12 mai 2012 - 14 : 08

Paniquer.

Je suis bon pour ça.

C'est probablement la seule chose pour laquelle je suis bon.

Elle me rend anxieux. Elle me rend fou parce qu'elle est folle. Imprévisible et envahissante. Irrationnelle et inestimable. Facétieuse et espiègle. Une seconde c'est un livre ouvert et la suivante elle est complètement fermée.

Mais j'ai besoin de Bella comme j'ai besoin d'air et de musique.

Le meurtrisseur de visage conduit sur la I-90 avec une cigarette fraîchement allumée pendant de ses lèvres et une paire de lunette aviateur collée au ruban adhésif posée devant ses yeux. Il fredonne et passe ses doigts sur le volant au rythme de la chanson de Brandon Flowers qui parle d'avoir une âme quand tu n'es pas soldat.

C'est le frère de Brightside et il me tape sur les nerfs.

Mais je l'aime quand même.

Il m'aide à retrouver ma copine.

Il a menti à ma mère pour moi, il lui a dit que je passerai le week-end avec lui après le bal et que je serai de retour lundi probablement donc qu'elle n'avait pas à se faire de souci si je ne suis pas rentré dimanche soir.

Je ne rentrerai probablement pas lundi. Même pas mardi mais Jasper et ses sourires confiants et optimistes lui ont suffi pour qu'elle ne cherche pas à comprendre davantage.

"Toi et ma sœur, mec." Jasper jette sa cigarette par la vitre. La vitesse envoie des cendres blanches et noires dans la voiture jusqu'à ce qu'elles atterrissent sur mes épaules et se collent à mon t-shirt. "Tu es l'enfoiré le plus silencieux que j'aie jamais rencontré et je n'arrive pas à convaincre Bella de se taire. Comment est-ce arrivé ?"

Je suce l'intérieur de ma joue et grimace au goût de sang rouille-salé de ma coupure qui s'ouvre.

Je ne sais pas quoi dire.

Je ne sais pas comment c'est arrivé.

J'ai entendu une voix, j'ai vu un visage, j'ai fait un sourire et je suis tombé amoureux. Les mots n'ont pas grand-chose à voir avec ça. C'est arrivé.

"Tu as raison de sourire un peu gamin," me dit-il en baissant encore la vitre. "Parle un peu. Vis un peu. Je sais que la vie est dure et que tu es dans une ornière mais ce n'est pas la fin du monde. Tu as des poumons, utilise-les. Parle-moi."

Je repousse mes cheveux de mon visage et soupire par le nez.

Ouais j'ai encore besoin d'une coupe de cheveux.

"Je sais," lui dis-je et je le pense.

Mon père m'a dit un jour que les mots sont fragiles surtout quand on n'est pas sûr de ce que l'on veut dire. Il a dit que parfois les actions sont plus puissantes.

Quand Bella m'a dit qu'elle était enceinte je suis simplement resté là à regarder mes pieds. Les actions semblaient dénuées de sens. Je ne pouvais pas me résoudre à faire quoi que ce soit de puissant. Alors je l'ai serrée dans mes bras et j'espérais que c'était assez.

Ça ne l'était pas.

Les actions ne sont pas plus puissantes, nous avons besoin de mots pour faire fonctionner les choses.

J'aurais pu lui dire que je l'aime. J'aurais pu lui dire que je serai là pour elle, peu importe ce qu'elle choisit de faire. J'aurais pu lui dire que nous avons des options et que je ne la jugerais jamais car ma Brightside ne se soucie pas trop de ce que les gens pensent.

Elle se soucie trop de ce que je pense. C'est peut-être l'amour. Ou quelque chose comme ça.

J'ai encore du mal à savoir ce que j'aurais pu dire, ce que j'aurais dû dire.

Alors je dis à Jasper ce que je sais : "J'aime Bella. Elle ne le sait pas encore mais je l'aime. Et je pense que j'ai peur de lui avoir dit quelque chose qui l'a faite partir et j'ai peur de l'avoir fait sans avoir rien dit. J'ai merdé…"

J'arrête de parler et regarde les arbres qui défilent par la vitre.

Je ne sais pas ce qu'il y a avec ces gens mais je reste honnête.

Jasper n'est que son frère.

Ouais il m'a botté le cul plus tôt mais ça lui a passé.

Il est ouvert, gentil et indulgent.

"Ouais," dit-il, comme si je n'avais pas simplement fait un discours entier. "Je peux voir ça. Je sais que tu as peur mais tu n'as rien à craindre. Je veux dire…" Il rit. "La vie est foutrement dingue et on va tous la foutre en l'air à un moment donné. Tu réfléchis trop et tu parles trop peu. Ma sœur comprend. Elle est folle mais elle le sait. Je ne sais pas grand-chose de toi ou de ta famille, mec mais tu n'es pas seul. Même le chef s'est assuré de ça quand il a laissé le cul de Bella passer la nuit chez toi."

