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Samedi 25 décembre 1943,
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Le cri du coq la réveilla le lendemain matin. Les ronflements de Charlus l'empêchèrent de se rendormir. Elle soupira et se rappela la soirée la plus mouvementée et insolite qu'elle avait passée de sa vie.
D'abord, Mrs Fortescue lui avait présenté ses non-respects en affirmant que Charlus n'avait aucun goût.
Ensuite, Charlus avait passé son bras autour de sa taille et avait rétorqué une réplique bien sentie à sa Grand-mère. Puis il l'avait embrassée et s'était comporté comme un adolescent, surtout lorsque ses cinq cousins et petits-cousins étaient arrivés autour d'eux.
Puis Charlus s'était pris le bec avec Aristote Parkinson, le récent mari de sa cousine Ambuela et meilleur ami du frère de Dorea, sur le fait qu'il avait mis Ambuela enceinte alors qu'ils n'étaient pas encore mariés, ni fiancés, apparemment. Dorea avait pensé ne pas pouvoir être plus gênée qu'à ce moment-là, mais elle s'était trompée, bien sûr.
Après la confession de Fabian Fortescue sur le fait qu'il voulait aller « présenter ses respects » à la cousine de Dorea, Laetitia Bulstrode, et qu'il avait besoin de son adresse et après la bouderie de Charlus parce qu'elle l'avait empêcher de se battre avec Parkinson, puis sa bouderie qui ressemblait à une crise de jalousie stupide et ridicule, il avait cessé de marmonner, et elle avait repensé à son propre coup d'éclat. Elle avait failli le lui reprocher, mais ils avaient tous été conviés à table. Elle s'était assise à côté de son mari – ce qui était normal vu qu'ils étaient mariés depuis moins d'une année – et à côté de Fabian Fortescue. Ce dernier ne l'avait pas lâchée de la soirée pour lui poser des questions sur Laetitia. Ses réponses monosyllabiques, loin de le décourager, avait fini par le faire devenir impatient. Elle avait fini par lui dire qu'elle parlait très peu à sa cousine, et qu'elle la connaissait mal pour qu'il lui fiche la paix. Le haussement de sourcil réprobateur de Charlus, lui avait fait ajouter qu'elle écrirait tout de même une lettre à Laetitia dans la semaine pour lui parler subtilement de lui. Il avait arboré un sourire niais le reste du repas, mais au moins, n'avait-il plus évoqué Laetitia.
En face d'elle, Ambuela avait animé la conversation. Elle avait enfin cessé de l'appeler le Glaçon, ce qui convenait bien à Dorea. Elle avait discouru sur le vernissage de la saison d'automne. Elle en avait si bien parlé, que Dorea l'avait écoutée de bout en bout… Si bien qu'elle n'avait pas fait attention au fait que Charlus buvait un peu trop. Et deux heures plus tard, au dessert, il était si fait, que son impertinence s'était décuplée et qu'il lui avait fait du pied sous la table. D'abord figée de stupeur, elle s'était tournée vers lui pour lui dire d'arrêter, et elle s'était rendu compte qu'il la fixait avec un regard si enflammé de désir qu'elle avait senti ses joues rougir comme jamais. Il s'était penché à son oreille pour lui souffler quelques mots. « Dis-moi quelle est la couleur de tes dessous. » Elle s'était étouffée avec le vin rouge qu'elle buvait, avait craché ses poumons le plus discrètement possible, s'était essuyé les lèvres avec sa serviette avec la dignité qu'il lui restait et s'était tournée vers lui pour lui demander de cesser ses propos inappropriés. « Mais ça va pas ! » Il avait pris sa main pour l'embrasser… bien trop longtemps pour que ce soit décent. Elle avait tiré sa main à elle, il était tombé vers elle en même temps, et s'était rattrapé à la table. Là, leur proximité n'était déjà plus indécente mais scandaleuse.
Et pourtant… Pourtant, la boule de gêne s'était transformée aussitôt en boule de désir lorsque les lèvres rougies de Charlus s'étaient arrêtées juste devant ses yeux. « Devine » avait-elle soufflé en se demandant d'où lui venait cette audace. Le sourire qui avait étiré ces lèvres qui rougissaient de secondes en secondes avait fait bourdonner un peu plus le ventre de Dorea. « Rouge ? » « Rouge, c'était le jour de notre mariage. » « Noire ? » Elle avait senti ses joues rougir encore plus. « Noire. » avait répété Charlus avec une voix si grave que Dorea s'était levée brusquement pour éviter d'oublier toute retenue et lui sauter au cou. Un pas loin de lui n'était pas de trop. Elle avait attiré l'attention de ses voisins de tables. « Les commodités sont bien au premier ? » avait-elle soufflé à Fabian pour mettre un pas de plus entre Charlus et la boule de désir qui grossissait dans son bas-ventre. « Non, au rez-de-chaussée, je vais t'accompagner. » était intervenu Charlus. Son œil chocolat était encore plus brillant d'envie qu'une seconde plus tôt. Elle aurait dû s'en méfier, surtout à présent qu'elle commençait à comprendre l'impertinence du personnage. Elle avait à peine eu le temps de passer le seuil de la porte menant au large hall d'entrée, qu'elle s'était sentie poussée contre la porte du vestiaire. La bouche alcoolisée de Charlus s'était emparée de la sienne avec impétuosité, et seul un petit gémissement mi-apeuré, mi-satisfait avait franchi ses lèvres. « Charlus ! » avait-elle couiné en sentant la main de son mari faire remonter sa jambe autour de sa taille, faisant remonter sa robe longue de plusieurs centimètres. « Ma Dorea » avait-il grogné contre sa bouche en se pressant contre elle. Sa main était partie sous la robe, sur la peau fraîche de sa jambe qu'il avait réussi à brûler rien qu'en y enfonçant ses doigts rugueux. Quand la main bouillante s'était fait une place sur sa cuisse, elle était revenue à la réalité. « Charlus ! Mais arrête ! Nous sommes chez tes parents ! » « Il n'y a personne et je veux voir cette dentelle noire. » « Bon sang, Charlus ! » Bien sûr, ils avaient été surpris dans cette position tout à fait indécente. Bien sûr, ça n'avait été ni par un cousin ou une cousine de Charlus, pas même par Aristote Parkinson, ou Mrs Annabella Potter. Non, c'était par le frère de Charlus. Darius Potter. La seule personne qui aurait gêné encore plus Dorea, aurait été le vieux Priscus Potter. Et encore. « Tu n'as vraiment aucune tenue, Charlus. » avait marmonné Môssieur Darius Potter avec une grimace de dégoût. « Toi, tu en as trop ! » avait rétorqué Charlus en lâchant la jambe de Dorea. « Tu n'es qu'un animal. » avait renchérit Darius Potter. Charlus avait éclaté de rire. « Je suis un jeune marié ! » Dorea s'était enfermée dans la pièce à côté – qui se trouvait être les commodités. Elle avait continué d'entendre les éclats de rire de Charlus et la voix autoritaire de son frère aîné. Elle avait humidifié son mouchoir pour se rafraîchir sans détruire son maquillage.
Mais ce n'était pas tout. Elle était retournée dans la salle à manger quand les voix de Charlus et son frère s'étaient tues. Il n'y avait plus aucun homme dans la pièce, mis à part les cousins et petits-cousins de moins de quinze ans de Charlus. Elle en avait déduit qu'ils étaient allés dans le salon pour fumer du cigare et boire un verre de Whiskey-Pur-Feu entre hommes. Elle n'avait pas su vers qui se diriger et était resté figée sur place. Ambuela était avec sa mère, Falbala Fortescue. Mrs Potter avec la sienne, Mrs Fortescue Mère, auprès de qui Dorea n'avait pas du tout envie de se présenter à nouveau. Il restait l'autre cousine de Charlus, en grande discussion avec ce qui semblait être sa propre mère. Elle avait été sauvée par le petit Antony – ou Alfred, elle ne savait toujours pas – qui lui avait posé plein de questions sur sa famille bizarre, selon les mots de Charlus, avait-il précisé. Elle s'était promise d'éclaircir ce point avec Charlus, mais avait essayé de répondre posément au cousin de Charlus qui semblait être sa seule compagnie ce soir.
Puis les hommes étaient revenus, bras dessus, bras dessous pour Charlus et Aristote, ce qu'elle n'avait pas bien compris. Quant à la partie de Quidditch-Noël, Dorea préférait l'oublier. Charlus était si saoul qu'il avait manqué de tomber de son balai après s'être lancé dans une course de vitesse avec Aristote et elle-même avait du mal à se servir de la batte de batteur que lui avait mis Alexander dans les mains.
