[Je ne sais pas si ça vous plait que je vous propose des musiques en rapport avec mes chapitres mais au cas où, voici celles qui concernent celui-ci:

Complicated - Avril Lavigne

Details - Sleeperstar

Full moon - The black ghosts

Spotlight - Mutemath ]

19h27

Lorsqu'Alexandra tend le verre de vin à Regina, elle lui adresse un regard sombre, ne dénotant aucune compassion. Comme elle l'avait prédit, la brunette est arrivée chez ses beaux-parents avec une quinzaine de minutes de retard. Si elle s'est confondue en excuses, prétendant qu'elle a attendu un long moment dans le trafic, à la sortie de la ville, la sportive n'accepte apparemment pas cette explication. À ses yeux, la journaliste aurait certainement dû arriver d'avance, afin de prouver son grand intérêt envers les parents de la blonde. D'ailleurs, Regina devine que l'ancienne Alex aurait sans doute provoqué une querelle pour cela, l'accusant de ne pas lui être fidèle ni d'être intéressée par leur relation. Toutefois, elle se contente de rester silencieuse, contenant certainement sa colère et les mots qu'elle adorerait pouvoir adresser à sa petite amie. De leur côté, Marie-Josée et Claude Duvernay ne paraissent pas surpris par ce retard, ni même offusqué. Ils ont accueilli Regina à bras ouvert, n'hésitant pas à lui faire visiter leur maison dès son arrivée.

« Et que font vos parents, au fait, Regina très chère ? » demande justement la mère d'Alex, assise sur l'imposant divan de leur salon, tandis que son mari cherche désespérément un vinyle dans sa collection pour faire découvrir à la brunette des artistes de leur province natale.

« Elle n'en parle jamais, » tranche la sportive avant que Regina n'ait le temps de répondre. Dans sa voix, la journaliste remarque une certaine rancœur, ainsi qu'une pointe de cynisme.

« Oh euhm… Mon père est décédé quand j'étais enfant, » répond néanmoins la brune, pour rester polie. « Et je n'entretiens plus de relation avec ma mère parce que… disons que la situation est compliquée.

-Je comprends, désolée d'avoir été un peu intrusive, » acquiesce la dénommée Marie-Josée, tout en sirotant son verre de vin blanc.

« Ce n'est rien. Vous ne pouviez pas savoir, » la rassure l'intéressée, quelque peu embarrassée par l'attitude d'Alex.

« Et j'imagine qu'on devra attendre d'être mariées avec trois enfants pour que tu me fasses assez confiance pour me dire ce qui cloche, » siffle-t-elle justement, sous le regard surpris de la brunette. Si elle n'avait jamais abordé ce sujet avec Alexandra, la journaliste pensait que la joueuse de hockey avait saisi la délicatesse de la situation. Cependant, le sujet est apparemment bien plus sensible qu'elle ne l'aurait cru.

« Alexandra ! » éructe son père, comme un ordre, sans pour autant se déconcentrer dans sa quête de vinyle.

« Je ne fais que pointer du doigt l'évidence, » lance l'intéressée en haussant les épaules.

« Ce qui est évident pour toi ne l'est peut-être pas pour les autres, » lui rétorque sa mère d'un ton péremptoire. « Si Regina n'a pas envie d'en parler, c'est son choix. Et rencontrer ta belle-famille n'est pas non plus la condition sine qua non pour bâtir une relation solide comme la vôtre.

-Pour moi, c'est essentiel, » proteste la blonde, croisant les bras sur sa poitrine.

« Tu serais étonnée de savoir que je n'ai pas rencontré la famille de ta mère avant un long moment, » rectifie son père, ayant finalement trouvé le disque qu'il cherchait. « Et ça ne nous a pas empêché de t'avoir.

