Au final, la feuille de papier avait servi de carte : Siméon, avec sa mémoire eidétique, y avait tracé un plan pratique et détaillé d'un rayon d'environ vingt kilomètres autour de leur abri.

« Ouaaaaah ! Mais c'est écrit en tout petit, comment on va faire pour lire ? s'exclama Théo en le voyant à l'œuvre, se servant habilement d'un roseau taillé en pointe en guise de plume.

« Tu n'auras pas à t'inquiéter de ça, Théo, je ne te confierai jamais ce plan. Azad va s'en charger, je suis sûr que lui sait lire, répliqua Siméon avec sa franchise habituelle.

« Comment tu fais pour pas faire baver l'encre ? continua Théo sans relever (il était immunisé au sarcasme à force de le côtoyer). Quand j'étais petit, on faisait ça en atelier d'art plastique… j'en mettais toujours partout !

« Dans la vie, y a les gens qui sont doués, et ceux qui ne le sont pas, répondit l'autre tout naturellement. Toi, tu fais partie de cette deuxième catégorie en tout ce qui concerne la dextérité et l'intelligence – tu as sûrement un malus sur ces stats…

« Encore un truc de geek ! Je savais que t'avais pas changé, au fond ! » se réjouit le sportif.

Trop de temps passé à jouer à D&D, c'est visible même pour cet idiot, se fustigea mentalement Siméon.

« Au fait, d'où vient cette encre ? changea subitement Théo de sujet.

« Ah, enfin une question pertinente, marmonna Siméon. J'ai simplement testé des mélanges à différents dosages d'huile de lin pour la texture, de charbon pour la couleur et de sève pour que ça tienne sur le papier… heureusement que j'avais pris la peine de récolter des graines de lin il y a quatre mois, il y en a une prairie à cinq kilomètres d'ici. Bien sûr, ce n'est pas une encre de très bonne qualité, et je doute qu'elle tienne longtemps avant de s'écailler ou de moisir… mais ça devrait suffire pour l'instant. »

Ça lui avait pris deux journées avant d'obtenir un résultat probant, et savoir qu'il allait devoir recommencer pour améliorer la qualité le déprimait presque. Il n'y avait pas de « recette miracle », il ne suffisait pas simplement de réunir quelques ingrédients et de les assembler dans l'ordre pour obtenir ce qu'il voulait, même quand c'étaient les bons ingrédients (ce qui n'était probablement pas le cas ici, il avait seulement pris ce qu'il avait sous la main et qui présentait les bonnes propriétés chimiques) : il devait faire des centaines, des milliers d'essais, avant d'avoir quelque chose qui ressemblait de loin à ce qu'il s'était imaginé, et qui souvent s'avérait bien en-dessous de ses attentes.

Son encre à base d'huile de lin était trop épaisse et pâteuse, mettait du temps à sécher et formait des reliefs sur le papier qu'il devait sans cesse aplatir. Au moins, elle ne bavait pas, donc il pouvait faire des traits fins et mettre beaucoup de détails sur sa carte. La confection lui prit une journée entière, au terme de laquelle ses yeux étaient douloureux à cause du manque de luminosité dans la forêt.

Mais maintenant, ils avaient une carte, et pour la première fois depuis des milliers d'années, l'humanité se servait de l'écriture pour figer son savoir dans le temps : c'était la première étape de la civilisation.


« C'est illisible, marmonna Azad dans sa barbe, Théo sur ses talons, tandis qu'ils partaient rejoindre l'endroit où Siméon se souvenait avoir vu pousser des pommes de terre en s'aidant de sa carte.

« T'as vu ? Je le lui avais dit ! fit Théo. Il écrit en trop petit !

« Il n'y a pas seulement ça, secoua Azad la tête, le papier et l'encre sont de mauvaise qualité, ça a formé des gonflements, des bosses et des creux. Heureusement que les dessins sont restés assez nets, sinon je ne saurais pas m'orienter. »

Ils marchaient depuis près d'une heure. Leur forêt était extrêmement vaste : ils n'avaient pour l'instant croisé aucune clairière ni prairie, seulement cette jungle européenne parsemée de temps à autres d'un ruisseau ou d'une mare. Les statues humaines étaient pour la plupart enfouies sous terre, mais on en apercevait bien une de temps à autre, rare témoignage de la civilisation passée.

De ce qu'il se rappelait des explications de Siméon, Azad savait qu'ils se trouvaient en réalité dans une immense vallée, entourée de plateaux surélevés et plus loin, de chaînes montagneuses. L'aspect global des reliefs n'avait pas changé : ils se trouvaient en fait dans le Bassin parisien. Mais le paysage n'avait plus rien à voir avec la capitale et sa banlieue.

Un bruissement quelque part devant eux le fit s'arrêter tout en faisant signe à Théo de l'imiter. Ils avaient pris des armes avec eux, des lances primitives composées d'un bâton et d'un silex taillé en pointe.

Azad sentit son excitation monter en flèche : depuis sa dé-pétrification, lorsqu'il partait à la chasse, il tombait la plupart du temps sur des biches ou des cerfs, des sangliers, des petits mammifères comme des blaireaux ou des renards, et bien plus rarement sur des loups, méfiants depuis sa première rencontre avec eux. Des témoignages de Siméon, il savait qu'on pouvait parfois trouver de gros herbivores descendants des animaux d'élevage dans les endroits moins boisés, qui, malgré le milieu forestier défavorable, avaient perduré pendant quatre mille ans grâce à leur importante démographie d'avant la pétrification.

En ce qui concernait les prédateurs, pourtant, les seuls à représenter un réel danger à part les loups étaient les ours.

Un sourire féroce anima les lèvres du combattant à cette pensée il tripota un pan de son habit en peau de loup : il était impatient de l'échanger contre une peau d'ours !