Je grogne, me détestant encore plus. "Fantastique."

Il rit à nouveau. "N'aie pas peur de parler aux gens. Demande de l'aide. Personne n'attend de toi que tu aies toutes les réponses."

Je regarde mon chauffeur, le roi de l'évasion, et je sais qu'il a raison.

"Ouais," murmuré-je.

"Allez. Chante-le avec moi, Ed." Il monte le son et commence à hocher la tête en rythme." Ouais tu sais que tu dois m'aider. Ouais oh ne met pas en veilleuse."

Je ris.

Je ris et je n'ai même pas l'impression d'essayer.

C'est presque comme si Brightside était ici dans la voiture avec moi.

Jasper m'amène à Chicago même si je n'ai rien fait pour le mériter.

J'ai un visage défoncé, une petite-amie enceinte qui est dans un train quelque part sans argent et j'ai son téléphone portable dans ma poche arrière.

Mon anxiété est grande, mon cœur cogne contre ma cage thoracique et je n'ai aucune idée de ce que je fais.

Mais j'ai seize ans.

J'ai besoin d'aide... et je ne suis pas seul.

Je vais la chercher et nous allons trouver une solution. Ensemble.

Je ne sais pas encore comment.

Et ça ira.

.

.

16 : 56

"Il y a une nouvelle fille en ville. Je l'appelle Brightside. Emmett l'aime bien mais il dit qu'elle sent comme les arbres. Je pense qu'elle sent bon, comme la lavande..."

Je suis nul pour ça. Je ne sais même pas ce que j'essaie de faire mais Jasper semble penser que cela va m'aider.

Je ne sais pas.

Peut-être que ça m'aidera.

"De toute façon, je pense qu'elle va avoir mon bébé."

Je fixe la pierre tombale comme si j'attendais de pouvoir évaluer sa réaction.

Trois rangées plus loin, Jasper est assis sur la tombe d'Emily Lancaster, en train de manger un gros burrito. Il a son téléphone à l'oreille, il parle à sa mère et la rassure sur le fait que nous avons nos ceintures de sécurité. Un peu de fromage tombe sur son t-shirt et il baisse la tête pour le lécher.

Je n'ai passé que quelques heures avec lui mais j'ai décidé qu'il est l'une des personnes les plus dignes mais embarrassantes que j'ai rencontrées.

"Je ne sais pas encore vraiment. Je ne sais même pas si c'est ce que je veux. J'ai… " je vérifie ma montre "... douze heures pour le découvrir."

Un oiseau vole au-dessus et atterrit dans un saule voisin. Je me retrouve à le regarder alors qu'il se déplace dans l'arbre.

"Euh... ouais... Je ne la connais pas depuis longtemps mais je pense que tu l'aimerais. C'est la nana la plus cool au monde. La vie ne craint pas tant que ça, tu sais ?" Je fais la moue. "Bien sûr que non, tu es mort. La vie n'est pas plus merdique que la mort."

Je roule les yeux.

"Je ne pense pas être prêt à avoir un enfant, je ne sais même pas si c'est ce que Bella veut. Je n'étais même pas vraiment prêt pour une relation non plus mais ça vient d'arriver."

Ça ne m'aide pas.

Mais je continue quand même.

"C'est un peu le bordel. Nous avons trois options, nous pouvons choisir et pourtant, tout cela craint. Je ne sais pas ce que je peux faire pour faciliter les choses mais je vais essayer. Je ne veux pas perdre Bella. Je ne veux pas perdre ce que nous avons ou ce que nous pourrions perdre".

Je fixe la pierre tombale un peu plus longtemps.

Je hoche la tête, convaincu que cela a aidé. "Bien parlé, papa."

Je sens mon téléphone vibrer dans ma poche et je glisse ma main dedans pour le récupérer.

Raison numéro trois mille pour être reconnaissant envers Bella Swan : elle m'a convaincu d'avoir ce putain de téléphone et je ne sais pas ce que je ferais sans lui.

Je regarde l'écran, et mon cœur s'arrête pendant une milliseconde, avant qu'il ne reparte à une vitesse deux fois plus élevée qu'avant.

Je ne panique pas. C'est un autre type d'anxiété.

C'est un numéro inconnu.

Je mets le téléphone à mon oreille.

"Allô ?"

Pendant un instant, c'est si silencieux que je crois que l'appelant a raccroché. Et puis je peux tout entendre en même temps, un bruit de voix étouffées, un cri, quelqu'un qui éternue, un rire et, enfin, un soupir familier.

"Edward."