Sous un soleil de plomb, le public encourageait avec exubérance les exploits de l'équipe baseball. Le score était serré et ce n'était pas Domino qui menait la danse, mais l'équipe d'en face était d'un autre niveau.

C'était le moment pour Yûgi de lancer, il avait totalisé quatre Home Run un peu plus tôt, ce qui avait permis d'augmenter leur score, une prouesse qu'il ne pourra plus faire, car son mal de tête le tiraillait sans pitié. Il se donna donc pour objectif d'empêcher leur adversaire de les dominer. Yûgi enfila son gant, prit place sur le monticule, ajusta sa casquette, écrasa le sac de résine dans sa main pour une meilleure prise de la balle, puis se mit en position.

La foule s'était tue, prête à réagir à sa prochaine action, ça faisait un bien fou à sa pauvre tête. Yûgi prit une grande respiration et lança de toutes ses forces vers son receveur, marquant le premier strike sous les cris du public. Il devait continuer ainsi s'il voulait amener son équipe vers la victoire. Une tâche qui s'avéra difficile, vu que ses douleurs s'amplifiaient faisant fluctuer ses lancers. Il fit donc l'effort de maintenir sa performance jusqu'à la fin du match, ce qui ne permit malheureusement pas de gagner, car le dernier lancer permit à leur adversaire de gagner le match.

Ses coéquipiers ne lui en voulaient pas, ils étaient même plutôt ravis de ne pas participer au tournoi d'été. Enfin bon, Yûgi était satisfait que tout cela soit terminé et que les vacances d'été commencent. Une fois changé, il fut rejoint par Anzu, légèrement vêtue et rentra en sa compagnie.

— C'était un beau match ! Dommage qu'on est perdu.

— Au moins, je peux être tranquille durant toutes les vacances, répondit Yûgi qui la dévorait des yeux.

— Tu gagneras sans doute l'année prochaine. Il fait chaud ! Allons chez toi nous détendre un peu.

— Oui madame, bien madame.

Sur le chemin menant à la demeure Mutô, un prêtre portant la tenue traditionnelle les arrêta. Ne voyant guère son visage, Anzu lui demanda gentiment ce qu'il désirait.

— On a gagné ? demanda-t-il en donnant de légers coups de bâton sur le bras du garçon.

— Non… désolé, répondit Yûgi.

Il reçut ensuite un coup sur la tête et l'homme répliqua :

— Dis bonjour à ton père quand même !

— Bonjour, papa, je t'avais reconnu, tu sais, je voulais juste voir comment tu allais réagir si je te traitais comme un inconnu ! Aouch ! cria Yûgi qui reçut un second coup. Pardon, ne me frappe plus !

— Monsieur Mutô, ça faisait longtemps, comment était votre voyage ? Ça fait quand même trois mois qu'on ne vous a vu, constata Anzu toute souriante.

— En effet, déclara-t-il en retirant son chapeau et en leur offrant un sourire. Ça faisait longtemps, vous grandissez à chaque fois que je vous vois. Sauf toi ! Toujours aussi petit ! il faut manger plus de la soupe.

— Mais papa !

Shunsuke était prêtre supérieur, il voyageait souvent à travers l'île afin de prier avec les partisans qui ne pouvaient pas se déplacer jusqu'au temple. Il était peu présent, mais pour lui son père était génial. Toujours souriant et calme, il connaissait la légende du Gardien et l'histoire de l'île comme sa poche. Il donnait souvent l'impression qu'il cachait énormément de choses concernant le passé de leur civilisation et surtout des mystères liés au Gardien. Il lui avait donné des interdictions sans réelles explications ne pas manger de la viande rouge saignante ou ne jamais se séparer de son chapelet. Yûgi n'avait jamais désobéi, mais il aurait aimé en savoir plus. Plus que le conte que tout le monde connaissait.

Recevant le chapeau de son père sur la tête, il vit l'air inquiet qu'il affichait.

— On m'a dit que tes maux de tête se sont intensifiés et qu'on a augmenté la dose de tes médicaments.

— Oui.

— Hum, c'est problématique, nous en parlerons tous les deux plus tard. Rentrons nous rafraîchir et manger, j'ai une faim de loup.

Ils rentrèrent ensemble tout en devisant. Anzu leur annonça qu'elle partait en vacances voir de la famille hors de l'île et qu'elle aurait aimé que Yûgi l'accompagne. Son père lui répondit bien vite qu'il lui était impossible de quitter les lieux. Il était destiné à rester ici, et il ne le regrettait pas, il pouvait s'estimer heureux de pouvoir vivre normalement au lieu d'être enfermé sur le territoire Mutô. Son arrière-grand-père s'était exilé dans la forêt afin de ne plus croiser personne, et personne ne l'avait revu depuis. Et comme tout Gardien, son exil fut long, car ils ne mouraient pas sans qu'un autre Gardien ne vint au monde. C'est pour cela que dans sa famille, ils se fiancent très vite. Le futur Gardien pourrait bien être son fils ou son petit-fils, donc il ne mourra pas aussitôt, à moins d'être assassiné. On ne lui avait jamais dit ce qui se passerait si le Gardien mourait avant d'être remplacé, même la légende était muette…