De plus en plus à fleur de peau, elle s'était affalée sur une chaise à côté de Mrs Annabella Potter, la tête entre les mains, priant pour aller dormir rapidement. Mais Charlus l'avait rejointe deux secondes plus tard, et avait commencé à jouer avec ses doigts, à frôler son cou du dos de sa main pour « enlever une poussière », à frôler sa poitrine pour la même raison, et Dorea, coincée entre Mrs Potter qui était elle aussi bien enivrée, Charlus qui avait les mains bien trop baladeuses alors qu'ils étaient en public, et Mrs Fortescue mère juste en face d'elle qui avait mis sa rancœur de côté pour lui faire la conversation, elle avait manqué d'éclater en sanglots. Ils étaient fous, complètement fous ces Potter, Dorea l'aurait juré mille fois.
Enfin, Ambuela avait dit qu'elle montait se coucher, et Dorea avait aussitôt proposé de l'accompagner. Et à nouveau, ses mots avaient été mal compris, elle avait rougi, elle avait perdu ses moyens, et elle se serait mise à pleurer si Ambuela n'avait pas vu son désespoir et l'avait prise en pitié – à tous les coups. Elle l'avait aidée à monter dans le silence – enfin du silence ! – et l'avait accompagnée jusqu'à la chambre qu'on lui avait assignée. « Tu te rends compte que Charlus est infernal, hein ? » avait soufflé Ambuela. Dorea s'était contentée de renifler pour cacher sa panique et les grosses larmes qui coulaient sur ses joues tant par la fatigue que par toutes les émotions et les malaises par lesquels elle était passée. « Ne t'inquiète pas. Quand vous aurez votre premier enfant, je pense qu'il se calmera. » avait-elle tenté de lui remonter le moral. « Peut-être. » avait-elle bafouillé pour toute réponse. « Et n'hésite pas à lui dire quand il dépasse les limites, il ne s'en rend pas compte. Tante Annabella lui a toujours tout passé. » « Je ne peux pas… Je ne peux pas vraiment protester… » « Bien sûr que si, tu peux ! Je ne dirai pas comme Aristote qu'il te manque de respect, mais il n'en est pas loin. Si tu ne lui dis pas maintenant ce que tu ne veux pas qu'il fasse, dans un mois ce sera trop tard, Dorea. »
Elle aimait bien qu'il soit plus léger et moins cérémonieux que la famille Black. Mais hier soir, cela avait été de trop.
Pire, une fois qu'elle avait rejoint la chambre qu'Ambuela lui avait indiquée être celle de Charlus, une fois qu'elle avait tant bien que mal enlevé sa robe pour se glisser dans une chemise de nuit longue, une fois qu'elle s'était presque endormie, Charlus était rentré, toujours éméché et s'était affalé sur elle. Elle l'avait repoussée en lui criant d'aller se laver parce qu'il sentait le Whiskey à plein nez. Il avait protesté, elle s'était cachée sous les draps en se répétant. Elle avait eu le temps de presque s'endormir avant qu'il ne revienne, et la réveille bel et bien en l'embrassant et la caressant. « Ma Dorea… » « Laisse-moi dormir ! » Elle s'était endormie deux secondes plus tard, alors que Charlus ne la touchait plus.
A présent, elle se rendait compte qu'elle s'était refusée à lui, alors qu'elle était son épouse et qu'il était son mari, qu'elle avait élevé la voix plusieurs fois contre lui, et qu'elle en était mortifiée… mais moins encore que l'attitude de Charlus la vieille.
Il n'était pas sortable ! Il n'était pas seulement impertinent et insolent : il était indécent ! Elle aimait l'impertinence, et elle pouvait la gérer. Mais l'indécence, ça, elle ne pouvait pas ! Pas en public du moins. En privée, pourquoi pas. Mais en public, jamais. Ou assez discrètement pour que personne ne s'en rende compte.
« Ma tête, grommela Charlus à côté d'elle. »
Elle pinça les lèvres et le regarda rouler sur le dos, la tête entre les mains.
« Tu as bu combien de verre hier soir ? dit-elle d'un ton grinçant.
-Quelques uns, marmonna-t-il en ouvrant difficilement un œil.
-Ben voyons, marmonna-t-elle. »
Elle glissa ses pieds hors du lit et se rendit dans la salle de bain attenante à la chambre pour aller lui chercher un verre d'eau. Elle le remplit au robinet et retourna s'asseoir sur leur lit.
« Bois un peu d'eau, ceci ne pourra te faire que du bien, marmonna-t-elle pour le faire ouvrir les yeux. »
Il ouvrit à nouveau un œil, puis se redressa en faisant rouler ses épaules. Il siffla le verre d'eau en quelques secondes.
« Merci, dit-il un peu plus distinctement.
-C'est normal, marmonna-t-elle en retour en croisant ses bras devant elle. »
Il massait ses tempes avec le bout de ses doigts pendant qu'elle attendait qu'il soit prêt à une discussion un peu près sérieuse. Elle ne savait pas bien par quoi commencer. Mais elle savait qu'elle pouvait le faire. Même Ambuela le lui avait dit. Et Ambuela incarnait le type de la jeune fille accomplie selon ce que Dorea en avait compris.
…
Voilà, c'était à Ambuela qu'elle pouvait poser des questions si elle n'arrivait pas à gérer un problème conjugal.
Bref.
« Tu es fâchée ? finit par lui demander Charlus en tournant la tête vers elle.
-Peut-être bien, marmonna-t-elle.
-C'est Noël, Dorea, je peux bien boire un peu trop ce jour-là, râla-t-il.
-Tu penses que je suis fâchée pour cela ? s'étonna-t-elle en arquant un sourcil maîtrisé.
-Tu… Tu n'es pas fâchée pour cela ? s'étonna Charlus.
-C'est ta tête et ton corps, tu fais ce que tu veux, dit-elle en haussant les épaules.
-Où est le problème alors ? C'est parce que j'ai voulu me battre en duel contre Parkinson ?
-Ceci, c'était peu de choses, fit-elle sans décroiser ses bras. Si tu veux le faire, ce serait mieux que tu le fasses en dehors d'un repas de famille, ce sera plus commode pour tout le monde. Mais ça te regarde. Même si ta cousine ne te le pardonnerait pas. Et ce serait dommage. Ambuela est une personne agréable.
-Mais… reprit Charlus en clignant des yeux sous le coup de la perplexité. Ce sont les propos de ma Grand-Mère, alors ?
-Ta Grand-mère est une vieille bique, tu l'as dit toi-même. Elle a ravalé sa frustration et m'a parlé aimablement plus tard dans la soirée.
-Mon frère t'a insultée à nouveau ? demanda-t-il en se redressant, son visage marqué par une véritable inquiétude.
-Non, je crois que c'est plutôt toi qu'il a traité d'animal lorsqu'il nous a surpris à nous embrasser dans le…
-On ne faisait pas que s'embrasser, intervint Charlus avec un sourire moqueur.
-Exact, marmonna-t-elle d'un ton sec. Et ceci te fait rire ?
-Mon frère est un frustré. Il est juste jaloux de ma superbe épouse dont j'ai pu voir la culotte en dentelle noire. »
Le rouge lui monta aussitôt aux joues et elle serra les dents. Elle ne se rappelait pas avoir un jour fixé quelqu'un avec autant de colère. Charlus dut se rendre compte qu'elle ne riait pas du tout puisque son sourire impertinent fondit en une grimace.
« C'est parce que mon frère a vu ta jambe nue et un morceau de ta culotte que tu es fâchée ? lui dit-il avec appréhension.
-Si ce n'était que ça ! explosa-t-elle. »
Il la fixa, interdit, pendant qu'elle arpentait hâtivement la chambre d'adolescent de Charlus. Elle devait trouver les mots pour lui faire prendre conscience de la façon dont il l'avait mise mal à l'aise. Elle ne devait pas le vexer, mais essayer d'obtenir ce qu'elle voulait sans pour autant qu'il se montre distant et froid avec elle en public. Juste… Elle voulait simplement trouver le juste milieu.
« J'aime ton impertinence. J'aime même ton insolence, commença-t-elle.
-Mais, avança-t-il avec méfiance en fronçant les sourcils.
-Mais pas ton indécence. »
Elle avait exactement fait ce qu'elle ne voulait pas. Elle avait lâché une bombe de ce ton sec et froid que Lucretia lui avait dit être méprisant.
