfants avait créé Purple Haze. Mista ne comprendrait jamais pourquoi Bucciarati l'avait épargné, mais ça n'avait plus d'importance. Maintenant, il était là pour Don Giovanna. Il tira quatre balles exprès. Ses yeux étaient brouillés mais il faisait confiance aux Pistols pour toucher les endroits qui faisaient le plus souffrir. Il donna des coups de pied dans le sexagénaire qui se vidait de son sang, il lui cracha dessus, le regarda rendre son dernier soupir et rentra à la maison en ne pensant qu'à une chose : trouver Fugo et le serrer dans ses bras. Lui dire qu'il l'aimait, qu'il le protégeait, que personne ne lui ferait plus jamais de mal. Mais il ne le trouva pas, parce que maintenant Fugo le fuyait comme un ennemi. Mista devait le piéger, changer ses rendez-vous sans prévenir personne pour avoir une chance de le croiser. Et quand enfin il le vit, au détour d'un couloir, Fugo leva sur lui ces yeux qu'il avait maintenant, remplis de peur et de culpabilité, parce que maintenant Fugo avait aussi peur de Mista que du reste du monde, peut-être même encore plus, et ça, ça lui brisait le cœur. Et Mista se rappelait comme Fugo lui avait brisé le cœur non pas en refusant de monter dans le bateau mais en ne revenant pas après qu'ils aient tous les deux tout perdu, quand Mista avait tellement besoin de lui.
Alors le tireur n'arriva pas à avoir un geste d'amour. Mais comme il ne pouvait pas rester immobile, il siffla à la place une insulte méchante :
- Hors de mon chemin, le traitre.
Il n'eut pas la force de regarder son ami lui obéir en s'excusant. Il avait envie de pleurer.
L'équipe des parias remontait une rue piétonne des beaux quartiers, les bras chargés de cartons. Sheila E et Fugo aidaient Murolo à déménager, c'était la deuxième fois. L'espion était persuadé qu'on ne savait trop qui avait trouvé son adresse et qu'il devait en changer au plus vite. Il ne restait jamais plus de deux mois dans la même planque, de toute façon. Heureusement qu'il n'avait pas beaucoup d'affaires. Mais ça restait pénible, ça faisait râler Sheila E :
- Je te préviens, c'est la dernière fois ! Le mois prochain tu embaucheras des déménageurs.
- Pour qu'ils mettent des micros dans mes affaires quand j'aurais le dos tourné ? Autant me suicider tout de suite.
- Pourquoi t'as aussi peur d'être repéré par des ennemis qui existent pas, alors que moi je suis juste là, je connais ton adresse et j'ai une envie furieuse de t'étrangler ?
Fugo les écoutait distraitement, quand quelque chose dans une vitrine capta son attention. Un gilet avec des tâches de girafe. Une horreur absolue, le genre qui se marierait super mal avec un pantalon tigre. L'anniversaire de Mista était dans deux semaines.
- Tu avances, Panna ? le houspilla Sheila E. Je veux pas passer la matinée ici.
Fugo réfléchissait. Est-ce qu'il pouvait faire un cadeau d'anniversaire à Mista ? Est-ce que le tireur n'allait pas lui jeter à la figure ?
Sheila E posa son carton par terre à côté de lui et s'assit dessus, attendant patiemment que son partenaire revienne à la réalité. Murolo vociférait pour qu'ils ne restent pas à découvert et que Sheila bouge son gros cul du carton fragile.
- Je reviens, marmonna Fugo.
Il posa à son tour son carton et disparut dans la boutique. Il en ressortit avec un sac contenant le gilet girafe. Sheila et Murolo se penchèrent pour regarder dedans.
- C'est quoi cette monstruosité ?
- C'est pour Mista, répondit Fugo gêné. C'est bientôt son anniversaire.
Murolo déploya le vêtement et Sheila éclata de son rire idiot :
- Il te déteste pas assez comme ça ?
- Arrête. Il aime bien ce genre de trucs, il avait que des habits comme ça avant… j'ai eu tort, vous pensez ?