Arrivés à la maison, sa mère avait préparé un vrai festin et fut ravie qu'il ait perdu le match. Elle n'avait pu y assister à cause de son travail et n'aurait pas apprécié d'avoir manqué une réussite. La dernière fois qu'elle était dans le public elle n'arrêtait pas de hurler et d'insulter les Anti-Gardiens de divers noms d'oiseaux. Hormis cela, elle leur annonça qu'elle devait aussi quitter l'île pour plusieurs rendez-vous et voir en même temps ses parents. Des grands-parents que Yûgi n'avait jamais vus.

— Vous serez entre hommes pour une fois ! déclara Yûkino.

— Ah… désolé, fiston, je dois voir un ami dans un temple à des heures d'ici pour préparer le festival.

— Je serais seul donc, soupira Yûgi nullement étonné. Comme d'habitude…

— On partira tous ensemble voir le festival ensuite, je pense que tu en as grandement besoin, Yûgi. Et tu devrais en parler à tes parents, Anzu, qui sait, à tes retours de vacances, ça te fera un évènement supplémentaire à admirer.

— Wouah ! Ça serait génial ! s'enthousiasma Anzu. C'est un festival en l'honneur du Gardien ?

— Oui, c'est comme l'Awa-odori de Tokushima, ça se fait tous les ans depuis des siècles. Il y a longtemps, le village l'accueillait, mais cela a été déplacé, déclara Shunsuke avant de reprendre le repas.

— Je veux y aller, tout ce qui concerne les fêtes de l'île mon père déteste ça, comme la plupart des Anti-Gardiens. Mais cette fois, j'y serais ! J'ai hâte !

— Je suis ravi de l'entendre, répondit le père.


Les vacances étaient commencées depuis déjà une semaine et Yûgi était seul à la maison. Il n'avait plus vu son corbeau depuis la fin des cours, il s'était perché sur son épaule alors qu'il allait passer son examen de fin d'année, puis s'était envolé, il ne l'avait plus revu.

J'espère qu'il va bien…

Sinon, Yûgi ne faisait pas grand-chose à part se promener en forêt, pêcher en étant entouré de tous les animaux de la forêt, s'entraîner au Batting Center et jouer aux jeux vidéo. Il s'offrait plusieurs grasses matinées incroyables et veillait une bonne partie de la nuit. Il faisait aussi son gros dégoûtant, il ne s'était pas douché depuis deux, trois jours et l'odeur ne risquait de gêner personne. Quoique, si, après s'être reniflé, cela le dérangeait. Il alla donc se faire couler un bain et s'y prélassa un long moment. La fenêtre grande ouverte, Yûgi pouvait d'admirer le ciel et mieux profiter des chants des oiseaux.

Soudainement, une chose plongea en flèche dans son bain, puis plusieurs oiseaux vinrent se poser sur lui et sur le bord de la baignoire. Il vit sortir de l'eau Shô, qui se débattait.

— Je t'ai, pas de panique, le rassura Yûgi qui le prit entre ses mains. Tu as fait un beau plongeon, l'ami.

— Boop boop !

— Ça faisait longtemps, constata Yûgi qui lava le volatile. Je commençais à me sentir seul.

Massant les pattes écailleuses de son ami à plume, il le laissa se percher au bord de la baignoire avec les autres oiseaux qui l'entourait. Yûgi se passa les mains dans les cheveux et se prélassa encore dans l'eau qui commençait à se refroidir. Il fredonna la première chanson qui lui passa par la tête, puis la chanta à pleine voix, sous le regard des volatiles qui s'étaient approchés de lui. Son bain achevé, il regarda encore une fois son public circonspect. Il leur offrit un sourire, se leva de son bain, enroula une serviette autour de sa taille et invita tout le beau monde à s'en aller par là où il était venu en claquant des doigts. La salle de bain enfin vide de son public et son corbeau sur l'épaule, Yûgi reprit sa routine de vacancier. Il se sentait moins seul que les jours précédents…

Deux jours plus tard, il se leva dans la soirée le ventre vide. Il avait passé sa journée à jouer et s'était endormi dans le début de l'après-midi. Il décida d'aller acheter de quoi manger, mais avant tout de se dépenser physiquement. Les cheveux attachés, en débardeur, en short et geta au pied, il se rendit au Batting Center. Son corbeau sur l'épaule, il croisa deux femmes qui étaient visiblement des adeptes du culte, car dès qu'il les croisa elles s'empressèrent de le saluer dignement en lui offrirent à manger. En guise de remerciement, il leur fit une rapide prière et leur souhaita une excellente soirée.

— Oh, j'oubliais de vous dire, Jeune Gardien, ne vous approchez pas de la rivière, les eaux sont étranges ces temps-ci. Il y a beaucoup de personnes qui disparaissent…

— Oui, Gardien, une proche y a perdu son fils, ils n'ont retrouvé son corps que deux semaines plus tard.