« Mon indécence ? répéta Charlus en sautant du lit pour se poser devant elle, les bras croisés.
-J'aime quand tu mets ton bras autour de ma taille en public, j'aime même quand tu m'embrasses sur la joue malgré les tierces personnes qui peuvent nous entourer. J'aime…
-Viens-en au fait. Dis-moi plutôt ce que tu n'aimes pas, la coupa Charlus. »
Son visage était impénétrable. Elle ne savait pas bien s'il était contrarié ou attentif. Elle n'osa plus dire un seul mot pendant les longues minutes où il la fixa. Le chocolat de ses yeux ne pétillait plus, et le rose de ses lèvres avait blanchi.
« Ne… Ne te fâche pas, s'il te plaît, dit-elle avec hésitation en baissant les yeux. Mais même Ambuela m'a dit que je pouvais…
-Vas-y, l'encouragea-t-il en remontant son visage d'un doigt impérieux sous son menton. »
Son visage était toujours aussi froid et lisse. Ses traits secs ne lui avaient jamais paru aussi durs. Elle humidifia ses lèvres en cherchant ses mots.
« Ne m'embrasse plus, s'il te plaît.
-Tu ne veux plus que je t'embrasse ? s'exclama-t-il avec effarement.
-En public ! Je veux dire, ne m'embrasse pas devant ta famille, cela me gêne horriblement ! dit-elle précipitamment. Ou juste sur la main – ou même sur la joue mais pas trop longtemps. »
Un sourire réapparut progressivement sur son visage pour le plus grand soulagement de Dorea.
« Ce n'est que cela ? demanda-t-il en haussant un sourcil amusé.
-Et tes mains sont un peu trop… audacieuses aussi. Et plaisanter sur les articles de Sorcière Hebdo, sur cette rumeur de grossesse, franchement, je n'aime pas beaucoup ça. Et puis attends qu'on soit seuls pour regarder ma culotte ! dit-elle encore plus vite. Tu n'avais qu'à me pousser dans le vestiaire pour nous isoler, franchement, cela n'aurait pas été bien compliqué. »
Le rire grave et chaud de Charlus la coupa dans sa lancée. Elle arrêta de tordre ses mains entre elles et releva le nez vers lui.
« C'est vraiment le public potentiel qui t'ennuie, comprit-il enfin en souriant. »
Son sourire était d'ailleurs un peu idiot cette fois. Mais passons.
« C'est cela.
-C'est vraiment une question de pudeur alors.
-Je pense, reconnut-elle.
-Très bien, il me semble que j'ai compris, conclut-il en venant simplement la prendre dans ses bras. »
L'étreinte demeura très simple et même… chaste. Et pourtant, Dorea n'avait jamais été aussi paisible depuis des semaines. La main droite de Charlus était posée derrière sa tête, au bord de son cou, et ses doigts maintenaient le visage de Dorea contre son torse. Sa main gauche s'était perdue dans son dos pour l'empêcher de s'éloigner de lui. Le souffle chaud de Charlus se perdait dans sa nuque, la faisant frissonner. Elle se blottit un peu plus contre lui, et posa ses mains à plat contre son torse. La boule qu'elle avait dans la gorge depuis le réveil glissa le long de sa trachée pour répandre une agréable chaleur dans son corps. Tout son corps était enfin apaisé grâce à la réaction de Charlus… Comment c'était possible, ça, qu'elle ait autant craint de lui parler ? de lui demander de se montrer un peu moins tactile avec elle en public ? alors qu'elle se savait dans son droit ?
« Tu as tout de même passé une bonne soirée ? finit par lui demander Charlus contre la peau de sa nuque. »
Il déposa un léger baiser sur la peau que son souffle venait de faire frémir.
« Tu as failli tomber de ton balai, bafouilla-t-elle sans comprendre pourquoi elle avait pensé à cela en premier.
-J'en ai vu d'autres, souffla-t-il avant de l'embrasser à nouveau aussi furtivement et elle frémit une deuxième fois.
-C'est mon sortilège qui t'a fait remonter sur le balai alors que tu t'y raccrochais seulement par une main, rappela-t-elle la voix de plus en plus faible.
-Oh.
-Et puis tu étais tellement ivre que tu as dû t'y reprendre à trois fois avant de monter sur ton balai sans t'écraser les fesses par terre, poursuivit-elle.
-C'est mieux que la dernière fois alors. J'étais tombé cinq fois à Noël dernier, éclaircit-il comme elle ne répondait pas.
-Et tu t'en vantes, se désespéra-t-elle en enfouissant son nez dans son cou. »
Elle prit une grande inspiration, et l'odeur si brute et virile de Charlus liquéfia la boule d'angoisse qui s'était à nouveau formée dans sa gorge. Un fond d'eau de Cologne était camouflé par un parfum plus tenace qui ressemblait à celui du cirage et du bois.
« J'ai l'impression que j'ai à me faire pardonner, souffla-t-il en la serrant un peu plus fort contre lui.
-Tant que tu te montres un peu moins indécent en public à l'avenir, tout est en ordre. »
Se faire pardonner ? Merlin, elle n'en demandait pas tant, même si l'idée qu'il en sente le besoin lui plaisait beaucoup. Peut-être un peu trop. Comme cette position pleine de tendresse dans laquelle il les avait installés, et son souffle doux que ses lèvres accompagnaient parfois jusqu'à la peau de son cou.
« Tout de même, j'ai l'impression que tu es passée par toutes les émotions hier soir, reconnut-il. Je t'avais prévu une petite surprise pour le nouvel an. En soi, je ne l'ai pas organisée pour me faire pardonner de quoi que ce soit, mais je te l'annonce maintenant pour te redonner le sourire. Tu veux savoir ?
-Dis-moi, accepta-t-elle sans s'éloigner de ses bras.
-Comme j'avais cru comprendre que tu préférais les petits comités en règle générale, j'ai simplement convié mon meilleur ami Ignatius chez nous pour le Nouvel an ainsi qu'une amie à toi. »
La douce chaleur qui siégeait dans son ventre et dans ses membres depuis quelques instants s'intensifia en comprenant qu'il avait organisé cela rien que pour elle. Toute cette attention la faisait se sentir si légère qu'elle sentit ses lèvres s'étirer contre le cou de Charlus sur lequel elles s'étaient déposées.
« Tu ne dis rien ? Tu n'es pas surprise ? reprit Charlus.
-Ton meilleur ami avait vendu la mèche, souffla-t-elle sans y penser parce qu'elle volait vers le paradis.
-Par Godric, il est encore pire que moi ! Il ne sait pas tenir sa langue ce Strangulot ! pesta Charlus. Et t'a-t-il dit laquelle de tes connaissances j'avais invitée ?
-Non, il ne l'a pas fait, reconnut-elle sans perdre son sourire car cela lui importait peu tout compte fait.
-Comme j'avais pensé que ta petite-cousine Lucretia pourrait te manquer, je me suis arrangé avec ton cousin Arcturus, le père de Lucretia, et il a même accepté qu'elle reste dormir chez nous ce soir-là. Alors, cela te fait-il plaisir ? »
Elle ne le laissa pas finir et entoura son cou de ses bras pour se serrer contre lui. Elle l'embrassait déjà comme une folle lorsqu'elle s'en rendit compte. Charlus, lui, avait très bien compris ce qu'elle faisait sans avoir besoin de plus d'explications. Il en avait même compris un peu trop et un peu plus qu'elle puisqu'il les fit tomber sur le lit à baldaquin la seconde d'après. Dorea s'écrasa sur le dos dans un couinement de surprise et découvrit Charlus à quatre pattes au dessus d'elle, son sourire insolent et provocateur revenant à la charge.
« J'en déduis que cela te fait plaisir, lui dit-il d'une voix plus rauque qu'ordinaire.
-Immensément, reconnut-elle en hochant la tête. »
Il plongea à son tour sur ses lèvres pour les dévorer de baisers. Dorea serait tout à fait entrée dans une de ces séances câlines qu'elle appréciait de plus en plus, si les mains audacieuses de Charlus n'étaient pas revenues à la charge.
« Charlus, bafouilla-t-elle en tenant de se redresser. Nous sommes chez tes parents, nous…
-On s'en fout, grogna-t-il.
-Il est plus de neuf heures et demie, le petit-déjeuner…
-Personne ne se lèvera avant onze heures aujourd'hui.
-Mais…
-La porte est fermée et personne ne l'ouvrira. S'il te plaît, ma Dorea, reprit-il laborieusement en cessant de l'embrasser.
