Nuit HPF de Septembre 2020.

Prend place entre le prologue et le premier chapitre du tome 1.


Partie

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Le Conseil venait de s'achever, exténuant comme d'ordinaire, tant la bêtise de ses subalternes était effrayante de grandeur. Viktor avait labouré les accoudoirs de son fauteuil durant des heures, creusant de ses ongles la pierre plusieurs fois centenaire, ce qu'ils pouvaient être lents et pitoyables, que la présence de Janelle, Ariana, Markus ou Amélia lui manquait. Aucun n'était digne d'intérêt dans toute cette troupe de pleutres et aristocrates engourdis par le luxe. L'Aîné parcourait le couloir d'un pas rapide, à deux doigts de la crise de nerfs, s'il ne se maîtrisait pas immédiatement, il risquait de faire peur à sa petite dernière, Alicia. De tous ses enfants, elle était certainement la pire, celle qui était la moins adaptée à ce monde, la plus fragile. Sonja avait tout de suite été forte, prompte à dormir seule, partir en exploration et combattre les monstres sous son lit, tout comme son fils, des siècles auparavant. Ils étaient faits du même bois. Alicia ressemblait davantage à ce qui avait été sa vie humaine, à une époque bien lointaine, et une part de lui la haïssait honteusement pour les souvenirs qu'elle faisait remonter à sa mémoire à chaque fois qu'il croisait son regard verdoyant. Elle n'avait que quatre ans, mais elle ressemblait déjà à sa mère. Elle ne l'avait pas connue, mais partageait ses expressions, sa fragilité enfouie sous de successives couches de remparts de son âme. Mais celle d'Alicia était à vif, pure, éblouissante de lumière au milieu de ce monde si sombre et monstrueux qui construisait son quotidien. Il détestait cela. Il fallait qu'elle cesse de briller d'innocence si elle souhaitait survivre. Ilona avait manqué de force, n'avait pas su résister au loup, il l'avait vaincue et leur fille se ferait dévorée si elle demeurait ainsi.

La fillette faisait des cauchemars, voyait des choses qui n'était plus, elle était déjà étrange et Viktor avait peur. Elle ressemblait à Ilona, mais également à Ariana et Felicja, trois femmes qu'il n'avait pu sauver d'elles-mêmes. En rajouter une quatrième sur cette liste déjà beaucoup trop longue n'était pas une option. Mais pouvait-il exiger d'elle une chose dont il était lui-même incapable ? Il était détruit, dévasté par l'absence d'Ilona et ce sort pire que la mort qui lui était imposé. L'espoir de retour était trop mince pour qu'il s'y accroche, et pourtant, il y croyait, avec toute la force du désespoir il espérait qu'elle reviendrait. Il le fallait, il n'était pas de taille à protéger Alicia, il avait trop peur d'échouer et de n'être que son bourreau dans une vaine tentative d'amour maladroite.

Il revivait la scène chaque matin en fermant les paupières, le sang, les cris, les pleurs d'Alicia, ceux d'Ilona et les siens. Le cauchemar revenait, inlassablement, gravé dans sa mémoire qu'il maudissait d'être parfaite. Le regard suppliant de sa femme l'implorait encore, le transperçait et le déchirait de l'intérieur, elle voulait mourir, il voulait qu'elle vive. Il lui avait imposé le choix de rester dans ce monde sans jamais pouvoir aimer sa fille comme elle l'aurait voulu, il n'était qu'un monstre. Un égoïste. Et à cause de lui, Alicia vivrait dans le mensonge toute sa vie. Et lui aurait peur, à chaque seconde, à chaque émotion violente, de la voir suivre le même chemin qu'Ilona. Il ne rêvait que de vérité, serait prêt à payer le prix fort pour avoir la certitude du devenir de son enfant. Mais personne ne voyait l'avenir.

De rage il frappa la colonne à sa gauche, faisant s'élever de grosses volutes de poussière et craquer le mur adjacent. La douleur vive de ses os brisés engourdit sa colère un instant, suffisant pour qu'il remarque la fillette aux yeux couleur forêt qui le fixait avec tristesse. Elle arborait cet horripilant air d'adulte et compréhensif, comme si elle saisissait l'entièreté de la situation mieux que quiconque.

« Que fais-tu là, Alicia ?

- Vous êtes triste.

- Non, je suis excédé et toi tu devrais être au lit. Où est Sonja ?

- Partie.

- Comment cela, partie ?

- Je ne sais pas où elle est. »

Elle se mordillait la lèvre, si humaine, si frêle, elle passerait si inaperçue au milieu d'eux si l'on faisait abstraction de ses capacités de réflexion bien plus exacerbées que celles d'un enfant normal. La progéniture des immortels raisonnait plus vite que celle du bas peuple qui leur servait de bétail, probablement une évolution nécessaire à leur survie.

« Elle va revenir, grommela Viktor. Elle revient toujours.

- Et maman ? »

Son cœur se figea. La petite ne pouvait savoir la vérité, il y avait scrupuleusement veillé.

« Ta mère est morte. Ilona est morte. »

Elle ne frémit pas, se contentant de le fixer.

« Elle ne reviendra jamais, insista-t-il. »

Alicia hocha la tête, le visage soudainement inondé de larmes. Viktor resta sans voix, qu'était-il censé faire ? La réponse lui parvint sous la forme d'une goutte humide qui roula sur sa propre joue. Il l'essuya, hagard. Il pleurait. L'abandon, la solitude, la peur, tous ces sentiments effrayants s'étaient frayé un chemin parmi les effluves de sa colère. Son expression n'était plus que le miroir de celle de sa fille à moins que cela ne soit l'inverse ? Qui ressentait pour deux ? Le lien, ténu, qui lui donnait accès à son enfant était flou parce qu'il le rejetait, il n'était que le témoin de la possible lycanthropie de la fillette. Il n'y avait que les loups à être liés, jamais les vampires, c'était ainsi. Et pourtant...

« Elle va revenir. »

Les petites mains s'étaient refermées sur les siennes et les serraient avec force, achevant de briser ses dernières résistances. Il enfouit Alicia dans ses bras et pleura de tout son soul. C'était la première fois qu'il s'écroulait en quatre ans et l'unique fois qu'il se le permettrait devant elle avant des années. Aucun mensonge ne vint troubler cette étreinte, car nul n'était suffisant pour réconforter leurs deux âmes tailladées par la fatalité.

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