8- Répit

Tout cela c'est trop pour moi, pour la première fois depuis mon arrivée, je souhaiterais redevenir une fille normale : m'inquiéter pour mes exams, ma bourse, détester mes parents et m'embrouiller avec Naya parce que mes fringues trainent partout dans l'appartement. Cette vie me parait si lointaine, je n'arrive pas à réaliser quand est-ce que tout à basculer. A quel moment suis-je passée d'une étudiante lambda de 22 ans à une guerrière qui détient le sort du monde entre ses mains ?

Je rentre à l'aube au campement et profite que tout le monde dorme pour me changer. Le baume magique a totalement guéri ma blessure et j'ai besoin de me vider l'esprit. J'ouvre mon sac pour y prendre mes affaires de rechange que j'avais emporté avec moi. J'enfile un jean slim noir, un débardeur et mon perfecto jaune puis repars dans la forêt une fois mes bottes de voyage lacées. Je cours sur des centaines de mètres, des kilomètres peut-être mais je n'arrive pas à me détendre. La conversation avec Frodo ne cesse de tourner dans mon esprit, je n'arrive pas à réaliser que ma meilleure amie s'en est allée.

Je finis par arrêter ma course, jette ma veste au sol et commence quelques étirements. Aragorn me rejoint quelques minutes -je crois- plus tard, alors que je fais des tractions, les bras suspendus à un arbre. Je l'ignore, continuant à lever et baisser les bras en grimaçant.

« Vous ne devriez pas forcer comme cela. Les elfes font des miracles en médecine mais vous devriez vous reposer un peu tout de même. »

« Qu'est-ce que vous voulez Aragorn ? »

« Et si on parlait ? »

« Je n'ai pas envie de parler. Laissez-moi. »

« Dites-moi ce qui vous tracasse. Je peux peut-être vous aider. »

Je me stoppe l'espace de quelques secondes, hésitante, avant de secouer la tête et reprendre mon exercice.

« Je ne vous savais pas si lâche. »

Piquée, je lâche la branche et saute au sol pour récupérer ma veste pour retourner vers la civilisation. Bien évidemment, le rodeur me suit de près.

« Arrêtez ça. »

« Arrêter quoi ?

« C'est du harcèlement. »

« Eleanor… »

Je me retourne violemment pour faire face à Aragorn et le pointe du doigt avant de balancer :

« Quoi ? Vous voulez savoir ce qu'il y a ? Bien ! J'avais une vie tranquille, je savais où j'allais, ce que j'allais faire mon avenir et BAM ! Je me retrouve ici à devoir sauver le monde. Ça encore ça va. Ensuite ma meilleure amie se fait buter par un putain de gobelin. Et maintenant je deviens quoi sans elle ? Hein ? Je n'ai jamais aimé que deux personnes dans ma vie et ces deux personnes sont mortes, à cause de moi qui plus est ! Alors certes je veux bien faire mon travail de deuil, de pleurer toutes les larmes de mon corps, m'effondrer et ensuite ? Il va falloir se battre, encore. Ça encore ça va, je sais à quoi m'attendre. Mais ensuite ? Quand l'anneau sera détruit, que la guerre sera terminée et que j'aurai survécu à ça, qu'est-ce que je deviendrai ? Avec qui je partagerai cette victoire ? Et surtout, qu'est-ce que je vais devenir ? Je suis une étrangère ici, je n'ai ni chez moi, ni famille, rien. Zéro. Nada. Je… Oui désolée j'aimerais bien gérer la chose mais c'est pas le cas ! Je suis en panique totale, pas parce que ma meilleure amie est morte, pas parce qu'on est dans une guerre de dingue mais parce que je ne sais pas qui je suis, ni ce que je vais devenir… Et je… Je… Alors oui, je m'entraine comme ça, l'espace de quelques instants, j'oublie que ma vie est insignifiante et que je suis totalement perdue. »

Je me tourne et continue de marcher, incapable de regarder en face le rodeur. Une main me retient et quelques instants plus tard, je suis blottie contre le torse du futur roi. Incapable de tenir plus longtemps, je craque et pleure.

Nous revenons au campement bien plus tard, à l'heure du diner. Nous nous installons avec les autres, l'ambiance est bien plus légère qu'hier.

« Alors Eleanor, vous étiez où ? » Me demande Pippin, la bouche pleine de nourriture.

Je hausse les épaules en prenant un fruit posé devant moi.

« Vous ne parlez que très peu de vous. Vous nous avez parlé de votre monde, mais pas de vous. » Constate Boromir.

« C'est peut-être qu'il n'y a rien à dire. »

« Oh oui ! Dites-nous en plus sur vous ! » Insiste Merry, guilleret.

« Que voulez savoir ? » Je leur demande avec un sourire sincère.