-Tu… Tu es sûr que personne ne saura et ne viendra pendant qu'on… qu'on fait ça ? dit-elle tout en se flagellant mentalement alors qu'elle sentait à nouveau son ventre se tendre agréablement.
-Qu'on fait l'amour ? insista-t-il en retrouvant toute son assurance.
-C'est ça, acquiesça-t-elle en rougissant plus vite et plus fort qu'une braise incandescente.
-Dis-le, s'il te plaît, souffla-t-il de cette voix rauque qu'il n'avait que lorsqu'il lui faisait l'amour.
-Pardon ?
-Faire l'amour.
-Faire… Mais pourquoi ?
-Pour le plaisir. »
Sa gorge était déjà sèche comme un pruneau, sa langue maltraité entre ses dents et ses joues deux pivoines bien rouges. Et il voulait en plus qu'elle dise ces mots-là ? Mais il voulait qu'elle se transforme en torche humaine sous le poids de la gêne ?
« Faire l'amour, murmura-t-elle en regardant son regard chocolat pétillant exploser en un millier de paillettes d'or. »
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Quand une demi-heure ou une heure ou… bref, quand après un certain temps passé à s'occuper de la manière la plus évidente qui soit, Charlus s'éloigna d'elle pour s'allonger sur son lit, Dorea vint d'office retrouver le creux de ses bras et son torse chaud. C'était la première fois, parmi toutes les fois où ils s'étaient adonnés à cette activité, qu'elle l'avait fait et ce, d'une manière toute spontanée. Le frisson qui la parcourut et la fit se blottir un peu plus contre son mari quand Charlus passa la main dans son dos, la surprit plus encore et elle fixa un point au dessus d'elle pour en trouver la raison.
« Tu regardes mon œuvre d'art ? demanda Charlus en embrassant son front.
-Comment ? bafouilla-t-elle en quittant le plafond des yeux pour poser son regard sur le visage aux traits amusés de Charlus.
-Le plafond, lui indiqua-t-il avec un signe du menton. »
Elle s'arracha à l'étude du profil de Charlus, droit, fier, rieur et sûr de lui pour se pencher sur la contemplation du plafond… vert. Elle plissa les yeux, et eut même un mouvement de recul en apercevant des petits points rouges, jaunes, bleus et vert plus foncé bouger en tout sens dessus.
« Mais qu'est-ce qu'a ton plafond ? demanda-t-elle avec une curiosité mal dissimulée. »
Le rire qui fit vibrer la cage thoracique de Charlus secoua la tête qu'elle avait blottit dessus. Il resserra sa prise sur elle, posa même un baiser sur son front avant de répondre.
« Le plafond est vert, dit-il en levant sa main libre pour faire un grand cercle dans le vide au dessus d'eux. Des points de quatre couleurs – rouges, verts, jaunes et bleus – dispersés çà et là. Ces quatre couleurs que l'on retrouve sur chacun des côtés près du mur… Cela ne te rappelle rien ? »
Ces quatre couleurs… Tout ce vert…
« Le stade de Quidditch de Poudlard, comprit-elle avec émerveillement. Tu as fait représenter le stade de Quidditch de Poudlard dans ta chambre !
-J'ai dessiné le stade de Quidditch de Poudlard sur le plafond de ma chambre d'enfant, corrigea-t-il. Et si tu l'as reconnu, c'est que je ne suis pas un si piètre dessinateur que cela, commenta-t-il en riant.
-C'est toi qui l'as fait ? s'étonna-t-elle.
-Bien sûr. Je l'ai commencé lorsque je suis rentré de mes premières vacances de Noël. Je l'ai terminé à la fin de la quatrième année. Mon père s'étonnait de voir ses pots d'encre disparaître, commenta-t-il avec désinvolture.
-Tu as fait tout ça à la main ? fit-elle avec stupéfaction.
-Non. A la plume, ma Dorea, fit-il. »
Lorsqu'elle tourna à nouveau la tête vers lui, il avait de nouveau cet air malin et fier de lui au visage.
« Tu es vraiment un acharné du Quidditch, reconnut-elle en souriant.
-Je suis passionné, ne confondons pas tout, corrigea-t-il. Allez, levons-nous avant que ma mère n'envoie mon frère frapper à la porte. »
Dorea se redressa pour permettre à Charlus de quitter le lit. Elle le regarda remettre sa robe de chambre et chercher une tenue propre pour aujourd'hui, tout à fait perdue dans ses pensées. Elle n'avait jamais cherché à décrire ce qu'elle ressentait. Elle n'en avait jamais trouvé l'utilité. Elle savait qu'elle aimait Lucretia parce qu'elle aimait passer du temps avec elle et parce qu'elle se réjouissait de toutes les bonnes choses qui arrivaient à sa cousine. Elle savait qu'elle aimait sa mère qui lui avait tout appris. Elle savait qu'elle aimait son oncle Arcturus parce qu'elle s'en sentait écoutée et comprise. Elle savait qu'elle aimait sa sœur Cassiopeia même si elles partageaient peu de choses. C'était sa sœur. C'était sa famille. Sylvestra était son amie et sa confidente, Callidora sa cousine un peu idiote mais légère et avec qui on pouvait rire pendant des heures. Quant à Charlus… D'accord, Charlus était son mari. Mais elle n'était pas seulement fière d'avoir pour époux quelqu'un d'aussi important socialement. Sa prestance, sa façon d'être, son impertinence et sa façon de plaisanter avec elle réveillaient en elle l'adolescente pleine de rêves qu'elle avait été. Elle avait à nouveau l'impression qu'un homme la regardait comme une femme sans pour autant se sentir supérieur à elle, et sans pour autant chercher à la faire agir selon ses souhaits. Est-ce que… Est-ce que c'était de… de l'amour ? Non, impossible. Elle mélangeait tout. C'était une forme d'amitié à laquelle on accédait par le mariage, bien sûr.
« Dorea ? l'appela Charlus. »
Elle releva les yeux de ses pieds pour les poser sur le visage inquiet de Charlus. Ses yeux chocolat pétillant la fixaient avec attention et la flamme dans son cœur se gonfla. Qu'est-ce qui lui arrivait ? Qu'est-ce que c'était cet élan de joie écrasé par une chape d'angoisse ?
« Dorea ? Tout va bien ? insista-t-il en s'asseyant à côté d'elle. »
Pourquoi sa mère lui avait-elle toujours dit qu'un mariage paisible et prospère se faisait sans amour, mais avec une compatibilité précise des caractères ? Pourquoi son père lui avait-il dit d'obéir à Charlus plus encore qu'elle lui obéissait à lui ? Pourquoi lui avait-il dit qu'elle devait servir Charlus, s'occuper de sa maison, lui donner un héritier dans les plus brefs délais, le laisser lui faire ce qu'il voulait sans protester, accepter qu'il la corrige si elle le décevait, n'élever le ton en aucune circonstance, ne jamais le contredire, ne…
« Est-ce que tous les hommes sont comme toi ? demanda-t-elle dans un souffla sans le faire exprès.
-Comment ? s'étonna-t-il.
-Non, rien, je n'ai rien dit, bafouilla-t-elle en triturant ses doigts entre eux.
-Eh bien, je suis le seul comme moi, reprit-il nerveusement.
-Oui mais… est-ce que c'est normal que… que tu me laisses te contredire et rire un peu de toi ? Est-ce que… Est-ce que tu ne devrais pas… me gifler lorsque je le fais ou… ou autre chose. Et est-ce que… Tu… Tu me fais beaucoup… l'amour et… Est-ce que c'est… Je n'ai pas eu l'impression que c'était seulement pour que je te donne un fils mais parce que tu aimais ça et… »
Elle n'arrivait plus à parler à présent qu'elle avait mis toutes ses interrogations devant lui. Elle avait peur qu'il lui rie au nez, qu'il lui dise que les premiers jours de mariage avaient leurs petites particularités et que tout rentrerait bientôt dans l'ordre. Elle avait peur que son père ne lui ait pas tout à fait menti et de s'être bercée d'illusions depuis cinq jours. Parce qu'elle croyait vraiment que Charlus n'était pas comme son père le lui avait décrit, elle avait vraiment cru un bref instant que son père lui avait menti, l'avait séquestrée et manipulée, comme Sylvestra le lui avait dit… mais dans quel but ?
« Dorea, ma Dorea, qui t'a mis en tête des idées pareilles ? lui répondit Charlus en s'emparant de ses mains. Pourquoi devrais-tu t'empêcher de me contredire ?