- Ça dépend, dit Murolo. Si tu veux qu'il ait l'air ridicule et avoir Don Giovanna pour toi tout seul, ça peut marcher, le gilet girafe.
- Si tu veux faire la paix par contre, c'est mort. Mais déjà, c'est idiot d'embrasser le mec de quelqu'un avec qui on veut faire la paix.
- Je vous ai déjà dit que c'était pas ce que vous croyez !
Fugo regrettait d'avoir raconté à ses coéquipiers ce qui s'était passé au cimetière avec Giorno. Mais il avait eu besoin d'avis extérieurs, il était tellement perdu. Malheureusement ces deux-là étaient les pires conseillers.
- En tout cas, conclut Murolo, j'aimerais pas être là quand tu vas lui offrir.
- Fais pas cette tête, Panna. Vois le bon côté des choses : maintenant que Murolo a déménagé tu pourras te planquer chez lui sans que Mista te retrouve.
- Hors de question. Personne n'entre chez moi.
Fugo soupira. Ils avaient raison, il avait eu une idée de merde. Il avait perdu le droit d'offrir des cadeaux à Mista quand il avait abandonné le groupe, et ensuite quand il avait permis à Giorno de l'embrasser. Pas au cimetière, il n'aurait rien pu faire ça avait été trop inattendu. Mais la fois d'après, dans le jardin. Et la suivante, dans le bureau de Giorno, sous le nez de Mista. Fugo perdait tous ses moyens quand Giorno l'embrassait, mais quand il avait croisé les yeux noirs de son ancien ami qui l'observait, il s'était mis à trembler. L'attitude de Mista envers lui n'avait pas changé du tout après ça. Peut-être que Mista le détestait déjà au max ? Ou bien Fugo avait mal interprété la relation entre le tireur et le boss ?
- On est ensemble, lui avait dit Giorno en inclinant innocemment la tête quand Fugo complètement paniqué s'était décidé à lui poser la question. J'espère que ça te dérange pas.
- Moi ? Fugo était encore plus confus. C'est plutôt Mista qui…
- Ça ne dérange pas Mista.
- Mais… comment c'est possible ?
- On se fait confiance.
Fugo renonça à essayer de comprendre. Il ne connaissait rien à l'amour de toute façon, personne n'avait jamais voulu de lui romantiquement, et il avait toujours pensé qu'il en serait ainsi pour le restant de sa vie. Comment il pouvait intéresser Don Giorno Giovanna en personne, l'incarnation de la perfection sur terre, et aussi comment il pouvait intéresser quelqu'un qui avait déjà Mista, le mec le plus cool et fun et adorable de l'Italie ? Fugo essayait de se convaincre que c'était de la pitié qui animait son boss, mais la manière dont Giorno souriait tout seul quand il prenait sa main pour l'entrainer dans le jardin lui montrer sa mare aux grenouilles, quand il transformait un stylo en bouton d'or pour le coincer derrière son oreille, Fugo avait beau chercher, il ne voyait pas de pitié dans ses yeux. Pas plus que la jalousie dans les yeux noirs de Mista. Mais aussi, Fugo était nul pour lire les gens. Giorno jouait avec lui, et du jour au lendemain il se lasserait. Mista n'était pas jaloux parce que Fugo n'était pas une menace.
Et Fugo était d'accord avec tout ça. Mais est-ce qu'offrir un cadeau à Mista n'était pas forcer sa chance ? Mista allait trouver qu'il prenait trop la confiance, il allait penser que s'il lui faisait un cadeau c'était pour se faire pardonner, parce qu'il s'estimait en droit de l'être. Ce n'était pas du tout ça. C'était juste que ce gilet affreux l'avait fait penser à son ami. Et aussi, l'an dernier pour ses 18 ans, Mista avait eu plein de cadeaux. Bucciarati lui avait offert une moto, Abbacchio lui avait offert un porte-clés ballon de foot pour aller sur les clés de la moto, Fugo lui avait offert des livres, Narancia une petite BD d'une vingtaine de pages qu'il avait dessiné lui-même, dont les héros étaient les Sex Pistols, elle s'appelait Six Seven Sex Pistols ! elle était vulgaire et hilarante, Narancia avait du talent. « Je veux la suite », avait réclamé Mista à peine il avait fini. « Tu l'auras pour tes 19 ans ». Six Seven Sex Pistols !n'aurait jamais de suite, maintenant.