-Désolée de ne pas t'en avoir parlé, » reprend Regina d'une voix plus calme. « Mais la situation est vraiment complexe et je t'assure que tu n'apprécierais pas ma mère, même si tu venais à la rencontrer. »

Face à elle, la sportive se contente d'opiner du chef, sans pour autant desserrer ses mâchoires. Toutefois, une musique plutôt douce envahit bientôt l'espace, comme pour détendre l'atmosphère. Quand Claude Duvernay rejoint sa femme sur le divan, il explique justement à sa belle-fille qu'il s'agit d'un artiste québécois très populaire et particulièrement reconnu pour ses chansons romantiques.

« Vous devriez venir au Québec un jour, » lâche-t-il pour changer de sujet. « Notre province est magnifique et je suis sûr que vous apprécierez notre culture.

-Je n'en doute pas, » réplique la brunette poliment, déjà convaincue qu'un tel projet n'aboutira jamais.

« D'ailleurs, quels sont vos projets pour la suite ? » demande Marie-Josée, apparemment très douée pour mettre les deux pieds dans les plats.

« Mes projets… ?

-Nos projets, » précise Alexandra, comme une évidence.

« Oh euh… eh bien… » hésite Regina.

« Les miens n'ont pas changé, » affirme alors la sportive, sûre d'elle. « Mariage, enfants et sûrement une retraite ici ou dans la campagne, à Coquitlam.

-Eh bien, on n'en a jamais vraiment parlé, » rappelle la journaliste, mal à l'aise par l'assurance de sa petite amie. « Mais pour ma part, je ne veux pas d'enfants. »

Elle a failli préciser d'autres, mais s'est ravisée juste à temps. Ce n'est certainement pas le soir idéal pour aborder ce sujet-là avec la joueuse de hockey.

« Pourquoi ? » réplique la blonde, apparemment irritée par son opinion.

« Parce que ce n'est pas un projet que j'ai envisagé, » ment la brunette. « Et ça ne m'intéresse pas vraiment.

-Alors on devra faire un compromis, » lâche sa petite amie en croisant les bras sur sa poitrine, toujours sur la défensive.

« Est-ce qu'on peut… se donner du temps pour parler de ce genre de choses ? » bredouille une Regina dont l'embarras ne fait qu'accroître.

« C'est la première fois que tu rencontres mes parents, alors c'est une bonne occasion.

-Disons que j'aimerais qu'on aborde ce genre de sujet entre nous avant de créer des quiproquos ou des malentendus, » rectifie la journaliste, agacée par la tournure que prend la conversation.

« Vous avez tout le temps pour réfléchir à cela, » confirme justement Marie-Josée en adressant un sourire rassurant à sa belle-fille.

« Pas vraiment, » corrige sa fille. « Regina a 32 ans et son corps ne sera pas toujours aussi en forme pour porter un enfant.

-Parce que je ne souhaite pas le faire non plus, » siffle la concernée, la mâchoire légèrement serrée.

« Je ne vois vraiment pas pourquoi tu as cet avis si définitif, » soupire la sportive en haussant les épaules. « Mais on en reparlera, effectivement.

-Tu dis ça comme si tu espérais que je change d'avis, » remarque Regina, entre embarras et agacement.

« C'est le cas, » réplique Alex, soulignant l'évidence. « Mais de toute manière, la soirée n'a pas commencé comme elle aurait dû donc ce n'est effectivement pas le moment pour en parler.

-Est-ce que c'est un reproche ? » sourcille la journaliste.

« À ton avis, » lance sa petite amie, cynique. « Mais peu importe. Je vais aller chercher du bois pour la cheminée, » ajoute-t-elle en se levant. « Papa, tu viens avec moi ? »

Haussant les épaules, son père la suit en silence, tandis qu'ils quittent la pièce pour se diriger vers l'extérieur où se trouve leur remise à bois. De toute évidence, Alex préfère la fuite à la confrontation, sachant déjà que sa colère pourrait reprendre le dessus à tout moment. De son côté, Regina pousse un profond soupir, essayant à tout prix d'éviter le regard de sa belle-mère. Elle se doutait que la soirée mènerait à des discussions plus délicates, mais certainement pas à ce qu'une querelle éclate entre elle et la sportive. Aussi mal à l'aise qu'irritée par son entêtement. Toutefois, Marie-Josée se penche légèrement sur le divan, comme pour faire une confidence à la brunette.