« Parlez-nous de votre famille. »

« Ma famille c'était Naya. Enfin non… J'avais des parents comme tout le monde mais… Ils étaient très occupés par leur travail et on ne s'entendait pas très bien. Nous avions quelques… Désaccords. »

« Comme quoi ? » Me demande Sam.

« C'est compliqué. Ils voulaient que je suive leur exemple et que je fasse des études de droit, moi je n'en voulais pas. Je suis partie faire des études de littérature et de théâtre, ça ne leur a pas plu du coup on s'est fâché, et puis ils étaient très conservateurs alors forcément mon esprit libre ne leur plaisait pas vraiment. »

« Est-ce que vous aviez des frères et sœurs ? » Me demande à son tour Frodo.

« J'avais un frère… Mais il est mort. »

Un silence s'abat sur l'assemblée, bien joué El', tu viens de plomber l'ambiance.

« C'était il y a quelques années. Jason adorait les voitures et faire des courses. Un jour on était dans les hauteurs de Los Angeles, il a perdu le contrôle de la voiture et on a eu un accident. Je m'en suis sortie sans trop de mal mais lui… Je n'avais pas les compétences pour l'aider et les urgences ont mit trop de temps à arriver. »

« Je suis désolé. » Dit doucement Legolas.

« C'est bon, c'était il y a longtemps. Question suivante ? »

« Aviez-vous un fiancé ? » Me demande Sam d'un air niais.

« Non, ça n'a jamais été mon genre les relations stables. J'aime ma liberté »

« Vous n'êtes jamais tombée amoureuse ? »

« Nope, et c'est très bien ainsi ! Aimer quelqu'un c'est prendre le risque de le perdre alors j'évite ce genre de situation. Je passe de conquêtes en conquêtes et c'est très bien comme ça. J'ai eu une relation sérieuse l'année dernière, on est resté ensemble six mois mais finalement, ce n'était qu'un bon ami. »

Voyant que personne ne répond, je poursuis :

« L'époque dans laquelle je vivais était bien différente de la vôtre, à mon âge on n'envisage même pas d'avoir une relation stable avec le mariage, les enfants et tout. La seule chose qui comptait c'était mes études, et puis, j'avais ma meilleure amie, je n'avais pas besoin de plus. »

« Vous venez vraiment d'un monde étrange. » Commente pensivement Boromir.

« Je pourrais dire la même chose d'ici hein, je vous rappelle qu'on me regarde mal parce que je porte autre chose qu'une robe. » Je réplique en rigolant.

« Est-ce que le cynisme est aussi une caractéristique de votre époque ? » Lance Boromir.

« Et moi qui pensais que la hache de guerre était enterrée… Quelle tristesse ! »

« Vous vouliez faire quoi après vos études ? » Me demande Legolas, voyant la dispute arriver.

« Je voulais être enseignante, et faire de la recherche aussi mais ça c'est un point trop compliqué à expliquer je crois. »

Nous sommes ici depuis quelques jours déjà, notre pause en Lorien doit durer un mois, ce qui est plus qu'appréciable. Ne supportant pas de rester sans rien faire, j'ai réussi à négocier avec la dame Galadriel l'accès à sa bibliothèque -le paradis sur terre- et récemment, j'ai également réussi à négocier avec Haldir quelques entrainements.

Grave erreur.

Je m'effondre sur le dos, épuisée. Super, encore un bleu de plus.

« Allez, debout. »

« Laissez-moi deux minutes enfin ! »

« C'est ce que vous direz à l'ennemi ? 'Laissez-moi deux minutes, je ne suis pas prête' ? »

Boromir me trouve cynique, ça se voit qu'il n'a jamais passé plus de trois minutes avec cet homme. Je retire le foulard qui me bandait les yeux et me rassoit :

« Je n'y arriverai jamais. »

« Pour une humaine, vous vous en sortez bien. D'ici quelques jours, vous y arriverez, j'en suis certain. » M'encourage l'elfe.

Je soupire avant de me relever et remettre le foulard. Je tâte le sol près de moi et reprends le bâton. Cela paraissait plus simple quand il s'agissait d'Arya Stark.

« Il faut un plus grand écart entre vos jambes, vous n'êtes pas assez stable, c'est pour ça que vous tombez. Ensuite, concentrez-vous sur votre ouïe, c'est grâce à ça que vous vous en sortirez. »

« Mais je fais comment moi ? Vous les elfes vous avez une démarche hyper discrète et- »

Avant que je ne puisse terminer ma phrase, je sens du mouvement à ma droite, je brandis mon bâton, prête à frapper. Quelques secondes plus tard, je tombe de nouveau.

« J'y arriverais jamais ! » Je m'apitoie sur mon sort.

« Vous vous en sortez très bien. » Retentie une voix grave.