-Tu es l'homme, bafouilla-t-elle alors que sa gorge se serrait encore plus.
-Je t'en prie, nous ne parlons pas d'acheter un dragon mais de petites choses du quotidien, relativisa Charlus. Dorea mon amour, pourquoi voudrais-tu que je te gifle ? Tu n'es pas une enfant, tu n'as pas besoin d'être grondée, surtout pas par moi et surtout pas pour avoir ri en me voyant essayer de ranger mes affaires, rappela-t-il en riant doucement avec elle.
-Et… et l'amour ? demanda-t-elle avec soulagement.
-Ma parole, maintenant que je te l'ai fait dire une fois, on ne t'arrête plus, se moqua-t-il avec une douceur qu'il ne lui avait pas encore montrée alors qu'elle se sentait rougir violemment. Mon objectif n'était pas de te mettre enceinte, je n'y ai même pas pensé, reconnut-il.
-Ah oui ? lui dit-elle avec soulagement.
-Hum, j'avais surtout très envie de toi, Dorea mon amour. »
Ses yeux s'écarquillèrent sous le coup de la confession de Charlus, de son sourire impertinent et de son sourcil arqué avec défi.
« Envie de… qu'est-ce que tu veux dire par là exactement ? demanda-t-elle la gorge sèche, soudain peu certaine de ce qu'elle entendait.
-Tu ne connais pas l'expression avoir envie de quelqu'un, ma Dorea ? lui demanda-t-il avec une provocation à peine dissimulée.
-Je… Je ne suis pas sûre, reconnut-elle difficilement.
-J'avais envie de te sentir contre moi, expliqua-t-il en s'emparant d'une de ses mèches de cheveux pour l'enrouler autour de son doigt.
-Contre toi… répéta-t-elle, hypnotisée par ses yeux bruns.
-Tout contre moi.
-Tout contre toi…
-Au plus près de moi.
-Au plus… oh. Oh ! Ah… ah oui ? »
Qu'est-ce qu'elle était idiote, Merlin, enterrez-la six pieds sous terre ! Envie d'elle… Envie de... Et dire qu'elle lui avait fait expliquer ça. Elle enfonça son visage dans ses mains pour cacher les rougeurs de ses joues.
« Oh oui, reprit Charlus.
-Je sais que tu te retiens de rire, couina-t-elle dans ses mains.
-Tu es adorable.
-C'est bien la première fois qu'on me dit ça, couina-t-elle un peu plus.
-Tu ne l'es qu'avec moi, ce que j'apprécie de plus en plus, reconnut-il.
-Tant mieux, couina-t-elle encore une fois. »
Il explosa bel et bien de rire. Le lit reprit un peu de hauteur lorsqu'il se leva. Elle le sentit déposer un baiser sur sa tempe qui l'apaisa un peu.
« Tu te prépares ? Nous allons finir par être attendus, lui proposa-t-il. »
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Charlus lui tint la porte de sa chambre pour qu'elle passe devant lui. Le sourire insolent qu'il lui renvoya la fit rougir et elle se demanda pour la première fois si on voyait sur son visage ce qu'ils avaient fait ce matin, et qu'il ne l'avait pas seulement fait par… devoir, ou quelque chose comme ça. Elle vint prendre son bras lorsqu'il repassa devant elle. Le sourire qu'il lui offrit la fit se sentir toute chose, encore plus que les autres fois.
« Nous sommes au deuxième étage, se mit à parler Charlus, où se trouve ma chambre, celle de mon frère et trois autres, que ma mère a sûrement attribuées à Ambuela et son mari, Tante Falbala et Oncle Willem, et enfin Alexander, Alfred et Antony. Les autres sont sûrement allés dormir chez mon Oncle Richard, le petit frère de ma mère. Il habite de l'autre côté de Godric's Hollow. »
Elle hocha distraitement la tête.
« Au premier, il y a deux chambres, celle de mes parents et celle de mon grand-père. Il y a aussi le bureau et la bibliothèque. Ah et… »
Mais qu'est-ce qu'il parlait, nom de nom. Heureusement qu'elle appréciait le timbre de sa voix et qu'elle l'écoutait comme une musique, sinon elle aurait dû se lancer des Assurdiato à répétition. Elle hocha vaguement la tête à nouveau en se demandant quand est-ce qu'ils rentreraient et qu'elle aurait enfin un peu de silence autour d'elle.
« Bonjour Maman ! s'exclama Charlus en se libérant de son bras. »
Elle regarda son mari se précipiter à la table de la salle à manger sur sa belle-mère. Mrs Annabella Potter sursauta et sa main, qui retenait sa tête, glissa de la table. Elle manqua de se cogner le menton dans sa tasse de thé.
« Ne parle pas si fort, chuchota Mrs Annabella Potter en grimaçant. Ça tape là-haut, ajouta-t-elle en désignant sa tête.
-Tu as abusé sur l'hydromel hier, Maman, se moqua Charlus en s'asseyant en face de sa mère. Viens Dorea ! »
Elle s'avança jusqu'à la place que lui désignait Charlus. Il n'y avait encore personne d'autre qu'eux trois à la table du petit-déjeuner. Petit-déjeuner qui devenait le déjeuner au vu du midi-tapante qui fit pleurer les oreilles de Mrs Annabella Potter. Mr Potter transplana la seconde d'après derrière son épouse et s'assit à côté d'elle. Il voulut lui embrasser la joue, elle se dégagea en jurant tout bas. Dorea demeura un instant stupéfaite : ils se levaient à midi, et Mrs Potter refusait un baiser à Mr Potter. Ces Potter…
« Tu as encore trainé au lit, commenta la voix sèche de Darius Potter qui entrait dans la pièce.
-Et toi, tu travailles même le jour de Noël, répliqua Charlus en servant une tasse de thé à Dorea.
-Moi au moins, je fais quelque chose d'utile pour la société, fit avec acidité Darius Potter.
-Moi aussi ! Je prends des vacances bien méritées après avoir fait parvenir le Club de Flaquemare en tête du championnat de Grande-Bretagne !
-Je t'en prie ! fit Darius Potter avec un mépris flagrant. Je n'appelle pas faire quelque chose d'utile pour la société que voler après une balle !
-Il suffit Darius ! intervient Mrs Annabella Potter.
-Maman, reconnais au moins que…
-Que vous avez un besoin de reconnaissance démesuré ? intervint Dorea avec exaspération. »
Darius Potter vrilla ses yeux bruns – mais pas du tout les mêmes que Charlus, hein – sur elle. Il ouvrit la bouche pour répliquer quelque chose, la referma, l'ouvrit à nouveau, mais ne put rien dire puisque Charlus se mit à ricaner.
« Merci, ma Dorea, j'aime beaucoup t'entendre voler à mon secours, commenta-t-il avant de lui embrasser bruyamment la joue.
-Je ne vole pas à ton secours, je ménage un peu de silence à ta mère et moi, marmonna-t-elle en essayant de ne pas rougir. »
Cette fois-ci, ce fut le rire mal étouffé de Mr Robertus Potter que perçut Dorea. Charlus la dévisageait avec de grands yeux, Darius Potter continuait de la regarder en ouvrant et fermant la bouche comme un poisson hors de l'eau, et Mr Robertus Potter pouffait comme un petit enfant.
« Dorea, je vous aime, commenta-t-il en arrêtant de tenter de camoufler son éclat de rire par une toux pour s'esclaffer bruyamment.
-Pardon ? s'offusqua-t-elle en virant à coup sûr à l'écarlate.
-Vous avez réussi à faire taire mes deux fils de si bon matin ! Permettez que je vous embrasse ! »
Sans qu'elle ne lui ait donné la permission de quoi que ce soit, Mr Robertus Potter se leva de sa chaise et vint lui embrasser le front avec cérémonie, lui broyant presque les mâchoires entre ses mains maladroites.
Cette fois-ci elle en était sûre, ils étaient fous ces Potter.
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Lorsque Charlus eut fini de bouder – pour elle ne savait quelle raison – il se remit enfin à parler. Si plus tôt elle aurait voulu qu'il fasse un peu place au silence, qu'il se mure dans le mutisme avait quelque chose d'intriguant. C'était étrange de le voir rester si calme et muet.
« Qu'est-ce que tu voudrais faire aujourd'hui ? lui demanda-t-il en penchant la tête vers elle pour que ses parents et son frère attablés en face d'eux ne les entendent pas. »
La question la surprit tellement qu'elle se contenta de cligner des yeux.
