JAROD
Je suis fasciné par les tempêtes. Je ne saurais dire pourquoi, mais elles m'apaisent, autant qu'une douce symphonie ou un vieux vinyle de David Bowie que j'ai appris à redécouvrir depuis peu. Mais ce que je préfère par-dessus tout c'est la pluie. Je pourrais la regarder durant des heures et l'écouter tout aussi longtemps. Nous ne serions que nous, seuls au monde, avec l'impression que le temps n'a plus aucune incidence. Nous… Et c'est là que j'ai compris bien malgré moi pourquoi je conférais à la pluie cette faculté et pourquoi par réflexe, j'ai inclus une autre personne dans le souvenir de cette douce contemplation.
Je me souviens de mon premier jour de pluie « magique » une première évasion qui nous a menés près des serres. Nous étions trempés jusqu'aux os, mais jamais je ne me suis senti aussi libre et c'était avec elle, cette intrépide petite fille dont je demeure le seul à connaître le véritable prénom. Elle m'a ensuite fait écouter ce son si mélodieux, celui d'une dizaine, peut-être même une centaine de gouttes de pluie venant frapper la vitre froide d'une fenêtre. Le meilleur endroit pour savourer ce doux concert, se trouvait dans les aérations, le royaume d'Angelo qui aimait se joindre à nous dans l'écoute en échange de quelques "Crackers Jack." C'était si loin, tellement que je préférais taire ce souvenir qui n'avait plus lieu d'être maintenant que nous ne sommes plus des enfants.
Se défaire de mon attirail, avec une main libre n'était pas si facile, mais faute de mieux je devais m'en contenter. Parker elle se délesta de ses sous-vêtements – pourvu qu'elle ne me demande pas d'en faire de même – non sans me quitter du regard. J'étais en caleçon, pourvu de mon débardeur qui me collait à la peau. Et elle, elle continuait à m'observer comme si nous nous découvrions pour la toute première fois, ce qui n'était pas si éloigné de la réalité. Il s'était écoulé presque deux décennies depuis notre séparation. Beaucoup de choses avaient changé et physiquement nous n'étions plus que des étrangers. J'étais je l'avoue un peu perdu alors pour éviter de peut-être nous embourber dans le silence, j'entrepris de faire un premier pas vers elle en évoquant ce fameux souvenir que j'avais pourtant cherché à faire taire quelques minutes plus tôt. Grossière erreur ! La froideur de Parker avait repris le dessus me blessant plus que je ne l'aurais cru.
« - Ok je vois. » Je devais m'en contenter et ne pas lui montrer à quel point elle m'avait atteint. Elle ne voulait pas ressasser le passé soit, mais nous continuons cependant à nous affronter, comme si nous n'étions bons qu'à ça. « - Tu veux que je me taise ? » lançais-je sur un air de défis alors qu'elle venait à nouveau de combler la distance qui nous séparait. Nos regards se croisèrent. Jamais encore l'on m'avait regardé de la sorte, c'était intense, tellement que je pouvais presque ressentir chacune des tensions qui émanaient de son corps. Nous étions prêts, trop et alors que je m'apprêtais à reprendre la parole, un éclair déchira l'horizon nous plongeant dans le noir le plus complet. C'était là ma chance, les clés étaient tout près. Il me suffisait de tendre le bras pour les attraper. Mais pour une raison que j'ignore je n'ai rien fait pire, je n'ai même pas cherché à profiter de l'inattention de ma chasseresse pour fuir.
« - Il y a des bougies sur la cheminée. » Sans attendre son consentement, je retournais sur mes pas, tapotant le haut de la cheminée de ma main libre pour en saisir deux bougies que j'allumais avec précaution en me penchant pour saisir une flamme dans la cheminée. J'espérais que cela suffise à apaiser le dragon cette fois.. « - Ça devrait faire l'affaire pour l'instant. Ça va ? » lançais-je toutefois avec bienveillance avant de déposer ma bougie pour prendre le plaid qui m'étais attribué. « - Je pense que je vais quand même voir s'il n'y a pas des couvertures plus épaisses. Je commence à avoir un peu froid je dois avouer. Tu viens avec moi ou tu me laisses une chance de te prouver que tu peux avoir confiance ?»