« Ne soyez pas embarrassée par tout ça, très chère, » dit-elle d'une voix douce. « Je sais à quel point ma fille peut être difficile et bornée. Et je sais aussi que les dernières semaines n'ont pas été idéales pour vous deux. Alors, je comprends très bien que vous ne soyez pas en mesure d'envisager un avenir avec elle, ou quelque projet que ce soit. Mais je vous remercie d'être venue ce soir, car c'est très important pour Alex. Et quoi qu'il advienne par la suite, sachez que nous vous apprécions déjà. »

Surprise par l'aveu, Regina se contente de hocher la tête avant de finir son verre de vin. Au moins, elle sait qu'elle n'est pas complètement seule et que ses hésitations ne sont pas mal vues par sa belle-famille. Si la soirée s'annonce assez désagréable, elle sait néanmoins qu'elle a une alliée et qu'Alex ne pourra pas simplement agir comme bon lui semble, en dépit de son opinion…

00h22

Claquant la porte de sa voiture, Regina s'installe confortablement sur le siège conducteur, allumant rapidement le moteur pour que le chauffage ne démarre. Elle frotte ses mains l'une contre l'autre pour se réchauffer, espérant que l'air chaud envahisse rapidement l'habitacle. Tandis qu'un rythme rock s'installe dans le véhicule, elle serre les poings et donne quelques coups nerveux sur le volant, tentant d'apaiser la colère qui monte en elle depuis plusieurs heures. Malgré les tensions qui se sont installées avec Alex, le reste de la soirée s'est passé d'une manière plus douce. En effet, elle a pu en apprendre plus sur la jeunesse de la sportive, au Québec, jusqu'à son arrivée en Colombie-Britannique, lorsqu'elle avait dix-sept ans. La jeune Alexandra Duvernay a effectivement passé son enfance au nord de la ville de Québec, dans la petite bourgade de Rimouski, avant d'être rapidement repérée par des sélectionneurs de hockey. À ses dix ans, elle a été invitée à faire ses premiers pas en ligue provinciale, à Montréal, avant de continuer dans sa lancée. Avant sa majorité, un recruteur de Vancouver l'a alors vu jouer dans un match de la ligue junior et lui a proposé un contrat auprès des Canucks. Fiers de leur fille prodige, les Duvernay ont immédiatement accepté l'offre et décidé de déménager en Colombie-Britannique pour permettre à la jeune femme de poursuivre son rêve de jouer dans la ligue nationale. Quatorze ans plus tard, Alexandra compte désormais parmi les meilleurs éléments de son équipe et peut déjà songer à prendre sa retraite, n'ayant pas à s'inquiéter pour ses finances ou sa réputation.

Néanmoins, ce n'est pas les sujets délicats qu'elle a pu aborder avec la sportive qui provoquent une certaine rage chez la journaliste. Au contraire, Regina a plutôt passé la soirée à se questionner sur ses propres décisions et la raison pour laquelle elle a accepté de rencontrer les Duvernay. Si elle aime certainement la joueuse de hockey, elle n'aurait peut-être pas dû poursuivre cette relation jusqu'à de tels engagements. Pour elle comme pour Alex, le fait de rencontrer sa potentielle belle-famille représente effectivement une étape importante dans un couple. Mais tout au long de la soirée, elle s'est surtout sentie mal à l'aise d'être parmi eux, n'ayant, en effet, pas de réels projets avec la jeune femme. Depuis le début de leur relation, elle s'est plutôt laissée aller à l'instant présent, sans songer que la blonde puisse voir cela d'une manière bien plus sérieuse qu'elle. D'ailleurs, l'évocation du mariage et des enfants a profondément embarrassé la brunette, qui ne pense certainement pas à un tel avenir pour elles-deux. Si elle ne s'est jamais questionnée sur leur futur commun, elle n'a aucun doute sur sa volonté de ne pas s'engager avec Alex pour la vie ou d'avoir des enfants avec elle.