« Après la remise des cadeaux ? bafouilla-t-elle. »
Il ne lui avait encore jamais posé cette question. Les jours précédents, il avait très bien su ce qu'il voulait qu'ils fassent – hum hum – et elle l'avait approuvé. Quant à la période avant son mariage, c'était rare que sa mère la laisse plus d'une heure sans rien faire. Soit Violetta Black l'envoyer travailler son piano, soit elle la priait de lire tel ou tel livre à la dernière mode – tels ceux de Maléficia Nott… - soit elle lui demandait de poursuivre son étude. Dans tous les cas, si son père ne s'en mêlait pas en lui donnant d'autres directives, c'était sa mère qui lui indiquait ce qu'elle devait faire. Et Dorea n'avait jamais pensé à ne pas suivre les demandes de sa mère.
« Nous avons ouv… Zut, tu étais montée te coucher avec Ambuela lorsque nous avons ouverts les paquets, se rappela Charlus en claquant des doigts. J'ai laissé tes paquets sous le sapin avec ceux d'Ambuela. Tu n'auras qu'à les ouvrir avec elle lorsqu'elle sera descendue. Alfred, Antony, Dallàn et Cormack ne tenaient plus en place, mon grand-père a fini par céder.
-Tu as ouvert le paquet que je t'ai offert alors ? demanda-t-elle avec un pointe d'angoisse.
-Je l'ai ouvert, en effet, fit-il avec un sourire de connivence. Comment as-tu pu te souvenir du nom de Basil Horton alors que je ne te l'ai dit qu'une seule fois ?
-J'écoute ce que tu me dis, lui répondit-elle en haussant une épaule. Et… Et le livre te plaît ? demanda-t-elle avec hésitation. Je veux dire, je sais qu'un livre est un cadeau assez… banal, mais en même temps, si on le choisit bien, il peut devenir très personnel et très intime. Je ne sais pas si tu lis beaucoup, mais je lis énormément alors… voilà. »
Elle chercha quelque chose dans son visage qui puisse lui indiquer que la biographie de Basil Horton qu'elle avait trouvée chez Fleury et Bott lui avait plu, mais il se contentait de garder son sourire en coin provocateur.
« Alors ? insista-t-elle comme il ne semblait pas disposé à lui répondre.
-Alors bien sûr que ton cadeau m'a plu, reprit-il en attrapant sa main. On ne m'avait pas offert de livres depuis… depuis très longtemps, reconnut-il en souriant. Ma mère s'est moquée de moi, dit-il plus bas.
-Parce que tu ne lis pas beaucoup ? comprit-elle. Je pourrais te le lire, si tu préfères ou…
-Eh, je ne lis pas beaucoup, mais je serai très heureux de lire la biographie de Basil Horton, répliqua-t-il. Je crois surtout qu'on me prend pour un imbécile depuis que je suis Attrapeur de métier, avoua-t-il plus bas en faisant la moue. Mais ce que j'ai préféré, c'est la dédicace que tu m'as écrite. « Il ne manque plus qu'un cadre pour l'autographe ». C'était très bien trouvé.
-Je ne savais pas vraiment quoi écrire, reconnut-elle avec une grimace contrite.
-C'était très bien je te dis. Alors, qu'aimerais-tu faire cette après-midi ? »
Elle humidifia ses lèvres pour chercher une réponse appropriée. Elle avait pensé qu'ils passeraient toute la journée ici, à Godric's Hollow, avec la famille de Charlus, puisqu'ils avaient pris la peine de dormir sur place. Et puis, elle ne savait pas bien ce qu'elle pourrait faire avec Charlus.
« Comme tu veux, ne trouva-t-elle qu'à répondre.
-Si ça ne tenait qu'à moi… commença-t-il en jouant des sourcils. »
Elle plissa les yeux avant de plonger le nez dans sa tasse de thé pour cacher ses joues rouges.
« Tu ne penses qu'à ça, siffla-t-elle entre ses dents derrière sa tasse. »
Son éclat de rire fit grimacer Mrs Annabella Potter en face d'elle.
« Charlus, pas si fort, se plaignit Mrs Potter.
-Oui Maman, répondit-il avec nonchalance. Que dirais-tu de visiter Godric's Hollow avec moi ? J'ai besoin de me dégourdir les jambes. Nous serons rentrés pour dîner.
-Très bien, approuva-t-elle. »
Elle se tartina un toast en écoutant Charlus lui lister tous les endroits qu'il voulait lui faire visiter dans le village. Il en était à tel coin de rue précis où il y avait telle inscription précise, lorsqu'Ambuela entra dans la salle à manger suivie de son mari.
« Bonjour, les salua-t-elle avec son joli sourire. Charlus, tu es déjà levé ? s'étonna-t-elle en allant s'asseoir à côté de lui, suivie de Parkinson.
-Dorea était réveillée, répondit Charlus du tac au tac.
-Oh je me doute que ce n'est pas pour nous que tu t'es levé.
-J'admire ton réalisme.
-N'est-ce pas ?
-Chut, supplia Mrs Potter en se massant les tempes. »
Charlus et sa cousine se sourirent avant d'entamer une discussion à voix basse. Dorea s'en désintéressa rapidement pour réfléchir à toutes les lectures qu'elle avait laissées en plan depuis plusieurs semaines et qu'il lui tardait de reprendre. Il y avait le livre de Défense qu'Alfonso Fontano lui avait dédicacé, le livre d'Agatha Zemomy sur la Magie égyptienne antique qu'elle voulait reprendre, et bien sûr, il y avait les dernières lettres de Donkor qu'elle n'avait pas osé ouvrir. Elle les avait reçues après que son père avait brûlé sa correspondance et eut jugé inconvenant qu'elle se fût permise une correspondance épistolaire avec un homme. Il y en avait trois, une pour chaque mois de ses fiançailles. Est-ce qu'elle pouvait lui répondre à présent ? Fallait-il qu'elle en parle à Charlus ? Ou fallait-il qu'elle les brûle et qu'elle oublie son ami de longue date ? L'idée d'en parler à Charlus la rendait malade de peur. Elle craignait qu'il s'emporte et qu'il la croie infidèle, comme son père, mais aussi sa mère, le lui avaient prédit. Le faire en cachette lui paraissait impossible, et dangereux. Si Charlus le découvrait, il pourrait penser qu'elle avait des raisons de cacher cette correspondance et…
« Dorea ! »
Elle sursauta, sortit de ses pensées et se tourna vers Charlus. A l'évidence, il attendait une réponse de sa part. Mais alors à quelle question, c'était justement la question…
« Je te demande pardon ? demanda-t-elle le plus calmement possible.
-Parkinson te parlait, lui dit-il. »
Comme il ne se formalisa pas de son manque d'attention, elle fit mine que tout était sous contrôle et pencha la tête pour rencontrer le regard froid d'Aristote Parkinson.
« Tu es toujours autant avec les gens qui t'entourent, à ce que je vois, fit le meilleur ami de son frère d'une voix moqueuse. Bref. Ton frère essaie de te contacter depuis trois jours mais tous ses parchemins sont restés sans réponse.
-Mon frère m'a envoyé une lettre ? s'étonna-t-elle franchement.
-Une dizaine apparemment. Tu n'as pas déménagé, Potter ? Ambuela avait toujours la bonne adresse, non ?
-Tout à fait, répondit Charlus. »
Son genou se mit à tressauter sous la table, faisant bruisser la nappe dans un chuintement désagréable. Dorea dut se retenir de poser sa main sur sa cuisse pour le faire cesser ces bruits parasites.
« Tu aurais pu lui répondre, Dorea. Votre père est vraiment mal en point, et cela ne s'arrange pas.
-Pardon ? s'étonna à nouveau Dorea. Mais… Mais je n'ai reçu aucune lettre ! Mon père toussait au mariage, et Sylvestra et sa grand-mère elles-mêmes m'ont dit qu'il était apparemment malade, mais…
-Ecoute, je ne fais que te transmettre le message de ton frère, fit Aristote Parkinson avec agacement. Tu ne lui aurais pas pris son courrier, Potter, tout de même ?
-Pour qui me prends-tu, Parkinson ? s'offusqua Charlus par dessus le soupir exaspéré d'Ambuela.
-Pour le gamin que tu es, Potter, marmonna Parkinson. Où sont ces lettres dans ce cas ?
-Je n'en… Strangulot, se coupa Charlus en grimaçant. Toutes les lettres qui arrivent chez moi sont d'office laissées dans une boîte à l'entrée.