Un nouveau bruissement retentit, cette fois-ci accompagné d'un grognement de mauvais augure. Du coin de l'œil, Azad vit Théo pâlir et serrer sa lance avec détermination, comme pour se prouver à soi-même qu'il n'avait pas peur. Absurde. N'importe qui aurait peur à sa place. Azad se promit de ne pas laisser l'ours blesser ce brave garçon.

Il huma l'air : c'était bien un ours, il le sentait. Pas tant à l'odeur que davantage à l'intuition, à l'instinct.

Des pas lourds sur l'humus se firent entendre à une dizaine de mètres d'eux. Juste avant que les branches ne s'écartent pour laisser paraître l'animal dans toute sa splendeur, Azad aperçut sa silhouette massive se détacher dans la pénombre du sous-bois.

La bête était magnifique et terrifiante : son pelage était si sombre qu'il en semblait presque noir, et elle devait bien faire dans les quatre mètres de hauteur et facilement cinq cent kilos. Elle avait l'air assez étonnée de se trouver nez à nez avec deux frêles bipèdes armés de bâtons.

Azad n'attendit pas que l'ours se remette de sa surprise.

Il se baissa et fonça droit entre les pattes de devant de la bête, vers le ventre, et y assena un coup. Malheureusement, l'ours s'était écarté au dernier moment et il ne parvint pas à atteindre un organe vital. Plus rapide que le gros prédateur, il bondit en arrière pour éviter un coup de patte qui aurait suffit à l'assommer et se repositionna hors du champ de vision de l'autre, au niveau du flanc droit.

L'ours se tourna dans sa direction et rugit pour l'effrayer. Azad fit mine de l'attaquer en envoyant sa lance vers sa gueule grande ouverte l'ours déjoua facilement l'assaut d'un coup de patte. L'humain, rusé, en avait déjà profité pour passer de l'autre côté, près de son flanc gauche, et y planta un couteau rudimentaire en silex qu'il gardait à sa ceinture.

L'entaille n'était pas mortelle mais suffisamment profonde pour mettre le prédateur hors de lui : il s'énerva, rugit une nouvelle fois et fonça vers le combattant comme un gros boulet de canon.

Azad esquiva agilement la charge et arracha sans prévenir la lance des mains de Théo qui regardait la scène avec la bouche grande ouverte. En s'arrêtant dans sa brève course pour ne pas foncer dans un arbre, l'ours avait un peu perdu l'équilibre Azad en profita pour voler à lui comme une flèche et, avant que le bestiau n'ait eu le temps de réagir, lui enfoncer la lance profondément dans l'abdomen, un peu sous la cage thoracique que l'arme rudimentaire n'aurait pas réussi à percer sans se briser.

Cette fois-ci, le rugissement fut dû à la douleur de l'animal. Il tenta maladroitement de mordre et de faucher l'humain d'un coup de patte, sans grand succès. Il fit encore quelques pas dans la direction du chasseur mais s'effondra dans un grognement : son foie et son diaphragme avaient été gravement endommagés. Même s'il parvenait par miracle à continuer de respirer, il allait mourir de toutes manières de ses lésions hépatiques.

Azad s'accroupit, un genou posé à terre, les yeux rivés droit dans ceux de sa proie il tâtonnait quelque chose avec sa main droite au sol.

Il finit par ramasser une grosse pierre et se releva souplement. Avec une démarche presque féline, il vint insouciamment vers l'ours à terre, qui fit claquer des mâchoires menaçantes à quelques centimètres de son pied.

Théo manqua de s'évanouir à cette vision : qu'est-ce qui lui prenait ?! La bête n'était pas encore morte, elle pouvait le bouffer à tout instant ! Il tenta de crier à Azad de revenir, mais sa voix ne voulait pas sortir de sa gorge tant il avait peur.

Le combattant sauta insolemment sur le dos de l'animal blessé fou de rage, ce dernier tenta de le faire tomber en moulinant avec ses pattes, mais la douleur et la perte de sang rendaient ses mouvements lents et dépourvus de force.

Azad brandit la grosse pierre bien haut au-dessus de lui, de sorte à ce que l'ours à terre puisse également la voir. Bizarrement, cela sembla le calmer, il cessa de se débattre et de gronder. Il y eut quelques secondes d'un silence quasi-religieux.

Puis Azad abattit la pierre sur la nuque de l'ours, la brisant d'un coup.


« Quel genre de monstre es-tu exactement ? » fit seulement Siméon en se tournant vers Azad à leur retour, lorsqu'il fut mis au courant de leur aventure.

Ils n'avaient pas pu transporter la carcasse d'une demi tonne, et étaient donc revenus pour prendre du matériel pour la dépecer sur place.

Azad se contenta de sourire :

« J'avais besoin de nouveaux vêtements, et il n'y a pas beaucoup de boutiques dans le coin.

« QUOI ? s'exclama Théo. Mais… mais on aurait pu mourir ! Pourquoi t'as pas demandé à Siméon, il t'en aurait cousu !

« Tu ne comprends pas Théo, la fourrure d'ours est à la mode en ce moment, répliqua le scientifique. En attendant, je me demande comment vous allez bien pouvoir transporter toute cette viande, dit-il à l'attention d'Azad. Vous n'allez tout de même pas faire cent cinquante allées-retours, ça doit être à au moins sept ou huit kilomètres d'ici ! »

Le combattant se gratta la tête.

« En effet, je n'y avais pas réfléchi, avoua-t-il. En fait, j'espérais justement que tu trouves une solution… »

Siméon eut un grand sourire accompagné d'un ricanement :

« Je m'y attendais, répondit-il simplement. Ça vous dit qu'on invente la voiture ? »