Frustrée par la complexité de la situation, Regina frappe de nouveau son volant avant d'augmenter le volume de son autoradio. La station de radio sur laquelle il est branché diffuse effectivement un morceau des années 2000, en parfait accord avec son humeur. Why'd you have to go and make things so complicated? I see the way you're acting like you're somebody else, gets me frustrated… Ce soir, elle n'a pourtant pas bu plus que nécessaire. Étonnamment, la colère qu'elle ressent contre elle-même ne l'a pas poussée à accepter les multiples verres que lui a proposés Alex, surprise également du comportement de sa petite amie. Au moins, il semblerait que la rage l'amène à avoir un regard plus concret sur ce qu'elle vit et ressent. Peut-être était-ce simplement pour ne pas avoir à dormir sur place, avec celle qu'elle souhaite désormais fuir à tout prix. Mais elle sait aussi que cette colère contre ses propres erreurs ne tardera pas à la ramener vers ses démons. Justement, la brunette sort bientôt son téléphone portable de son sac à main et compose rapidement un numéro qu'il lui semble connaître par coeur. Après quelques tonalités dans le vide, elle raccroche, se demandant pourquoi elle a osé essayer en premier lieu. Les gens ont une vie en dehors de toi, Regina, soupire-t-elle en rangeant son portable. Elle s'engage alors sur le chemin de campagne qu'elle a emprunté à l'allée et accélère, songeant déjà à rejoindre son lit pour oublier les dernières heures... et les conséquences qu'elles auront sur les prochaines semaines.

00h57

Quand Regina coupe le moteur de sa voiture, elle entend son téléphone vibrer dans son sac à main. Elle l'attrape par réflexe, consultant le message qu'elle vient de recevoir. Malheureusement, il s'agit d'un simple texto d'Alex, donnant un lien vers une application musicale. De toute évidence, ce n'est pas l'interlocuteur auquel la brunette aurait aimé parler à ce moment. Mais, encore en colère contre elle-même, elle clique simplement sur le lien, tandis qu'une musique calme débute sur son appareil. I can't take it, go on and yell, scream like you mean it the drywall won't tell… These are only the details, the details, they don't mean a thing, they don't make a difference. These details, these details, they don't matter much if I love you enough… Réalisant que les paroles lui sont entièrement destinées, la journaliste sent quelques larmes perler au coin de ses yeux. De toute évidence, la sportive n'est pas particulièrement douée pour exprimer ce qu'elle ressent par les mots, alors elle préfère le faire par la musique. Néanmoins, cela ne peut qu'empirer l'état de Regina, qui se sent désormais infiniment coupable de la situation qu'elle a créé. Contrairement à ce qu'elle pensait, la jeune femme est bien plus éprise d'elle, et déterminée à faire fonctionner leur relation quoi qu'il arrive. Enfouissant son visage entre ses paumes, la brunette se laisse alors aller à pleurer, de colère comme de frustration, se demandant comment elle pourra bien réussir à changer les choses...