-Pardon ? s'étonna Dorea. Quelle drôle d'idée ! Donc tu as bien pris mon courrier ! comprit-elle furibonde.
-Non, mais non, Dorea ! protesta-t-il. C'est ce que les Moldus appellent une boîte aux lettres, c'est très pratique ! Je reçois beaucoup de courriers inutiles de fan, entre autre. Les hiboux les déposent dans cette boîte aux lettres, et une fois par mois, je leur réponds, c'est tout ! Il n'y a que les hiboux de mes parents, d'Ambuela, d'Ignatius et d'amis que je n'ai pas soumis à ce sortilège et…
-Et mon courrier, alors ? insista-t-elle.
-Il doit être dans la boîte…
-Ta boîte de lettres, d'ac…
-Boîte aux lettres, ma Dorea, et non…
-Bref ! Donne-moi mon courrier ! S'il te plaît, ajouta-t-elle précipitamment en se rendant compte qu'elle avait élevé la voix.
-Va plutôt voir ton père, lui conseilla Parkinson. Pollux m'a dit hier que c'était de pire en pire. »
Elle ne quitta pas Charlus des yeux, craignant qu'il lui fasse un quelconque reproche sur le ton qu'elle avait employé. Mais il se contenta d'hausser les épaules.
« Nous irons lorsque tu auras ouvert tes paquets cadeaux, trancha-t-il. Enfin, si tu le veux.
-Très bien, accepta-t-elle. »
La seconde d'après, des cris d'enfants retentirent derrière elle. Depuis l'extérieur, elle vit accourir les trois cousins de Charlus, Alexander, Alfred et Antony. Ils entrèrent par la porte de la salle à manger qui donnait sur la terrasse. Ils étaient recouverts de boue, et pourtant, personne ne leur dit rien lorsqu'ils en mirent partout sur le parquet.
« Moins de bruit, supplia simplement Mrs Annabella Potter. »
Les petits démons – c'était le surnom qui leur correspondait bien selon Dorea – se précipitèrent sur les cadeaux restants au pied de l'immense sapin de la salle à manger pour ramener les paquets devant leur sœur, puis devant elle. Charlus les encourageait à le faire plus vite, et parmi les quatre paquets-cadeaux posés devant elle, il en tira celui emballé de papier kraft rouge pour le lui tendre en premier. Le paquet, une boîte carrée parfaite, ne pouvait être que celui de Charlus. Elle le prit avec précaution. Le frisson qui lui remonta le long de la colonne vertébrale lorsque Charlus glissa son bras dans son dos n'avait rien à voir avec ceux qu'elle avait déjà eus. Là, elle se sentait juste… juste… étrange. Mais étrangement bien. Les picotements au bout de ses doigts et la boule de chaleur dans son ventre témoignaient de son impatience à ouvrir ce paquet qu'il avait choisi pour elle. Elle avait envie… Merlin, elle mourait d'envie de savoir ce qu'il avait pu lui choisir. Elle ne se souvenait pas des cadeaux que son père avait pu offrir à sa mère. Elle ne se souvenait pas non plus de ce que sa mère pouvait offrir à son père. Ce cube semblait à coup sûr être une boîte contenant un bijou. Et pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de penser que Charlus était trop impertinent pour s'en contenter.
Elle tira sur le ruban qui tenait le papier en paquet, et découvrit une boîte en bois. Et non, pas de bijou, songea-t-elle en souriant comme une idiote en se rendant compte qu'elle finissait par le connaître. Enfin, pas tant que ça, comprit-elle lorsqu'elle ouvrit la boîte.
C'était une bague. Mais pas une bague de bijou. C'était une chevalière à l'armoirie des Potter. Mais pas que. Elle extirpa la chevalière de la boîte pour la regarder de plus près. Elle se souvenait bien du sceau de Charlus sur l'unique lettre qu'il lui avait envoyée. Une tête de cerf accompagnée en bas à droite et en bas à gauche du signe des reliques de la mort, ce cercle coupé en deux dans un triangle. A la place du signe référent à cette légende – ainsi que Dorea l'avait qualifiée devant Charlus lorsqu'il lui avait demandé son opinion sur cette affaire contentieuse – il y avait des étoiles à cinq branches, comme sur le blason de la Maison des Black. Il lui donnait une chevalière à l'effigie des Potter, une chevalière rien que pour elle, et en plus, il lui laissait une marque discrète mais bien présente de son origine familiale.
Elle enleva la chevalière à l'armoirie de la Maison des Black de sa main et s'apprêta à glisser celle que son mari venait de lui offrir dans la même position avant de suspendre son geste. Elle avait toujours mis le symbole afin qu'il soit dans le bon sens pour la personne qui se tiendrait en face d'elle, comme n'importe quel homme ou quelle femme célibataire et non fiancé le faisait. Mais à présent, elle était mariée, et puis, Charlus… Elle appréciait Charlus. Vraiment. Elle se sentait bien avec lui. Elle n'avait jamais honte, même quand il lui montrait des choses qu'elle ne connaissait pas du tout dans leur lit et qu'elle se sentait maladroite et naïve. Les petits malaises qu'il faisait naître chez elle la faisaient rire quelques minutes plus tard et puis… Et puis elle les supportait de mieux en mieux. Ce n'était pas qu'elle s'y habituait, mais plus qu'elle trouvait idiot de s'y arrêter trop longtemps. Elle passait outre et ne les trouvait plus si désappointants que cela, sauf en ce qui concernait l'indécence en public, tout de même. Mais quand elle était en tête à tête avec lui, elle sentait le poids du regard de l'autre s'envoler. Être avec lui, c'était comme… comme être avec un soi-même plein de confiance, l'impertinence en plus.
Elle retourna la chevalière pour mettre le symbole dans le bon sens pour elle, comme le faisait celles et ceux dont la main et le cœur étaient pris.
Elle regarda sa main encore un instant avant de relever les yeux vers lui. Ses traits francs et durs étaient imprégnés d'hésitation, mais son sourire moqueur était toujours là. Elle sentit ses lèvres s'étirer vers le haut, mais rien, aucun mot ne lui venait à l'esprit. Elle avait juste envie… Elle avait juste envie de toucher ce sourire de ses lèvres, pour faire fusionner leurs sourires. Elle posa sa main nouvellement baguée sur sa joue et se pencha vers lui pour frôler la commissure de ses lèvres avec sa bouche, puis elle nicha son visage rouge de gêne dans son cou en glissant ses bras derrière sa nuque.
« Merci, souffla-t-elle finalement en resserrant un peu plus ses bras autour de son cou.
-De rien, ma Dorea. Je ne pensais pas te faire autant plaisir avec une chevalière, avoua-t-il en passant ses bras autour de sa taille.
-Ce n'est pas une chevalière, c'est… C'est ma chevalière, corrigea-t-elle. C'est toi qui as fait remplacer le triangle des reliques par les étoiles de la Maison des Black ? demanda-t-elle dans un chuchotement.
-Tu m'as dit que tu prenais cette histoire pour une légende et une historiette fantaisiste, j'en ai déduit que tu ne voulais pas forcément avoir le symbole des Reliques de la Mort sur ton sceau.
-Tu aurais pu les remplacer par mes initiales, répliqua-t-elle en le serrant encore un peu plus contre elle. Mais non tu as fait mettre les étoiles de la Maison des Black comme si… J'aime beaucoup la symbolique, abrégea-t-elle.
-La symbolique ? insista-t-il en posant sa main sur ses cheveux.
-Tu me permets d'utiliser ton sceau et donc ton nom tout en conservant ma famille de naissance, avec un sceau unique, différent et indépendant du tien, souffla-t-elle. Merci, répéta-t-elle. »
Il ne trouva rien à ajouter à cela, elle se souvint qu'ils n'étaient pas en tête à tête et s'éloigna de lui. Elle évita soigneusement son regard car elle craignait de lui sauter à nouveau au cou. Mais qu'est-ce qui lui avait pris, d'ailleurs ? C'est que… Les rares fois où elle avait vu sa mère écrire du courrier, Violetta Bulstrode Black avait fermé les lettres avec le sceau des Bulstrode, celui qu'elle avait reçu à son entrée à Poudlard. Son père, Cygnus Black, n'avait jamais offert à sa mère un sceau de la Maison des Black. A y réfléchir, elle ne se souvenait pas d'un seul bijou, un seul vêtement ou même n'importe quel objet que sa mère lui avait dit être un cadeau de Cygnus Black. Et inversement. Elle ne se souvenait pas de sa mère cherchant un cadeau pour son père que ce soit à l'occasion de Noël ou de son anniversaire. Elle ne se souvenait même pas avoir déjà vu ses parents s'embrasser. Elle savait que ses parents ne s'étaient pas mariés par amour – les discours de sa mère étaient plutôt clairs sur le sujet – et pourtant, lorsqu'elle voyait la façon dont son Oncle Sirius regardait sa Tante Hesper, elle ne pouvait s'empêcher de voir de l'amour entre eux, dans la façon qu'ils avaient de se parler, de se regarder, dans la façon que son oncle avait de faire ses baisemains à sa tante. Et peut-être… Peut-être qu'inconsciemment elle avait toujours voulu croire aux mariages pleins d'amour, de cet amour qu'on lui avait dit réservé aux adolescents.