Alors Fugo ne rendit pas le gilet girafe au magasin. Il l'avait planqué au fond d'un tiroir, avec les boucles d'oreilles de Narancia, et il angoissait à chaque fois qu'il posait les yeux dessus. Il ne parlait plus à Mista, il ne pouvait pas le croiser sans se faire assassiner du regard, comment il allait réussir à lui offrir ?
- Laisse le par terre devant sa porte, lui conseillait Murolo.
- Demande à Don Giovanna de l'offrir à ta place, proposait Sheila E.
- Envoie lui par la poste.
- Fais le livrer par Purple Haze.
- Renonce.
Fugo s'énervait :
- Vous pouvez pas m'encourager à être mature et à lui offrir normalement, en lui souhaitant bon anniversaire comme n'importe qui ? Me dire que j'en suis capable et qu'il va pas me tuer ?
Sheila E et Murolo secouèrent la tête d'un même mouvement, sans hésiter. Forcément. Ils avaient tous les deux une peur bleue du tireur.
- Mista est pas aussi méchant que vous croyez, soupira Fugo. C'est quelqu'un de bien et de juste.
- Il est complètement méchant et injuste, Panna, surtout avec toi.
- C'est normal, je l'ai trahi.
Ses coéquipiers se mirent à l'engueuler. Ils avaient déjà eu cette discussion. Murolo et Sheila E étaient de son côté et pensaient que Mista était un salaud de se comporter comme il le faisait avec Fugo. Fugo lui était du côté de Mista, et il n'en changerait plus. Il avait retenu la leçon.
L'approche de son anniversaire déprimait Mista. Depuis qu'ils avaient pris Passione, célébrer quoi que ce soit était une torture, surtout les anniversaires.
Giorno avait de la chance, il y avait échappé. Il avait eu 16 ans à peine deux semaines après les événements. Les funérailles venaient de finir, ils étaient en deuil, il y avait l'appart à vider, Passionne était sans dessus-dessous, Mista était inquiet pour Fugo, il se demandait ou il était passé. Il n'était même pas au courant que c'était l'anniversaire de son tout nouveau boss, et Giorno n'avait rien dit.
En mai, il y avait eu les 18 ans de Narancia. Mais Narancia était mort.
En juin, les 16 ans de Trish. Giorno et Mista l'avaient emmenée faire les boutiques, ils lui avaient acheté n'importe quoi, puis ils étaient allés se bourrer la gueule au karaoké. C'était pas si mal, Mista s'était un peu amusé. Mais ils avaient bu un verre de trop et quand Trish avait brusquement éclaté en sanglots, Mista avait suivi sans rien pouvoir faire. Giorno, qui tenait l'alcool comme ça devrait pas être permis, les avait ramenés à la maison, avait séché leurs larmes, les avait couchés et bordés comme des enfants.
En septembre, c'était les 21 ans de Bucciarati. Mais Bucciarati était mort.
Et maintenant, le 3 décembre, les 19 ans de Mista. Il étouffait en y pensant, il ressentait le besoin de fuir loin de tout ça. Alors plutôt qu'organiser une fête avec Giorno et Trish, à laquelle Fugo ne se pointerait pas, il avait demandé une journée de libre et il était parti tôt le matin pour retourner dans sa banlieue, voir sa famille, des anciens potes du lycée avec qui il avait presque perdu contact, des gens qui n'avaient rien à voir avec Passione, et qui du coup n'avaient plus grand-chose à voir avec lui.
Mista n'avait pas envie d'avoir 19 ans dans un monde sans le Bucci Gang.