8h58

Prenant une première gorgée de son café, Emma reprend son chemin habituel vers le salon, après avoir adressé un vague signe de main à Ruby, à travers la porte vitrée du café. Dans ses oreilles, ses écouteurs diffusent une musique relaxante, lui permettant de retrouver sa bonne humeur habituelle pour débuter la journée. In the full moon's light I listen to the stream and in between the silence hear you calling me, but I don't know where I am and I don't trust who I've been. And If I come home how will I ever leave… Tandis qu'elle marche dans les rues presque désertes de la métropole, elle se remémore la toute première scène d'un blockbuster des années 2000 qu'elle a vu maintes fois avec Elsa. Si l'intrigue vampirique et romantique ne l'avait pas accrochée, la tatoueuse avait adoré la mise en scène unique du long-métrage et les couleurs exceptionnelles qu'avait réussi à faire sortir la réalisatrice. Malheureusement, les autres films de la saga avaient été traité avec bien moins de brio que le premier, ennuyant rapidement la jeune femme d'un concept qui paraissait pourtant prometteur. Toutefois, la bande-originale reste, selon elle, parmi les meilleures qui soient. Après avoir bifurqué dans la rue principale de la ville, la blonde observe un instant le soleil dépasser les gratte-ciel, réchauffant un peu l'atmosphère glaciale de décembre. Justement, elle aperçoit d'épais nuages de fumée s'échapper de certains bâtiments, comme pour rappeler aux habitants que la température extérieure est descendue largement en dessous de zéro. Cependant, la tatoueuse se complait réellement dans l'hiver, appréciant autant la solitude étrange qui habite les villes canadiennes enneigées, que le paysage féérique qu'offre cette saison particulière. Elle commence d'ailleurs à battre le rythme du second morceau sur son gobelet de café, alors qu'elle rejoint enfin le boulevard Lévis, où se trouve son salon. What do you say? Just take the fall, you're one of us and the spotlight is on… Sortant les clés de son sac, elle déverrouille la porte comme à son habitude et, après avoir désarmé l'alarme, allume les lumières.

Elle dépose son sac dans l'entrée, accroche négligemment sa veste en cuir sur le porte manteau, mais garde son bonnet sur la tête, restant fidèle à la tenue plus décontractée qu'elle porte aujourd'hui. Après avoir débranché ses écouteurs, elle connecte son téléphone aux hautparleurs du salon et laisse sa musique envahir l'espace qu'elle a créé et personnalisé au fil des années, se souciant peu du volume sonore. Tout en finissant son café, elle s'assoit au comptoir qui lui sert tant de bureau que de caisse et consulte les rendez-vous qu'elle a dans la journée. Pour le moment, seules cinq personnes ont programmé des tatouages avec elle, dont une jeune femme qu'elle a déjà tatoué deux fois. De toute évidence, la brunette apprécie particulièrement son style de tatouage… ou la tatoueuse en elle-même. D'ailleurs, Emma doit avouer qu'elle serait plutôt son style de filles, si… si quoi, au fait ? La question laissée en suspens dans son esprit, la blonde préfère ne pas songer à d'éventuelles explications sur le sujet. Depuis quelque temps, elle a l'impression que son cœur reste indifférent à toutes les personnes qu'elle croise, peu importe leur style ou leur personnalité. Même l'une des collègues d'Elsa, hier soir, n'a pas réussi à faire accélérer les battements de son cœur. Pourtant la jeune femme, une rouquine du nom de Aloysia, a tenté maint fois de l'attirer sur la piste de danse et d'être aguicheuse envers elle. Mais malgré elle, la tatoueuse ne s'est pas sentie intéressée de quelque sorte que ce soit par l'inconnue. Elle sait néanmoins qu'à une autre époque, elle se serait certainement arrangée pour que la mécanicienne finisse la nuit dans son lit. Apparemment les temps ont une manière bien à eux de changer…

17h28

« … Donc j'étudie en littérature comparée parce que je veux travailler en journalisme, mais pas n'importe quel journalisme, si j'ose dire. Mon but c'est de pouvoir aller vers des magazines culturels, des revues d'opinion, disons des choses vraiment spécifiques. C'est pour ça que je suis en doctorat et je devrais finir d'ici huit mois, si tout fonctionne comme je l'ai prévu, » explique la brunette, tandis qu'Emma trace les tiges d'une magnifique rose sur l'intérieur de son avant-bras droit. « Enfin, je n'arrête pas de parler de moi et ça doit être ennuyant au possible, » remarque la dénommée Belle, sans lâcher du regard la tatoueuse. « Toi, la littérature, plutôt un sujet qui te tente ou un motif de fuite immédiate ? »

Amusée par sa manière de considérer les choses et son audace, la blonde se prend au jeu de sa cliente, ne cessant d'être surprise par cette jeune femme haute en couleurs.

« Au lycée j'étais un genre de nerd avec ça, si j'ose dire, » admet-t-elle tout en s'attaquant aux pétales de la rose, ajoutant des détails selon le croquis qu'elle a dessiné quelques minutes auparavant. « Certainement pas première de classe, mais une accro de littérature sans aucun doute.

