Vendredi 26 février

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Quand il entra dans son bureau, Carmouille l'attendait, droite comme un piquet, les pieds serrés, les épaules alignés, presque prête à lui faire un salut militaire.

- Commissaire Laurence, j'ai tapé votre rapport.

- Pourquoi tant de cérémonies Carmouille, vous auriez pu le laisser sur mon bureau.

- Je...Je voudrais vous aider dans cette enquête, commissaire.

- Pour me faire perdre du temps ? Non merci. Puis, regardez comme ce rapport est bien tapé…

- Je ne suis plus secrétaire et j'aimerais être traitée…

- Oui bon, on verra ça plus tard. Tenez, emmenez-moi un café, ça m'aidera beaucoup.

- Vous avez fait enlever le bureau de votre secrétaire quand Marlène est partie, je veux bien taper vos rapport mais pour le café, débrouillez-vous sans moi.

Et sans attendre ses protestations, elle quitta la pièce.

- Quelle insolence…

- Vous avez fait enlever mon bureau commissaire ? Comment vous disiez déjà ? Des dizaines comme moi…

Il leva les yeux au ciel, même cette Marlène-là ne le respectait plus.

- Laurence ! Marlène a disparu.

Le casque encore sur la tête, Avril arracha presque la porte.

- Oui alors Avril, on ne va pas recommencer.

- Je vous jure Laurence que c'est pas un coup foireux cette fois !

- Et pourquoi je vous croirais ?

- Peut-être parce que son psychopathe de mari est le principal suspect de votre enquête.

- je vois que vous avez encore fourré votre gros nez dans des affaires qui ne le concerne pas.

Sans s'en rendre compte, elle se toucha le visage, comme pour s'assurer de la taille raisonnable de ce qui se trouvait au milieu.

- Bon Laurence, on continue les amabilités ou…

- Alice ?!

- Marlène ! Mais t'étais passée où ? J'essaie de te joindre depuis hier, j'étais tellement inquiète que je suis même venue demandé de l'aide à Laurence, alors que franchement, je préférerais m'enfoncer des aiguilles sous les ongles.

- Ça va Avril, on a compris.

- Désolée Alice, j'ai eu une urgence familiale, je suis partie précipitamment hier matin, je n'ai pas eu le temps de te prévenir.

- Ne me fais plus jamais ça ! avec l'autre taré qui vit avec toi, j'ai cru que t'étais enroulée dans le tapis du salon, au fond d'un fleuve.

- Bon, votre petit couple est tout à fait charmant mais je n'ai pas que ça à faire, voyez-vous...Mme Ve...Marlène, vous vouliez me voir peut-être ?

Ça faisait deux ans qu'il n'avait pas prononcé son prénom devant elle, et ça lui fit du bien. Et quand Marlène arrêta de respirer un cours instant, il sut que c'était réciproque. Il aurait souhaité à ce moment-là être seul avec elle mais il savait qu'Avril ne bougerait pas, insupportable, au milieu, encombrante.

- Je…j'ai peut-être quelque chose qui pourrait vous être utile.

- Avril, laissez-nous.

- Sûrement pas ! Marlène me dit tout de toute façon.

- Je me fiche de savoir si Marlène vous lit votre horoscope tous les matins ou si elle vous apprend à cuisiner les poireaux mais s'agissant de mon enquête, elle restera confidentielle. Alors dehors !

- On a toujours travaillé ensemble…

- Non, je travaille seul, vous, vous m'emmerdez.

- Ouais, donc ça va que dans un sens. Ben, la prochaine fois que j'aurais des infos pour vos enquêtes, elle seront confidentielles aussi et vous pourrez vous les mettre…

- Ne m'obligez pas à appeler Martin !

Elle ne voulait pas forcément quitter la pièce, elle ne supportait pas d'être mise à l'écart et elle se méfiait de Laurence dès qu'il était seul avec Marlène. Mais Marlène ne disait rien et ses revendications étaient bien solitaires.

- Bon, puisque c'est comme ça…je t'attends dehors Marlène.

Les dents serrées, elle lança un cou d'oeil de reproche à Laurence. Elle ferma la porte un peu fort, l'étagère craqua, la cafetière trembla, et un petit bout de complicité s'écoula avec la dernière goutte de café.

- Marlène, asseyez-vous, je vous en prie.

Elle fit grincer la chaise sans le vouloir, un petit cri strident qui tailla l'air et le sang dans ses veines. Elle avait les mains sur les genoux, le regard un peu sur lui, un peu ailleurs, des scrupules à fleur de peau, frissonnants au creux de sa nuque.

Il attendait.

- Heu…vous vouliez me montrer quelque chose, je crois…

Elle hésitait. C'était pourtant trop tard.