Ça ne s'était pas très bien passé avec ses anciens potes, le fossé entre eux était trop grand. Ils étaient partis tôt, alors Mista avait trainé tout seul, il était allé au cimetière, s'était promené dans les rues de Naples. Il avait fait en sorte de rentrer le plus tard possible, quand Giorno dormait. Il ne pensait pas à Fugo : le traitre l'évitait déjà en temps normal, alors le jour de son anniversaire, il ferait surement encore plus attention.
Et pourtant, la lumière était allumée quand il poussa la porte de la villa, et Fugo était dans le hall, assis sur les marches du grand escalier, en train de lire un livre qu'il posa quand il le vit entrer. Fugo l'attendait, ça donna à Mista un sentiment de nostalgie. Fugo était toujours debout au milieu de la nuit à attendre que tout le monde soit rentré à la maison, ou ait passé un coup de fil pour dire « je suis à l'hôtel, je suis en sécurité » Sinon, il dormait pas. Il attendait en comatant devant la télé, parfois avec Abbacchio, les deux insomniaques.
Mista jeta un coup d'œil à la grande horloge : il était deux heures du matin. Pas que ça ait du sens pour Fugo, son rythme de sommeil était complètement flingué.
Il n'avait pas la force cette nuit de gérer Fugo et son allure pathétique, ses mimiques coupables qui le renvoyaient droit devant son chagrin, son échec à protéger les siens, Fugo inclus.
- Bouge.
Fugo vacilla comme la flamme d'une bougie sous un courant d'air, mais il ne s'enfuit pas pour une fois.
- J'ai quelque chose pour toi, souffla-t-il.
Il attrapa un paquet posé sur les marches et lui tendit. Un cadeau ? Ses mains tremblaient tellement. Mista ne voulait pas de cadeau, il ne voulait rien qui vienne de Fugo, mais il prit le paquet rien que pour ne plus voir ses mains trembler.
- Bon anniversaire, murmura Fugo d'une voix si basse qu'elle fut presque couverte par le bruit du papier cadeau que Mista était en train de déchirer.
Le tireur laissa l'emballage tomber par terre et en sortit un vêtement, un gilet couleur fauve avec des taches comme un pelage de girafe. C'était une belle pièce, classe, tout à fait son style. Le genre qui se marierait super bien avec un pantalon zèbre.
- C'est… c'est un gilet girafe lui expliqua faiblement Fugo.
- Je vois ça.
Il ne résista pas à l'enfiler par-dessus son sweat léopard des neiges, et il se regarda dans le miroir plein pied du mur d'en face. Ça rendait trop bien. Il le retira. Devant lui, Fugo était en train de mourir d'angoisse.
- Je suis pas en train d'essayer d'acheter ton amitié ou ton pardon ! Commençait-il à délirer. c'est simplement que je l'ai vu dans une vitrine et ça m'a fait penser à toi, comme on était pas loin de ton anniversaire j'ai eu envie de… mais t'es en aucun cas obligé de l'accepter, je peux le rapporter au magasin, je sais pas si j'ai le droit de te faire des cadeaux, dans le doute je l'ai pris mais si c'était une erreur…
Mista le regardait perdre pied. Purée, avoir un QI de 152 avait l'air d'être un enfer. Si Fugo n'avait pas déjà les cheveux blancs, ça fait longtemps qu'ils le seraient devenus avec tout ce stress. Il se décida à lui couper la parole :
- Je porte plus trop des trucs comme ça. Les couleurs chaudes, ça allait bien avec le Bucci Gang, le noir et blanc vont mieux avec Giorno.
- Ah bon ? bredouilla bêtement Fugo en jetant un regard inquiet à sa propre veste rouge pétante.
Mista se retint de lever les bras avec désespoir. Contredis-moi, putain, Fugo, quand je dis n'importe quoi. Riposte. Redevient un peu le Fugo d'avant, celui qui avait pas peur de moi, celui avec qui j'étais super cool. Il me manque trop.
C'était vrai que Mista ne portait plus trop de couleurs. Ça n'avait rien à voir avec Giorno, c'était parce qu'il avait du chagrin. Mais ce gilet girafe était tellement stylé, peut-être que le temps était venu de remettre des couleurs dans sa garde-robe.