-À ce point ? » s'amuse la brunette, sourcillant d'intérêt.

« Eh bien… En première année de lycée, notre prof de littérature nous a fait lire quelques passages de L'Assommoir, de Zola et… disons que j'ai ensuite lu l'intégrale des Rougon-Macquart pour une raison qui m'échappe encore. Après ça, je suis tombée sous le charme de Maupassant à cause de Bel Ami. Je pense que mon esprit a immédiatement accroché à ce personnage qui fait tout pour plaire et qui réussit à avoir absolument toutes les filles qu'il désire, » pouffe la blonde, embarrassée par son propre aveu. « Et après je n'ai juste pas vraiment arrêté. J'avais toujours un livre à la main pendant les pauses, toujours un truc qui me passionnait. D'Hemingway à Austen, en passant par Lovecraft, Flaubert, Musset, Stendhal, Woolf, Garcia Marquez ou encore Coelho. Je pense que lire me permettait d'oublier un peu ma réalité et de rêver, sans pour autant tomber dans la consommation de quoi que ce soit de destructeur. » Pas comme certaines personnes, voudrait-elle ajouter, avant de se raviser.

« Donc sous tes airs de filles je-m'en-foutiste et briseuse de coeur, tu es une grande nerd de littérature, » résume Belle, aguicheuse.

« Disons que j'ai quelques références, » confirme Emma en haussant les épaules. « Mais je ne serais certainement pas capable d'étudier les textes comme tu le fais sans doute, à travers tes études.

-Non, mais ça reste intéressant à savoir. Et un très bon point pour toi.

-Pour que j'ai moins l'air d'une briseuse de coeur ? » demande la tatoueuse, taquine.

« Entre autre, » sourit sa cliente. « Mais voyons, si tu devais choisir trois livres que tu n'as absolument pas aimé alors que tout le monde te les conseillait, ce serait quoi ? » poursuit-elle, curieuse.

« Le vieil homme et la mer d'Hemingway, » glousse la blonde, se remémorant les trois heures de torture qu'elle a vécu à lire cela, quand elle avait 16 ans. « L'étranger de Camus aussi, même s'il est considéré comme un véritable classique. Oh et, La princesse de Clèves…

-Quoi ?! » éructe la brunette. « Mais… mais c'est un chef d'œuvre, celui-là !

-On parlait d'opinion impopulaire, hm ? » sourit Emma. « Mais effectivement, je ne l'ai vraiment pas aimé. On passe tout un livre à suivre la passion d'une femme pour un homme qu'elle ne devrait pas aimer, les multiples allusions sexuelles hyper embarrassantes et… au moment où elle devrait finir avec, elle le fuit. Tu parles d'un ouvrage romantique.

-La romance n'est pas vraiment la clé de cette œuvre, en fait, » rectifie l'étudiante, amusée.

« Pourtant tout le monde en parle comme si c'était la plus grande histoire d'amour qui soit, » rappelle la tatoueuse. « Publicité mensongère, pour le coup, » ajoute-t-elle en riant.

« Ok, alors, trois œuvres que tu as adorées mais que peu de personnes apprécient ? Enfin, à ta connaissance, du moins.

-Mmmhhh… Le ravissement de Lol. V. Stein, de Marguerite Duras, » débute la blonde, sous le regard abasourdi de sa cliente. « Ensuite, La promenade au phare de Virginia Woolf et… Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. J'ignore si ce dernier est vraiment impopulaire mais il m'a réellement passionnée quand j'avais quinze ans.

-Tu parles du livre sur deux libertins qui font un concours de celui qui séduira le plus de monde et couchera le plus vite avec une jeune fille mineure sur laquelle ils fantasment tous deux ?

-Celui-ci, ouais, » s'amuse Emma, tout en se concentrant sur les dernières lignes du tatouage de la jeune femme. « Enfin, heureusement je n'ai pas les mêmes convictions dans ma vie amoureuse, » ajoute-t-elle, comme une précision pour Belle.