PARKER
Quel était son but, à ainsi parler et ressasser sans cesse le passé ? Je ne voulais pas l'admettre mais quelque part, j'étais touchée qu'il se souvienne de tant de choses. Moi aussi je m'en souvenais, mais je me refusais tout bonnement à l'accepter, et à l'avouer, parce que le faire serait me replonger dans cette période et également me faire peut-être, potentiellement, redevenir celle que j'étais, redevenir son amie et sa confidente, et il était évident au vu de ma mission, que ce n'était pas compatible. J'avais extrêmement peur, au fond, de me laisser ramollir et attendrir. Je devais moi aussi penser à ma liberté, et je ne pourrais l'obtenir qu'en les ramenant, lui et ses congénères, d'où ils venaient.
Je mentis donc éhontément en disant que je ne me souvenais pas de cet anecdote qu'il racontait. Alors qu'en réalité, je me souvenais de chaque battement de mon coeur ce jour-là. Je ne m'étais pas rendu compte à l'époque de ce que c'était pour Jarod d'avoir la simple opportunité de voir ou de sentir la pluie. Moi, je vivais ce moment comme une aventure, de déambuler dans les canalisations avec deux jeunes gens emprisonnés là. Ces personnes qui m'étaient, à ce moment précis, les plus proches.
Non, je ne voulais pas que ces souvenirs me rendent nostalgique et sensible. Je devais rester stoïque, garder la tête froide, comme un bon petit soldat. J'avais une mission à accomplir, il en allait de ma vie. Chacun pour sa pomme, ce n'était pas ainsi que tournait le monde ?
Il me redemanda si je voulais qu'il se taise. Nous étions si près, et son regard dans le mien… J'avais d'étranges sensations… Je m'étais encore un peu rapprochée sans rien dire, guidée par je ne sais quel élan, mais heureusement, une coupure de courant vint à interrompre cet instant. Je me ressaisis immédiatement au cas où il essaierait de s'enfuir. J'avais une main libre, la droite, celle qui prédominait, et l'autre était reliée à son poignet, il ne pourrait aller nulle part sans moi. Mais tout ce qu'il fit, fut de me mentionner des bougies au-dessus de la cheminée, et de les attraper de sa main libre pour les allumer. Je le laissai faire, accompagnant le mouvement.
Il me demanda alors si ça allait. Et ces deux petits mots suffirent à me décontenancer un peu. Il me disait avoir froid, et réclamer un peu de confiance. Je ne pouvais pas la lui donner… C'était impossible.
- Y a pas d'autre couverture… lâchai-je en guise de réponse.
Je venais de le voir, j'avais pris les deux seuls plaids qui étaient là, et dans la chambre, on avait fouillé, il n'y avait rien d'autre que des draps pour le lit, rien de bien réchauffant. Sans savoir pourquoi, une partie de moi ne voulait pas qu'il ait froid, qu'il souffre de ça. Alors, je m'approchai un peu plus de lui et de ma main libre, j'ouvris un pan de ma couverture, me collai à lui et l'entourai avec.
- C'est mieux comme ça ? demandai-je à voix basse.
J'avais la tête appuyée sur lui, ma joue contre son épaule. C'était étrange comme moment, mais agréable en fait. Nos deux corps échangeait de la chaleur en douceur en étant ainsi l'un contre l'autre.
- On devrait s'asseoir… devant la cheminée. Ça va nous réchauffer.
C'était logique. Pourquoi il ne l'avait pas proposé ? C'était lui le génie ! En étais-je vraiment réduite à me poser cette question pour éviter de penser à autre chose ? Apparemment oui ...