- Tu fous quoi, là ? aboya-t-il par réflexe quand Fugo essaya de lui prendre le vêtement des mains.
- Je le reprends ? Pour le rapporter ?
- Tu vas pas m'enlever mon cadeau le jour de mon anniversaire ?
- Mais tu viens de dire que…
- Fugo, fit Mista en essayant de ne pas s'énerver. Trish m'a offert du déodorant ! Mes anciens potes du lycée m'ont offert des capotes ! Et ils étaient fiers d'eux, en plus, ces cons !
Ce gilet trop classe était ce que Mista avait reçu de mieux. Mista changea d'avis immédiatement après avoir eu cette pensée, quand Fugo leva une main devant sa bouche et se mit à rire en tremblant, juste une seconde ou deux. Okay, c'était ça, le meilleur cadeau. Mista avait toujours réussi à faire rire Fugo avec trois fois rien, il n'y avait rien de plus facile. Il était content que ce super-pouvoir ait survécu à San Giorgio Maggiore. Bon sang comme ce son lui avait manqué.
- Et Giorno ? s'enhardit Fugo en voyant que Mista avait l'air détendu.
Giorno boss avait offert a Mista un jour de congé, et Giorno petit ami lui avait fait un petit déjeuner au lit. Ce matin, Mista s'était réveillé entouré de fleurs, dans une véritable clairière de contes de fées. Il sourit en y repensant.
- Je te le dis pas. S'il fait la même chose pour ton anniv ça va te gâcher la surprise.
Mista vit le visage de Fugo se décomposer. Merde. Il avait oublié que Fugo avait aussi peur de lui à cause de ça.
- Concernant Giorno… aborda prudemment le plus jeune. Est-ce que vraiment… t'es vraiment okay avec ça ? Parce que si ça pose le moindre problème, je peux…
Mista s'assit sur les marches en soupirant. Fugo méritait de mourir étouffé dans sa honte et ses remords pour les avoir tous abandonnés, mais pas pour avoir une amourette avec Giorno.
- Tu feras quoi, si je te dis que ça m'emmerde ? Tu vas le larguer ?
Il regarda comme Fugo pâlit.
- Le larguer non, hésita-t-il. On n'est pas vraiment… c'est rien de sérieux. Il joue, c'est tout. Si ça t'embête je lui dirais, je sais qu'il écoutera.
- Si t'avais pas disparu pendant six mois, tu saurais que Giorno est toujours sérieux.
Ça n'eut pas l'air de rassurer Fugo.
- Il t'a choisi, continua Mista. Qu'est-ce que tu veux faire ? Je suis bien placé pour savoir qu'une fois qu'il nous choisit on peut pas lui résister. Je vais te dire : ça fait des mois que Giorno et moi on est ensemble, et je comprends toujours pas pourquoi moi. Mais je sais qu'il est sérieux et sincère. Et j'ai trop de chance, j'en reviens pas d'être aussi chanceux.
Mista plissa les yeux et ajouta :
- Alors si tu crois que je vais être jaloux pour trois bisous…
C'était un moyen de vérifier s'ils étaient allés plus loin. Vu l'absence de panique excessive sur le visage de Fugo, ce n'était pas le cas. Fugo était loin d'être prêt, Mista comprenait pourquoi maintenant qu'il avait rencontré et tué ce sale prof. Son cœur se serra.
- En vrai, j'aime bien vous voir ensemble, avoua-t-il.
Honnêtement, Mista les trouvait adorables, tous les deux timides et plein de précautions. Il adorait les regarder, Fugo qui fondait comme un petit cœur et Giorno qui essayait de se la jouer cool. Ils étaient si maladroits, on aurait dit qu'ils avaient 16 ans. Ça faisait du bien. Mista ne se sentait pas menacé une seconde, il était trop lié avec les deux. Avec Giorno par tout ce qu'ils avaient vécu ces six derniers mois de crise et de deuil où ils étaient tout ce sur quoi pouvait compter l'autre. Avec Fugo par les souvenirs qu'ils n'étaient plus que deux à partager, par le fait qu'ils soient les seuls qui restent. Ils s'appartenaient. Ils finiraient leur vie ensemble. Ça allait au-delà de la haine et de l'amour.