« Pourtant tu pourrais totalement, » pouffe la brunette. « T'as les atouts pour, en tout cas.

-Ah oui ? » demande la blonde, gardant son attitude nonchalante,

« Ouaip, » admet l'étudiante. « On pourrait peut-être en discuter autour d'un verre, si ça te tente.

-Invitation fort intéressante, » remarque la tatoueuse en levant son pied de la pédale, éteignant automatiquement sa machine de tatouage. Elle dépose alors son pistolet à aiguille sur sa table de travail, et saisit un tube de crème hydratante. Après avoir essuyé l'avant-bras de la brunette pour retirer l'excédent d'encre et les gouttes de sang, elle applique un peu de crème hydratante pour permettre à son tatouage de cicatriser correctement. Enfin, Emma retire ses gants en plastique et les jette dans sa poubelle avant de se lever, étirant ses bras au-dessus de son crâne.

« C'est le troisième en, genre, six semaines, » remarque-t-elle en riant. « Je devrais te faire une carte de fidélité, si tu continues. » Sur le fauteuil de la salle, la brunette se lève et remet vite sa veste en jean, après avoir observé son nouveau tatouage d'un air intrigué.

« Est-ce que tu viens juste de… d'éluder totalement ma proposition ? » demande-t-elle, légèrement agacée.

« Je te demande pardon ? » réplique une Emma surprise, tout en rejoignant le comptoir du salon pour la faire payer.

« C'est la deuxième fois que je te propose une date... et que tu refuses, » reprend la brunette en sortant son portefeuille de la poche de sa veste.

Face à elle, la tatoueuse se contente d'afficher une moue embarrassée, tout en inscrivant les informations de la cliente dans son ordinateur pour créer sa facture.

« Oh… ok, j'ai compris, » soupire Belle, sans quitter la jeune femme de son regard océan.

« Qu'est-ce… que tu as compris, au juste ?

-Qu'il y a quelqu'un d'autre, » résume la brune, apparemment assez indifférente à cette nouvelle.

Cette fois, la blonde se mordille nerveusement la lèvre inférieure, toujours silencieuse.

« Et d'après la tête que tu fais, je jurerais que c'est fucking compliqué, » pouffe l'étudiante en lui tendant six billets verts. « Ok, j'ai compris, et je ne veux vraiment pas m'embarquer là-dedans, » poursuit-elle en riant de plus belle, visiblement amusée d'avoir cerné le point faible de la tatoueuse.

« C'est un peu plus complexe que ça en a l'air, » bredouille Emma, mal à l'aise de l'avoir ainsi déçue.

« C'est rien, briseuse de coeur, » sourit la jeune femme, taquine. « J'aurais dû me douter qu'une jolie fille comme toi n'était pas disponible. »

Tandis qu'elle fait volte face pour quitter le salon, après avoir remis son écharpe et son bonnet, Emma contourne son comptoir et la rattrape, posant délicatement sa main sur son épaule, la poussant à se retourner.

« Je suis peut-être pas la candidate idéale pour être ta Mme Darcy, mais on pourrait au moins prendre un verre ensemble, effectivement, » hésite-t-elle, peu certaine d'être convaincante.

« Mme Darcy attendrait certainement huit mois avant de me dire qu'elle me déteste, fuir, et revenir m'avouer son amour, » rétorque Belle, hilare.

« Disons, vingt-et-une heures au Mad Hatter ? » poursuit la blonde, plongeant son regard émeraude dans le sien. Face à elle, la brunette acquiesce, un rictus malicieux au coin des lèvres.

« Ne soyez pas en retard, Mademoiselle de Merteuil, » lance l'étudiante comme un ordre, avant de quitter le salon d'une démarche déterminée. Observant la jeune femme s'éloigner dans la rue sombre, Emma réalise que son coeur a légèrement accéléré son rythme dans sa poitrine. Toujours ça de gagné, songe-t-elle en verrouillant la porte, se demandant si elle va finir la soirée chez elle ou non...