— Merci, mesdames, je ferais attention, répondit-il en baissant la tête et s'inclinant légèrement.

Ravies, elles partirent puis Yûgi continua son bout de chemin qui le mena en ville. Il évita les ruelles des Anti-Gardiens et salua respectueusement chaque personne qui s'inclinait devant lui, l'appelant bien évidemment « Gardien ». D'autres seraient plus que flattés d'être traités ainsi, comme s'il était un être tout puissant qui avait droit de vie ou de mort sur n'importe qui. Un dieu ? Un roi ? Enfin, Yûgi ne se considérait comme rien de cela.

À son entrée au Batting Center, le propriétaire de l'établissement l'accueillit avec son sourire habituel et fut rapidement étonné de voir un corbeau accroché à son épaule.

— Ah, j'aurais dû le laisser dehors…

— Non, non ! Il ne me dérange pas ! Je t'en prie, va faire quelques Home Run dont tu as le secret.

— Merci.

Après plusieurs frappes, Yûgi s'était perdu dans ses pensées, s'interrogeant sur les faits étranges en rapport avec la rivière. Il n'y allait que pour pêcher et cela faisait un moment qu'il n'y était pas retourné. L'envie d'y jeter un coup d'œil lui traversa l'esprit, donc il se donna l'objectif d'enquêter…

À la sortie du Batting Center, son corbeau de nouveau perché sur son épaule, il déposa une offrande à l'autel du Gardien, puis se rendit à la rivière non loin de là. Yûgi s'approcha de l'eau et l'admira longuement, dans l'espérance d'y apercevoir on ne sait quoi. Shô lui croassa plusieurs fois à l'oreille et lui picora parfois le lobe, le dissuadant de continuer.

— Hey ! Va-t'en si tu as peur !

Il marcha lentement le long de la rivière et remarqua une fine traînée rouge. Une forte odeur métallique le poussa à mettre les pieds à l'eau… Alerté par son compagnon à plume qui ne désirait que lui faire rebrousser chemin, il sentit soudainement une chose s'agripper à ses chevilles.

Yûgi baissa les yeux et vit un corps pâle, difforme et gonflé par l'eau. Pris de panique, il se débattit et commença à rejoindre l'autre rive, courant puis nageant comme un fou. La chose ne lâcha pas prise, griffant profondément sa chair, il le suivit tranquillement, cherchant la bonne occasion pour le tirer au fond de l'eau. Le corps à plat sur la terre ferme, la moitié du corps toujours immergé dans la rivière, l'odeur métallique se mélangeait désormais à celle de la putréfaction. Se tournant rapidement, il vit plusieurs cadavres, déchiquetés… La créature en était sans doute le coupable.

Son mal de tête devint soudainement intense, ses membres l'avaient désormais abandonné, il pouvait entendre les croassements incessants de Shô qui tirait sur sa manche. La chose profita de cette occasion pour le tirer au fond de l'eau, ravi d'une si belle prise à la chair tendre et fraîche.

Tout comme son rêve où il était complètement immergé dans l'eau, il fut entouré par les ténèbres, mais également apaisé par le calme environnant. L'envie de dormir était plus forte que celle de résister et de se débattre. Il ferma les yeux et se laissa emporter. Des murmures inaudibles s'incrustèrent dans son esprit, une voix plus ou moins familière… Se concentrant là-dessus il entendit doucement :

Ame… Ame !

Il sentit par la suite une main saisir son poignet avec force et l'extirper de l'eau néfaste. Le changement de température le fit frissonner et l'air qui entra fortement dans ses poumons le fit tousser. Il était sur le point de se noyer, mais son corps avait totalement ignoré son instinct de survie. Yûgi tremblait comme une feuille contre un corps musclé et chaud qui le maintenait à la surface. Il leva les yeux et vit qu'il se trouvait dans les bras de son professeur, Mao Amon, tout aussi trempé, son visage affichant une inquiétude visible. Il était curieux… Pourquoi son professeur se trouvait-il dans un tel endroit, pile au moment où il était en danger ?

Tiré sur la rive, complètement sorti de l'eau, Amon l'allongea avant de s'occuper de cette créature qui se trouvait dans l'eau. Il sortit un talisman, puis incanta un sortilège avant qu'une aura de couleur sombre s'abatte dans l'eau dans un éclair. La chose fut incinérée par la violente décharge. Son professeur soupira ensuite de soulagement puis se tourna vers lui pour le réprimander.

— Tu ne peux pas écouter ton corbeau ? J'ai tout fait pour te faire rebrousser chemin !

— Qui… qui êtes-vous réellement ? Monsieur Amon.

Mao resta de marbre un court instant, puis soupira et s'agenouilla respectueusement devant lui il prit finalement un ton plus solennel.

— Je suis Mao Amon, ton professeur, mais avant tout ton protecteur et plus fidèle serviteur.