Devant l'air confus de Fugo, il ajouta pour l'emmerder :
- Je déconne pas, vous êtes tout mignons. Moi et Giorno on a une relation beaucoup plus sauvage.
Ça ne le mit pas mal à l'aise comme Mista aurait cru. Fugo avait l'air soudain ému, trop pour Mista, et le tireur sut que si Fugo ouvrait la bouche il allait parler de Bucciarati, de Venise, et peut-être enfin lui présenter ses excuses en trois parties avec intro et conclusion. C'était probablement une bonne chose, si Fugo avait rassemblé assez de courage, retrouvé assez de confiance en Mista pour lui demander pardon, mais Mista voulait parler de tout sauf de ça. Pas encore. Pas le jour de son anniversaire. Alors il le repoussa comme il avait appris à faire :
- Sérieux, Fugo, ça me fout en rogne que tu culpabilises pour Giorno alors que tu devrais plutôt culpabiliser pour eux.
Il regarda son ancien ami reculer comme s'il s'était pris une claque, se taire et baisser les yeux. Essayer de calmer sa respiration alors qu'avant, il aurait crié, il serait devenu fou, il aurait attrapé Mista par le col et lui aurait déballé ses quatre vérités.
- Je… il est tard, esquiva-t-il, alors… je te laisse. Bonne nuit.
- Ouais.
Fugo força un sourire embarrassé et disparut. Mista le regarda s'enfuir. Un jour, il ferait la paix avec Fugo et ce jour-là il le serrerait contre lui tellement fort que ça lui ferait mal aux bras, il sentirait son cœur battre, il sentirait son odeur, et ce serait trop beau, ce serait magique et à partir de là il ne le lâcherait plus jamais, plus jamais. C'était voué à arriver, et Mista avait hâte. Mais ce ne serait pas encore aujourd'hui.
Le lendemain, Mista décida de mettre le gilet-girafe avec le plus flamboyant de ses pantalons galaxie. Quand Trish le vit, elle fut horrifiée. Giorno consterné. Polnareff tellement écroulé de rire que Coco Jumbo s'était retrouvée coincée sur le dos. Ils ont aucun goût, songea Mista. Bucciarati l'aurait trouvé classe, c'était sûr, Bucciarati était THE référence en matière de style. Mais quand Fugo entra et le vit à son tour, il fut tellement ému qu'il n'arrivait plus à articuler une phrase. Alors Trish, Giorno et même Polnareff se dépêchèrent de parler d'autre chose, et Mista se dit en regardant Fugo se sauver en rougissant avec son café que peut-être, leur réconciliation arriverait plus tôt qu'il le pensait.
Avril 2002. Ça faisait un an maintenant depuis que Giorno avait pris la tête de Passione. Un an depuis San Giorgio Maggiore. Fugo en avait maintenant 17, l'âge de Bucciarati quand ils s'étaient rencontrés, l'âge de Narancia quand il avait fermé les yeux pour la dernière fois.
Un jour, il serait plus vieux qu'eux. Il essaya de ne pas y penser. Il n'était pas seul. Mista, Trish et Giorno vieilliraient aussi avec lui, ensemble. Fugo regarda son reflet dans le miroir. Il avait essayé de se faire beau, même si avec les cicatrices sur sa mâchoire et sa gorge ça partait mal. Ses cheveux étaient trop longs et en désordre. Ses yeux étaient cernés, il était pale dans son costume noir aux trous soigneusement découpés.
Il avait mis un peu de maquillage, juste un soupçon sur les yeux. C'était un peu maladroit, ses mains avaient tremblé. Il avait toujours eu envie de faire ça, et à force d'admirer Narancia qui achetait la moitié de ses fringues au rayon filles sans se poser la moindre question sur sa masculinité, Fugo avait fini par trouver le courage de demander à Abbacchio de lui apprendre à mettre du maquillage. Les premiers essais avaient été un peu ratés, ça faisait beaucoup rire Narancia et Mista, mais petit à petit il commençait à prendre le coup. Il n'avait pas réessayé depuis qu'Abbacchio n'était plus là, alors le gothique ne lui en voudrait pas s'il avait raté un peu la symétrie.