- Ecoutez Marlène, je comprends que vous soyez mal-à-l'aise mais si…

- Mal-à-l'aise ? Je suis dans un commissariat, devant vous, entrain d'attacher mon mari sur l'échafaud et vous pensez que je suis mal-à-l'aise ?! J'ai été salie, j'ai été trahie, par lui, par vous…

- Qu'est-ce qu…

- Oui par vous commissaire, vous avez trahi tout ce que je vous donnais. A toujours rabaisser, trop sûr, trop buté, trop seul, porté par la vengeance, perdu dans la rancune. Bientôt je serai la veuve d'un assassin. Et, c'est aussi votre faute. Alors, non, je ne suis pas mal-à-l'aise commissaire. Je ne suis rien. Je ne suis plus rien.

Elle posa sur la table un petit paquet et de ses yeux trop brillants débordait l'amertume des années gâchées. Elle laissa la porte ouverte. Et ses talons résonnèrent dans tout le commissariat, emportant avec eux beaucoup de lassitude et son sourire cabossé, et sa grande silhouette qui traînait avec elle tous les regards, tous leurs silences et cet écho fragile, brisé par chaque pas.

Et lui, qu'avait fait-il fait de ces deux ans ? Mais il n'eut pas le temps d'y réfléchir, soudés l'un à l'autre comme une rangée d'agrafes, Tricard et Carmouille étaient déjà dans son bureau, curieux, indiscrets, accusateurs.

- Tout va bien, Laurence ?

- Parfaitement bien merci.

- Il a dû être odieux, comme d'habitude.

- Bon, Carmouille, si vous n'avez rien d'intelligent à dire, allez donc coller des timbres sur les enveloppes qui s'éparpillent sur votre bureau.

- Qu'est-ce que je disais, odieux. Je ne comprendrai jamais pourquoi Marlène se met dans des états pareils à cause de vous.

- Parce que je l'aime.

Il avait d'abord cru qu'elle murmurait entre ses deux oreilles, lui avouant encore des belles choses au fond de lui mais Tricard et Carmouille s'étaient retournés, et elle était là, mélancolique, déterminée. Elle rassemblait toutes ses forces pour ne pas laisser trembler son corps, ses veines s'étaient figées, glaciales, prêtes à percer sa peau. Rien ne bougea pendant quelques secondes, les minutes semblaient bloquées. Et le temps figé reprit son cours quand Glissant ouvrit la porte.

- Laurence, j'ai les résultats d'analyses, vous dev…Qu'est-ce…qui se passe ? On dirait que vous avez croisé un revenant.

- Heu…oui…je…j'ai…je vous suis Glissant. Marlène…

Mais les mots s'entassaient dans sa gorge, coincés. Il boutonna sa veste en se levant, le regard sur elle, et en deux enjambés, il était ailleurs.

- Ben Marlène qu'est-ce que tu fous ? T'as oublié un truc ? Et, vous deux vous faites quoi devant la porte ? Laurence a foutu des gousses d'ail à l'entrée ?

- Laurence non, mais Marlène…à mon avis, il ne sortira plus de son bureau ou il n'y reviendra jamais.

Carmouille lâcha la fin de sa phrase bordée de soupirs, et son ton dépité suivi sa démarche peu gracieuse.

- Quoi ? J'ai rien compris. Marlène, tu m'expliques ?

- J'aime le commissaire.

- Oui bon, c'est pas le scoop du siècle non plus. C'est con par contre.

- Je viens de le lui dire.

- Oh non Marlène…et il t'a dit quoi ?

- Il est parti.

- C'est vraiment un enfoiré. Viens Marlène, tu dors chez moi ce soir, on va se faire une soirée entre filles et on va insulter tous les mecs en général et Laurence en particulier.

- Non, c'est gentil Alice mais je vais attendre qu'il revienne.

- T'es sûre ? S'il fait du Laurence, colle-lui une gifle de ma part.

Ça la fit sourire. Alice l'embrassa bruyamment sur la joue la laissant immobile sur le pas de cette porte encastrée sur l'inconnu. Elle essayait de se recomposer dans ce bureau trop familier, mais tout paraissait étranger même le sol vieillissant sur lequel elle avait appris le cha-cha-cha.

Elle avait retouché son vernis à ongle, taillé les crayons, fait la liste des mots rimant avec son prénom, compté les appels téléphoniques, les dossiers de l'étagère, les lattes du store. Carmouille avait raison, peut-être qu'il ne reviendrait pas. Mais à cet instant la porte s'ouvrit, et précédé par son ombre, il était là, accroché à la poignée comme si ses deux jambes ne suffisaient plus. Elle avait du mal à lire son visage, toujours décoré par cet unique expression de gravité pourtant, le temps d'une seconde, elle crut y voir une étincelle de soulagement. Elle se leva comme s'il méritait tout les honneurs, alors qu'il n'en méritait pas, encore une fois, elle faisait tout le chemin.

- Marlène…

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A suivre...