« Vous allez encore me reprocher que ma place n'est pas ici mais au coin du feu à faire du tricot ? » Je réplique au nouvel arrivant.

« Vous permettez ? » Demande Boromir à Haldir.

« Avec plaisir ! Cette femme est beaucoup trop énervante ! » Lui répond l'elfe, soulagé de se débarrasser de moi.

« Si vous voulez vous débarrasser de moi, c'est vraiment pas cool de faire ça aux milieux des bois alors que je vois rien, laissez-moi au moins dire au revoir à Merry et Pippin. »

« Me débarrasser de vous n'est pas dans mes projets… Du moins, pas pour le moment. »

« Vous êtes hilarant. »

Je sens quelque chose me frapper l'arrière du crâne.

« Aie ! »

« Faire des sarcasmes alors qu'on est en position de faiblesse ce n'est pas très intelligent. »

Je lève les yeux au ciel -ce qui, fort heureusement, ne se voit pas. J'arrive à contrer son prochain coup maladroitement.

« Bien ! » Commente-t-il.

« Vous êtes plus bruyant que Blondie 2.0 donc ça va. »

« Vous savez qu'il vous entend ? »

Je souris en imaginant l'air outré d'Haldir. Le combat s'engage enfin avec le gondorien. Bien que je n'arrive pas à moi-même le frapper, je m'en sors plutôt bien en position défensive… Bon d'accord, je fais surtout en sorte de fuir le combat parce que je sais pas si j'arriverai à m'en sortir indemne.

« Ne fuyez pas le combat. Ecoutez bien ce qu'il se passe autour de vous. » Commente Haldir.

Je souffle, faisant le vide dans mon esprit, afin de me concentrer. Au fil des entrainements, j'ai appris à développer mes autres sens, étant privée de ma vue. Je finis par abattre mon bâton à quelques centimètres de l'homme.

« Bien, ayez confiance en votre instinct. »

J'écoute attentivement ce qu'il se passe autour de moi. L'herbe bouge à ma gauche et très vite, je devine le coup arriver. Je brandis mon bâton en l'air, bloquant le coup de Boromir. Quelques secondes plus tard, un second coup arriva, beaucoup plus bas. Je réussi à contrer les prochaines attaques sous le regard approbateur de l'elfe -enfin je suppose, je ne vois rien. Enfin, je prends mon courage à deux mains et balaye le gondorien qui tombe au sol, vaincu. Je retire le foulard et pousse un cri de joie, heureuse de cette première victoire.

« Ne vous réjouissez pas trop, votre niveau de tir à l'arc est médiocre et croyez-moi, vous avez encore beaucoup de travail pour arriver à survivre à une bataille. »

« Mais quel rabat-joie ! » Je soupire, découragée.

« Allez vous reposer, nous reprendrons demain. » Dit Haldir avant de quitter le terrain d'entrainement, me laissant seule avec Boromir.

« Je voulais vous parler. » Me dit-il.

« Et bien parlez. » Je lui réponds en mettant mon perfecto, prête à repartir vers notre camp.

« J'ai vu le regard que vous me lancez depuis notre arrivée ici… »

« Mon regard ? » Je le questionne, suspicieuse.

« Naya avait le même regard que vous avant la Moria. »

Merde, il a compris.

« Boromir… »

« Je… Je mentirais en disant que je suis prêt à mourir cependant… Dites-moi seulement si je vais mourir avec honneur. »

« Boromir… »

« Vous ne pourrez pas l'empêcher, je suppose que c'est mon destin. »

Je m'arrête et pose une main sur sa joue avec un sourire désolé :

« Le monde n'oubliera jamais votre sacrifice, soyez rassuré sur ce point. Nombre d'hommes honnêtes et bons n'ont pas résisté au pouvoir de l'anneau, ne culpabilisez parce que vous ressentez l'envie de tendre la main vers lui, c'est tout à fait normal. Vous voulez sauver votre royaume, et c'est tout à votre honneur… Continuez à vous battre. C'est tout ce qui importe. »

« Merci… J'ai une autre question… »

« Demandez. »

« Mon frère… »

« Il ira bien. Votre frère… Est l'une des seules personnes à avoir la force de résister à l'anneau, enfin dans mes livres en tout cas, et grâce à cette force, il va s'en sortir. »

« J'aimerais le revoir… Avoir le pouvoir de lui dire adieux. »

« Moi aussi j'aurais aimé dire au revoir à mon frère, je vous comprends mieux que personne. »

Nous marchons en silence jusqu'au campement, cette conversation m'a totalement ébranlée. Je sais que Boromir doit mourir : s'il ne sonne pas le cor, jamais les orcs ne se détourneront de Frodo et Sam et tout sera perdu, mais je ne sais comment laisser ceci arriver.