Ils allaient au cimetière pour les un an. Fugo y était retourné depuis la première fois, quand Giorno l'avait embrassé (y repenser même des mois après lui faisait encore perdre ses moyens). Il y était retourné seul, avec Giorno, avec Trish avant ou après avoir pris un café dans sa petite maison, le premier endroit du monde ou Fugo avait été heureux.
Mais cette fois ci serait différente : ils y allaient tous ensemble. Il y aurait Mista. Ils allaient tous être réunis pour la première fois depuis San Giorgio Maggiore.
Dans la paume de la main de Fugo brillaient deux petites fraises rouges. Le cadeau de Narancia. Il avait envie de les mettre. Un peu tremblant, il enleva ses boucles d'oreilles de perçage pour la première fois. Il avait été si pressé, avant tout ça, de pouvoir s'en débarrasser et en porter d'autres. Au final, il avait dépassé la date minimale d'une année entière.
Les boucles d'oreilles rouges faisaient ressortir ses yeux sur sa peau pale. Ça allait bien se passer. Narancia lui avait toujours pardonné toutes ses conneries, ses crises de colère, son mauvais caractère. Il n'avait jamais été rancunier, il avait un cœur d'or. Il avait dû lui pardonner sa trahison. Cette année écoulée avait été pire que l'enfer, mais Fugo commençait à aller mieux. Purple Haze était devenu un stand obéissant, les trous découpés dans son costume tout neuf dévoilaient une peau vierge de griffures et de traces d'automutilation. Sheila E et Murolo étaient des amis solides. Mista était un peu moins hostile. Ils ne redeviendraient sans doute jamais amis comme avant, mais le tireur ne l'insultait plus dès qu'il le voyait, et Fugo avait arrêté de le fuir. Il leur arrivait même de temps en temps de se parler pour le boulot sans que Mista ne lui rappelle sa trahison.
Et puis il y avait Giorno, qui depuis le jour de la Toussaint continuait de traiter Fugo comme un petit ami sans jamais montrer de signes de lassitude, au point que Fugo se prenait parfois à y croire. Il n'avait plus l'impression que le sol s'effondrait constamment sous ses pieds comme avant. Il pouvait avancer, faire des choses. Il avait la force de porter les boucles d'oreilles de Narancia. Ça lui avait pris un an.
Il ramassa son sac. Ils partaient deux jours : Ils passaient prendre Trish chez elle, puis ils iraient au cimetière pour la journée. Le soir, ils mangeraient puis feraient une veillée chez Trish, et le lendemain ils retourneraient sur les tombes pour le deuxième jour avant de rentrer à la villa reprendre le travail. Ça allait bien se passer. Fugo n'était pas seul.
Dans le hall, il retrouva Mista et Giorno qui l'attendaient. Ils étaient habillés en noir eux aussi, tous les deux très beaux. Les rayures d'okapi sur le bas de la chemise de Mista lui allaient super bien. Giorno tenait Coco Jumbo sous le bras. Son regard s'illumina quand il vit Fugo en haut de l'escalier.
- Tu es splendide ! lui dit-il.
Fugo rougit. C'était plutôt Giorno qui était splendide, avec ses cheveux d'or sur son costume parfaitement ajusté, mais Fugo avait appris à renoncer à le contredire quand le boss lui faisait des compliments extravagants, c'était peine perdue. Il fallait se rappeler que les animaux préférés de Giorno étaient les grenouilles et les insectes, vu comme ça ce n'était pas si absurde qu'il trouve Fugo splendide avec sa mâchoire charcutée. Alors Fugo bafouilla en s'approchant :
- Merci. Vous êtes très élégants, tous les deux. Monsieur Polnareff vient avec nous ?
- Oui, expliqua Giorno. Mista ne veut pas qu'on soit quatre.
- C'est une journée importante, grogna le tireur. Je veux qu'elle se passe bien.