Peut-être que ce n'était pas de l'amour, mais plus de la complicité qu'elle entretenait avec Charlus ? Elle releva les yeux vers lui, délaissant la parure en or de Gobelin et en rubis que lui offraient les Potter, venant directement de leur héritage familial.
Pourquoi est-ce qu'elle ne pouvait s'empêcher de comparer Charlus à son propre père, Cygnus Black ? Pourquoi est-ce qu'elle analysait son propre mariage en miroir à celui de ses parents ? Et pourquoi, depuis le départ, son père lui paraissait avoir eu tout faux, de bout en bout ? Et pourquoi se sentait-elle en colère contre son père ? En colère parce qu'il lui aurait menti à escient ? En colère, parce qu'elle se souvenait de ce baiser que Charlus lui avait impatiemment demandé, quelques jours après leurs fiançailles ? « Nous laissera-t-on enfin nous embrasser ? ». En colère parce qu'elle comprenait enfin que son père lui avait menti, lui avait fait peur, l'avait empêchée de sortir pendant des jours entiers, l'avait séquestrée et l'avait manipulée (pour reprendre les mots de Sylvestra) afin qu'elle trouve tout cela normal ?
« Dorea ? Tu n'aimes pas la parure ? lui demanda Charlus à mi-voix. »
Elle secoua la tête pour reprendre contact avec la réalité, jeta un nouveau coup d'œil à l'ensemble somptueux, quelque chose qu'elle n'aurait jamais pensé posséder un jour, et pensa à sourire.
« C'est superbe, je vous remercie mille fois, s'empressa-t-elle de dire à ses beaux-parents et au Grand-père de Charlus.
-Mrs Ombeline Potter me l'avait offerte pour mon premier Noël ici, lui apprit Mrs Annabella Potter. J'ai pensé qu'elle vous revenait à présent, Dorea.
-J'en suis très touchée, répondit-elle mécaniquement. »
Elle ouvrit le troisième paquet provenant d'Ambuela – le dernier livre de Maléfica Nott – et le quatrième provenant de Mrs Falbala Fortescue qui descendait à l'instant – un foulard en soie d'un bordeaux presque noir.
Elle laissa Ambuela lui parler dudit livre de Maléficia Nott, sans réussir à lui dire qu'elle exécrait les romans de cette auteure. Au moins, elle connaissait à présent l'histoire, et elle n'avait plus du tout besoin de lire le livre : la jeune femme se suicidait à la fin, parce qu'elle avait trahi la confiance de son mari en ne repoussant pas assez vivement l'amour d'un autre… Formidable.
Elle laissa Mrs Falbala lui indiquer différentes manière d'entretenir le foulard en soie, de le porter et de le ranger. Quand enfin quinze heures sonnèrent, Charlus se leva lourdement, attirant son attention.
« Nous sortons ? lui demanda-t-elle en se levant à son tour.
-Tu ne voulais pas aller voir ton père ? »
Elle hocha la tête en fronçant les sourcils. S'il était si malade que cela, il fallait en effet qu'elle aille au 12, Square Grimmaurd. Et pourtant… pourtant, lorsqu'elle enfila sa cape, lorsque Charlus l'invita à entrer dans la cheminée, lorsque son Oncle Sirius la mena devant la porte de la chambre de ses parents, elle se sentit de plus en plus faible. Son pouls s'accéléra vivement. Le moindre détail lui parut signifiant, le temps sembla s'accélérer et se dilater à la fois. Tout lui parut trop sombre et trop vif, trop précis et trop trouble. « Baisse les yeux, Dorea ! Si ton mari est en colère, pour une raison quelconque, que ce soit contre toi, contre lui ou contre n'importe qui, baisse les yeux ! Nom de nom, ce n'est pas bien compliqué ! Voilà, enfin, tu comprends ! Lorsqu'il rentrera le soir, que feras-tu ? C'est cela, tu lui proposeras un verre de Whiskey-Pur-Feu en le débarrassant de sa cape. Et surtout, quel est l'essentiel ? Lui donner un fils, un héritier, voilà. Que fais-tu s'il… »
« Dorea ! l'appela Charlus.
-Ma petite, vous êtes de plus en plus étourdie, nom de nom. Mr Potter a dû vous appeler trois fois, commenta son Oncle Sirius d'un ton plein de reproches.
-Pardonnez-moi, Charlus, bafouilla-t-elle en baissant les yeux.
-Ton oncle, reprit-il en prenant son menton entre ses doigts pour lui relever la tête, ton oncle insistait sur le fait que ton père était très diminué. Tu veux que je vienne avec toi ?
-Comme vous… comme tu veux, dit-elle en regardant craintivement la poignée en métal noir de la porte.
-Dorea, c'est pour toi, lui répondit Charlus. Si tu veux le voir seule et si tu penses supporter le choc… »
Elle hocha la tête dans le vide en s'approchant à petits pas de la porte. Elle essaya de faire le vide dans sa tête, mais la voix de son père ne faiblissait pas. « Que dois-tu faire si Mr Potter est contrarié ? Baisser les yeux, c'est cela. Baisser les yeux. BAISSER LES YEUX. Et pourquoi ? Car tu es son épouse, sa femme. SA FEMME. Tu lui dois une obéissance exemplaire. Exemplaire. Tu te dois d'être EXEMPLAIRE. Pas un seul faux pas. Le respect de ses décisions est… »
« Allez-y, Dorea, nous ne savons pas si Cygnus se remettra, vibra la voix profonde de son oncle Sirius. Son état se détériore de jour en jour. Eh bien, Dorea, qu'attendez-vous ? insista-t-il d'une voix inquiète. »
La voix de son père l'étouffait presque totalement lorsqu'elle réussit enfin à parler.
« Je ne veux pas le voir. »
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(... Nous y voilà... que va-t-il se passer maintenant ?...
Vous avez reconnu l'une des répliques de Charlus venue tout droit des Animaux Fantastiques et du formidable Jacob Kowalski ? :D
Ah et j'ai écrit auteure à un moment donné, et non autrice. Je voulais juste m'expliquer là-dessus. Donc, on est dans les pensées de Dorea, on est dans les années 40 où la féminisation des noms de métiers est juste... néant ? Alors, j'ai quand même déjà écrit Guérisseuse parce que c'est utilisé depuis bien longtemps, mais ça me faisait bizarre de mettre autrice dans la tête de Dorea, et ça me gênait aussi de mettre auteur dans le sens où elle cherche à sortir du schéma patriarcal qui l'entoure, etc. (et puis je pouvais pas écrire ça). J'aime bien imaginer que les sorciers sont moins... patriarcaux que nous, pauvres moldus, sur beaucoup de points, surtout dans les milieux plus populaires, parce que clairement, le père de Dorea est misogyne à fond. Bref, je trouvais que le mot résumait bien ses pensées, et le fait qu'elle n'est plus coincée dans ce que son père voulait faire d'elle, mais qu'elle n'est pas encore dans un état d'esprit indépendant etc. J'vous rassure, j'ai pas passé des jours à choisir ce mot hein, j'ai juste trouvé l'idée et je me suis dit, ouai, vas-y, pourquoi pas ;)
Je vais changer le titre de la fic, juste pour l'écrire en latin (j'adore le latin), et ça donne Historiae amoris : les/des histoires d'un/de l'amour... bref, c'est plus poétique et mystérieux et comme Dorea se perd dans ses réflexions dans la magie, ça rend mieux, non ?
J'attends vos réactions sur le chapitre ! J'adore pouvoir lire tout ce que vous en pensez ! Et je vous annonce solennellement que le prochain chapitre est le dernier du point de vue de Dorea... Chapitre 17, enfin pdv de Charlus ! J'ai hâte de voir ce que vous en penserez !
A très vite !)