Il y a encore peu de temps, la solution que proposait Mista quand ils étaient quatre était de virer Fugo. Mais pas cette fois.
Polnareff apparut au-dessus de Coco Jumbo :
- Je suis littéralement la cinquième roue du carrosse, râla-t-il à l'attention de Fugo.
L'adolescent sourit. Il aimait bien Polnareff, qui gardait toujours le moral et la bonne humeur alors qu'il était mort et prisonnier dans le corps d'une tortue. Il lui rappelait un peu l'ancien Mista.
- Ça vous ennuie pas de nous accompagner ? s'inquiéta-t-il.
- Bah. Si ça peut empêcher ce grand dadais de vous pourrir la vie avec ses superstitions de grand-mères. J'ai à peine connu Bucciarati, encore moins les autres, mais c'était un chic type et un allié incroyable, ça me fait plaisir d'aller lui rendre hommage. Au petit aussi. En plus, tout le monde l'a oublié mais c'est aussi l'anniversaire de ma mort. J'ai pas envie de le passer ici tout seul.
Fugo, Giorno et Mista échangèrent un regard épouvanté. Effectivement, ils avaient complètement oublié.
- Désolé, s'excusa Giorno. Vous êtes tellement présent et important qu'on a tendance à oublier votre décès.
- T'en fais pas, répliqua Polnareff en riant. Achetez-moi une barquette de fraises en chemin et on est quittes, les boucles d'oreilles de Pannacotta me donnent faim.
Fugo porta des mains nerveuses à ses oreilles. Il avait essayé de les cacher derrière ses cheveux, sans trop savoir pourquoi, mais Polnareff était plus bas que Giorno et Mista, les deux fruits rouges ne lui avaient pas échappé.
- Tu les as mises ! s'exclama Giorno.
Le boss s'approcha et lui remis soigneusement les cheveux en arrière pour qu'on ne voit plus qu'elles.
- Elles te vont à ravir !
- Merci, bafouilla Fugo en rougissant encore plus.
Par-dessus l'épaule de Giorno, il jeta un coup d'œil à Mista. Il craignait son jugement. Le tireur ne disait rien, il le regardait en biais puis il détournait tout de suite les yeux. Puis son regard revenait sur lui, indéchiffrable, avant de se reposer ailleurs. Fugo se dit que peut-être, c'était trop tôt. Peut-être qu'il allait de l'avant trop vite, qu'il oubliait beaucoup trop facilement qu'il avait abandonné Narancia. Il se prépara à les retirer :
- Si ça pose le moindre problème, Mista, je…
Mista releva la tête, les sourcils froncés, l'air en colère, mais aussi autre chose. Une certaine émotion.
- Commence pas hein ! Tu les portes pour qui, pour moi ou pour Narancia ?
- Euh… pour Narancia, mais si…
- Alors tu vas les lui montrer ! Depuis le temps qu'il doit attendre de te voir te pointer avec ! – sa voix s'adoucit un peu – Il va être trop content c'est sûr, elles te vont bien...
Il marqua un temps d'arrêt avant d'ajouter en regardant ailleurs :
- Fragolino.
Merde. Fugo savait qu'il allait pleurer aujourd'hui, c'était inévitable. Mais quand même pas si tôt ! Ils n'étaient même pas encore partis ! Il leva une main devant sa bouche. En plus, il venait de passer vingt minutes à essayer tant bien que mal de se maquiller les yeux, ça allait couler partout si…
Giorno cala Coco Jumbo dans les mains de Mista et il essuya les yeux de Fugo par petites touches, sans abimer le maquillage.
- On y va ? proposa-t-il après quelques secondes.
Le boss lui pris la main en se mettant en marche. Ça rendait Fugo un peu inquiet, mais pas au point de vouloir s'en séparer. Quand Giorno, de sa main libre, attrapa aussi celle de Mista qui ne tenait pas la tortue, Fugo tout de suite se sentit mieux.
oui alors... je préviens un peu tard... mais on part sur du Fugiomis ! surprise xD ! j'espère que mes rares lecteurs sont okay avec ça :p
